mardi 11 juin 2013

Politique dans l'impasse et politique de rechange (1960)



Politique dans l'impasse et politique de rechange.

[Article de Jacques Soustelle dans Voici Pourquoi, 12 septembre 1960]

Mécontenter tout le monde prouve quelquefois qu'on a raison, mais ce n'est pas toujours le cas. La récente conférence de presse du Chef de l'Etat sur l'Algérie n'a satisfait personne, non parce que son auteur y a défini une politique susceptible de conduire à un résultat concret, mais parce qu'il s'est visiblement enfoncé dans l'impasse où il s'est engagé, de plus en plus, depuis un an, au fur et à mesure qu'il s'éloignait des positions prises en mai-juin 1958.

Le F. L. N. ne se soucie absolument pas de la prospérité de l'Algérie, ni du retour à la paix, ni du bonheur des Algériens ; il ne veut même pas l'indépendance pour elle-même : il veut une seule chose, le pouvoir, tout le pouvoir pour lui seul. Aussi ni lui ni ses compagnons de route en métropole, ne peuvent-ils se contenter de quelque nébuleuse Algérie algérienne dont le G. P. R. A. ne serait pas d'emblée l'unique et tout-puissant dictateur.

Quant aux Français d'Algérie, européens et musulmans, qui s'en tiennent aux promesses de 1958 et veulent demeurer « Français à part entière » comme la plus haute autorité de l'Etat le leur a déclaré alors, comment pourraient-ils accepter une série de faits accomplis qui, tous, visent à détacher l'Algérie de la métropole, à l'en éloigner, à lui conférer peu à peu les caractères d'un Etat distinct ?

Seule une « troisième force » algérienne pourrait apporter son soutien à cette politique. Mais il faudrait pour cela qu'il en existât une. Or, il n'en existe point, même pas ces « libéraux » d'Algérie, qui, avec l'appui moral et matériel du gouvernement, osaient, dans le dernier numéro de leur journal, saluer du titre de « héros de la révolution » les assassins subhumains de Melouza et du Chenoua. Ces soi-disant libéraux sont trop évidemment des partisans ou des sympathisants à peine camouflés du F. L. N., et, par conséquent, ne constituent même pas l'amorce d'une « troisième force ».

D'ailleurs, comment une telle force pourrait-elle exister, puisqu'il n'y a pas de troisième solution ?

Suivant un processus de constante aggravation, la politique actuelle est passée de l'autodétermination à trois branches du 16 septembre 1959 à ce qui est maintenant une prédétermination ; du libre choix à la formule imposée ; du respect au moins théorique de la volonté des Français d'Algérie de demeurer Français à l'évidente décision de méconnaître cette volonté. On se refusait naguère à « figer dans les mots » la libre évolution de l'Algérie, et l'on condamnait dédaigneusement les « slogans », c'est-à-dire ce mot d'intégration par lequel s'exprimait, nul ne peut le nier, le choix de très nombreux Algériens. Aujourd'hui, on « fige » le devenir algérien dans le slogan de l' « Algérie algérienne » et on ferme toutes les issues, sauf celle qui conduit à cette Algérie algérienne pour qui personne ne s'est battu ni ne se battra, et dont personne ne veut.

Ce glissement dans les idées, déjà regrettable en lui-même, s'est accompagné d'un infléchissement funeste dans les actions. Depuis le début de l'année, les pouvoirs publics n'ont cessé de manifester une dureté chaque jour accrue contre les patriotes, algériens ou métropolitains, qui veulent maintenir l'Algérie française. Une épuration impitoyable les a frappés, au sein même du gouvernement, dans l'armée, dans l'administration. Il est difficile de mesurer le mal qui a été fait à la défense de l'Algérie par ces mesures discriminatoires qui ont semé le découragement et le désespoir chez les meilleurs. En même temps, la censure, les arrestations, les expulsions arbitraires ont annihilé toute liberté d'expression pour les nationaux, tandis qu'au contraire les compagnons de route des fellagha bénéficiaient de complaisances scandaleuses.

Dans l'ensemble, l'opinion a été « démobilisée ». Les campagnes défaitistes ont pu se déployer sans entraves, de même que certaines complicités extérieures, celle de Tunis notamment, n'ont suscité aucune réaction. Aussi, alors que la situation objective en Algérie demeurait stationnaire ou même s'améliorait, la situation morale et politique s'est-elle profondément dégradée aux deux bords de la Méditerranée. Il y a évidemment un paradoxe à continuer de combattre un adversaire dont on ne manque pas de célébrer en toute occasion le courage, voire l'écho qu'il rencontre dans les esprits, tandis qu'on pourchasse les adversaires de cet adversaire. On peut difficilement poursuivre une guerre quand on accable de sarcasmes et quelquefois de châtiments ceux qui veulent la gagner.

A la base de tout cela, on trouve, à mon sens, la méconnaissance fondamentale des réalités algériennes. Loin d'être une « stupide utopie », selon l'expression qu'un hebdomadaire progressiste attribuait à un confident bien placé, l'intégration de l'Algérie avec la métropole était et demeure la solution logique, découlant directement de l'évolution algérienne depuis cent trente ans.

Le F. L. N. n'est pas un parti politique avec qui l'on puisse composer grâce à des concessions réciproques, mais une faction totalitaire à laquelle il faut tout céder ou ne rien céder.

Les Musulmans d'Algérie, dans leur immense majorité, ne sont pas des opprimés assoiffés d'indépendance, mais des hommes légitimement désireux de trouver pour eux et pour leurs enfants plus de dignité et plus de bien-être, dans l'égalité et la paix au sein de la France.

Les Européens d'Algérie ne sont pas des « colons » attardés au temps des lampes à huile, mais des Français qui ont le droit de l'être et de le rester et dont nul ne peut disposer sans leur consentement.

Ces réalités et quelques autres ayant été systématiquement tenues pour nulles, ceux qui les connaissaient et voulaient qu'on en tint compte ayant été écartés, on s'est engagé dans une politique qui, tournant le dos désormais à l'autodétermination elle-même, s'efforce d'étendre l'Algérie sur le lit de Procuste d'une conception préfabriquée et chimérique.

Aussi, après avoir lancé cette malheureuse province dans la voie de la sécession, en est-on réduit à compter sur le « bon sens » pour recoudre plus tard ce qu'on a décidé de trancher. Et il est vrai que le bon sens commanderait à l'Algérie, en tout état de cause, de demeurer liée à la France. Mais il serait encore plus conforme au bon sens de ne pas séparer l'Algérie et la France pour essayer, ensuite, de les rattacher tant bien que mal par des liens hypothétiques.

D'ailleurs, le bon sens est-il le maître dans cette sorte d'affaire. On ne le voit guère à l'œuvre au Moyen-Orient ni au Congo. Dans un monde où l'assassinat politique, le massacre, et d'une façon générale la guerre subversive, sévissent en permanence, il ne me parait guère réaliste de compter sur un bon sens décidément beaucoup moins bien partagé que ne le croyait Descartes.

Que la politique algérienne menée depuis un an se trouve aujourd'hui dans une impasse, c'est ce que chacun commence à percevoir. Ce résultat n'est assurément imputable ni à l'obstruction parlementaire, ni à l'opposition politique, ni à une divergence gouvernementale interne, puisque le Parlement est inoffensif, l'opposition impuissante et le gouvernement monolithique. Si cette politique n'a pas abouti, c'est qu'elle ne peut pas aboutir, parce qu'elle méconnaît la nature des choses et des hommes.

La question ne peut manquer, dès lors, d'être posée : existe-t-il une politique de rechange ? Et la réponse ne peut manquer d'être affirmative. Car cette politique, qui eût dû être mise en œuvre après le 13 mai, n'a même pas été essayée.

L'évolution des événements, après l'échec de Melun et l'appel à l'O. N. U., fait qu'on ne pourra sortir de l'impasse que de deux manières : ou bien, dans une sorte de fuite en avant, accentuer et aggraver la ligne de conduite suivie jusqu'à présent en concédant au F. L. N. l'essentiel de ce qu'il réclame ; ou bien changer de politique, et donner sa chance à celle que l'Algérie et la métropole, il y a deux ans, s'attendaient à voir appliquer par le nouveau régime.