mardi 4 juin 2013

Préface à Israël devant l'Afrique et l'Asie (1958)



PREFACE

[Israël devant l'Afrique et l'Asie de Paul Giniewski, Paris, Durlacher, 1958, p. 7-12]

Dans l'état d'instabilité où vit notre monde déchiré, on peut se demander si l'étincelle susceptible d'allumer la conflagration mondiale ne jaillira pas au Moyen-Orient, comme elle a jailli dans les Balkans en 1914 et en Europe centrale en 1939. C'est que cette zone où s'articulent trois continents et d'où l'Occident tire une grande partie de ses ressources vitales en pétrole, constitue aujourd'hui, par sa situation géographique et politique à la limite des deux grands blocs soviétique et américain, une sorte d'aire de fracture comme en connaît la géologie. Tout ce qui s'y passe se répercute au loin, et l'attaque d'un kibboutz par des fedayine égyptiens ou jordaniens détermine comme une onde de choc ressentie à Moscou, à Washington, à Paris, à Londres.

L'Etat d'Israël, expression politique du peuple juif reprenant possession de son territoire ancestral, est enclavé au cœur de cette zone décisive du monde ; aussi tout ce qui le concerne nous concerne-t-il au premier chef, nous, Occidentaux, avides de paix et de liberté. Le livre de M. Giniewski tient plus de promesses que n'en contient son titre, car il ne se borne pas à étudier les rapports d'Israël avec certains pays d'Afrique et d'Asie.

On doit être reconnaissant à l'auteur d'avoir consacré bien des pages substantielles à l'histoire des années si chargées d'événements qui ont conduit de la géniale utopie de Théodore Herzl à la résurrection de l'Etat israélien. Le lecteur français apprendra beaucoup en lisant ces chapitres où est exposée de façon si claire l'ascension irrésistible du sionisme de 1895 à 1948. Rarement dans l'histoire on a vu une idée s'incarner avec autant de force en un demi-siècle.

Le traité d'amitié arabo-juif conclu en 1919 entre l'émir Fayçal et le Dr. Haim Weizmann (futur premier président de la Republique israélienne), traité sur lequel M. Giniewski apporte d'importants éclaircissements, fera rêver ceux qui recherchent dans l'histoire non seulement ce qui a eu lieu, mais ce qui aurait pu se passer. Il y avait là en germe la possibilité d'un règlement pacifique au Moyen-Orient, qui eût épargné à tous les intéressés et au monde en général bien des alarmes et bien du sang. De même, le récit des négociations secrètes entre le roi Abdallah de Transjordanie et les Israéliens, montre que même en 1947 et 1948 il subsistait des espérances de coexistence pacifique. Hélas ! Une sorte de diabolique destin semble avoir voulu que Fayçal fût désavoué, Abdallah assassiné, et qu'il ne restât d'autre issue que la guerre. M. Giniewski montre, sans passion mais avec toute la clarté nécessaire, le rôle malheureusement essentiel joué par une certaine politique britannique dans l'avortement de cet espoir.

Il analyse le revirement de l'Angleterre qui, ayant ouvert la Palestine aux Juifs par la déclaration Balfour, crut habile de flatter les pires passions anti-sémites des Arabes en violant sa promesse, en limitant l'immigration et l'installation des Israélites, en adoptant une attitude systématiquement anti-sioniste, homologue d'une attitude non moins systématiquement anti-française que nous connaissons trop bien. De Lawrence à Glubb Pacha, une longue succession de chefs britanniques s'est acharnée à éliminer du Levant l'influence française et à en bannir les Juifs, croyant par là « apaiser » les Arabes. Rien n'est plus poignant à cet égard que le spectacle de ces « alliés oubliés » que furent les Juifs de Palestine qui combattirent souvent avec héroïsme aux côtés des Alliés entre 1940 et 1944 et à qui le général Kœnig, de la France Libre, rendit un juste hommage comme le rappelle opportunément l'auteur. On assiste ainsi à ce paradoxe qu'alors que la contribution des pays arabes à la victoire des Alliés fut nulle ou négative, et celle des Juifs particulièrement active, la puissance mandataire en Palestine réserva toutes ses faveurs aux premiers contre les seconds, allant jusqu'à violer systématiquement les accords et les déclarations qui étaient à la base de son Mandat.

« Les mêmes soldats anglais, écrit M. Giniewski, qui avaient libéré les Juifs des camps d'Allemagne, les matraquaient six mois plus tard quand ils se présentaient devant Haïfa » : on ne saurait mieux résumer l'absurdité tragique d'une politique qui semble être reprise, mutatis mutandis, par les Etats-Unis en ce qui concerne la France et l'Afrique du Nord ; politique qui obéit à cet étrange précepte : combattre des amis sûrs et qui ont fait leurs preuves dans l'espoir de gagner des amis tièdes et incertains.

C'est dans cette atmosphère trouble que s'engagea en 1948 la partie décisive. Elle n'a pu être gagnée par Israël que grâce au dynamisme irrésistible de ses enfants, aux sacrifices des résistants qui avaient combattu, dès la fin de la guerre mondiale, contre l'administration britannique, à l'unité réalisée devant la menace de destruction totale. M. Giniewski rappelle brièvement ces événements, rend compte des conventions d'armistice et montre, en citant leur texte même, qu'elles n'ont cessé d'être cyniquement violées par les voisins d'Israël sous l'œil complaisant de l'Organisation dite des Nations Unies.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, l'auteur décrit le cercle de haine et de violence qui entoure le jeune Etat depuis dix ans. Comme tous les problèmes de notre époque, celui des relations entre Israël et ses voisins s'insère dans la lutte entre les deux blocs. Une « surenchère d'adulations » se livre entre l'U.R.S.S. et l'Amérique auprès de la clientèle arabe et au détriment d'Israël. Tout est faussé par le fait que le Moyen-Orient se trouve sur la ligne de rencontre des deux champs de forces. D'où les tentatives périodiquement reprises de « ramener Israël aux frontières de 1947 », c'est-à-dire de démembrer hypocritement un Etat auquel on a déjà imposé des frontières difficilement compatibles avec son existence économique et son indépendance ; d'où l'invraisemblable complaisance avec laquelle l'O.N.U. accueille les appels à la guerre et à l'anéantissement lancés du Caire ou de Damas ; d'où la tolérance qui permet aux Etats arabes de boycotter Israël pour essayer — sans succès d'ailleurs — de briser son essor économique.

Ainsi l'Etat d'Israël en son dixième anniversaire se trouve dans la situation d'une place assiégée. Et l'idée surgit naturellement chez l'assiégé de « faire une sortie », de déconcerter ceux qui le pressent en allant chercher derrière eux des alliés, « d'enjamber l'assiégeant » par une habile manœuvre. Puisque Israël ne peut parvenir à se faire accepter par ses voisins, il se fera accepter par les voisins de ses voisins, et, de cette façon, tournera ses ennemis par leurs arrières. C'est ce qui explique l'action diplomatique, souvent couronnée de succès, entreprise par le gouvernement israélien auprès de la Birmanie, du Ghana, de l'Ethiopie ; en nouant avec ces pays des relations cordiales, en leur apportant une aide technique, en créant avec eux des ententes économiques. Israël aboutit à diminuer indirectement la pression dont il est l'objet et à affaiblir aux Nations Unies le bloc afro-asiatique dressé contre lui.

On peut cependant redouter que les auteurs de cette politique, et M. Giniewski lui-même, ne se fassent des illusions sur la valeur des succès indéniables remportés dans ce domaine. Autant on se réjouit des bonnes relations israélo-birmanes ou ghano-israéliennes, autant on souhaite qu'elles se poursuivent et se renforcent, autant on est amené à craindre qu'elles ne supportent pas sans dommage l'assaut des forces anti-européennes déchaînées par le pan-arabisme, et qui sont aussi, qu'on le veuille ou non, des forces anti-israéliennes. M. Giniewski croit discerner que ces « pays neufs » n'ont pas de « préjugé antisémite de base ». Je souhaite ardemment qu'il ait raison, mais comment ne pas constater que déjà aux Nations Unies ces nouveaux Etats emboîtent le pas aux ennemis d'Israël, et qu'à la conférence d'Accra ce sont les bellicistes furibonds du Caire qui ont donné le ton ?

Fragile sur le plan politique, le recours aux pays d'Asie ou d'Afrique ne l'est pas moins dans le domaine économique. Ils offrent, certes, des débouchés intéressants à l'activité d'un pays moderne comme Israël ; mais l'expérience (et nous Français en avons à cet égard) montre que, contrairement aux slogans anti-colonialistes, les pays sous-développés coûtent cher, exigent beaucoup, paient mal. Israël, qui a si grand besoin d'investissements sur son propre sol, peut difficilement se consacrer à en faire ailleurs pour s'ouvrir des marchés précaires.

Naturellement, tout vaut mieux que l'isolement ; la « sortie » vers l'Extrême-Orient ou l'Afrique Noire vaut mieux que l'encerclement en Asie Mineure. Mais qu'on ne se fasse pas d'illusion à Jérusalem : aux yeux des racistes nouvelle formule qui pullulent, hélas, dans le monde, l'Israélien est un blanc, et de ce fait haïssable. Quant à l'antisémitisme, rien de plus contagieux. Le « nassérisme », par sa propagande, n'est-il pas un puissant facteur de dissémination du virus ? Or cette propagande retentit de l'Asie du Sud-Est au Golfe de Guinée.

M. Giniewski évoque d'ailleurs une autre « sortie » : vers l'Europe. C'est là qu'Israël peut et doit trouver ses plus solides points d'ancrage, et particulièrement en France, son amie des bons et des mauvais jours. Il est chimérique, comme le souligne justement l'auteur, de traiter Israël comme un pays « asiatique », quand toute sa culture, son rythme de vie, son cadre démocratique, son développement scientifique, le caractérisent comme une oasis de civilisation occidentale entre le Jourdain et la Méditerranée. L'amitié franco-israélienne, vérifiée de façon si éclatante en 1956, fondée sur les données intangibles de l'histoire et de la géo-politique, doit fournir à Israël le lien qui lui est nécessaire avec l'Europe, tout en ouvrant à la France la porte — qu'on avait cru pouvoir lui fermer — d'un Orient d'où elle ne saurait être longtemps absente.

Le grand érudit israélien Joseph Klausner a rappelé que déjà sous l'empire romain les relations entre les Hébreux et les Gaulois étaient amicales, et qu'il en fut de même avec les Francs. Les affinités culturelles et idéologiques des deux peuples sont aussi évidentes que la communauté de leurs intérêts vitaux face à l'assaut des fanatismes qui les menacent également l'un et l'autre. La France et Israël sont des alliés naturels, dont l'alliance est inscrite dans la nature des hommes et des choses.

L'ouvrage de M. Giniewski jette une lumière précise et précieuse sur un des problèmes les plus graves de notre temps. Riche de faits et de pensée, il donnera matière, j'en suis sûr, à de fécondes réflexions sur le destin de l'Orient qui, aujourd'hui comme il y a des millénaires, pèse d'un poids décisif dans la balance de l'histoire.

Jacques SOUSTELLE,
Député, ancien ministre.