vendredi 30 août 2013

Allocution radiodiffusée (27 septembre 1955)



[Allocution radiodiffusée de Jacques Soustelle, 27 septembre 1955, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 145-148]

C'est aujourd'hui, dans l'après-midi, que devait s'ouvrir la session extraordinaire de l'Assemblée algérienne que j'avais convoquée afin de lui soumettre un premier train de réformes.

Ainsi l'Assemblée était appelée à remplir sa fonction la plus haute, à s'acquitter de sa plus éminente mission, et, en s'élevant au-dessus de l'affrontement stérile des passions, à poser la première pierre d'une construction positive.

Dans les jours qui ont précédé la séance inaugurale, des manœuvres se sont fait jour, des pressions et des menaces — j'en ai la preuve — ont été exercées sur certains élus. Alors même que le chef du gouvernement venait de proclamer de la façon la plus catégorique les intentions de la France à l'égard de l'Algérie, des positions divergentes étaient prises ici dans la confusion.

Sans doute on aurait pu, et rien ne s'y opposait en principe, maintenir à la date et à l'heure fixées le début de la session. L'Assemblée et chacun de ses membres auraient eu à faire face à la situation. C'est pourtant dans un haut souci de concorde et dans le désir d'apporter s'il se peut quelque clarté à ce débat que j'ai décidé, en accord avec le conseil de gouvernement, de surseoir à l'ouverture de cette session.

L'enjeu est trop grave, le destin de chacun et de l'Algérie entière est trop profondément engagé pour que nous négligions la moindre chance d'aboutir dans un climat plus apaisé.

Ainsi que le spécifie l'arrêté que j'ai signé en début d'après-midi, le programme sur lequel l'Assemblée était appelée à se prononcer demeure intégralement, tel qu'il était et sans retranchement. La France, qui saura reconnaître ses amis et rester fidèle à ceux qui lui sont fidèles, a défini sa politique. Ce n'est pas au moment de l'appliquer qu'il faut revenir en arrière. Par un étrange paradoxe, certains champions du mouvement se sont transformés en fait en tenants de l'immobilisme. Certes, toute réforme raisonnable est toujours combattue, et c'est le sort normal de toute entreprise constructive. La discussion est saine en elle-même. Ce qu'on ne saurait admettre, c'est le refus de discuter, contraire au bon sens, à l'esprit démocratique et à l'intérêt de l'Algérie.

Je tiens à déclarer sans équivoque que notre objectif demeure l'intégration complète et rapide de l'Algérie ; notre but : la paix dans la justice. Si le déchaînement des passions nous empêchait de prendre ici les décisions qui s'imposent, le Parlement souverain aurait à trancher en ultime recours.

J'adresse aujourd'hui à tous un appel pressant, j'adjure tous ceux qui détiennent un mandat ou une autorité de mesurer la dimension des périls et de se demander en toute conscience si le moment n'est pas venu de faire taire les discordes et les rancœurs, même légitimes, pour se consacrer à un devoir qui nous dépasse tous.

J'aurai pour ma part poussé jusqu'à la limite du possible la volonté de conciliation et d'union.

Je le fais pour ce que je crois être le bien suprême de l'Algérie. Aucune autre considération, ni de personne ni de groupe, ne doit aujourd'hui nous guider ; avant tout, gardons la tête froide, car il serait indigne de nous et de ce pays de traiter ses affaires les plus capitales dans le tumulte et dans l'agitation. Efforçons-nous au contraire de travailler avec loyauté à confronter et à rapprocher les esprits et surtout à associer les volontés. Alors, la bourrasque passée, nous pourrons surmonter ensemble le présent pour reprendre notre marche vers l'avenir.

mardi 13 août 2013

Allocution à Chahbounia (15 septembre 1955)



[Allocution de Jacques Soustelle à Chahbounia, 15 septembre 1955, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 274-276]

(...) Grâce au plan d'équipement accéléré que le Gouvernement a bien voulu, sur ma proposition, doter de crédits importants, c'est la piste de Bouaïche, le marché et l'abattoir de Paul-Cazelles, qui sont en voie de réalisation. Ainsi toute une vaste zone du Sud subit une transformation qui n'a pas d'autre moteur que la solidarité nationale, d'autre moyen que le travail pacifique de tous, d'autre but que le progrès.

Pourquoi ne pas rappeler ici que ce programme n'est lui-même qu'une partie, relativement minime, d'un plan d'ensemble qui, dans toute l'Algérie, vise exclusivement à améliorer l'existence de nos concitoyens musulmans ? Je me bornerai à mentionner que notre service de défense et de restauration des sols a remis en culture, à ce jour, 124 000 hectares et planté près de 2 millions d'arbres fruitiers ; que 221 secteurs d'amélioration rurale, groupant 350 000 fellahs, ont labouré cette année 435 000 hectares grâce au matériel mécanique collectif le plus moderne ; que, dans le domaine de l'élevage, 148 centres pilotes, 87 troupeaux de sélection, 1 300 points d'eau aménagés, 600 000 quintaux de stocks de fourrage constitués, plus de 3 millions d'animaux traités contre diverses maladies, témoignent de l'intérêt que porte le Gouvernement général à cette branche primordiale de l'économie algérienne.

Puisque certaines voix, à l'étranger, s'élèvent pour accuser la France, j'ai le devoir de souligner que tout ce qui a été accompli, tout ce qui doit l'être, les projets d'aujourd'hui et les réalités de demain, tout cela est fait pour le peuple rural de ce pays, pour le fellah et le pasteur, en un mot pour la population musulmane. Qui donc a réalisé cette œuvre, qui la conduit, qui entend la poursuivre sans relâche, sinon la France ? Que deviendrait cet effort, et que deviendrait l'Algérie, sans la France ? Quant à ceux qui nous critiquent avec tant de haine, je les mets au défi de montrer, dans leurs propres pays, ce qu'ils ont réalisé de comparable pour leurs peuples.

On se demandera alors, peut-être, pourquoi cette œuvre et pourquoi cet effort ? A la base de tout cela, il y a une idée bien simple : c'est que la France ne veut faire aucune distinction entre ses enfants, qu'ils vivent au nord ou au sud de la Méditerranée, au nord ou au sud de l'Atlas. Elle veut que les paysans d'Algérie connaissent les progrès que ceux de la Métropole ont lentement conquis au cours des siècles. La République veut accélérer, dans tous les domaines, la marche de ses citoyens vers un avenir meilleur. Si les circonstances de l'histoire et de la géographie ont imposé ici un grave retard, notre tâche est de le combler et pour cela de presser le pas. Notre but, le but de la France ne sera atteint que le jour où chaque Algérien, quels que soient sa confession ou son métier, jouira des mêmes avantages, remplira les mêmes devoirs et exercera les mêmes droits que tout autre Français.

Je sais bien que ceux qui portent les responsabilités — et, croyez-moi, elles sont lourdes — s'entendent constamment reprocher par les uns d'aller trop vite, par les autres d'aller trop lentement. Les partis pris et les violences s'élèvent de part et d'autre, comme des rochers abrupts entre lesquels pourtant doit passer la bonne route. Protéger les vies et les biens, ramener la paix, promouvoir le progrès économique et social, enfin, par de justes réformes, ouvrir la voie de l'avenir, autant de tâches conjuguées et inséparables qu'il faut de toute nécessité mener de front sans se laisser égarer ni fléchir.

Bientôt, l'Assemblée algérienne aura à se prononcer sur un premier ensemble de projets, dont il ne me convient ni d'exalter ni de décrier le mérite, mais dont la valeur essentielle réside dans l'orientation qu'ils définissent pour le présent et le futur. En les proposant, les proposant, avec l'accord du Gouvernement, j'ai conscience de répondre à ce que l'Algérie et son peuple attendent de nous, au delà des agitations qui n'ont qu'un temps et des passions qui vainement s'affrontent.

Qu'il s'agisse de construire un barrage ou d'édifier une loi, de fertiliser une terre stérile ou de faire germer un espoir, la même règle guide notre conduite : travailler obstinément et malgré tous les obstacles, pour le bien des hommes comme nous l'imposent la tradition, l'honneur et la volonté de la France.

dimanche 4 août 2013

Préface au Gouvernement des Suisses ou l'Histoire en contrepoint (1989)



PREFACE

[Le Gouvernement des Suisses ou l'Histoire en contrepoint de Georges-André Chevallaz, Lausanne, Editions de l'Aire, 1989, p. 7-11]

Quand, au mois d'août de l'an de grâce 1291, trois obscures communautés montagnardes : Schwyz, Uri et Nidwald, sur les marges du Saint-Empire romain germanique, décidèrent de conclure un pacte de défense commune et d'arbitrage, personne sans doute ne pouvait imaginer que sept siècles plus tard l'arbre né de ce grain minuscule serait devenu, au centre de l'Europe occidentale, une nation prospère, une démocratie pacifique et respectée. Et pourtant la Suisse — la Confédération helvétique — association originale et libre de peuples pratiquant deux religions et parlant quatre langues s'est formée au cours du temps, à travers les crises et les épreuves opiniâtrement surmontées, autour de ce noyau originel.

Ces communautés rurales, à vrai dire, avaient des racines anciennes. Celle d'Uri est attestée dès avant l'an mille ; au début du XIIIe siècle déjà, elle se gouverne avec son Landammann et son assemblée populaire, un embryon d'administration. Attribut de la souveraineté : elle lève des impôts. Schwyz a aussi une assemblée populaire bien que son Landammann soit désigné par Rodolphe de Habsbourg. C'est la mort de ce dernier le 15 juillet 1291 qui, semble-t-il, a déterminé les Waldstaetten à conclure leur alliance. Lucerne viendra compléter cette alliance quarante et un ans plus tard : le lac dit justement des Quatre-Cantons est contrôlé par ces petites républiques montagnardes et couvre l'accès au col du Gothard, à la route de l'Italie. Dès 1315 un nouveau pacte renforce l'alliance après la victoire des combattants de Schwyz sur les forces armées impériales de Léopold de Habsbourg. Le processus de l'émancipation est engagé, il se révélera irréversible.

Mais, dira-t-on, où apparaît Guillaume Tell dans tout cela ? Georges-André Chevallaz est un historien prudent. « Guillaume Tell, écrit-il, la plus prestigieuse illustration de la lutte pour les libertés, semble avoir négligé de s'inscrire à l'état-civil du village de Bürglen et de faire breveter son arbalète. » Histoire, mythe, symbole ? Qu'importe : ce qu'il faut noter, c'est que les premiers Suisses, paysans et combattants, ne sont pas des théoriciens révolutionnaires et idéalistes, mais des résistants épris de liberté, farouchement indépendants, rebelles à toute intervention extérieure. Habiles à jouer des rivalités qui opposaient les puissants de l'époque — Habsbourg et seigneurs locaux — , prêts à prendre les armes si nécessaire, ils construisent des républiques démocratiques, sans se savoir républicains ni démocrates, au XIIIe et au XIVe siecle.

L'Europe où naissent ces cantons autonomes est celle des monarchies, mais aussi celle des villes, où se développent le commerce et la bourgeoisie. C'est l'époque des franchises accordées aux cités par les princes-évêques et les seigneurs. Dans ce qui deviendra la Suisse régnent les comtes de Savoie sur les rives du Léman, les évêques à Bâle, à Lausanne, à Sion, les couvents à Zurich, à Lucerne, à Saint-Gall. Peu à peu l'alliance primitive s'agrège de nouveaux membres, Zurich, Glaris, Zoug, Berne.

On commettrait une lourde erreur si l'on passait sous silence, les agitations, les heurts, les violences même qui ont marqué ces siècles de formation. Zurich a connu une dictature, celle de Waldmann, renversé et tué en 1489. Les grandes familles et ses bourgeois se sont combattus sans merci. La Réforme a soulevé les foules à l'appel d'Ulrich Zwingli, qui a perdu la vie dans la défaite des protestants en 1531, mais elle a gagné une partie du pays, notamment la riche et puissance cité de Berne. Avec le XVIe siècle se consolide ce que notre auteur appelle « le régime de Leurs Excellences ». Les cantons demeurent, certes, des républiques, mais le pouvoir s'y renforce entre les mains d'une aristocratie. Les grandes familles bernoises (les « Messieurs de Berne ») sont officiellement qualifiées de « très nobles ». Berne domine le Pays de Vaud, réprime durement les tentatives d'indépendance : le major Davel, héros vaudois, est exécuté en 1723. L'oligarchie, dans chaque canton, tend à se durcir en caste fermée : à Lucerne, le nombre des familles dirigeantes passe, en deux siècles, de 110 à 29. Mais, face à ces pouvoirs, croît et se développe au XVIIe siècle, époque de plus en plus turbulente, le corporatisme des villes commerçantes telles que Bâle et Zurich.

Georges-André Chevallaz, Vaudois et Lausannois, qui fut seize ans maire de la capitale cantonale avant d'accéder aux plus hautes responsabilités fédérales en tant que Ministre des finances, Ministre de la défense et Président de la Confédération, connaît admirablement et retrace avec une précision non exempte d'humour et le parfait sentiment national, l'histoire politique et sociale de ce pays singulier : oui, singulier, car il s'est constitué et persiste dans sa nature originale « en contrepoint » dans ses rapports avec l'Europe. L'auteur montre comment, pendant cette période, du XVIe au XVIIIe siècle, les traits particuliers de la Suisse en formation s'affirment à travers les conflits intérieurs et extérieurs. Il fait voir les Suisses battant Charles le Téméraire, se libérant ainsi de la menace que faisait peser sur eux un voisin ambitieux. Puis c'est la guerre de Souabe qui les amène à triompher de Maximilien de Habsbourg. L'infanterie suisse est de toutes les batailles, qu'elle en sorte ou non du côté des vainqueurs, mais après chaque secousse, tandis que se recompose le puzzle européen, de nouveaux « pays » viennent se joindre à ce qui sera enfin la Confédération : Soleure et Fribourg, Bâle, Schaffhouse, Appenzell en deviennent membres, tandis que gravitent autour de ce noyau sans cesse élargi les alliés Valaisans, ceux du pays des Grisons et même, bien que rattaché encore à la Prusse, le Pays de Neuchâtel. Toute cette évolution va de pair avec le bouleversement moral et politique de la Réforme, avec l'expansion du commerce issu lui-même de la production rurale (sait-on que la Suisse ravitaillait la marine royale française en fromage d'Emmental ?) avec les premières grandes banques, avec l'éclosion de sociétés de pensée, de réflexion sur l'économie et la politique. Genève émancipée de la tutelle épiscopale donne naissance à Jean-Jacques Rousseau.

On doit à G.-A. Chevallaz un panorama extraordinairement riche de faits et de réflexion concernant l'impact sur la Suisse de la Révolution française et de l'Empire. Si le massacre des gardes suisses à Paris le 10 août 1792 a menacé de provoquer une rupture irrémédiable entre les Français et les Confédérés, l'autorité et la sagesse de Napoléon sont venues contribuer de façon décisive à dessiner les structures du pays. S'opposant à toute velléité de rétablir l'hégémonie de Berne sur Lausanne, l'Empereur avait eu cette formule : « Le soleil retournerait plutôt d'Occident en Orient que le Pays de Vaud sous la domination de Berne. » Avec la même clairvoyance, le Médiateur avait tenu à ce que fussent respectés les usages, les mœurs, la religion de chaque canton. Après la chute de l'Empire et conformément aux traités de 1815, la Confédération, avec Neuchâtel, Genève et le Valais assume sa physionomie définitive, qui ne sera modifiée que par la création du canton francophone du Jura, détaché du canton de Berne en 1978.

L'observateur extérieur imagine difficilement une Suisse divisée en elle-même jusqu'à l'affrontement, et pourtant ce fut le cas au siècle dernier lors du conflit du Sonderbund et de l'explosion révolutionnaire qui, selon notre auteur, déclencha le mouvement de révolution européenne de 1847-1848. La Constitution de 1848, révisée en 1874, régit toujours la Confédération, subtile construction où s'associent et s'équilibrent les pouvoirs du Gouvernement fédéral et des deux Assemblées, ceux des cantons et ceux des communes. Républicaine, la Suisse moderne est aussi démocratique, et pratique la démocratie directe grâce au référendum d'initiative populaire. Unique au monde, le régime helvétique peut être considéré comme un système présidentiel, puisque l'Exécutif n'a pas le droit de dissoudre le Parlement et celui-ci ne peut pas renverser le Gouvernement ; mais cet Exécutif est un président à sept têtes, un gouvernement collégial dont les membres assument à tour de rôle la fonction de chef de l'Etat. La légalité constitutionnelle est garantie par l'obligation d'obtenir, pour toute réforme, une double majorité, celle des cantons et celle du peuple s'exprimant par les « votations ». Ni pouvoir personnel ni démagogie : ainsi pourrait-on résumer les constantes de ce mécanisme politique lié à une durable sagesse.

La notion et le devoir de neutralité sont apparus très tôt dans l'histoire suisse. Georges-André Chevallaz met en lumière les problèmes, parfois dramatiques, qui se sont posés à ce pays — encerclé par exemple pendant la Deuxième Guerre mondiale — et les liens qui unissent la neutralité de la Suisse avec son rôle international, avec l'action bienfaisante de la Croix-Rouge, avec sa fonction de terre d'asile. Dans le monde souvent cruel de notre époque, la Suisse a été et demeure pour plus d'un exilé fuyant l'oppression et l'injustice un havre de liberté. L'esprit d'indépendance allant jusqu'à la méfiance envers tout risque de pression ou d'influence extérieure ne va pas sans provoquer certaines tensions, et G.-A. Chevallaz observe avec malice que « les polices étrangères manifestent souvent un zèle plus grand à dénoncer les complicités helvétiques qu'à tirer au clair leurs propres affaires ». Ombrageuse peut-être, la neutralité suisse s'appuie sur un solide soubassement de patriotisme, avec son armée de milice, ses citoyens-soldats à qui l'Etat confie leurs armes. Riche d'une tradition multiséculaire, l'armée suisse a su maintenir face à Hitler, sous l'autorité du général Guisan, l'indépendance et l'existence même du pays. Ce n'était pas un exploit mineur.

Il est frappant de retracer les changements qui ont complètement bouleversé les structures économiques et sociales de la Suisse depuis l'époque des premiers cantons jusqu'à nos jours. Pays d'agriculteurs et d'éleveurs, pays aussi d'artisans comme ceux que Rousseau a dépeints de couleurs idylliques, la Suisse est aujourd'hui une nation industrielle et une place bancaire, où soixante pour cent de la population habite dans les villes. Le « Triangle d'Or » : Zurich, Zoug, Bâle, concentre une part importante de l'activité industrielle et financière ; le « Triangle d'Azur » du Léman, de Genève, Lausanne, Vevey, Montreux, combine la banque et le tourisme. La Suisse investit lourdement à l'étranger, exporte et importe principalement avec la Communauté européenne.

Mais la prospérité économique associée à la paix sociale n'est pas tout. Le monde change, et la Suisse se trouve confrontée au redoutable problème que suscite inévitablement la marche de l'Europe des Douze vers l'application de l'Acte Unique à partir du 1er janvier 1993. Cette échéance, si proche, conduit à une réflexion que G.-A. Chevallaz n'esquive pas, loin de là. « Noyer six millions de Suisses dans la masse de trois cent vingt millions d'Européens ? Ce serait renoncer à tout ce qui a constitué et caractérise la Suisse depuis 1291 et — ajouterons-nous — sans doute porter atteinte au rôle original, et utile à tous, qu'elle remplit dans le monde. L'adhésion à la C.E.E. annulerait la neutralité, comme l'aurait fait l'adhésion à l'O.N.U., qui a été repoussée en 1986 par 76 % de suffrages populaires et par l'unanimité des cantons. Est-ce à dire que la Suisse doive s'isoler, orgueilleusement et peut-être dangereusement ? Tel n'est pas l'avis de l'ancien Président fédéral. Il rappelle d'ailleurs que son pays participe à de nombreuses organisations internationales — certaines, comme l'O.I.T., sont du reste implantées à Genève.

Mais entrer dans la Communauté ? Non, répond-il. Ce que la Suisse doit rechercher, et avec énergie, car le temps presse, c'est une politique d'accords bilatéraux et de coopération, qui lui permettrait de jouer un rôle, précieux pour l'Europe des Douze, sans pour autant se renier elle-même.

Voilà, au total, un livre qui mérite réflexion et qui engage à la réflexion ; livre de bonne foi et de solide information ; livre d'homme d'Etat. L'historien, le philosophe de la politique, y trouveront un champ fertile. L'Européen et le démocrate s'enrichiront du spectacle que nous offre, grâce à G.-A. Chevallaz, la réussite exemplaire de l'aventure humaine commencée il y a près de sept cents ans par la volonté d'une poignée de montagnards courageux.

Jacques Soustelle
de l'Académie française

jeudi 1 août 2013

Quand un peuple perd la mémoire (1985)



QUAND UN PEUPLE PERD LA MEMOIRE

[Discours de Jacques Soustelle à Orion, 21 septembre 1985, texte reproduit dans 1940 : Qui étaient les premiers résistants ? d'Alain Griotteray, Lausanne, L'Age d'Homme, 1999, p. 253-258]

Quand un peuple perd la mémoire, il perd son être même. La conscience d'une nation est faite des images, des noms et des récits que chaque génération transmet à celle qui la suit, patrimoine plus subtil et plus précieux qu'un héritage matériel. C'est notre histoire qui façonne notre âme. Mais cette histoire elle-même procède de mille sources, elle s'enrichit de multiples épisodes, elle est semblable à un fleuve que viennent grossir rivières et ruisseaux. Elle n'est pas une abstraction philosophique ou politique, mais bien la synthèse concrète des combats, des épreuves et des destinées vécus par les hommes et les femmes de notre pays.

C'est pourquoi l'évocation de ce qui fut un des réseaux de renseignement et d'action de la France résistante pendant la Seconde Guerre mondiale ne relève ni de la nostalgie propre aux anciens combattants ni d'une quelconque volonté de récupération idéologique. Il s'agit simplement et clairement de dérober à l'oubli une des nombreuses pièces dont a été composée la Résistance française : oui, une parmi d'autres, mais qu'il est particulièrement juste d'honorer à Orion, dans ce village et près de ce château dont le réseau a porté le nom. Car cette organisation se rattachant ainsi à toute la tradition d'une vieille et glorieuse province, alors même que Paris au nord et Alger au sud en ont été pour ainsi dire les deux ailes.

J'éprouve quelque peine à me rendre compte que quarante et une années — toute une vie ! — se sont écoulées depuis l'époque où j'étais responsable auprès du général de Gaulle et du gouvernement provisoire de la République des liaisons et des actions de la Résistance sur le territoire occupé.

Et pourtant, c'est bien en cette qualité qu'ayant confié Alain Griotteray à l'OSS en accord avec mon homologue américain, le général Donovan, je le fis parachuter selon son désir aux portes du château d'Orion le 5 avril 1944. Ainsi s'achevait une première phase de son expérience de combattant de l'ombre qui avait débuté dès le 11 novembre 1940 lors de la manifestation anti-allemande de Paris et commençait le deuxième volet de son diptyque, celui de la Libération et de la victoire.

Mais combien d'événements, de péripéties, de dangers et d'aventures avaient précédé ce jour ! L'histoire vécue en France métropolitaine — comme on disait encore quand il y avait une métropole —, il appartient aux résistants de l'intérieur mieux qu'à moi de la narrer. Le destin a voulu qu'à l'automne de 1940, alors que se nouaient les premiers contacts entre ceux qui allaient créer le réseau Orion, je me trouvais de l'autre côté du Channel, en Angleterre ; et tandis que chaque nuit vague après vague des bombardiers de la Luftwaffe déchaînaient sur Londres un ouragan de fer et de feu, notre souci, celui de la poignée de Français rassemblés autour de l'homme du 18 juin, c'était avant tout : que pensent, que font les Français ? La résistance commence-t-elle à naître du chaos et du désespoir ? C'était le temps des tâtonnements, des premières missions auxquelles est resté attaché le nom de d'Estienne d'Orves, des efforts héroïques mais durement réprimés comme celui du musée de l'Homme où trouvèrent la mort certains de mes plus proches amis.

Il est profondément émouvant de rappeler aujourd'hui que dès ce moment-là, alors même que certains prêchaient la collaboration avec le vainqueur et que certains autres prônaient la fraternisation avec l'occupant, des mains se tendaient à travers les ténèbres, celles des premiers résistants de l'intérieur vers ceux du dehors, et les nôtres vers nos frères captifs. Quand on veut bien y réfléchir après toutes ces années, on ne peut que s'émerveiller en voyant surgir si rapidement, si énergiquement, dans un pays ravagé par la défaite, dans l'effondrement de ses structures politiques et la perte de son indépendance, en voyant surgir, dis-je, tant d'hommes prêts à mener un combat apparemment désespéré pour l'honneur. Sans doute faudra-t-il encore bien du temps et beaucoup d'épreuves, de souffrances et de morts avant que ces initiatives dispersées se rejoignent en une puissante action libératrice. Mais il est défait qu'en zone libre comme en zone occupée, dans les milieux les plus divers, y compris dans l'armée de l'armistice, il s'est trouvé dès le début des Français qui n'ont pas accepté l'abaissement de la patrie.

C'est à cette famille d'esprits qu'appartenait celui qui a été à l'origine du réseau Orion, Henri d'Astier de La Vigerie.

J'ai gardé le souvenir de notre première rencontre. C'était à Alger en juin 1943. Henri d'Astier, victime des intrigues et des conjurations dont cette ville foisonnait, se trouvait encore incarcéré dans une pièce à la fenêtre grillagée de l'hôpital Maillot. Arrivant de Londres, j'allai lui rendre visite dans cette prison d'où nous le fîmes sortir quelques jours plus tard. Je revois avec une particulière netteté les traits à la fois fins et énergiques de son visage, son sourire légèrement ironique, j'entends sa parole riche de conviction. On ne pouvait le connaître sans déceler en lui un vrai chef, capable de rassembler et d'entraîner d'autres hommes à travers tous les dangers. Dès le mois de juin 1940, replié à Pamiers dans l'Ariège, Henri d'Astier, avec deux jeunes officiers et en rapport avec le futur colonel de l'Organisation de résistance de l'armée René Fatigue, se consacrait au camouflage de matériel militaire. Mais bientôt il percevait que la décision allait se jouer dans le nord de la France et sur les côtes : ou bien la machine de guerre hitlérienne parviendrait à passer le Channel et à frapper au cœur la Grande-Bretagne, ou bien elle resterait sur le rivage. L'opération « Lion de Mer » aurait-elle lieu ? Tout renseignement militaire sur le nord et l'ouest revêtait un caractère d'urgence vitale. Avec Henri Piron — qui devait, hélas, trouver la mort dans cette aventure, Henri d'Astier crée le réseau franco-belge, dont on peut dire qu'il fut la préfiguration et l'embryon du réseau Orion. On sait qu'en dépit des rodomontades du Führer et des assauts aériens, repoussés par la RAF, les armées allemandes ne traversèrent jamais le bras de mer qui protégeait l'île britannique.

C'est alors que d'Astier, faisant preuve d'une vision vraiment prophétique, comprend que l'Afrique du Nord sera la plate-forme d'où devra partir quelque jour l'élan libérateur. Il décide de se rendre en Algérie. Poursuivi par la Gestapo, il passe en zone non occupée puis en Afrique du Nord, à Oran d'abord puis à Alger. Mais avant de quitter l'Europe il a rencontré un jeune étudiant patriote, Alain Griotteray, et lui a confié le réseau. Et c'est Paul Labbé qui donnera au réseau le nom du château de sa famille.

Il n'est pas possible de retracer ici les multiples péripéties qui ont marqué en Algérie l'action d'Henri d'Astier. On connaît dans ses grandes lignes l'étonnante aventure, plus extraordinaire que tous les romans, qui aboutit le 8 novembre 1942 à ce qu'Alain de Sérigny a si justement appelé « la bissectrice de la guerre ». Qu'il me soit permis pourtant d'évoquer quelques-uns des hommes, presque tous jeunes, tous ardents et prêts à tous les sacrifices, qui ont rendu possible ce miracle de la rentrée de la France dans la lutte.

Ainsi de Roger Leduc-Carcassonne, qui anima le groupe d'Oran. Comment ne pas mentionner à ce propos le R.P. Théry ? Par une de ces coïncidences qui font que la réalité dépasse la fiction, c'est un de mes amis d'enfance, jadis étudiant à Lyon comme moi, qui fut à Alger un des artisans du complot patriotique : je veux parler de Guy Calvet, trop tôt disparu, qui sut avec son frère, avec André Achiary et le colonel Chrétien, avec le professeur Aboulker et sa famille, avec le colonel Jousse, ourdir les mailles du filet et, au moment décisif, s'emparer des centres vitaux de la ville avec une poignée de jeunes gens résolus. Deux de ces résistants, Dreyfus et Pillafort, laissèrent leur vie dans ces combats.

Grâce au poste qu'il occupait à la tête des Chantiers de jeunesse aux côtés du colonel Van Hecke, Henri d'Astier, en liaison constante avec Robert Murphy, avait joué un rôle fondamental dans cet épisode capital de la guerre.

Pendant ce temps, le réseau Orion s'était développé en France métropolitaine, et Alain Griotteray passa — non sans mal ! — par l'Espagne pour rejoindre Alger. La confiance du général de Gaulle m'avait appelé à mener à bien la tâche difficile mais impérieusement nécessaire de réunifier les services de renseignement et d'action de la France, qu'il s'agît de l'ancien BCRA de Londres ou des services de l'armée d'armistice qui s'étaient évadés de la métropole occupée. Le temps pressait. L'hiver 1943-1944 fut atroce, car la Gestapo et la Milice frappaient dans nos rangs à coups redoublés. Chaque jour nous apportait à la fois les nouvelles exaltantes des combats du maquis, de la lutte des cheminots, de l'héroïsme des FFI — je parle de ces vrais résistants qu'il ne faut pas confondre avec les simulateurs et les profiteurs que l'on vit surgir après la victoire —, mais aussi les nouvelles affligeantes de disparitions, d'arrestations et de morts : Médéric, Brossolette, Bingen, Marchai, pour ne citer que ceux-là. Et il fallait, envers et contre tous, au milieu de difficultés et de problèmes politiques, internationaux et matériels dont il n'est pas possible de donner une idée, il fallait multiplier les parachutages, faire passer les courriers, intensifier les liaisons secrètes.

Avec les bavures inévitables de toute action clandestine, je crois pouvoir dire que les réseaux de renseignement et d'action de la France combattante ont apporté — comme l'a reconnu officiellement le général Eisenhower, une contribution capitale au succès de l'opération de Normandie, puis du débarquement de Provence. Il convient d'en rendre hommage à tous ces combattants obscurs, beaucoup d'entre eux rentrés dans le rang dès la Libération sans même une médaille, aux chefs des réseaux et aux officiers d'origines diverses, de Londres et d'Alger qui, malgré les malentendus et les rancœurs, ont su monter et faire fonctionner ce qui était devenu l'immense et complexe machinerie de la Libération : les Passy, Pélabon, Paillote, Trautmann, Sémidéi, que sont venus épauler ceux qui, comme Pierre de Bénouville et Alain Griotteray, émergèrent de l'obscurité pour nous faire bénéficier de leur expérience avant de repartir courageusement vers les ténèbres de l'Occupation.

Avec Henri d'Astier et ses fidèles, avec des hommes comme Jean-Baptiste Biaggi et Pascal Arrighi, l'odyssée franco-africaine d'Orion sera couronnée par les combats et la chevauchée victorieuse des Commandos de France. Il y a quarante ans, ils étaient là, au premier rang, pour assener le coup final à l'hydre hitlérienne. Tout le monde, moi y compris, a longtemps cru que le réseau Orion portait le nom d'une constellation, ce qui eût été fort honorable. Mais il est encore plus honorable que son nom soit celui d'un village béarnais, d'un château et de son terroir, symboles d'un attachement indéracinable à l'indépendance et à la mission historique de la France.