jeudi 10 octobre 2013

Préface à Savimbi. Demain la Liberté (1988)



PREFACE

[Savimbi. Demain la Liberté (ouv. col.), Paris, Nouvelles Editions Latines, 1988, p. 7-10]

L'adage romain est toujours d'actualité : « Ex Africa semper aliquid novi ». L'Afrique est sans cesse capable de nous surprendre. Qui eût prédit, il y a encore quelques semaines que le maréchal Mobutu et le président Botha se rencontreraient au Zaïre ? Après N'Komati entre la République Sud-Africaine et le Mozambique, voilà que de multiples entretiens avec l'Angola suscitent un vif espoir de paix. Il faut tout de même remarquer que si cet espoir existe en dépit de mainte manœuvre dilatoire, c'est grâce aux initiatives audacieuses de Pieter Botha, qui ne se laisse pas décourager par les attaques injurieuses et les menaces de sanctions.

Notre Europe occidentale ne se rend pas suffisamment compte de l'immensité de l'enjeu africain. Les faits précis, les chiffres brutaux restent le plus souvent ignorés, noyés sous les flots de propagande. Qui tient l'Afrique tient l'Europe. Tenir l'Afrique, c'est avant tout dominer l'Afrique du Sud, disposer de ses minerais stratégiques, contrôler les routes maritimes au long de ses côtes et par là le trafic pétrolier à destination de l'Europe. D'où les campagnes de presse et de médias, le terrorisme de l'A.N.C. et du parti communiste, et l'afflux de mercenaires cubains en Angola, 40 000 hier, 60 000 aujourd'hui, avec leurs « conseillers » russes et est-allemands. Telle est la réalité qu'on s'attache à occulter derrière le décor en carton-pâte de prétendues préoccupations humanitaires.

Voici heureusement un livre qu'on pourrait qualifier d'antidote à la désinformation. Ce n'est pas une œuvre de caractère doctrinal ou théorique — bien qu'on y trouve des explications très claires — mais un triple témoignage par les hommes qui ont vécu l'expérience africaine, et notamment celle de la résistance africaine la plus authentique face à l'impérialisme communiste.

Edouard Sablier, spécialiste des problèmes du Tiers-Monde, dont l'ouvrage « Le Fil Rouge » analyse la redoutable machinerie du terrorisme international ; Yves Bréhéret, grand reporter, qui sait voir et décrire : l'un et l'autre auprès d'Olivier d'Ormesson, maire de sa commune homonyme depuis plus de quarante ans et député au parlement de Strasbourg depuis dix ans, qui, loin de se borner à gérer tranquillement ses mandats, s'est passionné et pour le Liban chrétien et pour l'Angola résistant de Jonas Savimbi, luttant sans trêve face à la coalition gauchisante qui s'est encore illustrée récemment en accueillant en grande pompe à Strasbourg le chef du terrorisme raciste au Proche-Orient.

Un des aspects les plus émouvants de ce livre est la description de la personnalité de Jonas Savimbi dans sa « capitale » de brousse Jamba. J'ai vécu moi-même cette expérience, et j'ai gardé de ce géant noir parlant un excellent français (ancien étudiant à Lausanne) un souvenir qui coïncide exactement avec le récit d'Olivier d'Ormesson. Ce dernier a rendu cinq fois visite au chef de la résistance angolaise, et c'est grâce à son action persévérante face à la mauvaise volonté des pouvoirs en place qu'a pu être réalisée la visite de Savimbi à Strasbourg et à Paris.

On ne manquera pas d'être frappé par le sectarisme haineux d'une partie du Parlement européen et de certains hauts-dignitaires de la Commission des Communautés à Bruxelles contre Jonas Savimbi et d'une façon générale contre quiconque s'oppose à la main-mise soviétique sur l'Afrique. De ce parti-pris Olivier d'Ormesson donne de multiples exemples. J'en retiendrai un seul : le vote scandaleux par lequel, après maint incident, le parlement de Strasbourg refusa de condamner l'affreux supplice de necklace ou collier enflammé, infligé par le terrorisme de l'A.N.C. à ses victimes (noires), brûlées vives pour les « punir » de leur refus d'adhésion à la secte.

Fort heureusement il s'est trouvé dans le même parlement des élus de diverses nationalités, britanniques, belges, allemands, luxembourgeois, suffisamment courageux pour se joindre à Olivier d'Ormesson et aller constater par eux-mêmes qui était et ce que signifiait Jonas Savimbi. Particulièrement symbolique fût la présence à Jamba de Franz von Stauffenberg, fils de cet officier qui essaya, sans y parvenir, de libérer l'Allemagne et l'Europe en éliminant Hitler. Le triple témoignage que ce livre apporte devrait faire réfléchir les Français, et plus particulièrement notre gouvernement, sur la nécessité de définir et de mener à bien une politique africaine cohérente et ferme. La défense de l'Europe en dépend. L'histoire retiendra avec stupeur que les Européens, en ce XXe siècle finissant, ont laissé sans réagir la Russie soviétique envahir par Cubains interposés l'Afrique australe et l'Ethiopie pour contrôler le continent qui constitue un élément essentiel de notre sécurité et de notre indépendance.

Dans l'immédiat, le retour à la paix passe par le départ des mercenaires cubains de l'Angola, ce qui entraînera ipso facto la solution du problème de la Namibie. Quant à l'Angola lui-même, on peut espérer qu'une fois les forces étrangères évacuées, il sera possible de reconstruire une unité nationale que Savimbi, quant à lui, a toujours souhaitée. L'intérêt des peuples africains, celui des Européens et celui de la France coïncident sur ce plan : telle est la conclusion que fait apparaître ce livre, avec le poids d'un document de première main et la lucidité d'une réflexion nourrie par l'expérience.

Jacques SOUSTELLE
de l'Académie Française