samedi 21 septembre 2013

Lettre à Julio César Turbay Ayala (1979)



Lettre de Jacques Soustelle à S. E. Julio С. Turbay A. Président de la République de Colombie, Palacio de San Carlos, Bogotá, Colombie.

[Journal de la Société des Américanistes, tome 66, 1979, p. 360]

Le 27 avril 1979.

Monsieur le Président.

La Société des Américanistes a appris avec une vive émotion les nouvelles tragiques de la répression des indiens membres du C.R.I.C. (Cauca).

Cette organisation, défendant des titres traditionnels de propriété des indiens et leurs droit à la culture, a vu certains de ses dirigeants assassinés avec la complicité probable des autorités, ses locaux saccagés, son personnel séquestré et torturé, ses archives saisies et démantelées.

Notre Société, indignée de ces violations systématiques du droit des indigènes et de leurs associations, demande instamment aux autorités colombiennes de faire cesser ces persécutions, de libérer les personnes détenues, de poursuivre les assassins et de rétablir les droits légaux des indigènes du Cauca.

Je prie Votre Excellence de bien vouloir recevoir l'assurance de ma haute considération.

Jacques Soustelle,
Président de la Société des Américanistes.

dimanche 15 septembre 2013

Du néo-colonialisme sans profit (1970)



Du néo-colonialisme sans profit

JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 27 octobre 1970]

En dépit de promesses et de déclarations officielles, des troupes françaises continuent à être engagées dans le conflit du Tchad.

Par une ironie du destin, il se trouve que le sinistre épisode de Largeau est survenu au moment même où paraissaient les Mémoires du général de Gaulle, dans lesquels l'ancien président exalte les bienfaits du dégagement et de la décolonisation. Nous avions déjà compris, à propos de l'Algérie, que la décolonisation consistait à engloutir dans le gouffre sans fond des finances de MM. Ben Bella et Boumediène l'argent que l'on refusait de consacrer à un territoire demeuré français. Faut-il admettre, à la lumière de l'expérience tchadienne, qu'elle consiste aussi à faire tuer nos soldats pour sauvegarder les intérêts de tel ou tel Etat africain ou plutôt les intérêts de ses dirigeants plus au moins provisoires ?

Il est quelque peu étrange qu'après avoir pleurniché pendant des années à propos de l'insupportable fardeau en argent et en hommes que son empire imposait à notre pays, et après avoir célébré comme la plus glorieuse des victoires la liquidation de la France d'outre-mer, on semble trouver normal le gaspillage de nos deniers, voire du sang de militaires français, au profit de régimes étrangers qui ne nous sont plus rien.

Evoquera-t-on des intérêts français à défendre ? Qu'on excuse ma brutalité : je connais le Tchad depuis vingt-huit ans, et je crois pouvoir affirmer que ni économiquement ni stratégiquement il ne vaut les os d'un seul soldat français. Quand la France d'outre-mer s'étendait d'Alger à Brazzaville, du Sénégal au Soudan, le Tchad jouait, au cœur de nos territoires et du continent noir, ce rôle de plaque tournante qui lui a conféré, entre 1940 et 1944, une importance stratégique exceptionnelle. Mais il n'y a plus de France d'outre-mer, il n'y a même plus de communauté.

Rien ne justifie l'engagement de troupes françaises dans un combat qui ne nous concerne pas. Pourquoi d'ailleurs s'évertuer à défendre Fort-Lamy pour M. Tombalbaye quand on n'a pas défendu Alger, Oran, Bône, les orangeraies de la Mitidja et le pétrole du Sahara pour un million et demi de Français ?

La doctrine officielle de la France en 1970 demeure celle que lui a léguée le règne précédent. C'est la "décolonisation". Bien que je tienne cette théorie pour absurde et son application pour funeste, on en devrait retirer au moins un avantage : celui de mettre fin aux dépenses et aux aventures coloniales. Poursuivre en Afrique une politique néo-colonialiste sans profit pour notre pays paraît profondément illogique.

Où s'élabore, qui façonne la politique africaine de la France ? Ni les électeurs ni le Parlement n'en savent rien. On a soutenu puis abandonné l'abbé Youlou, on a sauvé Léon M'Ba, on a misé sur le général Bokassa qui, du reste, nous tourne le dos aujourd'hui... Pourquoi ? En vertu de quels choix ? Quelle est la vue d'ensemble qui sous-tend une action en apparence au moins fort incohérente ?

Cette incohérence éclate d'ailleurs à propos du Tchad de façon particulièrement frappante. Les rebelles du Nord, combattants islamiques, ne peuvent que jouir de la sympathie agissante des pays dits arabes, notamment de la Libye et du Soudan. Or ces pays sont précisément ceux que notre politique extérieure en Méditerranée et au Proche-Orient comble de flatteries, d'attentions et de faveurs, comme par exemple les ventes d'armements. Ainsi, la France se trouve-t-elle en quelque manière engagée dans les deux camps, pour l'actuel régime tchadien que défendent nos troupes, et contre lui en tant qu'amis des colonels libyens eux-mêmes soutiens des insurgés. Espérons que ce paradoxe n'ira pas jusqu'à créer une situation où nos soldats seraient frappés par des armes fournies par nous-mêmes à tel ou tel pays arabe ami des rebelles. Il n'en reste pas moins quelque peu acrobatique pour la diplomatie française de combattre au Tchad ce pan-islamisme qu'on approuve hautement à Tripoli.

Il est évident que si l'Assemblée nationale décidait de s'acquitter loyalement de la mission de contrôle que la Constitution lui confie expressément, elle s'attacherait à obtenir, non seulement des explications mais le redressement des erreurs commises. Elle exigerait qu'il soit mis fin à une aventure coûteuse, sanglante et inutile.

On pourra, certes, alléguer que ni l'actuel gouvernement ni l'actuel chef de l'Etat ne sont entièrement responsables de ce qui arrive au Tchad, ayant trouvé cette affaire dans l'héritage qui leur a été laissé le 28 avril de l'année dernière. Cela est vrai. Mais combien d'années faudra-t-il encore aux dirigeants de la politique française pour s'émanciper ? Combien de temps encore la France devra-t-elle s'enliser dans les incohérences du règne précédent ? C'est une belle chose que la continuité, mais si elle consiste à persévérer dans l'erreur, elle risque de coûter cher à la nation.

lundi 9 septembre 2013

Trois options... quatre... ou deux ? (1960)



Trois options... quatre... ou deux ?

[Article de Jacques Soustelle dans Le Journal du Parlement, 11 mars 1960]

La déclaration du général de Gaulle le 16 septembre dernier avait défini clairement trois « options » destinées à être soumises en temps et lieu aux suffrages des habitants de l'Algérie. Rappelons-les brièvement :

— ou bien la « sécession », décrite — et combien justement — comme entraînant nécessairement la misère, le chaos, l'égorgement généralisé et enfin la dictature communiste ;

— ou bien la « francisation », qui semble correspondre, pour l'essentiel (avec toutefois un accent « assimilationniste »), à ce qu'il était plus courant de désigner par le terme d'intégration, et impliquant l'égalité effective de tous les citoyens « de Dunkerque à Tamanrasset » ;

— ou bien enfin la création d'une Algérie autonome unie à la France, et dont « le régime intérieur devrait être de type fédéral ».

Sécession, intégration, association, telles étaient donc les trois solutions proposées. Le Président de la République laissait entendre, d'ailleurs, qu'on ne pouvait en concevoir d'autres : « Chacun sait, disait-il, que, théoriquement, il est possible d'en imaginer trois. » Plus clairement encore, il précisait un peu plus loin qu'il s'agissait bien là des « trois solutions concevables ». C'est donc sur cette notion de trois formules nettement définies : l'Algérie séparée de la France, l'Algérie intégrée à la France, l'Algérie distincte de la France mais unie à elle, que l'opinion métropolitaine et algérienne, après la prise de position du Chef de l'Etat, a fondé les siennes.

Or, le communiqué diffusé le 7 mars dernier par le ministère de l'Information est venu bouleverser ce qu'on croyait établi et jeter la confusion dans ce qui paraissait clair. Ce texte, lui aussi, énumère trois options, mais sont-elles les mêmes que celles de la déclaration du 16 septembre ? Il ne semble pas possible de l'affirmer.

Selon ce communiqué, les Algériens auraient le choix entre la sécession — une fois de plus condamnée — ; l'association à la France d'une « Algérie algérienne » ; et enfin une formule qui consisterait à « revenir à la domination directe pratiquée par la métropole depuis la conquête ». Qu'est-ce donc que cette dernière solution ? Le terme « revenir » semble indiquer qu'il s'agirait d'un retour au passé. On peut discuter sur la question de savoir si les mots « domination directe de la métropole sur l'Algérie » correspondent exactement, et équitablement, à ce qui fut autrefois ; décrivent-ils par exemple, la situation d'avant la Deuxième Guerre mondiale, ou celle que créa le statut de 1947 ? Mais là n'est pas la question. Ce qui est évident, c'est que cette définition ne s'applique en aucune manière à la solution d'intégration ou de « francisation ». D'abord parce qu'on ne peut pas « revenir » à ce qui n'a jamais eu lieu : or l'intégration n'a jamais été faite dans le passé, elle est doctrine de l'avenir et non retour en arrière ; ensuite parce que l'intégration, qu'on l'approuve ou qu'on la repousse, ne constitue pas une « domination de la métropole sur l'Algérie ». Il suffit d'ailleurs de se reporter au texte du 16 septembre pour s'apercevoir que la définition donnée par le général de Gaulle n'est pas celle d'une « domination » — à moins d'admettre que la Corse ou la Bretagne soient « dominées ».

Force est donc de conclure que le communiqué du 7 mars a imaginé une quatrième option, non prévue par le Président de la République dans sa déclaration de l'an dernier, celle, en somme, du retour au système colonial. En même temps, il a purement et simplement omis la francisation ou intégration alors admise comme une des trois solutions fondamentales. Depuis le 7 mars, par conséquent, compte tenu de cette novation et de cette omission, nous nous trouvons devant quatre options, et non plus trois : sécession, retour au système colonial, intégration, association.

Ne serait-il pas possible de simplifier ce tableau touffu ? Le retour au passé ? Personne n'en veut, et chacun sait bien qu'il est impossible. L'Algérie de demain ne sera pas celle d'hier : quant à moi, je l'ai affirmé il y a cinq ans. A quoi bon ressusciter ce fantôme ?

Quant aux formules selon lesquelles serait créé un Etat algérien séparé de la France, qu'ensuite on s'efforcerait de rattacher à la France par des liens aussi solides que possible, je dois dire que je tiens pour certain qu'elles conduiraient fatalement et rapidement à la sécession. L'association n'est que l'indépendance à terme, et probablement à court terme. Ce serait d'ailleurs, en même temps, l'éclatement et le partage d'une Algérie dont les éléments ethniques ne peuvent demeurer associés qu'au sein de la France.

Ainsi, les options qui paraissaient se multiplier se ramènent à deux seulement lorsqu'on va au fond des choses :

— ou bien l'Algérie, dotée certes de toutes les institutions particulières que l'on jugera utiles et conformes à la nature du pays et des hommes, sera partie intégrante de la France, peuplée de citoyens égaux, représentée démocratiquement dans les pouvoirs centraux de l'Etat ; elle accédera comme toute autre province française au progrès économique et social commun, elle prendra sa part dans la souveraineté comme dans la solidarité nationales ;

— ou bien il y aura un Etat algérien séparé de la France, et quelles que soient les précautions ou les règles juridiques, cet Etat tendra nécessairement à la totale indépendance.

Dans le premier cas, il y aura une Algérie française ; dans le second, par le jeu implacable de la sécession et de la dislocation, il n'y aura plus d'Algérie du tout.

Intégration ou indépendance : tel est bien le choix.

dimanche 1 septembre 2013

Préface à Histoire du Mexique (1939)



PREFACE

[Histoire du Mexique d'Henry B. Parkes, Paris, Payot, 1939, p. 7-10]

L'histoire du Mexique commence dans l'archéologie et vient se confondre sous nos yeux avec l'actualité tumultueuse et violente du monde d'aujourd'hui. Suivre depuis les temps indiens le cours de ce fleuve n'est pas chose facile. Ses sources demeurent pour une bonne part mystérieuses ; il a des stagnations qui désespèrent, sous lesquelles pourtant se cache un mouvement secret ; plus souvent il se précipite et rugit dans des rapides ; quelquefois on se demande s'il ne va pas s'engloutir et disparaître. Pourtant il renaît et reprend sa course agitée. Tâche ardue que celle de l'historien penché sur ces eaux inquiètes : il est quelquefois tenté de douter si même leur mouvement a un sens, ou si ce n'est pas un bouillonnement aveugle, sans but et sans fin.

Le Mexique indien, dès les âges les plus reculés, sans histoire et sans écriture, avait édifié une civilisation, avec sa morale, ses règles de gouvernement et sa stabilité propre. On remarque encore chez les Indiens d'aujourd'hui un sens étonnant de l'organisation spontanée. La machine sociale fonctionne chez eux, et fonctionnait sans doute alors, sans beaucoup de paroles mais sans heurts. Les conflits guerriers n'empêchaient pas qu'une unité de culture et de sensibilité régnât sur le Mexique. M. Henry B. Parkes, s'il méconnaît quelquefois un peu, il me semble, les capacités intellectuelles des anciens indigènes, a cependant bien mis en valeur les traits caractéristiques de leur civilisation. Le choc brutal avec l'Ancien Monde, l'introduction de nouvelles formes de travail, d'économie, d'organisation, de pensée, l'absorption du Mexique dans l'empire espagnol, rompirent cet équilibre si profondément qu'aujourd'hui encore nous ne cessons de ressentir les effets affaiblis de cet écroulement vieux de quatre siècles.

Il est rare que les Anglo-Saxons rendent justice avec autant de bonne grâce que M. Parkes aux qualités exceptionnelles des grands administrateurs espagnols et de certains conquistadors dont Cortés est le type le plus accompli. Si la bonne volonté, la clairvoyance et l'énergie suffisaient à résoudre les problèmes humains, nul doute que ceux du Mexique n'eussent été résolus par les Velasco, les Motolinia, les Vasco de Quirogua, par la magnifique génération de fonctionnaires et de prêtres que la couronne espagnole envoya présider aux destinées de ce pays. On ne peut reprocher à ces hommes d'avoir été de leur temps, ni de s'être trouvés devant des questions que seuls plusieurs siècles de conflit latent ou déclaré pouvaient amener à mûrir et à trouver une solution quelquefois violente.

En fait, toute l'ère coloniale, apparemment immobile et transie dans la routine d'un Moyen Age prolongé, s'est consacrée sans le savoir à poser à la fois les problèmes et les conditions de leur règlement futur. Tandis que se poursuivait la lente décadence des institutions espagnoles, des processus à peine visibles préparaient les explosions et les bouleversements à venir : le croisement des races amenait à l'existence un type humain nouveau, le métis ; le nombre des créoles nés à la colonie augmentait, en même temps que leur mécontentement devant le despotisme du pouvoir espagnol ; les terres des villages indiens leur étaient peu à peu arrachées. Simultanément, l'empire espagnol devenait la proie convoitée par des impérialismes plus jeunes, par celui surtout de l'Angleterre protestante et mercantile.

Lorsque le Mexique colonial, féodal et catholique proclama son indépendance au début du XIXe siècle, non seulement il ne réunissait pas les conditions d'une certaine unité nationale, mais il ne possédait même pas de classe dirigeante analogue à la bourgeoisie libérale européenne. La masse rurale ne comptait pas, enrôlée tour à tour sous tous les drapeaux. Les créoles et les métis qui avaient renversé la domination espagnole se montrèrent incapables de construire un régime viable. Les privilégiés s'accrochèrent à leurs privilèges ; la classe moyenne, peu nombreuse et souvent peu instruite, quoique pourvue d'enthousiasme et d'énergie, ne put modeler la structure sociale du pays que beaucoup plus tard. Ainsi, avec l'indépendance, s'ouvre cet interrègne confus et chaotique, aux péripéties pittoresques et sanglantes, que M. Parkes a fort bien désigné du nom de « l'âge de Santa-Anna ». Santa-Anna, pendant trente ans, ne cessa d'exercer la dictature que pour fuir et préparer une insurrection nouvelle ; ce fut la plus extraordinaire figure d'homme épris du pouvoir que l'histoire ait jamais montrée. Tantôt conservateur, tantôt libéral, trahissant avec un cynisme tranquille, capable de férocité, d'égoïsme et de dévouement, il symbolise bien ce Mexique des premières décades du XIXe siècle, qui ne cesse d'osciller entre l'anarchie et la tyrannie.

M. Parkes a montré avec beaucoup de pénétration et de clarté comment la nouvelle génération qui dirigea le pays à partir de 1854 parvint à y imposer malgré la guerre civile et l'intervention étrangère le programme et le pouvoir d'une classe nouvelle. Juárez, homme de fer, intègre et fidèle à son idéal, est le symbole de cette période comme Santa-Anna est celui de l'ère précédente. Ces hommes ont à relever les ruines des pronunciamientos, à discipliner et à réduire l'armée et le clergé sans cesse en révolte, à panser les blessures de la guerre, car au cours de trente ans d'anarchie le Mexique a perdu la moitié de son territoire au profit des Etats-Unis ; ils ont aussi à réaliser la révolution sociale que fut la Réforme. Economique comme toutes les révolutions profondes, la Réforme donna enfin au Mexique une structure viable en brisant la féodalité. Mais elle acheva de dépouiller les paysans ; en fait, les Indiens furent plus complètement spoliés en quelques décades de République libérale qu'en trois siècles de colonie.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe voient le triomphe des « nouveaux messieurs », anciens libéraux nantis qui se reposent sur la dictature de Porfirio Diaz pour conserver leurs privilèges et leurs biens. Le pays s'industrialise, les capitaux anglais et américains y entrent en concurrence, un vernis superficiel de prospérité fait illusion au monde. En 1910, la révolution éclate ; guerrière d'abord, aujourd'hui pacifique, elle continue sous nos yeux. Il est trop tôt pour juger et même souvent pour expliquer les événements de ces trente dernières années.

Avec un tact et une précision qu'on ne saurait trop louer, M. Parkes essaie de discerner les grands courants qui dirigent cette évolution rapide. En tout cas, aucun observateur ne peut se refuser à constater un fait : c'est que le Mexique est né comme nation. Le peuple mexicain, y compris une part importante des masses rurales, a pris conscience de lui-même, dans un patriotisme qui se confond avec l'idéalisme réformateur. Quelles que puissent être les vicissitudes de l'expérience actuelle, il est des choses acquises et sur lesquelles on ne reviendra pas. Le temps est venu pour le Mexique de donner à ses problèmes des solutions mexicaines, et c'est bien à cela qu'il s'achemine, de plus en plus clairement, en combinant tout ce que peuvent lui apporter les techniques modernes avec les structures sociales les plus anciennes qui ont survécu à travers des siècles de tempêtes : et c'est ainsi que sur les ejidos, terrains communaux rendus aux villages qui les cultivaient déjà avant Cortés, on voit apparaître des machines et des tracteurs.

Ceux qui seraient tentés, comme le font des hommes ignorants ou aveuglés par la passion et l'intérêt, de joindre leur voix à celles qui trop souvent s'élèvent pour calomnier le Mexique, devraient ne pas oublier qu'un pays n'est jamais que ce qu'en a fait son histoire. Le Mexique d'aujourd'hui n'est ni plus ni moins que les autres pays la résultante de son passé. Et l'effort vigoureux qu'il s'impose pour s'édifier enfin en une nation forte et libre mérite respect et sympathie. Comme le dit très justement M. Parkes, l'essentiel de la révolution réside dans « l'intégration des qualités indiennes dans la société moderne », dans le réveil national que suscite chez les masses la réalisation des réformes nécessaires, de la réforme agraire en particulier. Le livre de M. Parkes, soigneusement traduit par H. Collin-Delavaud, est une introduction excellente à la connaissance du Mexique. Il montre à merveille comment, malgré mille traverses, peut naître une nation. A ce titre, il sera d'une lecture attachante non seulement pour ceux qui s'intéressent au Mexique, mais pour quiconque cherche à connaître et à comprendre les grands phénomènes sociaux de notre temps.

Jacques Soustelle,
Sous-Directeur du Musée de l'Homme.