mercredi 24 juillet 2013

De Gaulle and Red China (1964)



DE GAULLE ET LA CHINE POPULAIRE

par JACQUES SOUSTELLE

[Today in France, volume 4, n° 2, février 1964, traduit de l'anglais par Aurélien Houssay]

Pourquoi de Gaulle a décidé de reconnaître la Chine populaire ? Dans le tourbillon de commentaires et de suppositions qu'a déclenchés cette mesure, il semble qu'un fait très simple ait été ignoré. De Gaulle a dû se tourner vers Mao Tsé-toung parce qu'il n'avait nulle part ailleurs où aller. Tout ce qu'il a tenté de faire au cours des cinq dernières années a échoué.

Comptez simplement ces échecs sur vos doigts :

1. - Il a livré l'Algérie à la dictature raciste et marxiste de la bande de Ben Bella, dans l'espoir de devenir le leader accepté d'une Afrique du Nord et d'une Afrique noire pacifiées. L'Algérie nouvelle, bien que pompant l'argent français au rythme de quatre millions de dollars par jour, sombre dans l'effondrement et l'anarchie économiques. L'un après l'autre, tous les gouvernements pro-français et pro-occidentaux d'Afrique s'effondrent ; - Youlou à Brazzaville, Maga au Dahomey. Le terrorisme sévit encore au Congo ex-belge, et l'ensemble de l'Afrique de l'Est est dans un état de chaos après le coup d'Etat castriste et pro-chinois à Zanzibar.

2. - L'année dernière, de Gaulle a signé un traité de coopération avec l'ancien chancelier Adenauer. Il a été reçu officiellement en Allemagne au milieu du plus incroyable battage propagandiste digne d'Hitler. Il se voyait déjà comme le nouveau Charlemagne, le leader de l'Europe continentale, grâce à l'appui de l'Allemagne. Hélas ! tous ces rêves ont été "emportés par le vent", et le chancelier Erhard n'est pas susceptible d'aider à les relancer.

3. - Le 14 janvier 1963, de Gaulle a fermé la porte à l'admission de l'Angleterre dans le Marché commun européen. Il a également donné un ultimatum à cinq partenaires de la France au sein du M.C.E. Ses exigences sur les produits agricoles devaient être acceptées avant le 31 décembre, sinon ... Mais finalement les problèmes agricoles européens ont été résolus sur une base raisonnable de "donnant-donnant", grâce à laquelle il a sauvé la face à grand-peine. Aujourd'hui, le Marché commun est fort, et même plus fort que jamais, et pas un seul des leaders européens, de Spaak en Belgique à Segni en Italie, d'Erhard en Allemagne à Luns aux Pays-Bas, n'accepte l'exclusion de la Grande-Bretagne comme définitive.

4. - La ligne sur laquelle de Gaulle et son système de propagande ont fait tout un battage au cours des deux dernières années était : "l'Europe de l'Atlantique à l'Oural". Ce qui signifie que l'Europe devrait se dégager des puissances "anglo-saxonnes", la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, et que la Russie soviétique devrait s'associer avec l'Europe occidentale contre l'Amérique et la Chine. Hélas encore une fois ! Khrouchtchev a choisi de négocier avec les Etats-Unis, parce qu'il est assez réaliste pour voir où se trouve la force. De Gaulle et son axe Paris-Moscou ont été abandonnés à leur sort.

Que lui restait-il donc à faire ? Le "monarque" français pouvait revenir discrètement à l'Alliance occidentale et renoncer à essayer de jouer les matamores, ou il pouvait se tourner vers la seule et dernière porte susceptible de s'ouvrir à lui : la Chine populaire. Etant donné que de Gaulle n'admet jamais avoir tort, la conclusion était courue d'avance : ce serait Mao Tsé-toung. La reconnaissance de la Chine populaire était implicite dans le refus de la France de signer le traité d'interdiction des essais atomiques en juillet dernier.

Il est littéralement étonnant de lire des éloges du général de Gaulle, après une telle démarche, dans certains des magazines les plus importants des Etats-Unis. Rien n'est plus éloigné des sentiments que ce que la reconnaissance de Mao a suscité en France et dans le reste de l'Europe. En France, seul le Parti communiste a été prodigue en éloges, alors que tous les autres milieux politiques ont exprimé au moins des doutes et des craintes quand ce n'était pas carrément de la désapprobation. Tous les partenaires européens de la France, comme P.H. Spaak et les Allemands, ont ouvertement désapprouvé. Même l'organe officiel du Saint-Siège, l'Osservatore Romano, ne cache pas la consternation de l'Eglise catholique - qui à son tour a provoqué une sévère réprimande de Pékin.

Le seul argument d'une valeur apparente qui a été produit en faveur du "rapprochement" Paris-Pékin est que "la Chine existe", et qu'il est, à cet effet, "réaliste" d'étendre la reconnaissance diplomatique à celle-ci. Le même argument pourrait être utilisé avec la même logique pour Allemagne de l'Est, qui "existe" aussi sans aucun doute. Est-ce que de Gaulle lâchera Bonn comme il a laissé tomber son "vieil ami" Chiang Kai-chek ?

En outre, la Chine populaire n'existait-elle pas l'année dernière ? Mais à cette époque, de Gaulle décrivait publiquement ce pays comme arriéré, indigent et dangereusement ambitieux. Il voulait rallier - autour de son drapeau, bien sûr, - l'Europe et la Russie contre le "péril jaune". Qu'est-ce qui a, peut-on se demander, considérablement changé depuis ? La réponse est : les plans ambitieux de De Gaulle pour le leadership européen ont été contrariés.

Dire que la France va gagner économiquement à la reconnaissance est puéril. Les importations et les exportations de la Chine populaire se font par le biais de Hong Kong, et un lien purement commercial pouvait de toute façon être établi sans implications politiques. Le fait est que de Gaulle ne se soucie pas de savoir si la Chine achète un nickel à la valeur des marchandises françaises. C'était et cela reste une décision purement politique.

Tout d'abord, sa reconnaissance de la Chine populaire est ce que vous pourriez appeler une source de nuisance. Etant donné que ses "grands desseins" ne semblent pas décoller, puisque l'Europe refuse son leadership, que Moscou n'est pas intéressée et que Washington lui fait un accueil glacial, alors c'est ainsi qu'il réagit : devenons amis avec Mao et "on verra bien ... " ("we'll see ... ") - une de ses expressions favorites.

Puis il y a la question du "Tiers monde". En raison du fiasco effroyable de ses politiques algérienne et africaine, de Gaulle s'est récemment tourné vers l'Asie du Sud-Est. Il prône la réunification de l'Indochine sous le mince voile d'un Vietnam "neutralisé" qui ne cacherait guère la cession de toute la région au communisme. Il soutient, politiquement et financièrement, le régime anti-américain et pro-communiste du prince Sihanouk au Cambodge. Son objectif est, clairement, de démolir toute la politique américaine en Asie et de s'imposer comme le seul et unique Etat occidental avec des partisans dans cette partie du monde.

Le voyage de Chou En-lai en Afrique a montré combien est grand le poids de la Chine sur le continent noir. De plus en plus de pays soi-disant indépendants s'éloignent ou s'éloigneront du monde occidental pour passer à un communisme de variété chinoise. De Gaulle espère évidemment retrouver une certaine influence en Afrique, après l'échec lamentable de sa "Communauté", grâce à son amitié avec la Chine populaire. Je n'ai aucun doute que ce plan va s'effondrer comme les précédents, parce que la Chine ne va rouler que pour elle-même. Le discours de Chou dans l'ancienne Guinée française était clair : la Chine va s'élever de toutes ses forces contre n'importe quel type de "néo-colonialisme", c'est-à-dire contre toute influence d'un pays de l'homme blanc en Afrique. Et c'est valable même pour de Gaulle.

Je voudrais conclure par quelques conseils. Puis-je rappeler à mes lecteurs américains que tout ce que j'ai prévu et annoncé dans les deux ou trois dernières années concernant les politiques de De Gaulle se vérifie invariablement ? Eh bien, maintenant, je crois que sa prochaine ligne d'attaque sera l'Amérique latine. Son prochain voyage officiel sera au Mexique et au Brésil. J'aurais la surprise de ma vie, si ces visites n'étaient pas consacrées, à la fois par le biais de déclarations publiques et de discussions et suggestions discrètes, à affaiblir la position des Etats-Unis au sud du Rio Grande. Le communisme de variété chinoise et le régime castriste seront les seuls à bénéficier de l'intrusion de De Gaulle dans les affaires latino-américaines.

JACQUES SOUSTELLE