lundi 24 juin 2013

Lettre à Commentaire (1987)



SUR L'AFRIQUE DU SUD

[Lettre à Commentaire, n° 40, hiver 1987-1988]

A la suite de l'article de Jean Marensin, Afrique du Sud : la polarisation perverse (Commentaire, n° 39) nous avons reçu une lettre de Jacques Soustelle que nous sommes heureux de publier accompagnée d'une réponse de notre collaborateur.

PERPLEXITES

Cher Monsieur et ami,

Qu'il me soit permis de vous dire combien l'article signé Jean Marensin sur l'Afrique du Sud, dans le dernier numéro de Commentaire, m'a laissé perplexe et même, je dois le dire, m'a choqué.

Comment l'auteur a-t-il pu écrire : « Il n'est certes pas établi que “ Umkhonto we Sizwe ”... soit, comme la rumeur en court, dirigée par un colonel du K.G.B. » ? Il ne s'agit pas là d'une rumeur, mais d'un fait que l'intéressé lui-même, Joe Slovo, a proclamé sans ambages. Il suffit de lire n'importe quel ouvrage sérieux tel que par exemple le Who's Who in South African politics.

Comment peut-on dire que « l'A.N.C. a fait un usage tout à fait modéré de la violence », ou qu'il est « sans doute vrai » que Mandela et Tambo « sont des hommes raisonnables », alors que l'A.N.C. ne cesse de revendiquer son droit à la violence et qu'elle pratique l'affreux supplice du « necklace » ?

Face à une description de l'A.N.C. qui tend à la représenter comme une organisation honorable (« le seul parti d'opposition sud-africain à avoir à ce jour été autorisé à ouvrir un bureau à Paris ! »), le Parti national et le gouvernement Botha sont stigmatisés comme « vieux jeu », n'ayant pour doctrine qu'un « thème éculé », exprimant « le provincialisme et la peur du petit Blanc », dirigés par des « caciques » incapables de tenir un « discours neuf ». Les dernières réformes, affirme curieusement l'auteur, datent de 1984, ce qui lui permet de passer sous silence le démantèlement de « l'apartheid » depuis trois ans. Pas un mot, naturellement, sur l'abrogation des textes discriminatoires ; pas un mot, ce qui est un comble, sur le fait que les Noirs vont être appelés prochainement à voter, pour la première fois depuis quarante ans, pour élire leurs délégués au Conseil national. Ignorance ou mauvaise foi ? La conclusion : « l'esprit du “ laager ”... ne contribue qu'à retarder et provoquer la catastrophe », est significative. De toute évidence, M. Marensin croit que le problème sud-africain se ramène à une « situation de décolonisation », d'où le tableau qu'il dépeint des Blancs d'Afrique du Sud : « délire de la pureté, christianisme devenu fou », et des Etats noirs tels que le Bophuthatswana qualifiés de « caricatures ».

Enfin, pour ne rien épargner, l'auteur de l'article impute aux dirigeants sud-africains d'anciennes sympathies pour le nazisme. Il aurait pu tout de même consacrer une ligne au souvenir des milliers de Sud-Africains qui se sont fait tuer à nos côtés pendant la deuxième guerre mondiale.

Des articles de ce genre, j'en ai lu déjà plus d'un dans la presse gauchisante « anti-apartheid ». J'avoue que je ne m'attendais pas à en trouver un dans votre revue.

Jacques SOUSTELLE
de l'Académie française. (...)