mercredi 2 octobre 2013

Pour la paix (1979)



POINT DE VUE
Pour la paix

JACQUES SOUSTELLE *

[Le Monde, 4 janvier 1979]

Il est en Afrique un pays grand comme les quatre cinquièmes de la France qui possède un sol fertile, un sous-sol riche en minerais et en charbon ; ce pays s'est affranchi de toute discrimination raciale ; il est dirigé par un exécutif composé d'un Blanc et de trois Noirs, et son gouvernement comporte un nombre égal de Noirs et de Blancs.

Etonnant paradoxe, l'existence de ce pays. La Rhodésie est niée par la communauté internationale. L'ONU lui impose depuis treize ans un boycottage rigoureux. Des groupes terroristes, armés et entraînés par l'Union soviétique, Cuba et l'Allemagne de l'Est, qui s'efforcent d'y semer le désordre, bénéficient du soutien des Nations Unies. Les Etats démocratiques de l'Occident se refusent à établir quelque relation que ce soit avec son gouvernement. C'est à grand-peine que le premier ministre, M. Ian Smith, et ses collègues autochtones ont été autorisés à se rendre à Washington, où le président Carter s'est abstenu de les recevoir. Bref, la Rhodésie est un Etat paria. On prétend que ce qui justifie ce traitement discriminatoire, unique dans le monde d'aujourd'hui, est le caractère "raciste" de son régime. La minorité blanche de deux cent soixante mille Rhodésiens d'origine européenne opprimerait la majorité noire, sans parler des quelques dizaines de milliers d'Asiatiques et de métis. Elle maintiendrait un système de discrimination raciale analogue à l'"apartheid" que l'on reproche à l'Afrique du Sud (pourtant reconnue, elle, par la plupart des Etats) et concentrerait jalousement entre ses mains tout le pouvoir politique. Or tout cela est faux.

Pas de ségrégation raciale

Pour écarter tout de suite un mauvais argument, précisons que le Land Tenure Amendment Act a ouvert aux Noirs toutes les terres cultivables en dehors de celles (terres "tribales") qui leur étaient réservées. Autrement dit, aux 44 % des terres que les Noirs possédaient déjà sous le régime précédent, s'ajoutent l'accès à 36 % des terres "ex-blanches".

Non seulement il n'y a pas trace de ségrégation raciale en Rhodésie, mais l'observateur impartial ne peut manquer d'être frappé par le nombre et la qualité des cadres africains qu'il rencontre à tous les niveaux, depuis les ministres jusqu'aux chefs d'entreprise, dans les services publics, dans les professions libérales. J'ai pu m'entretenir avec des économistes, des avocats, des hommes d'affaires, des enseignants, des fonctionnaires, des prêtres. Qu'ils appartiennent à l'ethnie shona, la plus nombreuse, à celle des Ndébélés ou à des groupes moins importants, ils font preuve de qualités intellectuelles et humaines qui ne sont en rien inférieures à celles de leurs collègues blancs. Dans les réunions et les débats auxquels j'ai pris part, ils détenaient généralement une large majorité, ce qui ne semblait gêner personne. Parmi les professions exercées par ces Africains, je note celles de directeur de production, de directeur de vente, de président de chambre de commerce, de président de syndicat agricole, de doyen de faculté, de professeur d'université, de médecin, de vétérinaire, d'hôtelier et naturellement de ministre.

Un des facteurs qui expliquent ce haut niveau de l'élite autochtone est évidemment l'université de Salisbury : dès sa création en 1955, elle avait expressément rejeté toute discrimination raciale (article 4 de sa charte) ; actuellement, la majorité des étudiants sont africanisés, et l'on note une augmentation rapide du nombre des jeunes filles autochtones qui entrent à l'université.

Le pourcentage des Noirs qui servent sous l'uniforme est considérable : trois pour un Blanc dans l'armée, quatre pour un dans la police, seize pour un dans les services de surveillance et de sécurité.

Décrire la Rhodésie comme un pays raciste où une majorité autochtone serait opprimée relève du délire ou de l'imposture.

En fait, il n'y a pas en Rhodésie lutte pour le pouvoir entre les Blancs et les Noirs : cette lutte se situe entre les Noirs qui sont au gouvernement et ceux qui veulent les en chasser.

Ce derniers, N'komo et Mugabé, chefs d'un "Front patriotique" qui multiplie les atrocités... contre les Noirs dix fois plus que contre les Européens, savent que s'ils se présentaient aux élections dans les conditions normales d'une démocratie, ils ne dépasseraient probablement pas 20 % des suffrages. Ils cherchent donc à prendre par la violence tout le pouvoir.

Du Mozambique, ou de Zambie, leurs groupes armés poussent des raids en territoire rhodésien, puis se replient après avoir assassiné et incendié. Au hasard des nouvelles, on relève l'extermination de la famille Chiriwa, des Noirs, vingt-trois personnes tuées dont neuf femmes et treize enfants de deux à six ans ; la "liquidation" de la famille Lalloo, des Indiens ; le meurtre des passagers d'un avion civil abattu le 3 septembre par un missile Sam-III de fabrication russe. Si les villes sont calmes - l'atmosphère business as usual de courage tranquille m'a rappelé l'Angleterre assiégée de 1940. - la terreur sévit dans les campagnes. J'ai vu les pitoyables victimes des guérilleros marxistes refluer vers les villages où les hôpitaux accueillent les enfants déshydratés et affamés, les femmes en pleurs. Ce sont les Noirs, dont certains affectent hypocritement de se soucier, qui souffrent le plus des coups des terroristes.

Un aveuglement désastreux

L'aveuglement de l'Occident est désastreux. En dépit de leurs Kalachnikov et de leurs missiles soviétiques, les terroristes n'auraient aucune chance de s'emparer du pouvoir qu'ils convoitent s'ils n'étaient encouragés par les complaisances du "monde libre". Le Conseil œcuménique des Eglises ne va-t-il pas jusqu'à inonder d'argent chrétien ceux qui brûlent les missions et tuent les Noirs, protestants ou catholiques ? L'ONU ne reconnaît-elle pas le Front patriotique comme seul représentant authentique de la Rhodésie ?

L'évêque (méthodiste) Abel Muzorewa, un des trois membres autochtones du Conseil exécutif, m'a dit avec tristesse : "Nous avons aboli la discrimination raciale, nous avons conclu le 3 mars dernier l'accord constitutionnel sur le principe "un homme, une voix" (one man, one vote), nous allons d'un même pas vers le gouvernement de la majorité noire, il y a déjà autant de ministres africains que de ministres européens, et malgré tout cela le monde continue à nous accuser, à soutenir nos adversaires, à nous imposer le boycottage. Est-ce juste ?"

Il ajoute : "Les sanctions n'ont qu'un résultat : elles privent la Rhodésie de ressources qui lui seraient nécessaires pour accroître le budget de la santé ou augmenter les salaires. Qui en souffre ? D'abord les Africains, hélas !"

Ian Smith me dit : "Tout ce que les Occidentaux ont exigé, nous l'avons fait. J'ai moi-même, à Washington, proposé une "table ronde" de tous les partis, y compris de ceux qui nous combattent. On ne nous répond qu'en maintenant les sanctions économiques. Est-ce juste ?"

Il faut bien reconnaître que ce n'est pas juste. Les sanctions, qui durent depuis treize ans ne ruineront pas la Rhodésie. Mais elles freinent son essor. L'économie rhodésienne est contrainte de vendre et d'acheter par intermédiaire, donc de vendre bon marché et d'acheter cher. La non-reconnaissance internationale ne détruira pas la Rhodésie. Mais elle encourage le terrorisme et retarde le retour à la paix.

Tandis que Washington, et l'Europe, s'obstinent au mépris de toute justice - et au seul profit de l'impérialisme russe, - à dénier à la Rhodésie le droit d'exister, la Zambie rouvre sa frontière. J'ai vu les trains franchir le Zambèze à côté des prodigieuses cataractes de Victoria-Falls : le cuivre zambien descend vers le Sud, le maïs rhodésien et les engrais sud-africains montent vers Lusaka. La réalité impose aux pays de l'Afrique australe, par-delà les rhétoriques et les ambitions déchaînées, un minimum de solidarité.

La Zambie du président Kaunda a ouvert et maintenu ouverte sa frontière alors même que l'aviation rhodésienne pulvérisait des camps de terroristes sur son territoire : les Zambiens ne se sont pas souciés de prendre le parti des intrus qui campent sur leur sol.

Le gouvernement Smith-Muzorewa-Sitholé-Chirau a été amené à renvoyer au printemps prochain les élections prévues dans l'accord de mars dernier : le texte de la future Constitution n'est pas prêt, l'enregistrement des électeurs n'est pas terminé. Ce délai n'a aucune signification politique. On aurait tort d'y voir, comme certains commentateurs se sont empressés de le faire, un retour en arrière par rapport au plan arrêté en mars. Le gouvernement a aussi annoncé son intention de maintenir, après les élections, l'union multiraciale qui règne actuellement. Comment pourrait-il en être autrement, puisque les Rhodésiens blancs ne sont pas des "colons" qui pourraient à la rigueur regagner une métropole, mais en fait des Africains comme les autres, liés à toutes les autres ethnies, sur le même sol, par un destin commun.

Et la France ? Comme les autres pays occidentaux, elle n'entretient aucune relation diplomatique ou consulaire avec Salisbury. Mais à la différence des autres, elle n'a pas non plus de relations économiques, tandis que les businessmen de divers pays, laissant leurs gouvernements pérorer, font de fructueuses affaires. Les Britanniques eux-mêmes, comme l'a révélé un scandale récent, confient à M. Owen les vertueuses indignations et aux compagnies pétrolières le ravitaillement de l'ex-colonie "rebelle". On ne voit pas très bien quel intérêt peut avoir la France à s'aligner sur les plus extrémistes de l'ONU alors que la Rhodésie offrirait à nos exportateurs, à nos Industries, à notre production de biens d'équipement, de magnifiques occasions, dont profitent de persévérants Allemands et d'astucieux Japonais.

Une politique constructive et réaliste devrait se fixer pour but la levée des sanctions, la fin du boycottage, le soutien à toute initiative susceptible de conduire dès le printemps prochain à des élections démocratiques. L'Afrique entière, et le monde, ont tout à gagner à ce que la Rhodésie, échappant à la subversion, poursuive son évolution librement, dans la concorde et dans la paix.

(*) Ancien ministre.