dimanche 2 juin 2013

Lettre à L'Unité (18 mai 1984)



La lettre de Jacques Soustelle

[L'Unité (hebdomadaire du PS), n° 559, 18 mai 1984]

Mis en cause personnellement dans l'article intitulé « Paraguay : le paradis de l'ordre noir » sous la signature de Monsieur Ferrari-Lopez, publiée par votre hebdomadaire en date du 4 mai, je vous demande, conformément à la loi, d'insérer dans votre prochain numéro la mise au point suivante.

1. Je proteste avec indignation contre l'accusation reprise contre moi par l'auteur de cet article, à savoir celle d'avoir organisé des attentats contre le général de Gaulle. Cette vieille calomnie cent fois réfutée et d'ailleurs condamnée en justice ne fait pas honneur à Monsieur Ferrari-Lopez.

2. Je m'élève non moins vigoureusement contre la technique de l'amalgame à laquelle votre collaborateur a recours : à l'en croire, quiconque se rend au Paraguay est nécessairement un escroc, un trafiquant de drogue, un délinquant en cavale, un ex-nazi, etc. Si l'on y a quelque activité dans le domaine économique, c'est pour « blanchir » des capitaux d'origine malhonnête. Etant donné que le régime politique du Paraguay ne plaît pas à Monsieur Ferrari-Lopez, tout Français qui établit ou renforce des positions économiques françaises dans ce pays est nécessairement suspect. Je trouve scandaleux ce sabotage d'une activité parfaitement claire, légale, et utile à notre pays. Qu'il s'agisse de la grande cimenterie en construction par un Consortium français, ou du projet d'équipement de la ville d'Asuncion en véhicules français, j'ai en effet consacré mes efforts à implanter au Paraguay d'importantes entreprises françaises et à y importer un matériel considérable. Les ministres français intéressés, le président Mitterrand lui-même, sont au courant de mon action — que je mène d'ailleurs aussi en Argentine, au Pérou, au Mexique. Devrais-je renoncer à cette action pour complaire au sectarisme de Monsieur Ferrari-Lopez ?

Je considère les allégations qu'il formule à mon égard dans son article comme gravement diffamatoires et de nature à porter atteinte à mon honneur.

3. Mon propos n'est pas de faire l'apologie du gouvernement paraguayen et de son chef ; je dois cependant relever quelques-unes des erreurs, omissions et bévues qui émaillent la description caricaturale que Monsieur Ferrari-Lopez fait du Paraguay et qui peuvent égarer des lecteurs non informés.

Pourquoi, par exemple, avoir voulu cacher à ces lecteurs que l'Accord National, c'est-à-dire le cartel des partis de gauche, a le statut d'une opposition légale, qu'il comporte notamment un parti socialiste affilié à l'Internationale, qu'il détient à la Chambre des Députés et au Sénat une fraction substantielle des sièges, qu'il publie ses déclarations dans la presse et organise des manifestations publiques ? On ne peut que regretter que toutes les dictatures, notamment celles des pays dits « socialistes » de l'Est, ne fassent pas à leurs opposants la part aussi belle. Il est vrai qu'il n'y a pas de goulag au Paraguay.

Pourquoi ressortir à tout propos l'increvable Dr Mengele qui serait encore, selon l'auteur de l'article, « en activité à Asuncion » ? On devrait savoir que Mengele, entré au Paraguay et naturalisé avant l'arrivée au pouvoir du général Stroessner, a été déchu de la nationalité paraguayenne et expulsé du pays il y a longtemps. Sa présence dans une petite ville comme Asuncion est hautement improbable, à supposer qu'il soit encore en vie. Je peux assurer à Monsieur Ferrari-Lopez que l'on peut rencontrer au Paraguay beaucoup d'étrangers — notamment les Mennonites, excellents agriculteurs et pacifistes dispensés du service militaire — sans se heurter à chaque pas à des criminels de guerre. Mais ces billevesées ont évidemment pour but de noircir l'image d'un petit pays paisible dont la situation économique et sociale peut être comparée favorablement à celle de bien d'autres nations du continent latino-américain.

Enfin il est tout simplement ridicule de qualifier de « parti-croupion » l'Association Nationale Républicaine ou « Parti Colorado » qui est implantée dans tout le pays par ses sections locales et encadre la vie politique d'une façon qui rappelle nettement le PRI du Mexique. Que l'action de ses militants et sa doctrine plaisent ou non, parler de « parti-croupion » est contraire à la réalité la plus évidente.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération distinguée.

Jacques Soustelle de l'Académie Française.