dimanche 1 septembre 2013

Préface à Histoire du Mexique (1939)



PREFACE

[Histoire du Mexique d'Henry B. Parkes, Paris, Payot, 1939, p. 7-10]

L'histoire du Mexique commence dans l'archéologie et vient se confondre sous nos yeux avec l'actualité tumultueuse et violente du monde d'aujourd'hui. Suivre depuis les temps indiens le cours de ce fleuve n'est pas chose facile. Ses sources demeurent pour une bonne part mystérieuses ; il a des stagnations qui désespèrent, sous lesquelles pourtant se cache un mouvement secret ; plus souvent il se précipite et rugit dans des rapides ; quelquefois on se demande s'il ne va pas s'engloutir et disparaître. Pourtant il renaît et reprend sa course agitée. Tâche ardue que celle de l'historien penché sur ces eaux inquiètes : il est quelquefois tenté de douter si même leur mouvement a un sens, ou si ce n'est pas un bouillonnement aveugle, sans but et sans fin.

Le Mexique indien, dès les âges les plus reculés, sans histoire et sans écriture, avait édifié une civilisation, avec sa morale, ses règles de gouvernement et sa stabilité propre. On remarque encore chez les Indiens d'aujourd'hui un sens étonnant de l'organisation spontanée. La machine sociale fonctionne chez eux, et fonctionnait sans doute alors, sans beaucoup de paroles mais sans heurts. Les conflits guerriers n'empêchaient pas qu'une unité de culture et de sensibilité régnât sur le Mexique. M. Henry B. Parkes, s'il méconnaît quelquefois un peu, il me semble, les capacités intellectuelles des anciens indigènes, a cependant bien mis en valeur les traits caractéristiques de leur civilisation. Le choc brutal avec l'Ancien Monde, l'introduction de nouvelles formes de travail, d'économie, d'organisation, de pensée, l'absorption du Mexique dans l'empire espagnol, rompirent cet équilibre si profondément qu'aujourd'hui encore nous ne cessons de ressentir les effets affaiblis de cet écroulement vieux de quatre siècles.

Il est rare que les Anglo-Saxons rendent justice avec autant de bonne grâce que M. Parkes aux qualités exceptionnelles des grands administrateurs espagnols et de certains conquistadors dont Cortés est le type le plus accompli. Si la bonne volonté, la clairvoyance et l'énergie suffisaient à résoudre les problèmes humains, nul doute que ceux du Mexique n'eussent été résolus par les Velasco, les Motolinia, les Vasco de Quirogua, par la magnifique génération de fonctionnaires et de prêtres que la couronne espagnole envoya présider aux destinées de ce pays. On ne peut reprocher à ces hommes d'avoir été de leur temps, ni de s'être trouvés devant des questions que seuls plusieurs siècles de conflit latent ou déclaré pouvaient amener à mûrir et à trouver une solution quelquefois violente.

En fait, toute l'ère coloniale, apparemment immobile et transie dans la routine d'un Moyen Age prolongé, s'est consacrée sans le savoir à poser à la fois les problèmes et les conditions de leur règlement futur. Tandis que se poursuivait la lente décadence des institutions espagnoles, des processus à peine visibles préparaient les explosions et les bouleversements à venir : le croisement des races amenait à l'existence un type humain nouveau, le métis ; le nombre des créoles nés à la colonie augmentait, en même temps que leur mécontentement devant le despotisme du pouvoir espagnol ; les terres des villages indiens leur étaient peu à peu arrachées. Simultanément, l'empire espagnol devenait la proie convoitée par des impérialismes plus jeunes, par celui surtout de l'Angleterre protestante et mercantile.

Lorsque le Mexique colonial, féodal et catholique proclama son indépendance au début du XIXe siècle, non seulement il ne réunissait pas les conditions d'une certaine unité nationale, mais il ne possédait même pas de classe dirigeante analogue à la bourgeoisie libérale européenne. La masse rurale ne comptait pas, enrôlée tour à tour sous tous les drapeaux. Les créoles et les métis qui avaient renversé la domination espagnole se montrèrent incapables de construire un régime viable. Les privilégiés s'accrochèrent à leurs privilèges ; la classe moyenne, peu nombreuse et souvent peu instruite, quoique pourvue d'enthousiasme et d'énergie, ne put modeler la structure sociale du pays que beaucoup plus tard. Ainsi, avec l'indépendance, s'ouvre cet interrègne confus et chaotique, aux péripéties pittoresques et sanglantes, que M. Parkes a fort bien désigné du nom de « l'âge de Santa-Anna ». Santa-Anna, pendant trente ans, ne cessa d'exercer la dictature que pour fuir et préparer une insurrection nouvelle ; ce fut la plus extraordinaire figure d'homme épris du pouvoir que l'histoire ait jamais montrée. Tantôt conservateur, tantôt libéral, trahissant avec un cynisme tranquille, capable de férocité, d'égoïsme et de dévouement, il symbolise bien ce Mexique des premières décades du XIXe siècle, qui ne cesse d'osciller entre l'anarchie et la tyrannie.

M. Parkes a montré avec beaucoup de pénétration et de clarté comment la nouvelle génération qui dirigea le pays à partir de 1854 parvint à y imposer malgré la guerre civile et l'intervention étrangère le programme et le pouvoir d'une classe nouvelle. Juárez, homme de fer, intègre et fidèle à son idéal, est le symbole de cette période comme Santa-Anna est celui de l'ère précédente. Ces hommes ont à relever les ruines des pronunciamientos, à discipliner et à réduire l'armée et le clergé sans cesse en révolte, à panser les blessures de la guerre, car au cours de trente ans d'anarchie le Mexique a perdu la moitié de son territoire au profit des Etats-Unis ; ils ont aussi à réaliser la révolution sociale que fut la Réforme. Economique comme toutes les révolutions profondes, la Réforme donna enfin au Mexique une structure viable en brisant la féodalité. Mais elle acheva de dépouiller les paysans ; en fait, les Indiens furent plus complètement spoliés en quelques décades de République libérale qu'en trois siècles de colonie.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe voient le triomphe des « nouveaux messieurs », anciens libéraux nantis qui se reposent sur la dictature de Porfirio Diaz pour conserver leurs privilèges et leurs biens. Le pays s'industrialise, les capitaux anglais et américains y entrent en concurrence, un vernis superficiel de prospérité fait illusion au monde. En 1910, la révolution éclate ; guerrière d'abord, aujourd'hui pacifique, elle continue sous nos yeux. Il est trop tôt pour juger et même souvent pour expliquer les événements de ces trente dernières années.

Avec un tact et une précision qu'on ne saurait trop louer, M. Parkes essaie de discerner les grands courants qui dirigent cette évolution rapide. En tout cas, aucun observateur ne peut se refuser à constater un fait : c'est que le Mexique est né comme nation. Le peuple mexicain, y compris une part importante des masses rurales, a pris conscience de lui-même, dans un patriotisme qui se confond avec l'idéalisme réformateur. Quelles que puissent être les vicissitudes de l'expérience actuelle, il est des choses acquises et sur lesquelles on ne reviendra pas. Le temps est venu pour le Mexique de donner à ses problèmes des solutions mexicaines, et c'est bien à cela qu'il s'achemine, de plus en plus clairement, en combinant tout ce que peuvent lui apporter les techniques modernes avec les structures sociales les plus anciennes qui ont survécu à travers des siècles de tempêtes : et c'est ainsi que sur les ejidos, terrains communaux rendus aux villages qui les cultivaient déjà avant Cortés, on voit apparaître des machines et des tracteurs.

Ceux qui seraient tentés, comme le font des hommes ignorants ou aveuglés par la passion et l'intérêt, de joindre leur voix à celles qui trop souvent s'élèvent pour calomnier le Mexique, devraient ne pas oublier qu'un pays n'est jamais que ce qu'en a fait son histoire. Le Mexique d'aujourd'hui n'est ni plus ni moins que les autres pays la résultante de son passé. Et l'effort vigoureux qu'il s'impose pour s'édifier enfin en une nation forte et libre mérite respect et sympathie. Comme le dit très justement M. Parkes, l'essentiel de la révolution réside dans « l'intégration des qualités indiennes dans la société moderne », dans le réveil national que suscite chez les masses la réalisation des réformes nécessaires, de la réforme agraire en particulier. Le livre de M. Parkes, soigneusement traduit par H. Collin-Delavaud, est une introduction excellente à la connaissance du Mexique. Il montre à merveille comment, malgré mille traverses, peut naître une nation. A ce titre, il sera d'une lecture attachante non seulement pour ceux qui s'intéressent au Mexique, mais pour quiconque cherche à connaître et à comprendre les grands phénomènes sociaux de notre temps.

Jacques Soustelle,
Sous-Directeur du Musée de l'Homme.