lundi 9 septembre 2013

Trois options... quatre... ou deux ? (1960)



Trois options... quatre... ou deux ?

[Article de Jacques Soustelle dans Le Journal du Parlement, 11 mars 1960]

La déclaration du général de Gaulle le 16 septembre dernier avait défini clairement trois « options » destinées à être soumises en temps et lieu aux suffrages des habitants de l'Algérie. Rappelons-les brièvement :

— ou bien la « sécession », décrite — et combien justement — comme entraînant nécessairement la misère, le chaos, l'égorgement généralisé et enfin la dictature communiste ;

— ou bien la « francisation », qui semble correspondre, pour l'essentiel (avec toutefois un accent « assimilationniste »), à ce qu'il était plus courant de désigner par le terme d'intégration, et impliquant l'égalité effective de tous les citoyens « de Dunkerque à Tamanrasset » ;

— ou bien enfin la création d'une Algérie autonome unie à la France, et dont « le régime intérieur devrait être de type fédéral ».

Sécession, intégration, association, telles étaient donc les trois solutions proposées. Le Président de la République laissait entendre, d'ailleurs, qu'on ne pouvait en concevoir d'autres : « Chacun sait, disait-il, que, théoriquement, il est possible d'en imaginer trois. » Plus clairement encore, il précisait un peu plus loin qu'il s'agissait bien là des « trois solutions concevables ». C'est donc sur cette notion de trois formules nettement définies : l'Algérie séparée de la France, l'Algérie intégrée à la France, l'Algérie distincte de la France mais unie à elle, que l'opinion métropolitaine et algérienne, après la prise de position du Chef de l'Etat, a fondé les siennes.

Or, le communiqué diffusé le 7 mars dernier par le ministère de l'Information est venu bouleverser ce qu'on croyait établi et jeter la confusion dans ce qui paraissait clair. Ce texte, lui aussi, énumère trois options, mais sont-elles les mêmes que celles de la déclaration du 16 septembre ? Il ne semble pas possible de l'affirmer.

Selon ce communiqué, les Algériens auraient le choix entre la sécession — une fois de plus condamnée — ; l'association à la France d'une « Algérie algérienne » ; et enfin une formule qui consisterait à « revenir à la domination directe pratiquée par la métropole depuis la conquête ». Qu'est-ce donc que cette dernière solution ? Le terme « revenir » semble indiquer qu'il s'agirait d'un retour au passé. On peut discuter sur la question de savoir si les mots « domination directe de la métropole sur l'Algérie » correspondent exactement, et équitablement, à ce qui fut autrefois ; décrivent-ils par exemple, la situation d'avant la Deuxième Guerre mondiale, ou celle que créa le statut de 1947 ? Mais là n'est pas la question. Ce qui est évident, c'est que cette définition ne s'applique en aucune manière à la solution d'intégration ou de « francisation ». D'abord parce qu'on ne peut pas « revenir » à ce qui n'a jamais eu lieu : or l'intégration n'a jamais été faite dans le passé, elle est doctrine de l'avenir et non retour en arrière ; ensuite parce que l'intégration, qu'on l'approuve ou qu'on la repousse, ne constitue pas une « domination de la métropole sur l'Algérie ». Il suffit d'ailleurs de se reporter au texte du 16 septembre pour s'apercevoir que la définition donnée par le général de Gaulle n'est pas celle d'une « domination » — à moins d'admettre que la Corse ou la Bretagne soient « dominées ».

Force est donc de conclure que le communiqué du 7 mars a imaginé une quatrième option, non prévue par le Président de la République dans sa déclaration de l'an dernier, celle, en somme, du retour au système colonial. En même temps, il a purement et simplement omis la francisation ou intégration alors admise comme une des trois solutions fondamentales. Depuis le 7 mars, par conséquent, compte tenu de cette novation et de cette omission, nous nous trouvons devant quatre options, et non plus trois : sécession, retour au système colonial, intégration, association.

Ne serait-il pas possible de simplifier ce tableau touffu ? Le retour au passé ? Personne n'en veut, et chacun sait bien qu'il est impossible. L'Algérie de demain ne sera pas celle d'hier : quant à moi, je l'ai affirmé il y a cinq ans. A quoi bon ressusciter ce fantôme ?

Quant aux formules selon lesquelles serait créé un Etat algérien séparé de la France, qu'ensuite on s'efforcerait de rattacher à la France par des liens aussi solides que possible, je dois dire que je tiens pour certain qu'elles conduiraient fatalement et rapidement à la sécession. L'association n'est que l'indépendance à terme, et probablement à court terme. Ce serait d'ailleurs, en même temps, l'éclatement et le partage d'une Algérie dont les éléments ethniques ne peuvent demeurer associés qu'au sein de la France.

Ainsi, les options qui paraissaient se multiplier se ramènent à deux seulement lorsqu'on va au fond des choses :

— ou bien l'Algérie, dotée certes de toutes les institutions particulières que l'on jugera utiles et conformes à la nature du pays et des hommes, sera partie intégrante de la France, peuplée de citoyens égaux, représentée démocratiquement dans les pouvoirs centraux de l'Etat ; elle accédera comme toute autre province française au progrès économique et social commun, elle prendra sa part dans la souveraineté comme dans la solidarité nationales ;

— ou bien il y aura un Etat algérien séparé de la France, et quelles que soient les précautions ou les règles juridiques, cet Etat tendra nécessairement à la totale indépendance.

Dans le premier cas, il y aura une Algérie française ; dans le second, par le jeu implacable de la sécession et de la dislocation, il n'y aura plus d'Algérie du tout.

Intégration ou indépendance : tel est bien le choix.