vendredi 30 août 2013

Allocution radiodiffusée (27 septembre 1955)



[Allocution radiodiffusée de Jacques Soustelle, 27 septembre 1955, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 145-148]

C'est aujourd'hui, dans l'après-midi, que devait s'ouvrir la session extraordinaire de l'Assemblée algérienne que j'avais convoquée afin de lui soumettre un premier train de réformes.

Ainsi l'Assemblée était appelée à remplir sa fonction la plus haute, à s'acquitter de sa plus éminente mission, et, en s'élevant au-dessus de l'affrontement stérile des passions, à poser la première pierre d'une construction positive.

Dans les jours qui ont précédé la séance inaugurale, des manœuvres se sont fait jour, des pressions et des menaces — j'en ai la preuve — ont été exercées sur certains élus. Alors même que le chef du gouvernement venait de proclamer de la façon la plus catégorique les intentions de la France à l'égard de l'Algérie, des positions divergentes étaient prises ici dans la confusion.

Sans doute on aurait pu, et rien ne s'y opposait en principe, maintenir à la date et à l'heure fixées le début de la session. L'Assemblée et chacun de ses membres auraient eu à faire face à la situation. C'est pourtant dans un haut souci de concorde et dans le désir d'apporter s'il se peut quelque clarté à ce débat que j'ai décidé, en accord avec le conseil de gouvernement, de surseoir à l'ouverture de cette session.

L'enjeu est trop grave, le destin de chacun et de l'Algérie entière est trop profondément engagé pour que nous négligions la moindre chance d'aboutir dans un climat plus apaisé.

Ainsi que le spécifie l'arrêté que j'ai signé en début d'après-midi, le programme sur lequel l'Assemblée était appelée à se prononcer demeure intégralement, tel qu'il était et sans retranchement. La France, qui saura reconnaître ses amis et rester fidèle à ceux qui lui sont fidèles, a défini sa politique. Ce n'est pas au moment de l'appliquer qu'il faut revenir en arrière. Par un étrange paradoxe, certains champions du mouvement se sont transformés en fait en tenants de l'immobilisme. Certes, toute réforme raisonnable est toujours combattue, et c'est le sort normal de toute entreprise constructive. La discussion est saine en elle-même. Ce qu'on ne saurait admettre, c'est le refus de discuter, contraire au bon sens, à l'esprit démocratique et à l'intérêt de l'Algérie.

Je tiens à déclarer sans équivoque que notre objectif demeure l'intégration complète et rapide de l'Algérie ; notre but : la paix dans la justice. Si le déchaînement des passions nous empêchait de prendre ici les décisions qui s'imposent, le Parlement souverain aurait à trancher en ultime recours.

J'adresse aujourd'hui à tous un appel pressant, j'adjure tous ceux qui détiennent un mandat ou une autorité de mesurer la dimension des périls et de se demander en toute conscience si le moment n'est pas venu de faire taire les discordes et les rancœurs, même légitimes, pour se consacrer à un devoir qui nous dépasse tous.

J'aurai pour ma part poussé jusqu'à la limite du possible la volonté de conciliation et d'union.

Je le fais pour ce que je crois être le bien suprême de l'Algérie. Aucune autre considération, ni de personne ni de groupe, ne doit aujourd'hui nous guider ; avant tout, gardons la tête froide, car il serait indigne de nous et de ce pays de traiter ses affaires les plus capitales dans le tumulte et dans l'agitation. Efforçons-nous au contraire de travailler avec loyauté à confronter et à rapprocher les esprits et surtout à associer les volontés. Alors, la bourrasque passée, nous pourrons surmonter ensemble le présent pour reprendre notre marche vers l'avenir.