dimanche 15 septembre 2013

Du néo-colonialisme sans profit (1970)



Du néo-colonialisme sans profit

JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 27 octobre 1970]

En dépit de promesses et de déclarations officielles, des troupes françaises continuent à être engagées dans le conflit du Tchad.

Par une ironie du destin, il se trouve que le sinistre épisode de Largeau est survenu au moment même où paraissaient les Mémoires du général de Gaulle, dans lesquels l'ancien président exalte les bienfaits du dégagement et de la décolonisation. Nous avions déjà compris, à propos de l'Algérie, que la décolonisation consistait à engloutir dans le gouffre sans fond des finances de MM. Ben Bella et Boumediène l'argent que l'on refusait de consacrer à un territoire demeuré français. Faut-il admettre, à la lumière de l'expérience tchadienne, qu'elle consiste aussi à faire tuer nos soldats pour sauvegarder les intérêts de tel ou tel Etat africain ou plutôt les intérêts de ses dirigeants plus au moins provisoires ?

Il est quelque peu étrange qu'après avoir pleurniché pendant des années à propos de l'insupportable fardeau en argent et en hommes que son empire imposait à notre pays, et après avoir célébré comme la plus glorieuse des victoires la liquidation de la France d'outre-mer, on semble trouver normal le gaspillage de nos deniers, voire du sang de militaires français, au profit de régimes étrangers qui ne nous sont plus rien.

Evoquera-t-on des intérêts français à défendre ? Qu'on excuse ma brutalité : je connais le Tchad depuis vingt-huit ans, et je crois pouvoir affirmer que ni économiquement ni stratégiquement il ne vaut les os d'un seul soldat français. Quand la France d'outre-mer s'étendait d'Alger à Brazzaville, du Sénégal au Soudan, le Tchad jouait, au cœur de nos territoires et du continent noir, ce rôle de plaque tournante qui lui a conféré, entre 1940 et 1944, une importance stratégique exceptionnelle. Mais il n'y a plus de France d'outre-mer, il n'y a même plus de communauté.

Rien ne justifie l'engagement de troupes françaises dans un combat qui ne nous concerne pas. Pourquoi d'ailleurs s'évertuer à défendre Fort-Lamy pour M. Tombalbaye quand on n'a pas défendu Alger, Oran, Bône, les orangeraies de la Mitidja et le pétrole du Sahara pour un million et demi de Français ?

La doctrine officielle de la France en 1970 demeure celle que lui a léguée le règne précédent. C'est la "décolonisation". Bien que je tienne cette théorie pour absurde et son application pour funeste, on en devrait retirer au moins un avantage : celui de mettre fin aux dépenses et aux aventures coloniales. Poursuivre en Afrique une politique néo-colonialiste sans profit pour notre pays paraît profondément illogique.

Où s'élabore, qui façonne la politique africaine de la France ? Ni les électeurs ni le Parlement n'en savent rien. On a soutenu puis abandonné l'abbé Youlou, on a sauvé Léon M'Ba, on a misé sur le général Bokassa qui, du reste, nous tourne le dos aujourd'hui... Pourquoi ? En vertu de quels choix ? Quelle est la vue d'ensemble qui sous-tend une action en apparence au moins fort incohérente ?

Cette incohérence éclate d'ailleurs à propos du Tchad de façon particulièrement frappante. Les rebelles du Nord, combattants islamiques, ne peuvent que jouir de la sympathie agissante des pays dits arabes, notamment de la Libye et du Soudan. Or ces pays sont précisément ceux que notre politique extérieure en Méditerranée et au Proche-Orient comble de flatteries, d'attentions et de faveurs, comme par exemple les ventes d'armements. Ainsi, la France se trouve-t-elle en quelque manière engagée dans les deux camps, pour l'actuel régime tchadien que défendent nos troupes, et contre lui en tant qu'amis des colonels libyens eux-mêmes soutiens des insurgés. Espérons que ce paradoxe n'ira pas jusqu'à créer une situation où nos soldats seraient frappés par des armes fournies par nous-mêmes à tel ou tel pays arabe ami des rebelles. Il n'en reste pas moins quelque peu acrobatique pour la diplomatie française de combattre au Tchad ce pan-islamisme qu'on approuve hautement à Tripoli.

Il est évident que si l'Assemblée nationale décidait de s'acquitter loyalement de la mission de contrôle que la Constitution lui confie expressément, elle s'attacherait à obtenir, non seulement des explications mais le redressement des erreurs commises. Elle exigerait qu'il soit mis fin à une aventure coûteuse, sanglante et inutile.

On pourra, certes, alléguer que ni l'actuel gouvernement ni l'actuel chef de l'Etat ne sont entièrement responsables de ce qui arrive au Tchad, ayant trouvé cette affaire dans l'héritage qui leur a été laissé le 28 avril de l'année dernière. Cela est vrai. Mais combien d'années faudra-t-il encore aux dirigeants de la politique française pour s'émanciper ? Combien de temps encore la France devra-t-elle s'enliser dans les incohérences du règne précédent ? C'est une belle chose que la continuité, mais si elle consiste à persévérer dans l'erreur, elle risque de coûter cher à la nation.