mardi 15 octobre 2013

Le retour des Mayas (1983)



DOCUMENT

GEORGES SUFFERT FAIT LE POINT AVEC JACQUES SOUSTELLE

Le retour des Mayas

[Le Point, n° 547, 14 mars 1983]

Les civilisations apparaissent et meurent. Comment ? Pourquoi ? Questions aussi lancinantes que la contemplation des étoiles. Jacques Soustelle, pourtant, suggère ici quelques hypothèses à propos des Olmèques et des Mayas, qu'il observe, émerveillé, depuis près de cinquante ans. On ne présente pas Soustelle. Plus de vingt livres sur les civilisations amérindiennes. Dont le dernier, paru ces jours-ci, « Les Mayas » (Flammarion). Soustelle a rédigé le texte, choisi une à une les photos de ces sites énigmatiques.

Georges Suffert : On commence par Chateaubriand ?

Jacques Soustelle : Pourquoi pas ? Avouez que sa méditation laisse rêveur...

G.S. : « Je suis tombé, dit-il, dans les réflexions mélancoliques que fait naître l'aspect de ces monuments pompeux qui, avant leur chute, dominaient les bois, et qui portent maintenant des forêts sur leurs combles écroulés. Ces tumuli en pierre ou en brique, ces pyramides quadrangulaires..., ces monuments, à demi grecs de Mitla, à demi égyptiens de Palenque, quelle main les a bâtis, creusés, sculptés, gravés ? » Quand écrit-il ces réflexions sur les Mayas que vous avez eu le vice d'aller dégoter je ne sais où ?

J.S. : Le 10 septembre 1836. On avait mis à sa disposition quelques dessins qui allaient voir le jour en 1844 : « Antiquités mexicaines ». Imprimeur : Firmin Didot Frères, 56, rue Jacob. Pourquoi cette citation et cette date sont-elles révélatrices ? En ceci : il y a un siècle et demi, les Mayas existent à peine. Cortés a rencontré les Aztèques, Pizarro, les Incas. Et l'immense zone maya, dont les temples et les pyramides résistent sous l'énorme végétation tropicale, on l'ignore.

G.S. : A quelle date la prise de conscience ?

J.S. : Entre 1880 et aujourd'hui. Le grand type, ce fut sir John Eric Sidney Thompson. Il est mort il y a sept ans. Mais nous n'en avons pas fini avec les Mayas. Si je vous révélais que deux de mes anciens élèves commencent à maîtriser l'écriture maya...

G.S. : Soyez gentil. N'allons pas trop vite. Si on essayait de situer dons le temps et sur la carte tout ce fatras d'Olmèques, de Toltèques, de Mayas, d'Aztèques, etc.

J.S. : Regardez la carte. Le continent nord-américain se resserre, la côte fait une boucle autour du golfe du Mexique. Le Yucatan s'étire comme s'il voulait rejoindre Cuba, puis nous redégringolons vers l'Amérique centrale, à travers le Guatemala, Belize, le Honduras, le Salvador, etc. Je propose pour la commodité du raisonnement que l'on coupe en deux la zone par une ligne qui en gros court ouest-sud-ouest/est-nord-est. Quelque part entre les quatre fleuves, les rios Panuco et Lerma, un peu plus au nord, les rios Papaloapan et Balsas, un peu plus au sud. Au-dessus de ces fleuves, ce que j'appellerai le centre ; au-dessous, le sud.

G.S. : Ça commence quand ?

J.S. : Chi lo sa ! Je vais me permettre de formuler votre question autrement. Depuis quand disposons-nous de signes, de vestiges, de traces indiscutables ? 1500 avant Jésus-Christ, environ. Et cela aussi bien dans le centre qu'au sud. C'est un frémissement pré-maya en quelque sorte. Quelques siècles plus tard, surgissement très étrange des Olmèques. Ils se situent, comme vous pouvez le voir sur la carte, au nord-est du sud. Donc, ils s'insèrent comme un coin dans une zone en effervescence. Et en un siècle, ils se détachent (je vous renvoie au livre que je leur ai consacré, « Les Olmèques » [Arthaud]). Ils ne ressemblent à personne, mais ils influenceront centre et sud. En 1000 avant Jésus-Christ, ils sont au sommet de leur splendeur. Ils disparaissent brusquement quatre siècles avant notre ère. Disons qu'ils ont dominé une partie de la zone pendant six à huit siècles. L'écart de temps qui nous sépare des cathédrales.

G.S. : Avant d'aller plus loin dans votre description globale, dites-moi pourquoi ils sont nés et pourquoi ils ont disparu.

J.S. : Je n'en sais rien. Ne croyez pas que je me débarrasse de ce petit problème. J'ai commencé à travailler sur les Mayas en 1932 ; nous sommes en 1983. Ça fait un demi-siècle, si je compte bien, non ? Et vos deux questions n'ont pas cessé de me tarauder le cerveau. Si cela vous intéresse, je peux vous suggérer de lire les quelque deux cents à trois cents livres qui ont été consacrés au sujet. Il en existe d'excellents. Mais ce ne sont que des hypothèses. Je vais me borner à attirer votre attention sur deux points qui accroîtront simplement votre perplexité. Les hommes qui ont constitué ces civilisations amérindiennes ne possédaient ni animaux domestiques, ni engins de traction, ni roues, ni métaux et ignoraient le verre. Ni l'Egypte, ni Sumer, ni la vallée de l'Indus, ni l'ancienne Chine n'ont été à ce point démunies. Voilà pour le décollage. Si je voulais employer le jargon d'aujourd'hui, je dirais qu'ils ont réussi à émerger grâce au software, sans hardware. Logiquement incompréhensible.

La disparition brutale de leur civilisation, maintenant. Nous n'avons acquis que des certitudes négatives. Les Olmèques s'arrêtent, je vous l'ai dit, en 400 avant Jésus-Christ ; les Mayas — nous allons y revenir — vers la fin du premier millénaire après Jésus-Christ. Or, dans les deux cas, il ne s'agit ni de tremblement de terre, ni de guerre, ni d'épidémie.

G.S. : Vous avez bien une petite idée...

J.S. : Vague. Incertaine. Même l'hypothèse d'un déclin démographique ne colle pas. Tout se passe comme si, un beau matin, on avait décidé la grève générale illimitée. On ne croit plus aux dieux, les prêtres s'occupent trop de mathématique et d'astronomie, les gens s'éloignent des sanctuaires, se contentent de survivre ; l'eau et les plantes réoccupent le territoire et commencent à éroder les pyramides. Vous allez me dire que ce n'est pas très convaincant. Je vous l'accorde. Pour le moment, je n'ai rien de mieux à vous offrir.

G.S. : Revenons à la chronologie. Voilà les Olmèques disparus.

J.S. : A partir de là, les deux branches se séparent. Quelques dates (ultra-schématiques) concernant l'évolution de ce que j'appelle le centre. Un siècle avant notre ère, début de la construction de la pyramide de Teotih. Lorsque le Christ naît, Teotihuacan est achevé. Nous sommes, pour fixer les lieux, à quarante kilomètres de ce qui sera Mexico. En 650, cette civilisation-là disparaît. Deux siècles d'obscurité. Et, en 856, première inscription due aux Toltèques. Ceux-là sont au nord de l'actuel Mexico. Ils durent deux à trois siècles. Tula, leur capitale, tombe en 1168. Ne croyez pas que les Aztèques suivent tout de suite.

Ça serait trop simple. Ceux-là descendent probablement du nord du Mexique. Et ils ne créent Mexico qu'en 1325. Lorsque Cortés entre dans la ville, il découvre, stupéfait, une agglomération de cinq cent mille habitants — comme l'Europe n'en possède aucune. Mais il ignore qu'elle n'a guère plus de deux cents ou trois cents ans.

G.S. : Venons-en aux Mayas.

J.S. : C'est l'autre branche, celle du sud. N'oubliez pas que cette zone-là est marquée par une imprégnation pré-maya depuis déjà un bon millénaire. Pourtant, la première date maya repérable est de 292 après Jésus-Christ ; la dernière, de 909. Ensuite, la dégringolade commence, c'est l'époque toltéco-maya. En 1250, il ne reste rien, et le premier explorateur qui viendra buter sur ces tas de cailloux dissimulés sous les arbres gigantesques arrivera en 1787. Deux ans avant le début de la Révolution.

G.S. : Pardonnez la naïveté de ma question. On voit convenablement les liaisons Olmèques-Toltèques-Mayas-Aztèques. Mais avec les Incas ?

J.S. : Pas de liaison. C'est un autre monde. Bien sûr, il y eut sans doute des voyageurs ; et puis après ? A votre avis, que connaissait un citoyen crétois (de la période minoenne) concernant les habitants de notre Provence ? Probablement rien. La zone sud de la civilisation maya et le nord de la zone inca sont distantes de quelque trois mille kilomètres ; il n'y en a que quinze cents entre la Crète et la zone qui sera Marseille.

G.S. : Revenons un instant sur cette succession des civilisations pré-maya et maya. Elles naissent et meurent. Puis renaissent ailleurs. Il y a tout de même des points communs ?

J.S. : Certes. Mais il y a bien davantage de différences. Observez une statuette olmèque et une figurine maya, et dites-moi ce qu'elles ont de semblable. Je vais plus loin. Dans la zone maya elle-même, lorsque vous passez la frontière non écrite qui sépare les cités du Peten et le nord du Yucatan, à trente kilomètres de distance, les styles changent radicalement. Comme si l'on passait directement du roman au baroque. Pourquoi ? Autre énigme. Je veux revenir un instant sur le problème de l'émergence de ces civilisations. Pourquoi ne pas admettre, là comme ailleurs, le mécanisme des causalités multiples ? J'ai essayé d'expliquer cela dans un livre déjà ancien « Les quatre soleils » (Plon). Commençons par faire la part du hasard. Il y a des hommes presque partout et ils se groupent en villages avant même la révolution néolithique. Je retiens ensuite la thèse du « défi ». Survivre avec ou malgré l'eau, survivre malgré ou grâce au soleil, etc. Reste à savoir pourquoi, dans des conditions climatiques similaires, il se passe ici quelque chose et là rien. Admettons qu'il ait existé des milliers de micro-civilisations embryonnaires. Quatre-vingt-dix-neuf sur cent échouent. Il faut donc d'autres conditions pour assurer l'émergence. Pourquoi pas des chefs historiques ou des conquérants ? Dernière remarque : n'oubliez pas que la durée moyenne de vie active n'excède pas trente ans. Donc — et là, il s'agit d'une certitude — il n'y a de civilisation que grâce à la transmission du savoir accumulé.

G.S. : Je vais vous demander de décrire ce que l'on sait de la manière de vivre des Mayas. Mais auparavant, une information à l'usage des néophytes : comment sait-on tout cela ?

J.S. : Mon Dieu ! A partir de toute une série de sciences qui ne sont pas encore bien connues. Je passe sur la datation par le carbone 14, dont tout le monde a entendu parler. Je vous rappelle toutefois qu'elle est récente ; un quart de siècle tout au plus. C'est grâce à elle que nous avons remis les Olmèques à leur place. Nos prédécesseurs s'étaient trompés de mille cinq cents ans. Ensuite, la palynologie...

G.S. : Connais pas.

J.S. : Disons que c'est la science de la transmission par les pollens, recueillis et étudiés au microscope. Ça permet de suivre par exemple l'évolution du (ou des) maïs. Entre autres. La dendrochronologie, ou, si vous préférez, le système de datation par la coupe des arbres. La thermoluminescence, qui étudie les céramiques par bombardements de rayons minuscules. Et bien d'autres sciences...

G.S. : Décrivez-nous l'empire maya.

J.S. : D'abord, ce n'est pas un empire, mais des villes libres. Cela ressemble — toutes choses égales d'ailleurs — davantage à la Grèce qu'à Rome. Pas vraiment de capitale, bien que Tikal en ait tenu lieu. En tout cas, cette ville domine l'univers maya dès le IIIe siècle de notre ère et atteint son apogée au début du VIIIe siècle. Ce que les photos permettent mal de mesurer, c'est la taille de la ville. Nous avons reconstitué avec exactitude la maquette de Tikal. C'est immense. Même taille et même somptuosité, approximativement, pour Copan, qui se situe à l'autre extrémité du pays maya ; Palenque est admirable mais un peu plus petite. Bien entendu, ce sont des villes-temples. Les habitants vivaient sans doute dans la proximité immédiate. Mais ça devait être dans des maisons de bois. D'où leur disparition pure et simple.

G.S. : On pourrait creuser. En général, quelques mètres au-dessous de la surface, on découvre les restes des instruments domestiques.

J.S. : Bien sûr. Mais à ce compte-là il faudrait creuser partout. Passons. Chaque ville avait ses dieux, son style, et, en même temps, tout le monde se copiait. On échangeait les techniques et les mythes. Les animaux clés sont, en gros, les mêmes partout : le serpent, le jaguar, etc.

G.S. : Le climat était le même qu'aujourd'hui ? Il y avait autant d'eau et de marécages ?

J.S. : Certainement. La meilleure preuve c'est qu'ils n'ont pas cessé de déplacer de la terre, de faire d'immenses remblais. Il s'agissait de drainer l'eau et de surélever le niveau du sol. Ces soubassements sont d'ailleurs toujours là. Les Mayas avaient inventé l'un des ancêtres du béton.

G.S. : La forme des monuments ?

J.S. : Que vous dire ? Je ne peux que vous conseiller de regarder les photos. Il y a de tout. Des socles de pyramide surmontés de temples ; des pyramides de quinze à cinquante mètres que tout le monde peut gravir sur de minuscules escaliers à pic. (On réussit assez bien la montée, mais il y a des gens qui redescendent assis. Il ne faut pas se moquer d'eux ; les grandes pyramides de Tikal représentent un immeuble moderne d'une vingtaine d'étages. C'est très impressionnant.) Vous savez, c'était d'étranges personnages. Dans le nord du Yucatan, nous avons trouvé une route, large, lisse ; elle a près de cent kilomètres de long. Or réfléchissez à ceci : ils n'avaient pas de roues. Quel pouvait bien être l'usage de cette route ? Je pense qu'elle avait essentiellement une fonction cérémonielle. Mais j'avoue que je suis bien incapable de le prouver.

G.S. : Autre énigme, la datation. J'ai bien du mal à m'y retrouver.

J.S. : Mais c'est tout simple. Tout part d'une année zéro. Dans ce que l'on appelle, dans notre langage, « le compte long », l'année zéro se situe en 3113 avant notre ère...

G.S. : Que s'est-il passé ce jour-là ?

J.S. : Je ne suis pas devin. Au vrai, personne n'en sait rien. Pour vous brouiller un peu plus l'esprit, je vous rappelle que le compte long olmèque et le compte long maya ne placent pas le point zéro à la même date. Pourtant, le système de comptabilité et d'écriture est en gros le même. Il nous a fallu quelques années avant de repérer cette différence de datation des deux civilisations. Revenons aux Mayas. Donc, en 3113 avant notre ère, il se passe là-bas quelque chose, et quelqu'un décide que le monde connu est entré dans une ère nouvelle. L'islam en a fait tout autant, la Révolution française a essayé à son tour de remettre les montres à midi ; mais, en fin de compte, c'est le christianisme qui a imposé sa datation à la planète. En tout cas, à partir de l'an zéro de l'ère maya, les mathématiciens astronomes ont inventé un calendrier en cinq périodes. D'abord le jour ; ensuite le mois (qui a vingt jours) ; puis l'année (qui a 360 jours) ; le katun (7 200 jours, soit 19,71 ans) ; enfin le baktun (144 000 jours : 314,20 ans). C'est un peu compliqué, non ? A Tikal, vous pouvez lire une série de glyphes, qui se lisent : 8.12.14.8.15. C'est clair ?

G.S. : Pas vraiment.

J.S. : Cela veut dire que, depuis la date zéro (4 Ahau 8 Cumhu, 12 août 3113 av. J.-C), il s'est écoulé 15 jours, 8 « mois » de 20 jours, 14 années tun de 360 jours, 12 katun et 8 baktun, soit 1 243 615 jours. Nous sommes donc en 292 de notre ère. C'est la plus ancienne datation maya préclassique.

G.S. : Avec 360 jours, il leur en manquait cinq et quelques pour boucler l'année.

J.S. : Exact. Lorsque le citoyen Fabre d'Eglantine — compositeur d'« Il pleut, il pleut, bergère » — invente le calendrier révolutionnaire, il décide que l'année aura 12 mois de 30 jours. Faites le calcul, il lui en manquait aussi 5. Bref, la Révolution a recommencé la même approximation que les Mayas.

G.S. : Vous avez utilisé le terme de glyphe...

J.S. : Ça vous intrigue, hein ? Vous n'êtes pas le premier. Je simplifie. Dans toute la zone maya, nous trouvions, sur les murs, sur les pyramides, sur les stelles, des pierres sculptées. Nous avons entrepris de classer les dessins ; puis — mais il a fallu de longues années — nous avons commencé à reconstituer l'évolution de chacun de ces glyphes. Au départ, ce sont des espèces de dessins symboliques ; petit à petit, chacun d'entre eux se simplifie, et nous aboutissons à une sorte d'écriture cunéiforme. Aujourd'hui, nous commençons à pouvoir lire ces glyphes et, plus près de nous, les manuscrits précolombiens.

G.S. : De quoi parlent-ils ?

J.S. : Essentiellement des dieux, de l'avenir et des astres. Les Mayas étaient fascinés par les astres. Je sais bien qu'un certain nombre de faux savants font de toutes les pierres levées des observatoires. C'est plus souvent faux que vrai. Mais dans le cas des Mayas, pas d'erreur possible. A Uaxactun, il vous suffit de vous placer en haut de l'escalier de la pyramide centrale, et vous n'avez plus qu'à regarder les trois temples qui vous font face. Au centre, le point exact où se lève le soleil les 21 mars et 21 septembre (équinoxes). A l'extrémité du temple de gauche, le lever du soleil le 21 juin ; à l'extrémité du temple de droite, le lever du soleil le 21 décembre (solstices). Tout hasard est impossible.

G.S. : Combien de glyphes repérés aujourd'hui ?

J.S. : Antoine Vollemaere — qui fut l'un de mes élèves, il y a bien longtemps de cela —  en recense 700 à 800.

G.S. : Je reviens à votre année 3113 avant Jésus-Christ. Vous connaissez le jour exact ?

J.S. : Le 12 août 3113. Ce jour-là, un prophète est né, un serpent s'est envolé, la Lune a eu rendez-vous avec le Soleil, ou bien rien du tout. Ce qui est certain, c'est que la mémoire collective, un an, dix ans, cent ans, mille ans, quatre mille ans après (le double de l'ère chrétienne), continuait à se référer à ce 12 août.

G.S. : Le 12 août est-il un jour de fête aujourd'hui au Mexique ou au Guatemala ?

J.S. : Pas que je sache. Lentement, à partir du VIIIe siècle, cette petite lumière perdue au fond des temps a commencé à s'éteindre. Je vous signale toutefois que, d'après les Mayas, le monde a une fin. Elle est datée. Si ça vous amuse, je vais vous donner la date : en 2015. C'est demain.

G.S. : Ils étaient plus forts que Nostradamus ?

J.S. : Soyons sérieux. Nous connaissons en gros la cosmogonie maya. Pour la plupart d'entre eux, il y a eu quatre soleils avant le nôtre. Celui qui nous éclaire est donc le cinquième. Pour les Mayas, la Terre est plate et carrée. Elle est posée sur le dos d'un immense reptile qui nage à la surface de l'océan. Au-dessus de notre tête, treize cieux, et sous la terre neuf enfers. Le Soleil et la Lune sont le premier couple de l'Histoire. Bien entendu, c'est la Lune qui fait des frasques. Excusez-moi, les Mayas étaient, semble-t-il, un peu machos, comme on dit maintenant. La Lune devint la maîtresse de l'étoile du matin ou des nuages, Vénus ou ces grandes choses blanches qui dérivent au-dessus de nos têtes. Dans toute l'Amérique moyenne, la croyance au lapin lunaire existe. Il y aurait sur la Lune l'ombre d'un lapin. Plus révélateur, l'histoire du maïs. N'oubliez pas que sa culture correspond sans nul doute à une révolution dans les techniques agraires et les modes d'alimentation. Or le maïs était là, sous une forme sauvage. Comme le blé au Moyen-Orient. L'essentiel était de le repérer, d'apprendre à recueillir les graines, à retourner la terre pour les semer, etc. Or, pour les Amérindiens, ce sont les animaux qui auraient apporté aux hommes les premiers grains de maïs. La fourmi, le renard, le chat sauvage, le coyote, le perroquet et le corbeau, entre autres. Du coup, nous connaissons quelques-uns des animaux clés de l'antiquité maya.

G.S. : Dans cette étonnante histoire de l'émergence et du déclin d'une civilisation qui, sous des formes variées, dure au moins quelque deux mille cinq cents ans, avez-vous le sentiment d'une vague logique ? Ou bien, au contraire, ne s'agit-il que d'une série de batailles, de hasards, de transmissions, sans queue ni tête — mis à part la beauté ?

J.S. : Pas commode de répondre à votre question. Dans ce genre de recherche d'un sens, il faut avancer sur la pointe des pieds. Pourtant, il y a quelque chose. Au départ, il y a les dieux et les paysans ; entre eux, les prêtres. Puis, un début d'interprétation du monde. Les prêtres sont tiraillés entre ce que l'on peut appeler l'encadrement du peuple et la recherche. Bien sûr, il y a des rois, des soldats et des révolutions. Mais c'est un peu l'écume des jours. Le plus frappant, quand vous contemplez, par exemple, Tulum, c'est que vous êtes saisi par la modernité de ce que l'on appelle d'ailleurs « le Castillo ». Il y a donjon, enceinte fortifiée au-dessus de la mer. Nous sommes à l'époque des royaumes combattants. On est progressivement passé de l'ère religieuse à celle des querelles dynastiques. Fin des pyramides et début des places fortes. Ça ne vous rappelle rien ?

G.S. : Cela vous semble une évolution inéluctable ?

J.S. : Non. Il me semble percevoir cette espèce de courbe à travers l'histoire de ceux que l'on appelle les Mayas. J'espère que nous en saurons davantage d'ici quelques années. Mais j'ai bien aimé mon travail. Parfois, je me demande s'il existe encore beaucoup de civilisations cachées dans les forêts. Je crois que c'est fini. Le mystère n'est plus dans l'espace mais dissimulé dans l'ombre des siècles morts. Plus nous remontons le temps, plus l'obscurité est profonde. Avouez que les Mayas sont l'une des gloires de l'Amérique.

jeudi 10 octobre 2013

Préface à Savimbi. Demain la Liberté (1988)



PREFACE

[Savimbi. Demain la Liberté (ouv. col.), Paris, Nouvelles Editions Latines, 1988, p. 7-10]

L'adage romain est toujours d'actualité : « Ex Africa semper aliquid novi ». L'Afrique est sans cesse capable de nous surprendre. Qui eût prédit, il y a encore quelques semaines que le maréchal Mobutu et le président Botha se rencontreraient au Zaïre ? Après N'Komati entre la République Sud-Africaine et le Mozambique, voilà que de multiples entretiens avec l'Angola suscitent un vif espoir de paix. Il faut tout de même remarquer que si cet espoir existe en dépit de mainte manœuvre dilatoire, c'est grâce aux initiatives audacieuses de Pieter Botha, qui ne se laisse pas décourager par les attaques injurieuses et les menaces de sanctions.

Notre Europe occidentale ne se rend pas suffisamment compte de l'immensité de l'enjeu africain. Les faits précis, les chiffres brutaux restent le plus souvent ignorés, noyés sous les flots de propagande. Qui tient l'Afrique tient l'Europe. Tenir l'Afrique, c'est avant tout dominer l'Afrique du Sud, disposer de ses minerais stratégiques, contrôler les routes maritimes au long de ses côtes et par là le trafic pétrolier à destination de l'Europe. D'où les campagnes de presse et de médias, le terrorisme de l'A.N.C. et du parti communiste, et l'afflux de mercenaires cubains en Angola, 40 000 hier, 60 000 aujourd'hui, avec leurs « conseillers » russes et est-allemands. Telle est la réalité qu'on s'attache à occulter derrière le décor en carton-pâte de prétendues préoccupations humanitaires.

Voici heureusement un livre qu'on pourrait qualifier d'antidote à la désinformation. Ce n'est pas une œuvre de caractère doctrinal ou théorique — bien qu'on y trouve des explications très claires — mais un triple témoignage par les hommes qui ont vécu l'expérience africaine, et notamment celle de la résistance africaine la plus authentique face à l'impérialisme communiste.

Edouard Sablier, spécialiste des problèmes du Tiers-Monde, dont l'ouvrage « Le Fil Rouge » analyse la redoutable machinerie du terrorisme international ; Yves Bréhéret, grand reporter, qui sait voir et décrire : l'un et l'autre auprès d'Olivier d'Ormesson, maire de sa commune homonyme depuis plus de quarante ans et député au parlement de Strasbourg depuis dix ans, qui, loin de se borner à gérer tranquillement ses mandats, s'est passionné et pour le Liban chrétien et pour l'Angola résistant de Jonas Savimbi, luttant sans trêve face à la coalition gauchisante qui s'est encore illustrée récemment en accueillant en grande pompe à Strasbourg le chef du terrorisme raciste au Proche-Orient.

Un des aspects les plus émouvants de ce livre est la description de la personnalité de Jonas Savimbi dans sa « capitale » de brousse Jamba. J'ai vécu moi-même cette expérience, et j'ai gardé de ce géant noir parlant un excellent français (ancien étudiant à Lausanne) un souvenir qui coïncide exactement avec le récit d'Olivier d'Ormesson. Ce dernier a rendu cinq fois visite au chef de la résistance angolaise, et c'est grâce à son action persévérante face à la mauvaise volonté des pouvoirs en place qu'a pu être réalisée la visite de Savimbi à Strasbourg et à Paris.

On ne manquera pas d'être frappé par le sectarisme haineux d'une partie du Parlement européen et de certains hauts-dignitaires de la Commission des Communautés à Bruxelles contre Jonas Savimbi et d'une façon générale contre quiconque s'oppose à la main-mise soviétique sur l'Afrique. De ce parti-pris Olivier d'Ormesson donne de multiples exemples. J'en retiendrai un seul : le vote scandaleux par lequel, après maint incident, le parlement de Strasbourg refusa de condamner l'affreux supplice de necklace ou collier enflammé, infligé par le terrorisme de l'A.N.C. à ses victimes (noires), brûlées vives pour les « punir » de leur refus d'adhésion à la secte.

Fort heureusement il s'est trouvé dans le même parlement des élus de diverses nationalités, britanniques, belges, allemands, luxembourgeois, suffisamment courageux pour se joindre à Olivier d'Ormesson et aller constater par eux-mêmes qui était et ce que signifiait Jonas Savimbi. Particulièrement symbolique fût la présence à Jamba de Franz von Stauffenberg, fils de cet officier qui essaya, sans y parvenir, de libérer l'Allemagne et l'Europe en éliminant Hitler. Le triple témoignage que ce livre apporte devrait faire réfléchir les Français, et plus particulièrement notre gouvernement, sur la nécessité de définir et de mener à bien une politique africaine cohérente et ferme. La défense de l'Europe en dépend. L'histoire retiendra avec stupeur que les Européens, en ce XXe siècle finissant, ont laissé sans réagir la Russie soviétique envahir par Cubains interposés l'Afrique australe et l'Ethiopie pour contrôler le continent qui constitue un élément essentiel de notre sécurité et de notre indépendance.

Dans l'immédiat, le retour à la paix passe par le départ des mercenaires cubains de l'Angola, ce qui entraînera ipso facto la solution du problème de la Namibie. Quant à l'Angola lui-même, on peut espérer qu'une fois les forces étrangères évacuées, il sera possible de reconstruire une unité nationale que Savimbi, quant à lui, a toujours souhaitée. L'intérêt des peuples africains, celui des Européens et celui de la France coïncident sur ce plan : telle est la conclusion que fait apparaître ce livre, avec le poids d'un document de première main et la lucidité d'une réflexion nourrie par l'expérience.

Jacques SOUSTELLE
de l'Académie Française

mercredi 2 octobre 2013

Pour la paix (1979)



POINT DE VUE
Pour la paix

JACQUES SOUSTELLE *

[Le Monde, 4 janvier 1979]

Il est en Afrique un pays grand comme les quatre cinquièmes de la France qui possède un sol fertile, un sous-sol riche en minerais et en charbon ; ce pays s'est affranchi de toute discrimination raciale ; il est dirigé par un exécutif composé d'un Blanc et de trois Noirs, et son gouvernement comporte un nombre égal de Noirs et de Blancs.

Etonnant paradoxe, l'existence de ce pays. La Rhodésie est niée par la communauté internationale. L'ONU lui impose depuis treize ans un boycottage rigoureux. Des groupes terroristes, armés et entraînés par l'Union soviétique, Cuba et l'Allemagne de l'Est, qui s'efforcent d'y semer le désordre, bénéficient du soutien des Nations Unies. Les Etats démocratiques de l'Occident se refusent à établir quelque relation que ce soit avec son gouvernement. C'est à grand-peine que le premier ministre, M. Ian Smith, et ses collègues autochtones ont été autorisés à se rendre à Washington, où le président Carter s'est abstenu de les recevoir. Bref, la Rhodésie est un Etat paria. On prétend que ce qui justifie ce traitement discriminatoire, unique dans le monde d'aujourd'hui, est le caractère "raciste" de son régime. La minorité blanche de deux cent soixante mille Rhodésiens d'origine européenne opprimerait la majorité noire, sans parler des quelques dizaines de milliers d'Asiatiques et de métis. Elle maintiendrait un système de discrimination raciale analogue à l'"apartheid" que l'on reproche à l'Afrique du Sud (pourtant reconnue, elle, par la plupart des Etats) et concentrerait jalousement entre ses mains tout le pouvoir politique. Or tout cela est faux.

Pas de ségrégation raciale

Pour écarter tout de suite un mauvais argument, précisons que le Land Tenure Amendment Act a ouvert aux Noirs toutes les terres cultivables en dehors de celles (terres "tribales") qui leur étaient réservées. Autrement dit, aux 44 % des terres que les Noirs possédaient déjà sous le régime précédent, s'ajoutent l'accès à 36 % des terres "ex-blanches".

Non seulement il n'y a pas trace de ségrégation raciale en Rhodésie, mais l'observateur impartial ne peut manquer d'être frappé par le nombre et la qualité des cadres africains qu'il rencontre à tous les niveaux, depuis les ministres jusqu'aux chefs d'entreprise, dans les services publics, dans les professions libérales. J'ai pu m'entretenir avec des économistes, des avocats, des hommes d'affaires, des enseignants, des fonctionnaires, des prêtres. Qu'ils appartiennent à l'ethnie shona, la plus nombreuse, à celle des Ndébélés ou à des groupes moins importants, ils font preuve de qualités intellectuelles et humaines qui ne sont en rien inférieures à celles de leurs collègues blancs. Dans les réunions et les débats auxquels j'ai pris part, ils détenaient généralement une large majorité, ce qui ne semblait gêner personne. Parmi les professions exercées par ces Africains, je note celles de directeur de production, de directeur de vente, de président de chambre de commerce, de président de syndicat agricole, de doyen de faculté, de professeur d'université, de médecin, de vétérinaire, d'hôtelier et naturellement de ministre.

Un des facteurs qui expliquent ce haut niveau de l'élite autochtone est évidemment l'université de Salisbury : dès sa création en 1955, elle avait expressément rejeté toute discrimination raciale (article 4 de sa charte) ; actuellement, la majorité des étudiants sont africanisés, et l'on note une augmentation rapide du nombre des jeunes filles autochtones qui entrent à l'université.

Le pourcentage des Noirs qui servent sous l'uniforme est considérable : trois pour un Blanc dans l'armée, quatre pour un dans la police, seize pour un dans les services de surveillance et de sécurité.

Décrire la Rhodésie comme un pays raciste où une majorité autochtone serait opprimée relève du délire ou de l'imposture.

En fait, il n'y a pas en Rhodésie lutte pour le pouvoir entre les Blancs et les Noirs : cette lutte se situe entre les Noirs qui sont au gouvernement et ceux qui veulent les en chasser.

Ce derniers, N'komo et Mugabé, chefs d'un "Front patriotique" qui multiplie les atrocités... contre les Noirs dix fois plus que contre les Européens, savent que s'ils se présentaient aux élections dans les conditions normales d'une démocratie, ils ne dépasseraient probablement pas 20 % des suffrages. Ils cherchent donc à prendre par la violence tout le pouvoir.

Du Mozambique, ou de Zambie, leurs groupes armés poussent des raids en territoire rhodésien, puis se replient après avoir assassiné et incendié. Au hasard des nouvelles, on relève l'extermination de la famille Chiriwa, des Noirs, vingt-trois personnes tuées dont neuf femmes et treize enfants de deux à six ans ; la "liquidation" de la famille Lalloo, des Indiens ; le meurtre des passagers d'un avion civil abattu le 3 septembre par un missile Sam-III de fabrication russe. Si les villes sont calmes - l'atmosphère business as usual de courage tranquille m'a rappelé l'Angleterre assiégée de 1940. - la terreur sévit dans les campagnes. J'ai vu les pitoyables victimes des guérilleros marxistes refluer vers les villages où les hôpitaux accueillent les enfants déshydratés et affamés, les femmes en pleurs. Ce sont les Noirs, dont certains affectent hypocritement de se soucier, qui souffrent le plus des coups des terroristes.

Un aveuglement désastreux

L'aveuglement de l'Occident est désastreux. En dépit de leurs Kalachnikov et de leurs missiles soviétiques, les terroristes n'auraient aucune chance de s'emparer du pouvoir qu'ils convoitent s'ils n'étaient encouragés par les complaisances du "monde libre". Le Conseil œcuménique des Eglises ne va-t-il pas jusqu'à inonder d'argent chrétien ceux qui brûlent les missions et tuent les Noirs, protestants ou catholiques ? L'ONU ne reconnaît-elle pas le Front patriotique comme seul représentant authentique de la Rhodésie ?

L'évêque (méthodiste) Abel Muzorewa, un des trois membres autochtones du Conseil exécutif, m'a dit avec tristesse : "Nous avons aboli la discrimination raciale, nous avons conclu le 3 mars dernier l'accord constitutionnel sur le principe "un homme, une voix" (one man, one vote), nous allons d'un même pas vers le gouvernement de la majorité noire, il y a déjà autant de ministres africains que de ministres européens, et malgré tout cela le monde continue à nous accuser, à soutenir nos adversaires, à nous imposer le boycottage. Est-ce juste ?"

Il ajoute : "Les sanctions n'ont qu'un résultat : elles privent la Rhodésie de ressources qui lui seraient nécessaires pour accroître le budget de la santé ou augmenter les salaires. Qui en souffre ? D'abord les Africains, hélas !"

Ian Smith me dit : "Tout ce que les Occidentaux ont exigé, nous l'avons fait. J'ai moi-même, à Washington, proposé une "table ronde" de tous les partis, y compris de ceux qui nous combattent. On ne nous répond qu'en maintenant les sanctions économiques. Est-ce juste ?"

Il faut bien reconnaître que ce n'est pas juste. Les sanctions, qui durent depuis treize ans ne ruineront pas la Rhodésie. Mais elles freinent son essor. L'économie rhodésienne est contrainte de vendre et d'acheter par intermédiaire, donc de vendre bon marché et d'acheter cher. La non-reconnaissance internationale ne détruira pas la Rhodésie. Mais elle encourage le terrorisme et retarde le retour à la paix.

Tandis que Washington, et l'Europe, s'obstinent au mépris de toute justice - et au seul profit de l'impérialisme russe, - à dénier à la Rhodésie le droit d'exister, la Zambie rouvre sa frontière. J'ai vu les trains franchir le Zambèze à côté des prodigieuses cataractes de Victoria-Falls : le cuivre zambien descend vers le Sud, le maïs rhodésien et les engrais sud-africains montent vers Lusaka. La réalité impose aux pays de l'Afrique australe, par-delà les rhétoriques et les ambitions déchaînées, un minimum de solidarité.

La Zambie du président Kaunda a ouvert et maintenu ouverte sa frontière alors même que l'aviation rhodésienne pulvérisait des camps de terroristes sur son territoire : les Zambiens ne se sont pas souciés de prendre le parti des intrus qui campent sur leur sol.

Le gouvernement Smith-Muzorewa-Sitholé-Chirau a été amené à renvoyer au printemps prochain les élections prévues dans l'accord de mars dernier : le texte de la future Constitution n'est pas prêt, l'enregistrement des électeurs n'est pas terminé. Ce délai n'a aucune signification politique. On aurait tort d'y voir, comme certains commentateurs se sont empressés de le faire, un retour en arrière par rapport au plan arrêté en mars. Le gouvernement a aussi annoncé son intention de maintenir, après les élections, l'union multiraciale qui règne actuellement. Comment pourrait-il en être autrement, puisque les Rhodésiens blancs ne sont pas des "colons" qui pourraient à la rigueur regagner une métropole, mais en fait des Africains comme les autres, liés à toutes les autres ethnies, sur le même sol, par un destin commun.

Et la France ? Comme les autres pays occidentaux, elle n'entretient aucune relation diplomatique ou consulaire avec Salisbury. Mais à la différence des autres, elle n'a pas non plus de relations économiques, tandis que les businessmen de divers pays, laissant leurs gouvernements pérorer, font de fructueuses affaires. Les Britanniques eux-mêmes, comme l'a révélé un scandale récent, confient à M. Owen les vertueuses indignations et aux compagnies pétrolières le ravitaillement de l'ex-colonie "rebelle". On ne voit pas très bien quel intérêt peut avoir la France à s'aligner sur les plus extrémistes de l'ONU alors que la Rhodésie offrirait à nos exportateurs, à nos Industries, à notre production de biens d'équipement, de magnifiques occasions, dont profitent de persévérants Allemands et d'astucieux Japonais.

Une politique constructive et réaliste devrait se fixer pour but la levée des sanctions, la fin du boycottage, le soutien à toute initiative susceptible de conduire dès le printemps prochain à des élections démocratiques. L'Afrique entière, et le monde, ont tout à gagner à ce que la Rhodésie, échappant à la subversion, poursuive son évolution librement, dans la concorde et dans la paix.

(*) Ancien ministre.

mardi 1 octobre 2013

Avant-propos à Sahara et Communauté (1960)



AVANT-PROPOS de Jacques SOUSTELLE

[Sahara et Communauté de Marc-Robert Thomas, Paris, PUF, 1960, p. IX-XII]

AVANT-PROPOS

La grande mutation dont le Sahara est depuis quelques années l'objet et en même temps le théâtre est, non seulement pour notre pays, mais aussi pour l'ensemble français et, je crois, pour l'Europe elle-même, un fait capital. Je l'ai dit souvent déjà. On ne le redira jamais assez. Car, si les perspectives économiques qu'ouvre ce fait sont aujourd'hui en gros connues et comprises par l'opinion publique — tout le monde en effet comprend ce que représente le pétrole du Sahara — il est moins certain que celle-ci ait acquis la juste vue de ce que la mise en valeur des richesses sahariennes peut et doit permettre à des plans très divers.

A la connaissance exacte de ce qu'est le Sahara, de ce que nous y faisons, des objectifs qui y sont les nôtres et, pourquoi le taire, des difficultés que nous y avons rencontrées ou que nous y rencontrons encore, cet ouvrage de M. Marc-Robert Thomas apporte une contribution aussi solide qu'opportune.

Son auteur avait soutenu brillamment devant la Faculté de Droit d'Aix-en-Provence, en décembre 1958, une thèse de doctorat consacrée au Sahara français. C'est cette thèse, dont le texte a été allégé sur certains points, complété sur d'autres et mis à jour sur tous — car tout continue à aller très vite au Sahara — qui forme la substance de ce livre aujourd'hui accessible à un public non spécialisé.

Sur le Sahara en soi — son passé lointain et proche, son statut de droit international public, sa géographie physique et humaine, son économie (ressources, infrastructure, organisation), ses nouvelles structures politiques et administratives — on trouvera dans les chapitres qui suivent réponse à toutes les questions importantes ; et souvent un aiguillon pour poursuivre auprès des spécialistes la satisfaction plus complète des curiosités que l'auteur aura éveillé...

Sans doute le capitaine Thomas, commissaire de l'Air, lui-même fils d'officier saharien, a-t-il été, par sa jeunesse marocaine, par l'imprégnation familiale, particulièrement préparé à éprouver les sortilèges du désert... Je vois, d'autre part, dans l'ouvrage de Marc-Robert Thomas un signe de tout ce qu'il peut y avoir de fécond, à cause même peut-être, de ces différences ou certains croient voir des antinomies, dans les rencontres de l'Armée et de l'Université... Que le Sahara soit l'occasion d'une de ces rencontres, cela porte aussi une grande espérance.