dimanche 4 août 2013

Préface au Gouvernement des Suisses ou l'Histoire en contrepoint (1989)



PREFACE

[Le Gouvernement des Suisses ou l'Histoire en contrepoint de Georges-André Chevallaz, Lausanne, Editions de l'Aire, 1989, p. 7-11]

Quand, au mois d'août de l'an de grâce 1291, trois obscures communautés montagnardes : Schwyz, Uri et Nidwald, sur les marges du Saint-Empire romain germanique, décidèrent de conclure un pacte de défense commune et d'arbitrage, personne sans doute ne pouvait imaginer que sept siècles plus tard l'arbre né de ce grain minuscule serait devenu, au centre de l'Europe occidentale, une nation prospère, une démocratie pacifique et respectée. Et pourtant la Suisse — la Confédération helvétique — association originale et libre de peuples pratiquant deux religions et parlant quatre langues s'est formée au cours du temps, à travers les crises et les épreuves opiniâtrement surmontées, autour de ce noyau originel.

Ces communautés rurales, à vrai dire, avaient des racines anciennes. Celle d'Uri est attestée dès avant l'an mille ; au début du XIIIe siècle déjà, elle se gouverne avec son Landammann et son assemblée populaire, un embryon d'administration. Attribut de la souveraineté : elle lève des impôts. Schwyz a aussi une assemblée populaire bien que son Landammann soit désigné par Rodolphe de Habsbourg. C'est la mort de ce dernier le 15 juillet 1291 qui, semble-t-il, a déterminé les Waldstaetten à conclure leur alliance. Lucerne viendra compléter cette alliance quarante et un ans plus tard : le lac dit justement des Quatre-Cantons est contrôlé par ces petites républiques montagnardes et couvre l'accès au col du Gothard, à la route de l'Italie. Dès 1315 un nouveau pacte renforce l'alliance après la victoire des combattants de Schwyz sur les forces armées impériales de Léopold de Habsbourg. Le processus de l'émancipation est engagé, il se révélera irréversible.

Mais, dira-t-on, où apparaît Guillaume Tell dans tout cela ? Georges-André Chevallaz est un historien prudent. « Guillaume Tell, écrit-il, la plus prestigieuse illustration de la lutte pour les libertés, semble avoir négligé de s'inscrire à l'état-civil du village de Bürglen et de faire breveter son arbalète. » Histoire, mythe, symbole ? Qu'importe : ce qu'il faut noter, c'est que les premiers Suisses, paysans et combattants, ne sont pas des théoriciens révolutionnaires et idéalistes, mais des résistants épris de liberté, farouchement indépendants, rebelles à toute intervention extérieure. Habiles à jouer des rivalités qui opposaient les puissants de l'époque — Habsbourg et seigneurs locaux — , prêts à prendre les armes si nécessaire, ils construisent des républiques démocratiques, sans se savoir républicains ni démocrates, au XIIIe et au XIVe siecle.

L'Europe où naissent ces cantons autonomes est celle des monarchies, mais aussi celle des villes, où se développent le commerce et la bourgeoisie. C'est l'époque des franchises accordées aux cités par les princes-évêques et les seigneurs. Dans ce qui deviendra la Suisse régnent les comtes de Savoie sur les rives du Léman, les évêques à Bâle, à Lausanne, à Sion, les couvents à Zurich, à Lucerne, à Saint-Gall. Peu à peu l'alliance primitive s'agrège de nouveaux membres, Zurich, Glaris, Zoug, Berne.

On commettrait une lourde erreur si l'on passait sous silence, les agitations, les heurts, les violences même qui ont marqué ces siècles de formation. Zurich a connu une dictature, celle de Waldmann, renversé et tué en 1489. Les grandes familles et ses bourgeois se sont combattus sans merci. La Réforme a soulevé les foules à l'appel d'Ulrich Zwingli, qui a perdu la vie dans la défaite des protestants en 1531, mais elle a gagné une partie du pays, notamment la riche et puissance cité de Berne. Avec le XVIe siècle se consolide ce que notre auteur appelle « le régime de Leurs Excellences ». Les cantons demeurent, certes, des républiques, mais le pouvoir s'y renforce entre les mains d'une aristocratie. Les grandes familles bernoises (les « Messieurs de Berne ») sont officiellement qualifiées de « très nobles ». Berne domine le Pays de Vaud, réprime durement les tentatives d'indépendance : le major Davel, héros vaudois, est exécuté en 1723. L'oligarchie, dans chaque canton, tend à se durcir en caste fermée : à Lucerne, le nombre des familles dirigeantes passe, en deux siècles, de 110 à 29. Mais, face à ces pouvoirs, croît et se développe au XVIIe siècle, époque de plus en plus turbulente, le corporatisme des villes commerçantes telles que Bâle et Zurich.

Georges-André Chevallaz, Vaudois et Lausannois, qui fut seize ans maire de la capitale cantonale avant d'accéder aux plus hautes responsabilités fédérales en tant que Ministre des finances, Ministre de la défense et Président de la Confédération, connaît admirablement et retrace avec une précision non exempte d'humour et le parfait sentiment national, l'histoire politique et sociale de ce pays singulier : oui, singulier, car il s'est constitué et persiste dans sa nature originale « en contrepoint » dans ses rapports avec l'Europe. L'auteur montre comment, pendant cette période, du XVIe au XVIIIe siècle, les traits particuliers de la Suisse en formation s'affirment à travers les conflits intérieurs et extérieurs. Il fait voir les Suisses battant Charles le Téméraire, se libérant ainsi de la menace que faisait peser sur eux un voisin ambitieux. Puis c'est la guerre de Souabe qui les amène à triompher de Maximilien de Habsbourg. L'infanterie suisse est de toutes les batailles, qu'elle en sorte ou non du côté des vainqueurs, mais après chaque secousse, tandis que se recompose le puzzle européen, de nouveaux « pays » viennent se joindre à ce qui sera enfin la Confédération : Soleure et Fribourg, Bâle, Schaffhouse, Appenzell en deviennent membres, tandis que gravitent autour de ce noyau sans cesse élargi les alliés Valaisans, ceux du pays des Grisons et même, bien que rattaché encore à la Prusse, le Pays de Neuchâtel. Toute cette évolution va de pair avec le bouleversement moral et politique de la Réforme, avec l'expansion du commerce issu lui-même de la production rurale (sait-on que la Suisse ravitaillait la marine royale française en fromage d'Emmental ?) avec les premières grandes banques, avec l'éclosion de sociétés de pensée, de réflexion sur l'économie et la politique. Genève émancipée de la tutelle épiscopale donne naissance à Jean-Jacques Rousseau.

On doit à G.-A. Chevallaz un panorama extraordinairement riche de faits et de réflexion concernant l'impact sur la Suisse de la Révolution française et de l'Empire. Si le massacre des gardes suisses à Paris le 10 août 1792 a menacé de provoquer une rupture irrémédiable entre les Français et les Confédérés, l'autorité et la sagesse de Napoléon sont venues contribuer de façon décisive à dessiner les structures du pays. S'opposant à toute velléité de rétablir l'hégémonie de Berne sur Lausanne, l'Empereur avait eu cette formule : « Le soleil retournerait plutôt d'Occident en Orient que le Pays de Vaud sous la domination de Berne. » Avec la même clairvoyance, le Médiateur avait tenu à ce que fussent respectés les usages, les mœurs, la religion de chaque canton. Après la chute de l'Empire et conformément aux traités de 1815, la Confédération, avec Neuchâtel, Genève et le Valais assume sa physionomie définitive, qui ne sera modifiée que par la création du canton francophone du Jura, détaché du canton de Berne en 1978.

L'observateur extérieur imagine difficilement une Suisse divisée en elle-même jusqu'à l'affrontement, et pourtant ce fut le cas au siècle dernier lors du conflit du Sonderbund et de l'explosion révolutionnaire qui, selon notre auteur, déclencha le mouvement de révolution européenne de 1847-1848. La Constitution de 1848, révisée en 1874, régit toujours la Confédération, subtile construction où s'associent et s'équilibrent les pouvoirs du Gouvernement fédéral et des deux Assemblées, ceux des cantons et ceux des communes. Républicaine, la Suisse moderne est aussi démocratique, et pratique la démocratie directe grâce au référendum d'initiative populaire. Unique au monde, le régime helvétique peut être considéré comme un système présidentiel, puisque l'Exécutif n'a pas le droit de dissoudre le Parlement et celui-ci ne peut pas renverser le Gouvernement ; mais cet Exécutif est un président à sept têtes, un gouvernement collégial dont les membres assument à tour de rôle la fonction de chef de l'Etat. La légalité constitutionnelle est garantie par l'obligation d'obtenir, pour toute réforme, une double majorité, celle des cantons et celle du peuple s'exprimant par les « votations ». Ni pouvoir personnel ni démagogie : ainsi pourrait-on résumer les constantes de ce mécanisme politique lié à une durable sagesse.

La notion et le devoir de neutralité sont apparus très tôt dans l'histoire suisse. Georges-André Chevallaz met en lumière les problèmes, parfois dramatiques, qui se sont posés à ce pays — encerclé par exemple pendant la Deuxième Guerre mondiale — et les liens qui unissent la neutralité de la Suisse avec son rôle international, avec l'action bienfaisante de la Croix-Rouge, avec sa fonction de terre d'asile. Dans le monde souvent cruel de notre époque, la Suisse a été et demeure pour plus d'un exilé fuyant l'oppression et l'injustice un havre de liberté. L'esprit d'indépendance allant jusqu'à la méfiance envers tout risque de pression ou d'influence extérieure ne va pas sans provoquer certaines tensions, et G.-A. Chevallaz observe avec malice que « les polices étrangères manifestent souvent un zèle plus grand à dénoncer les complicités helvétiques qu'à tirer au clair leurs propres affaires ». Ombrageuse peut-être, la neutralité suisse s'appuie sur un solide soubassement de patriotisme, avec son armée de milice, ses citoyens-soldats à qui l'Etat confie leurs armes. Riche d'une tradition multiséculaire, l'armée suisse a su maintenir face à Hitler, sous l'autorité du général Guisan, l'indépendance et l'existence même du pays. Ce n'était pas un exploit mineur.

Il est frappant de retracer les changements qui ont complètement bouleversé les structures économiques et sociales de la Suisse depuis l'époque des premiers cantons jusqu'à nos jours. Pays d'agriculteurs et d'éleveurs, pays aussi d'artisans comme ceux que Rousseau a dépeints de couleurs idylliques, la Suisse est aujourd'hui une nation industrielle et une place bancaire, où soixante pour cent de la population habite dans les villes. Le « Triangle d'Or » : Zurich, Zoug, Bâle, concentre une part importante de l'activité industrielle et financière ; le « Triangle d'Azur » du Léman, de Genève, Lausanne, Vevey, Montreux, combine la banque et le tourisme. La Suisse investit lourdement à l'étranger, exporte et importe principalement avec la Communauté européenne.

Mais la prospérité économique associée à la paix sociale n'est pas tout. Le monde change, et la Suisse se trouve confrontée au redoutable problème que suscite inévitablement la marche de l'Europe des Douze vers l'application de l'Acte Unique à partir du 1er janvier 1993. Cette échéance, si proche, conduit à une réflexion que G.-A. Chevallaz n'esquive pas, loin de là. « Noyer six millions de Suisses dans la masse de trois cent vingt millions d'Européens ? Ce serait renoncer à tout ce qui a constitué et caractérise la Suisse depuis 1291 et — ajouterons-nous — sans doute porter atteinte au rôle original, et utile à tous, qu'elle remplit dans le monde. L'adhésion à la C.E.E. annulerait la neutralité, comme l'aurait fait l'adhésion à l'O.N.U., qui a été repoussée en 1986 par 76 % de suffrages populaires et par l'unanimité des cantons. Est-ce à dire que la Suisse doive s'isoler, orgueilleusement et peut-être dangereusement ? Tel n'est pas l'avis de l'ancien Président fédéral. Il rappelle d'ailleurs que son pays participe à de nombreuses organisations internationales — certaines, comme l'O.I.T., sont du reste implantées à Genève.

Mais entrer dans la Communauté ? Non, répond-il. Ce que la Suisse doit rechercher, et avec énergie, car le temps presse, c'est une politique d'accords bilatéraux et de coopération, qui lui permettrait de jouer un rôle, précieux pour l'Europe des Douze, sans pour autant se renier elle-même.

Voilà, au total, un livre qui mérite réflexion et qui engage à la réflexion ; livre de bonne foi et de solide information ; livre d'homme d'Etat. L'historien, le philosophe de la politique, y trouveront un champ fertile. L'Européen et le démocrate s'enrichiront du spectacle que nous offre, grâce à G.-A. Chevallaz, la réussite exemplaire de l'aventure humaine commencée il y a près de sept cents ans par la volonté d'une poignée de montagnards courageux.

Jacques Soustelle
de l'Académie française