mardi 15 octobre 2013

Le retour des Mayas (1983)



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GEORGES SUFFERT FAIT LE POINT AVEC JACQUES SOUSTELLE

Le retour des Mayas

[Le Point, n° 547, 14 mars 1983]

Les civilisations apparaissent et meurent. Comment ? Pourquoi ? Questions aussi lancinantes que la contemplation des étoiles. Jacques Soustelle, pourtant, suggère ici quelques hypothèses à propos des Olmèques et des Mayas, qu'il observe, émerveillé, depuis près de cinquante ans. On ne présente pas Soustelle. Plus de vingt livres sur les civilisations amérindiennes. Dont le dernier, paru ces jours-ci, « Les Mayas » (Flammarion). Soustelle a rédigé le texte, choisi une à une les photos de ces sites énigmatiques.

Georges Suffert : On commence par Chateaubriand ?

Jacques Soustelle : Pourquoi pas ? Avouez que sa méditation laisse rêveur...

G.S. : « Je suis tombé, dit-il, dans les réflexions mélancoliques que fait naître l'aspect de ces monuments pompeux qui, avant leur chute, dominaient les bois, et qui portent maintenant des forêts sur leurs combles écroulés. Ces tumuli en pierre ou en brique, ces pyramides quadrangulaires..., ces monuments, à demi grecs de Mitla, à demi égyptiens de Palenque, quelle main les a bâtis, creusés, sculptés, gravés ? » Quand écrit-il ces réflexions sur les Mayas que vous avez eu le vice d'aller dégoter je ne sais où ?

J.S. : Le 10 septembre 1836. On avait mis à sa disposition quelques dessins qui allaient voir le jour en 1844 : « Antiquités mexicaines ». Imprimeur : Firmin Didot Frères, 56, rue Jacob. Pourquoi cette citation et cette date sont-elles révélatrices ? En ceci : il y a un siècle et demi, les Mayas existent à peine. Cortés a rencontré les Aztèques, Pizarro, les Incas. Et l'immense zone maya, dont les temples et les pyramides résistent sous l'énorme végétation tropicale, on l'ignore.

G.S. : A quelle date la prise de conscience ?

J.S. : Entre 1880 et aujourd'hui. Le grand type, ce fut sir John Eric Sidney Thompson. Il est mort il y a sept ans. Mais nous n'en avons pas fini avec les Mayas. Si je vous révélais que deux de mes anciens élèves commencent à maîtriser l'écriture maya...

G.S. : Soyez gentil. N'allons pas trop vite. Si on essayait de situer dons le temps et sur la carte tout ce fatras d'Olmèques, de Toltèques, de Mayas, d'Aztèques, etc.

J.S. : Regardez la carte. Le continent nord-américain se resserre, la côte fait une boucle autour du golfe du Mexique. Le Yucatan s'étire comme s'il voulait rejoindre Cuba, puis nous redégringolons vers l'Amérique centrale, à travers le Guatemala, Belize, le Honduras, le Salvador, etc. Je propose pour la commodité du raisonnement que l'on coupe en deux la zone par une ligne qui en gros court ouest-sud-ouest/est-nord-est. Quelque part entre les quatre fleuves, les rios Panuco et Lerma, un peu plus au nord, les rios Papaloapan et Balsas, un peu plus au sud. Au-dessus de ces fleuves, ce que j'appellerai le centre ; au-dessous, le sud.

G.S. : Ça commence quand ?

J.S. : Chi lo sa ! Je vais me permettre de formuler votre question autrement. Depuis quand disposons-nous de signes, de vestiges, de traces indiscutables ? 1500 avant Jésus-Christ, environ. Et cela aussi bien dans le centre qu'au sud. C'est un frémissement pré-maya en quelque sorte. Quelques siècles plus tard, surgissement très étrange des Olmèques. Ils se situent, comme vous pouvez le voir sur la carte, au nord-est du sud. Donc, ils s'insèrent comme un coin dans une zone en effervescence. Et en un siècle, ils se détachent (je vous renvoie au livre que je leur ai consacré, « Les Olmèques » [Arthaud]). Ils ne ressemblent à personne, mais ils influenceront centre et sud. En 1000 avant Jésus-Christ, ils sont au sommet de leur splendeur. Ils disparaissent brusquement quatre siècles avant notre ère. Disons qu'ils ont dominé une partie de la zone pendant six à huit siècles. L'écart de temps qui nous sépare des cathédrales.

G.S. : Avant d'aller plus loin dans votre description globale, dites-moi pourquoi ils sont nés et pourquoi ils ont disparu.

J.S. : Je n'en sais rien. Ne croyez pas que je me débarrasse de ce petit problème. J'ai commencé à travailler sur les Mayas en 1932 ; nous sommes en 1983. Ça fait un demi-siècle, si je compte bien, non ? Et vos deux questions n'ont pas cessé de me tarauder le cerveau. Si cela vous intéresse, je peux vous suggérer de lire les quelque deux cents à trois cents livres qui ont été consacrés au sujet. Il en existe d'excellents. Mais ce ne sont que des hypothèses. Je vais me borner à attirer votre attention sur deux points qui accroîtront simplement votre perplexité. Les hommes qui ont constitué ces civilisations amérindiennes ne possédaient ni animaux domestiques, ni engins de traction, ni roues, ni métaux et ignoraient le verre. Ni l'Egypte, ni Sumer, ni la vallée de l'Indus, ni l'ancienne Chine n'ont été à ce point démunies. Voilà pour le décollage. Si je voulais employer le jargon d'aujourd'hui, je dirais qu'ils ont réussi à émerger grâce au software, sans hardware. Logiquement incompréhensible.

La disparition brutale de leur civilisation, maintenant. Nous n'avons acquis que des certitudes négatives. Les Olmèques s'arrêtent, je vous l'ai dit, en 400 avant Jésus-Christ ; les Mayas — nous allons y revenir — vers la fin du premier millénaire après Jésus-Christ. Or, dans les deux cas, il ne s'agit ni de tremblement de terre, ni de guerre, ni d'épidémie.

G.S. : Vous avez bien une petite idée...

J.S. : Vague. Incertaine. Même l'hypothèse d'un déclin démographique ne colle pas. Tout se passe comme si, un beau matin, on avait décidé la grève générale illimitée. On ne croit plus aux dieux, les prêtres s'occupent trop de mathématique et d'astronomie, les gens s'éloignent des sanctuaires, se contentent de survivre ; l'eau et les plantes réoccupent le territoire et commencent à éroder les pyramides. Vous allez me dire que ce n'est pas très convaincant. Je vous l'accorde. Pour le moment, je n'ai rien de mieux à vous offrir.

G.S. : Revenons à la chronologie. Voilà les Olmèques disparus.

J.S. : A partir de là, les deux branches se séparent. Quelques dates (ultra-schématiques) concernant l'évolution de ce que j'appelle le centre. Un siècle avant notre ère, début de la construction de la pyramide de Teotih. Lorsque le Christ naît, Teotihuacan est achevé. Nous sommes, pour fixer les lieux, à quarante kilomètres de ce qui sera Mexico. En 650, cette civilisation-là disparaît. Deux siècles d'obscurité. Et, en 856, première inscription due aux Toltèques. Ceux-là sont au nord de l'actuel Mexico. Ils durent deux à trois siècles. Tula, leur capitale, tombe en 1168. Ne croyez pas que les Aztèques suivent tout de suite.

Ça serait trop simple. Ceux-là descendent probablement du nord du Mexique. Et ils ne créent Mexico qu'en 1325. Lorsque Cortés entre dans la ville, il découvre, stupéfait, une agglomération de cinq cent mille habitants — comme l'Europe n'en possède aucune. Mais il ignore qu'elle n'a guère plus de deux cents ou trois cents ans.

G.S. : Venons-en aux Mayas.

J.S. : C'est l'autre branche, celle du sud. N'oubliez pas que cette zone-là est marquée par une imprégnation pré-maya depuis déjà un bon millénaire. Pourtant, la première date maya repérable est de 292 après Jésus-Christ ; la dernière, de 909. Ensuite, la dégringolade commence, c'est l'époque toltéco-maya. En 1250, il ne reste rien, et le premier explorateur qui viendra buter sur ces tas de cailloux dissimulés sous les arbres gigantesques arrivera en 1787. Deux ans avant le début de la Révolution.

G.S. : Pardonnez la naïveté de ma question. On voit convenablement les liaisons Olmèques-Toltèques-Mayas-Aztèques. Mais avec les Incas ?

J.S. : Pas de liaison. C'est un autre monde. Bien sûr, il y eut sans doute des voyageurs ; et puis après ? A votre avis, que connaissait un citoyen crétois (de la période minoenne) concernant les habitants de notre Provence ? Probablement rien. La zone sud de la civilisation maya et le nord de la zone inca sont distantes de quelque trois mille kilomètres ; il n'y en a que quinze cents entre la Crète et la zone qui sera Marseille.

G.S. : Revenons un instant sur cette succession des civilisations pré-maya et maya. Elles naissent et meurent. Puis renaissent ailleurs. Il y a tout de même des points communs ?

J.S. : Certes. Mais il y a bien davantage de différences. Observez une statuette olmèque et une figurine maya, et dites-moi ce qu'elles ont de semblable. Je vais plus loin. Dans la zone maya elle-même, lorsque vous passez la frontière non écrite qui sépare les cités du Peten et le nord du Yucatan, à trente kilomètres de distance, les styles changent radicalement. Comme si l'on passait directement du roman au baroque. Pourquoi ? Autre énigme. Je veux revenir un instant sur le problème de l'émergence de ces civilisations. Pourquoi ne pas admettre, là comme ailleurs, le mécanisme des causalités multiples ? J'ai essayé d'expliquer cela dans un livre déjà ancien « Les quatre soleils » (Plon). Commençons par faire la part du hasard. Il y a des hommes presque partout et ils se groupent en villages avant même la révolution néolithique. Je retiens ensuite la thèse du « défi ». Survivre avec ou malgré l'eau, survivre malgré ou grâce au soleil, etc. Reste à savoir pourquoi, dans des conditions climatiques similaires, il se passe ici quelque chose et là rien. Admettons qu'il ait existé des milliers de micro-civilisations embryonnaires. Quatre-vingt-dix-neuf sur cent échouent. Il faut donc d'autres conditions pour assurer l'émergence. Pourquoi pas des chefs historiques ou des conquérants ? Dernière remarque : n'oubliez pas que la durée moyenne de vie active n'excède pas trente ans. Donc — et là, il s'agit d'une certitude — il n'y a de civilisation que grâce à la transmission du savoir accumulé.

G.S. : Je vais vous demander de décrire ce que l'on sait de la manière de vivre des Mayas. Mais auparavant, une information à l'usage des néophytes : comment sait-on tout cela ?

J.S. : Mon Dieu ! A partir de toute une série de sciences qui ne sont pas encore bien connues. Je passe sur la datation par le carbone 14, dont tout le monde a entendu parler. Je vous rappelle toutefois qu'elle est récente ; un quart de siècle tout au plus. C'est grâce à elle que nous avons remis les Olmèques à leur place. Nos prédécesseurs s'étaient trompés de mille cinq cents ans. Ensuite, la palynologie...

G.S. : Connais pas.

J.S. : Disons que c'est la science de la transmission par les pollens, recueillis et étudiés au microscope. Ça permet de suivre par exemple l'évolution du (ou des) maïs. Entre autres. La dendrochronologie, ou, si vous préférez, le système de datation par la coupe des arbres. La thermoluminescence, qui étudie les céramiques par bombardements de rayons minuscules. Et bien d'autres sciences...

G.S. : Décrivez-nous l'empire maya.

J.S. : D'abord, ce n'est pas un empire, mais des villes libres. Cela ressemble — toutes choses égales d'ailleurs — davantage à la Grèce qu'à Rome. Pas vraiment de capitale, bien que Tikal en ait tenu lieu. En tout cas, cette ville domine l'univers maya dès le IIIe siècle de notre ère et atteint son apogée au début du VIIIe siècle. Ce que les photos permettent mal de mesurer, c'est la taille de la ville. Nous avons reconstitué avec exactitude la maquette de Tikal. C'est immense. Même taille et même somptuosité, approximativement, pour Copan, qui se situe à l'autre extrémité du pays maya ; Palenque est admirable mais un peu plus petite. Bien entendu, ce sont des villes-temples. Les habitants vivaient sans doute dans la proximité immédiate. Mais ça devait être dans des maisons de bois. D'où leur disparition pure et simple.

G.S. : On pourrait creuser. En général, quelques mètres au-dessous de la surface, on découvre les restes des instruments domestiques.

J.S. : Bien sûr. Mais à ce compte-là il faudrait creuser partout. Passons. Chaque ville avait ses dieux, son style, et, en même temps, tout le monde se copiait. On échangeait les techniques et les mythes. Les animaux clés sont, en gros, les mêmes partout : le serpent, le jaguar, etc.

G.S. : Le climat était le même qu'aujourd'hui ? Il y avait autant d'eau et de marécages ?

J.S. : Certainement. La meilleure preuve c'est qu'ils n'ont pas cessé de déplacer de la terre, de faire d'immenses remblais. Il s'agissait de drainer l'eau et de surélever le niveau du sol. Ces soubassements sont d'ailleurs toujours là. Les Mayas avaient inventé l'un des ancêtres du béton.

G.S. : La forme des monuments ?

J.S. : Que vous dire ? Je ne peux que vous conseiller de regarder les photos. Il y a de tout. Des socles de pyramide surmontés de temples ; des pyramides de quinze à cinquante mètres que tout le monde peut gravir sur de minuscules escaliers à pic. (On réussit assez bien la montée, mais il y a des gens qui redescendent assis. Il ne faut pas se moquer d'eux ; les grandes pyramides de Tikal représentent un immeuble moderne d'une vingtaine d'étages. C'est très impressionnant.) Vous savez, c'était d'étranges personnages. Dans le nord du Yucatan, nous avons trouvé une route, large, lisse ; elle a près de cent kilomètres de long. Or réfléchissez à ceci : ils n'avaient pas de roues. Quel pouvait bien être l'usage de cette route ? Je pense qu'elle avait essentiellement une fonction cérémonielle. Mais j'avoue que je suis bien incapable de le prouver.

G.S. : Autre énigme, la datation. J'ai bien du mal à m'y retrouver.

J.S. : Mais c'est tout simple. Tout part d'une année zéro. Dans ce que l'on appelle, dans notre langage, « le compte long », l'année zéro se situe en 3113 avant notre ère...

G.S. : Que s'est-il passé ce jour-là ?

J.S. : Je ne suis pas devin. Au vrai, personne n'en sait rien. Pour vous brouiller un peu plus l'esprit, je vous rappelle que le compte long olmèque et le compte long maya ne placent pas le point zéro à la même date. Pourtant, le système de comptabilité et d'écriture est en gros le même. Il nous a fallu quelques années avant de repérer cette différence de datation des deux civilisations. Revenons aux Mayas. Donc, en 3113 avant notre ère, il se passe là-bas quelque chose, et quelqu'un décide que le monde connu est entré dans une ère nouvelle. L'islam en a fait tout autant, la Révolution française a essayé à son tour de remettre les montres à midi ; mais, en fin de compte, c'est le christianisme qui a imposé sa datation à la planète. En tout cas, à partir de l'an zéro de l'ère maya, les mathématiciens astronomes ont inventé un calendrier en cinq périodes. D'abord le jour ; ensuite le mois (qui a vingt jours) ; puis l'année (qui a 360 jours) ; le katun (7 200 jours, soit 19,71 ans) ; enfin le baktun (144 000 jours : 314,20 ans). C'est un peu compliqué, non ? A Tikal, vous pouvez lire une série de glyphes, qui se lisent : 8.12.14.8.15. C'est clair ?

G.S. : Pas vraiment.

J.S. : Cela veut dire que, depuis la date zéro (4 Ahau 8 Cumhu, 12 août 3113 av. J.-C), il s'est écoulé 15 jours, 8 « mois » de 20 jours, 14 années tun de 360 jours, 12 katun et 8 baktun, soit 1 243 615 jours. Nous sommes donc en 292 de notre ère. C'est la plus ancienne datation maya préclassique.

G.S. : Avec 360 jours, il leur en manquait cinq et quelques pour boucler l'année.

J.S. : Exact. Lorsque le citoyen Fabre d'Eglantine — compositeur d'« Il pleut, il pleut, bergère » — invente le calendrier révolutionnaire, il décide que l'année aura 12 mois de 30 jours. Faites le calcul, il lui en manquait aussi 5. Bref, la Révolution a recommencé la même approximation que les Mayas.

G.S. : Vous avez utilisé le terme de glyphe...

J.S. : Ça vous intrigue, hein ? Vous n'êtes pas le premier. Je simplifie. Dans toute la zone maya, nous trouvions, sur les murs, sur les pyramides, sur les stelles, des pierres sculptées. Nous avons entrepris de classer les dessins ; puis — mais il a fallu de longues années — nous avons commencé à reconstituer l'évolution de chacun de ces glyphes. Au départ, ce sont des espèces de dessins symboliques ; petit à petit, chacun d'entre eux se simplifie, et nous aboutissons à une sorte d'écriture cunéiforme. Aujourd'hui, nous commençons à pouvoir lire ces glyphes et, plus près de nous, les manuscrits précolombiens.

G.S. : De quoi parlent-ils ?

J.S. : Essentiellement des dieux, de l'avenir et des astres. Les Mayas étaient fascinés par les astres. Je sais bien qu'un certain nombre de faux savants font de toutes les pierres levées des observatoires. C'est plus souvent faux que vrai. Mais dans le cas des Mayas, pas d'erreur possible. A Uaxactun, il vous suffit de vous placer en haut de l'escalier de la pyramide centrale, et vous n'avez plus qu'à regarder les trois temples qui vous font face. Au centre, le point exact où se lève le soleil les 21 mars et 21 septembre (équinoxes). A l'extrémité du temple de gauche, le lever du soleil le 21 juin ; à l'extrémité du temple de droite, le lever du soleil le 21 décembre (solstices). Tout hasard est impossible.

G.S. : Combien de glyphes repérés aujourd'hui ?

J.S. : Antoine Vollemaere — qui fut l'un de mes élèves, il y a bien longtemps de cela —  en recense 700 à 800.

G.S. : Je reviens à votre année 3113 avant Jésus-Christ. Vous connaissez le jour exact ?

J.S. : Le 12 août 3113. Ce jour-là, un prophète est né, un serpent s'est envolé, la Lune a eu rendez-vous avec le Soleil, ou bien rien du tout. Ce qui est certain, c'est que la mémoire collective, un an, dix ans, cent ans, mille ans, quatre mille ans après (le double de l'ère chrétienne), continuait à se référer à ce 12 août.

G.S. : Le 12 août est-il un jour de fête aujourd'hui au Mexique ou au Guatemala ?

J.S. : Pas que je sache. Lentement, à partir du VIIIe siècle, cette petite lumière perdue au fond des temps a commencé à s'éteindre. Je vous signale toutefois que, d'après les Mayas, le monde a une fin. Elle est datée. Si ça vous amuse, je vais vous donner la date : en 2015. C'est demain.

G.S. : Ils étaient plus forts que Nostradamus ?

J.S. : Soyons sérieux. Nous connaissons en gros la cosmogonie maya. Pour la plupart d'entre eux, il y a eu quatre soleils avant le nôtre. Celui qui nous éclaire est donc le cinquième. Pour les Mayas, la Terre est plate et carrée. Elle est posée sur le dos d'un immense reptile qui nage à la surface de l'océan. Au-dessus de notre tête, treize cieux, et sous la terre neuf enfers. Le Soleil et la Lune sont le premier couple de l'Histoire. Bien entendu, c'est la Lune qui fait des frasques. Excusez-moi, les Mayas étaient, semble-t-il, un peu machos, comme on dit maintenant. La Lune devint la maîtresse de l'étoile du matin ou des nuages, Vénus ou ces grandes choses blanches qui dérivent au-dessus de nos têtes. Dans toute l'Amérique moyenne, la croyance au lapin lunaire existe. Il y aurait sur la Lune l'ombre d'un lapin. Plus révélateur, l'histoire du maïs. N'oubliez pas que sa culture correspond sans nul doute à une révolution dans les techniques agraires et les modes d'alimentation. Or le maïs était là, sous une forme sauvage. Comme le blé au Moyen-Orient. L'essentiel était de le repérer, d'apprendre à recueillir les graines, à retourner la terre pour les semer, etc. Or, pour les Amérindiens, ce sont les animaux qui auraient apporté aux hommes les premiers grains de maïs. La fourmi, le renard, le chat sauvage, le coyote, le perroquet et le corbeau, entre autres. Du coup, nous connaissons quelques-uns des animaux clés de l'antiquité maya.

G.S. : Dans cette étonnante histoire de l'émergence et du déclin d'une civilisation qui, sous des formes variées, dure au moins quelque deux mille cinq cents ans, avez-vous le sentiment d'une vague logique ? Ou bien, au contraire, ne s'agit-il que d'une série de batailles, de hasards, de transmissions, sans queue ni tête — mis à part la beauté ?

J.S. : Pas commode de répondre à votre question. Dans ce genre de recherche d'un sens, il faut avancer sur la pointe des pieds. Pourtant, il y a quelque chose. Au départ, il y a les dieux et les paysans ; entre eux, les prêtres. Puis, un début d'interprétation du monde. Les prêtres sont tiraillés entre ce que l'on peut appeler l'encadrement du peuple et la recherche. Bien sûr, il y a des rois, des soldats et des révolutions. Mais c'est un peu l'écume des jours. Le plus frappant, quand vous contemplez, par exemple, Tulum, c'est que vous êtes saisi par la modernité de ce que l'on appelle d'ailleurs « le Castillo ». Il y a donjon, enceinte fortifiée au-dessus de la mer. Nous sommes à l'époque des royaumes combattants. On est progressivement passé de l'ère religieuse à celle des querelles dynastiques. Fin des pyramides et début des places fortes. Ça ne vous rappelle rien ?

G.S. : Cela vous semble une évolution inéluctable ?

J.S. : Non. Il me semble percevoir cette espèce de courbe à travers l'histoire de ceux que l'on appelle les Mayas. J'espère que nous en saurons davantage d'ici quelques années. Mais j'ai bien aimé mon travail. Parfois, je me demande s'il existe encore beaucoup de civilisations cachées dans les forêts. Je crois que c'est fini. Le mystère n'est plus dans l'espace mais dissimulé dans l'ombre des siècles morts. Plus nous remontons le temps, plus l'obscurité est profonde. Avouez que les Mayas sont l'une des gloires de l'Amérique.