jeudi 1 août 2013

Quand un peuple perd la mémoire (1985)



QUAND UN PEUPLE PERD LA MEMOIRE

[Discours de Jacques Soustelle à Orion, 21 septembre 1985, texte reproduit dans 1940 : Qui étaient les premiers résistants ? d'Alain Griotteray, Lausanne, L'Age d'Homme, 1999, p. 253-258]

Quand un peuple perd la mémoire, il perd son être même. La conscience d'une nation est faite des images, des noms et des récits que chaque génération transmet à celle qui la suit, patrimoine plus subtil et plus précieux qu'un héritage matériel. C'est notre histoire qui façonne notre âme. Mais cette histoire elle-même procède de mille sources, elle s'enrichit de multiples épisodes, elle est semblable à un fleuve que viennent grossir rivières et ruisseaux. Elle n'est pas une abstraction philosophique ou politique, mais bien la synthèse concrète des combats, des épreuves et des destinées vécus par les hommes et les femmes de notre pays.

C'est pourquoi l'évocation de ce qui fut un des réseaux de renseignement et d'action de la France résistante pendant la Seconde Guerre mondiale ne relève ni de la nostalgie propre aux anciens combattants ni d'une quelconque volonté de récupération idéologique. Il s'agit simplement et clairement de dérober à l'oubli une des nombreuses pièces dont a été composée la Résistance française : oui, une parmi d'autres, mais qu'il est particulièrement juste d'honorer à Orion, dans ce village et près de ce château dont le réseau a porté le nom. Car cette organisation se rattachant ainsi à toute la tradition d'une vieille et glorieuse province, alors même que Paris au nord et Alger au sud en ont été pour ainsi dire les deux ailes.

J'éprouve quelque peine à me rendre compte que quarante et une années — toute une vie ! — se sont écoulées depuis l'époque où j'étais responsable auprès du général de Gaulle et du gouvernement provisoire de la République des liaisons et des actions de la Résistance sur le territoire occupé.

Et pourtant, c'est bien en cette qualité qu'ayant confié Alain Griotteray à l'OSS en accord avec mon homologue américain, le général Donovan, je le fis parachuter selon son désir aux portes du château d'Orion le 5 avril 1944. Ainsi s'achevait une première phase de son expérience de combattant de l'ombre qui avait débuté dès le 11 novembre 1940 lors de la manifestation anti-allemande de Paris et commençait le deuxième volet de son diptyque, celui de la Libération et de la victoire.

Mais combien d'événements, de péripéties, de dangers et d'aventures avaient précédé ce jour ! L'histoire vécue en France métropolitaine — comme on disait encore quand il y avait une métropole —, il appartient aux résistants de l'intérieur mieux qu'à moi de la narrer. Le destin a voulu qu'à l'automne de 1940, alors que se nouaient les premiers contacts entre ceux qui allaient créer le réseau Orion, je me trouvais de l'autre côté du Channel, en Angleterre ; et tandis que chaque nuit vague après vague des bombardiers de la Luftwaffe déchaînaient sur Londres un ouragan de fer et de feu, notre souci, celui de la poignée de Français rassemblés autour de l'homme du 18 juin, c'était avant tout : que pensent, que font les Français ? La résistance commence-t-elle à naître du chaos et du désespoir ? C'était le temps des tâtonnements, des premières missions auxquelles est resté attaché le nom de d'Estienne d'Orves, des efforts héroïques mais durement réprimés comme celui du musée de l'Homme où trouvèrent la mort certains de mes plus proches amis.

Il est profondément émouvant de rappeler aujourd'hui que dès ce moment-là, alors même que certains prêchaient la collaboration avec le vainqueur et que certains autres prônaient la fraternisation avec l'occupant, des mains se tendaient à travers les ténèbres, celles des premiers résistants de l'intérieur vers ceux du dehors, et les nôtres vers nos frères captifs. Quand on veut bien y réfléchir après toutes ces années, on ne peut que s'émerveiller en voyant surgir si rapidement, si énergiquement, dans un pays ravagé par la défaite, dans l'effondrement de ses structures politiques et la perte de son indépendance, en voyant surgir, dis-je, tant d'hommes prêts à mener un combat apparemment désespéré pour l'honneur. Sans doute faudra-t-il encore bien du temps et beaucoup d'épreuves, de souffrances et de morts avant que ces initiatives dispersées se rejoignent en une puissante action libératrice. Mais il est défait qu'en zone libre comme en zone occupée, dans les milieux les plus divers, y compris dans l'armée de l'armistice, il s'est trouvé dès le début des Français qui n'ont pas accepté l'abaissement de la patrie.

C'est à cette famille d'esprits qu'appartenait celui qui a été à l'origine du réseau Orion, Henri d'Astier de La Vigerie.

J'ai gardé le souvenir de notre première rencontre. C'était à Alger en juin 1943. Henri d'Astier, victime des intrigues et des conjurations dont cette ville foisonnait, se trouvait encore incarcéré dans une pièce à la fenêtre grillagée de l'hôpital Maillot. Arrivant de Londres, j'allai lui rendre visite dans cette prison d'où nous le fîmes sortir quelques jours plus tard. Je revois avec une particulière netteté les traits à la fois fins et énergiques de son visage, son sourire légèrement ironique, j'entends sa parole riche de conviction. On ne pouvait le connaître sans déceler en lui un vrai chef, capable de rassembler et d'entraîner d'autres hommes à travers tous les dangers. Dès le mois de juin 1940, replié à Pamiers dans l'Ariège, Henri d'Astier, avec deux jeunes officiers et en rapport avec le futur colonel de l'Organisation de résistance de l'armée René Fatigue, se consacrait au camouflage de matériel militaire. Mais bientôt il percevait que la décision allait se jouer dans le nord de la France et sur les côtes : ou bien la machine de guerre hitlérienne parviendrait à passer le Channel et à frapper au cœur la Grande-Bretagne, ou bien elle resterait sur le rivage. L'opération « Lion de Mer » aurait-elle lieu ? Tout renseignement militaire sur le nord et l'ouest revêtait un caractère d'urgence vitale. Avec Henri Piron — qui devait, hélas, trouver la mort dans cette aventure, Henri d'Astier crée le réseau franco-belge, dont on peut dire qu'il fut la préfiguration et l'embryon du réseau Orion. On sait qu'en dépit des rodomontades du Führer et des assauts aériens, repoussés par la RAF, les armées allemandes ne traversèrent jamais le bras de mer qui protégeait l'île britannique.

C'est alors que d'Astier, faisant preuve d'une vision vraiment prophétique, comprend que l'Afrique du Nord sera la plate-forme d'où devra partir quelque jour l'élan libérateur. Il décide de se rendre en Algérie. Poursuivi par la Gestapo, il passe en zone non occupée puis en Afrique du Nord, à Oran d'abord puis à Alger. Mais avant de quitter l'Europe il a rencontré un jeune étudiant patriote, Alain Griotteray, et lui a confié le réseau. Et c'est Paul Labbé qui donnera au réseau le nom du château de sa famille.

Il n'est pas possible de retracer ici les multiples péripéties qui ont marqué en Algérie l'action d'Henri d'Astier. On connaît dans ses grandes lignes l'étonnante aventure, plus extraordinaire que tous les romans, qui aboutit le 8 novembre 1942 à ce qu'Alain de Sérigny a si justement appelé « la bissectrice de la guerre ». Qu'il me soit permis pourtant d'évoquer quelques-uns des hommes, presque tous jeunes, tous ardents et prêts à tous les sacrifices, qui ont rendu possible ce miracle de la rentrée de la France dans la lutte.

Ainsi de Roger Leduc-Carcassonne, qui anima le groupe d'Oran. Comment ne pas mentionner à ce propos le R.P. Théry ? Par une de ces coïncidences qui font que la réalité dépasse la fiction, c'est un de mes amis d'enfance, jadis étudiant à Lyon comme moi, qui fut à Alger un des artisans du complot patriotique : je veux parler de Guy Calvet, trop tôt disparu, qui sut avec son frère, avec André Achiary et le colonel Chrétien, avec le professeur Aboulker et sa famille, avec le colonel Jousse, ourdir les mailles du filet et, au moment décisif, s'emparer des centres vitaux de la ville avec une poignée de jeunes gens résolus. Deux de ces résistants, Dreyfus et Pillafort, laissèrent leur vie dans ces combats.

Grâce au poste qu'il occupait à la tête des Chantiers de jeunesse aux côtés du colonel Van Hecke, Henri d'Astier, en liaison constante avec Robert Murphy, avait joué un rôle fondamental dans cet épisode capital de la guerre.

Pendant ce temps, le réseau Orion s'était développé en France métropolitaine, et Alain Griotteray passa — non sans mal ! — par l'Espagne pour rejoindre Alger. La confiance du général de Gaulle m'avait appelé à mener à bien la tâche difficile mais impérieusement nécessaire de réunifier les services de renseignement et d'action de la France, qu'il s'agît de l'ancien BCRA de Londres ou des services de l'armée d'armistice qui s'étaient évadés de la métropole occupée. Le temps pressait. L'hiver 1943-1944 fut atroce, car la Gestapo et la Milice frappaient dans nos rangs à coups redoublés. Chaque jour nous apportait à la fois les nouvelles exaltantes des combats du maquis, de la lutte des cheminots, de l'héroïsme des FFI — je parle de ces vrais résistants qu'il ne faut pas confondre avec les simulateurs et les profiteurs que l'on vit surgir après la victoire —, mais aussi les nouvelles affligeantes de disparitions, d'arrestations et de morts : Médéric, Brossolette, Bingen, Marchai, pour ne citer que ceux-là. Et il fallait, envers et contre tous, au milieu de difficultés et de problèmes politiques, internationaux et matériels dont il n'est pas possible de donner une idée, il fallait multiplier les parachutages, faire passer les courriers, intensifier les liaisons secrètes.

Avec les bavures inévitables de toute action clandestine, je crois pouvoir dire que les réseaux de renseignement et d'action de la France combattante ont apporté — comme l'a reconnu officiellement le général Eisenhower, une contribution capitale au succès de l'opération de Normandie, puis du débarquement de Provence. Il convient d'en rendre hommage à tous ces combattants obscurs, beaucoup d'entre eux rentrés dans le rang dès la Libération sans même une médaille, aux chefs des réseaux et aux officiers d'origines diverses, de Londres et d'Alger qui, malgré les malentendus et les rancœurs, ont su monter et faire fonctionner ce qui était devenu l'immense et complexe machinerie de la Libération : les Passy, Pélabon, Paillote, Trautmann, Sémidéi, que sont venus épauler ceux qui, comme Pierre de Bénouville et Alain Griotteray, émergèrent de l'obscurité pour nous faire bénéficier de leur expérience avant de repartir courageusement vers les ténèbres de l'Occupation.

Avec Henri d'Astier et ses fidèles, avec des hommes comme Jean-Baptiste Biaggi et Pascal Arrighi, l'odyssée franco-africaine d'Orion sera couronnée par les combats et la chevauchée victorieuse des Commandos de France. Il y a quarante ans, ils étaient là, au premier rang, pour assener le coup final à l'hydre hitlérienne. Tout le monde, moi y compris, a longtemps cru que le réseau Orion portait le nom d'une constellation, ce qui eût été fort honorable. Mais il est encore plus honorable que son nom soit celui d'un village béarnais, d'un château et de son terroir, symboles d'un attachement indéracinable à l'indépendance et à la mission historique de la France.