mercredi 20 novembre 2013

Lettre à Mario Andreazza (1982)



Lettre de Jacques Soustelle, Président de la Société des Américanistes, à Mario Andreazza, ministre de l'Intérieur, Brasilia.

[Journal de la Société des Américanistes, tome 68, 1982, p. 231]

Le 5 mai 1982

Monsieur le Ministre,

Au cours de l'année 1981, le « Groupe d'Information sur les Amérindiens » (GIA) a suivi avec une extrême préoccupation la dégradation de la situation des indiens Yanomami du Brésil et l'absence de mesures officielles pour y mettre un terme de façon satisfaisante.

C'est donc avec satisfaction que nous avons accueilli votre récente initiative d'interdire la région habitée par ces indiens dans le Territoire Fédéral de Roraima et l'Etat d'Amazonas à toute entreprise économique par la Portaria GM no. 25 du 9 mars 1982. Nous n'ignorons pas toutefois que, dans la législation indigéniste brésilienne, le concept d'« area interditada » est une formule juridique transitoire destinée à assurer la protection du territoire d'un groupe indigène en phase d'« attraction ».

C'est pourquoi nous nous permettons de faire de nouveau appel instamment à vous afin que soit rapidement créé le « Parque Indigena Yanomami » (en conformité avec l'art. 28 du Statut de l'Indien de 1973) qui seul permettra de garantir, par la protection effective et indiscutable de leur territoire et la mise sur pied d'un programme d'assistance — notamment médicale — la survie physique et l'intégrité culturelle de ces indiens.

Nous espérons vivement que le Gouvernement brésilien saura mener jusqu'à leur terme les mesures positives que vous venez de prendre et ainsi renouer avec la grande tradition indigéniste du Maréchal Rondon.

Dans l'espoir que notre requête se trouvera prise en considération, nous vous prions, Monsieur le Ministre, d'agréer l'assurance de notre haute considération.

Le Président,
Jacques SOUSTELLE

Copie à l'Exmo. SP. Paulo Moreira Leal, Presidente de la FUNAI, Brasilia D.F.

samedi 9 novembre 2013

Hommage au général de Gaulle (1970)



M. JACQUES SOUSTELLE, ancien ministre.

[Hommages du monde au général de Gaulle, Paris, Editions du Palais Royal, 1970, p. 96]

Au moment du départ du général de Gaulle, nul ne peut oublier qu'il fut le chef des Français libres pendant la Deuxième guerre mondiale. Rassemblant autour de lui les forces de la résistance, il joua un rôle historique, capital pour la restauration de notre indépendance et la sauvegarde de la France d'outre-mer. Revenu aux affaires beaucoup plus tard, après l'échec d'une tentative d'action politique, le général de Gaulle devait hélas décevoir les espoirs que beaucoup de Français avaient placés en lui... Le bilan de la deuxième phase du gaullisme est, tout compte fait, lourdement négatif, ce qui n'ôte rien, je le répète, à la valeur de ce qui a été fait par le général de Gaulle comme leader de la résistance. Quoi qu'il en soit, l'Histoire jugera et la France continue.

samedi 2 novembre 2013

"Nous avons entendu dire tout à l'heure que l'anti-communisme équivalait à l'anti-France. Eh bien, les socialistes ont alors été maintes fois anti-français" (9 avril 1975)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 1ère séance du 9 avril 1975]

M. Jacques Soustelle. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mes chers collègues, l'Assemblée nationale se réunit et ce débat s'engage alors que le monde, l'Europe et la France se trouvent devant des situations dramatiques.

En Asie, dans une tempête de flammes et de sang, les armées communistes descendent vers le Sud en imposant par la force leur régime à des populations qui fuient avec toute l'énergie du désespoir.

Au Moyen-Orient règne une dangereuse tension qui peut faire craindre d'un instant à l'autre la reprise d'un conflit. A l'est de la Méditerranée, depuis l'affaire de Chypre, entre deux partenaires de l'alliance du traité de l'Atlantique Nord, la Grèce et la Turquie, subsiste une tension également lourde de péril.

Enfin, tout près de nous, nous suivons avec attention, avec sympathie et avec inquiétude, l'évolution de la démocratie portugaise dont nul ne peut dire ce qu'elle sera demain et si les libertés à peine conquises y seront encore garanties dans quelque temps.

M. Guy Ducoloné. C'est contre vos amis qu'elles l'ont été !

M. Jacques Soustelle. En ce qui concerne l'Europe, trop longtemps différée, sa construction n'avance pas, c'est le moins qu'on puisse dire. On peut même se demander si elle ne recule pas ; en tout cas elle s'enlise.

Enfin, en France, bien qu'il ne faille pas céder au pessimisme systématique et à l'alarmisme, il faut reconnaître qu'une certaine anxiété se fait jour dans la population, malgré les résultats non négligeables obtenus par la politique du Gouvernement et que M. Coulais vient de rappeler avec précision et bon sens.

Il est de fait que malgré ces succès partiels règne dans notre pays une inquiétude que le groupe des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, au nom duquel j'ai l'honneur de prendre la parole cet après-midi, ressent profondément.

Je m'empresse d'ajouter que cette anxiété, que ce souci, notamment à propos de sa situation de l'emploi, ne sont le monopole de personne. Ce n'est pas le nôtre, pas davantage, bien entendu, celui de l'opposition, bien qu'elle fasse grand étalage et grand tapage sur ce point. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et sur plusieurs bancs de l'union des démocrates pour la République.)

Dans cette conjoncture difficile, à certains égards dramatique, le parti communiste, qui est contre la guerre, naturellement, sauf lorsqu'elle permet d'imposer le régime communiste (applaudissements sur les mêmes bancs), qui est contre les régimes militaires, sauf lorsque les militaires sont plus ou moins teintés de marxisme (applaudissements sur les mêmes bancs), qui est contre les grèves là où règne un régime communiste, mais qui les approuve lorsqu'il s'agit de disloquer notre économie, qui est pour la démocratie lorsqu'il est dans l'opposition et pour la dictature lorsqu'il peut l'exercer lui-même, ce parti nous offre aujourd'hui comme une panacée, la perspective de renverser le Gouvernement, car par le dépôt de cette motion de censure, il s'agit bien de cela.

M. Guy Ducoloné.
Il a trouvé !

M. Jacques Soustelle. Le parti communiste, jusqu'à présent, niait l'existence même de la crise. Reportez-vous au journal L'Humanité d'il y a quelque temps, ou aux affiches qui étaient collées sur nos murs : la crise était une invention diabolique du Gouvernement et de la majorité. (Rires sur les mêmes bancs.)

La crise n'avait aucune existence réelle. C'était le capitalisme qui en déclenchait l'apparence dans on ne sait trop quel souci sadique de porter atteinte aux droits des travailleurs.

Et voici maintenant que, renversant complètement sa position, le parti communiste, qui, je le répète, niait l'existence même de la crise, aujourd'hui l'exagère et cherche même à déclencher dans ce pays un climat de panique.

Tout à l'heure, M. Paul Laurent rendait le Gouvernement responsable de cette crise, qui, cependant, est mondiale et n'épargne ni les pays occidentaux dont le gouvernement est socialiste ni même les pays de l'Est sous régime socialiste ou communiste.

D'ailleurs l'une des causes essentielles de cette crise, et notamment de l'inflation qui sévit de toutes parts, n'est-ce pas la hausse excessive des prix du pétrole que je n'ai pas entendu le parti communiste condamner, bien au contraire, puisque dans ses publications et dans son quotidien il n'a jamais cessé, avec une persévérance digne de remarque, de soutenir, conjoncture étonnante, la cause des émirs arabes. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

Cependant, tout le monde sait, à commencer par le parti communiste, que la motion de censure ne saurait aboutir. C'est pourquoi nous avons l'impression d'être ici comme des figurants : nous jouons un rôle dans un psychodrame rituel monté par le parti communiste et auquel nous devons participer bon gré mal gré, tout le monde ne pouvant être à Tahiti. (Rires sur les mêmes bancs.)

Nous y prendrons donc part et nous demanderons d'abord à quoi rime, au fond, cette motion de censure.

On a parlé de rite, et il est vrai qu'on a voulu en célébrer un : mais au-delà de cette considération, ne s'agit-il pas, en réalité. d'obliger les socialistes et les radicaux de gauche — mentionnons-les au passage (Rires sur les mêmes bancs) — à respecter leurs engagements ?

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est M. Marchais. Ce n'est pas moi qui ai déclaré : « Chaque fois que le parti socialiste a pu se passer des communistes, il l'a fait, et ce n'était pas pour mener une politique de gauche ». C'est M. Marchais qui l'a dit.

Ce n'est pas moi qui ai dit que M. Mitterrand n'a signé le programme commun que parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. C'est encore M. Marchais. (Rires et applaudissements sur les mêmes bancs.)

Il ne l'a pas dit à moi seul car il ne me fait pas bénéficier de ses confidences ; il a tenu ces propos devant plusieurs millions de téléspectateurs. Je crois pouvoir estimer que cela représente le point de vue du parti communiste.

Comme je le soulignais tout à l'heure, on peut considérer qu'il y a eu un changement dans l'attitude du parti communiste, puisqu'il niait l'existence de la crise et que maintenant, au contraire, il la proclame et il l'exagère. En fait, il croit que la crise est très profonde, qu'il s'agit d'une crise générale de toutes les sociétés libérales et. qu'elle doit aboutir à leur effondrement.

Dans cette conjoncture, la motion de censure n'est qu'un élément très secondaire mais qui tend à marquer la position irréductible du parti communiste obligeant ses partenaires à s'aligner sur lui.

Cette motion de censure fait partie d'une politique d'ensemble comme les meetings, dits unitaires où l'on voit le maire socialiste d'une grande ville côtoyer ceux qui ont voté contre son budget municipal. (Rires sur les mêmes bancs.)

C'est un moyen de reprendre en main des alliés dont on craint qu'ils soient par trop indociles.

Bref, c'est le témoignage d'un phénomène historique que nous connaissons bien depuis un demi-siècle, c'est l'éternelle méfiance des communistes à l'égard des sociaux-démocrates.

Fort heureusement, la démocratie dite bourgeoise, dont on prétend qu'elle est dépassée, permet ces jeux subtils qui ne manqueraient pas de disparaître aussitôt, si elle cessait d'être bourgeoise.

Pour ce qui me concerne, mes chers collègues, j'ai assez vécu pour me souvenir, par exemple, de ce que me disait Edouard Benès. en 1943, à Alger.

Il avait confiance dans ses alliés communistes. Il pensait que ceux-ci respecteraient la démocratie en Tchécoslovaquie. Eh bien, on sait ce qui en est advenu  !

Sans aller aussi loin, pourquoi les socialistes français ne se souviendraient-ils pas — autre exemple — des leçons d'un homme comme celui dont je m'honore d'avoir été le disciple et l'ami, Paul Rivet, qui était des leurs, ou encore des oeuvres et des souvenirs d'un Léon Blum ou d'un Vincent Auriol ?

M. Alain Vivien. Nous n'avons pas de leçons à recevoir de vous  !

M. Jacques Soustelle. Pourquoi ne se référeraient-ils pas à Ramadier ou à Jules Bloch, que vous ne pouvez récuser, messieurs, et qui avaient une autre attitude que vous vis-à-vis du parti communiste ? (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République. — Interruptions sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche.) Nous avons entendu dire tout à l'heure que l'anti-communisme équivalait à l'anti-France. Eh bien, les socialistes ont alors été maintes fois anti-français et notamment à l'époque du pacte Hitler-Staline. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux et sur divers bancs des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

J'en viens maintenant au texte de la motion de censure qui nous est soumis.

Elle commence par une affirmation assez étonnante visant la propagande officielle.

M. Hubert Ruffe. C'est une diversion ! Vous avez toujours fait cela !

M. Jacques Soustelle. Si certains apparaissent fréquemment sur les écrans, ce sont précisément les chefs de l'opposition, bien qu'ils se lamentent sans cesse du fait qu'on ne leur donne pas la parole. Tout le monde ici et beaucoup de Français constatent pourtant que sur les petits écrans on voit souvent leur visage et on entend fréquemment leurs paroles.

Que l'on ne parle pas alors de propagande officielle ! Je ne crois pas qu'il existe un pays quelconque où l'opposition dispose d'autant de moyens d'expression qu'en France. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

Quant à la motion elle-même, elle m'a surtout frappé par son caractère irréel, onirique, dirais-je presque, car la référence au programme commun, les slogans dont parlait tout à l'heure M. Coulais, présentent un aspect véritablement détaché des réalités.

Tout le début semble extrait de ce que nous appelons dans le jargon parlementaire le « Barodet », c'est-à-dire le recueil des engagements électoraux. Il s'agit vraiment d'un panneau électoral : il y en a pour tout le monde, toutes les catégories sociales y passent, sauf une, peut-être, dont je dirai quelques mots tout à l'heure.

Nous nous trouvons en pleine démagogie.

M. Hubert Ruffe.
Et vous vous y connaissez !

M. Jacques Soustelle.
Peut-être sommes-nous aussi en pleine mythologie.

Nous sommes en tout cas en plein galimatias (Rires), car j'aimerais que l'on m'explique ce que signifie : « une nouvelle division du travail et des marchés, à l'intérieur de la sphère d'influence mondiale du capitalisme ».

Les éclaircissements des deux premiers orateurs ne m'ont pas fait comprendre le sens de cette expression.

J'observe que pour la première fois une motion de censure déposée par l'opposition de gauche mentionne la politique étrangère. Dans les précédentes, si ma mémoire est bonne, il n'en était pas question.

Dans le domaine de la politique étrangère, on reproche au Gouvernement et au Président de la République une certaine réinsertion de la France dans l'O.T.A.N. Il serait facile d'examiner toutes les décisions prises ces derniers temps pour remarquer qu'il n'y a rien de nouveau à ce sujet sauf, peut-être, une coopération plus ouverte que précédemment. (Rires sur les bancs des communistes.)

Quoi qu'il en soit, cette coopération a été admise sous la précédente présidence. Ce n'est pas sans surprise que j'ai lu certaines signatures — je ne mentionnerai aucun nom — au bas du texte de la motion de censure. Ce sont celles de députés dont on s'étonne qu'ils prennent parti contre un retour réel ou supposé vers l'alliance atlantique : autant que nous les connaissons, et quelquefois depuis de nombreuses années, cela n'a jamais été leur position.

Ce n'est pas non plus la position du programme commun, car si je me réfère à cet évangile que j'ai soigneusement compulsé, dans sa quatrième partie, chapitre III, je relève que le programme commun fait reposer la politique étrangère du gouvernement éventuel de la gauche sur la dissolution simultanée des forces de l'organisation du traité de l'Atlantique Nord et du traité de Varsovie, ce qui n'est pas du tout la même chose que de vouloir dissoudre unilatéralement les forces de l'O.T.A.N. C'est même, en un sens, le contraire.

J'ai sous les yeux le Journal officiel qui relate une séance de l'Assemblée nationale, en 1966, séance à laquelle je n'assistais pas, d'ailleurs...

M. Guy Ducoloné. Pourquoi  ? Où étiez-vous?

M. Jacques Soustelle. J'étais... en voyage, mon cher collègue, vous le savez bien ! (Exclamations sur les bancs des communistes et des socialises et radicaux de gauche. — Applaudissements et rires sur de nombreux bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

Une motion de censure avait été alors déposée sur le bureau de l'Assemblée nationale. Je vais en lire deux paragraphes.

« Constatant que le Président de la République a décidé de retirer les forces françaises de l'O.T.A.N. sans consulter le Gouvernement ni le Parlement français...

« Considérant, d'une part, que cette décision en l'absence d'une politique positive de rechange, notamment en matière de politique européenne, isole la France et crée par là une situation dangereuse pour notre pays  : »

Je vois, au bas de cette motion, des signatures, notamment — je ne les citerai pas toutes — celles de MM. Chandernagor, Max Lejeune, Longequeue, Guy Mollet, Defferre et Mitterrand. (Rires et applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République. — Exclamations sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche.)

J'en viens maintenant à la partie positive, si on peut l'appeler ainsi, de la motion de censure qui propose cinq mesures ou séries de mesures pour mettre fin à la situation. C'est parce que le Gouvernement — précise-t-on — refuserait ces mesures que l'on demande à notre Assemblée de lui infliger la censure. J'observe d'abord que la quatrième mesure préconisée concerne les investissements productifs et sélectifs, et je note que cette requête est parfaitement conforme à la politique du Gouvernement, telle qu'elle a été maintes fois définie ; je laisse d'ailleurs à M. le Premier ministre le soin de l'exposer mieux que je ne saurais le faire. En tout cas, j'ai cru comprendre que telle était bien la politique du Gouvernement en ce domaine. Par conséquent, sur ce point tout au moins, l'opposition sourcilleuse a reçu satisfaction.

Mais comme, dans le même temps, elle condamne, dans l'autre paragraphe, ce qu'elle appelle « l'exportation à outrance », elle apporte une restriction sévère à ces investissements sélectifs dont, par ailleurs, elle demande la promotion. J'avoue au demeurant ne pas très bien savoir ce qu'est l'exportation à outrance, ni où est la limite entre la bonne et la mauvaise exportation ; sans doute devrait-on nous l'expliquer. Quant aux autres mesures, elles sont généralement contradictoires. Il est évident, par exemple, que le dépôt d'un collectif tendant à la création massive d'emplois publics n'est pas compatible avec la lutte contre l'inflation.

D'autres propositions ne sont, comme le disait jadis un président du conseil, que des « paroles verbales ». Des expressions comme « des mesures sociales et fiscales propres à juguler la hausse des prix et à assurer la relance de la consommation... » ou encore « la suppression des gaspillages... » sont à l'évidence commodes, mais ne recouvrent aucune réalité. En fait, la motion ne propose aucune solution sérieuse, et son adoption ne ferait qu'ouvrir une crise politique se superposant à la crise économique et sociale.

Aussi le groupe des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux s'adresse-t-il au Gouvernement, qu'il soutient, comme il soutient le Président de la République. Et si la Constitution nous conduisait, non point à ne pas voter une motion de censure, mais à voter une motion de confiance, nous la voterions.

Cela étant dit, nous tenons aussi à faire part de notre angoisse au Gouvernement.

Certes, les mesures déjà prises, dont certaines ont tout à l'heure été énumérées à cette tribune, sont positives. Néanmoins, nous redoutons que le chômage partiel, par exemple, ne soit pas encore suffisamment maîtrisé. Nous croyons savoir qu'il existe à cet égard un plan du Gouvernement et nous aimerions que celui-ci en informe le plus tôt possible la représentation nationale. Nous sommes préoccupés de l'impact psychologique — et par conséquent politique — sur les jeunes, sur ceux qui n'ont pas connu les crises précédentes, de la difficulté qu'ils rencontrent pour trouver un emploi.

M. Guy Ducoloné.
Il existe, cet impact !

M. Jacques Soustelle. Nous suggérons que, devant la baisse inquiétante de l'activité du bâtiment, on relance au moins le secteur des logements sociaux dont, par ailleurs, il existe toujours une demande importante.

Nous appelons l'attention du Gouvernement, d'une part, sur la réduction du pouvoir d'achat, qui résulte, pour nombre de travailleurs, du fait que leur horaire hebdomadaire est tombé de quarante-huit heures ou plus à quarante heures ou moins, d'autre part, sur l'endettement des jeunes ménages, notamment, qui ont engagé certaines dépenses qu'ils doivent couvrir par des traites ou par des paiements échelonnés.

En outre, nous savons bien que les petites et moyennes entreprises, que les difficultés du moment conduisent à fermer, pourront difficilement rouvrir ; c'est pourquoi nous demandons au Gouvernement de les aider au maximum. (Interruptions sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes.) Enfin, je faisais observer tout à l'heure qu'il était une catégorie
dont la motion de censure ne fait pas mention, celle des rapatriés.

M. Raoul Bayou. Qui les a abandonnés ?

M. Jacques Soustelle. Nous déplorons la lenteur inexplicable de la liquidation de dossiers concernant notamment les personnes âgées. Il est étonnant — j'en vois, hélas ! des exemples tous les jours — de constater que des personnes âgées de quatre-vingt-dix ans et plus n'ont pas encore obtenu ce qui, de toute manière, leur est dû.

Bien que nous soyons en période de basse conjoncture et malgré les difficultés du moment, il est essentiel de ne pas porter atteinte à la recherche fondamentale dans les domaines scientifiques de tous ordres, car c'est elle qui permet de relancer l'avenir et de maintenir à la France la place qu'elle doit occuper dans le monde.

Ainsi, nous demandons au Gouvernement d'accentuer le caractère social de sa politique.

Certes, dans la conjoncture actuelle, il serait facile de céder au démon de la démagogie. A certains égards, il est aujourd'hui plus aisé d'être dans l'opposition que dans la majorité, tout au moins pour se produire sur les estrades et pour lancer des slogans électoraux. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, et du groupe des républicains indépendants.)

Mais nous ne nous prêterons pas à une opération qui, nulle sur le plan économique et social, serait ruineuse sur le plan politique. Nous conseillons aux communistes et à leurs alliés temporaires de régler leurs problèmes entre eux et non pas aux dépens du pays. (Applaudissements prolongés sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

vendredi 1 novembre 2013

Réponse à Jacques Berque (1967)



M. Jacques Soustelle répond à M. Jacques Berque

[Le Monde, 10 juin 1967]

Nous avons reçu la lettre suivante de M. Jacques Soustelle :


L'article de M. Jacques Berque sur le "problème palestinien" publié par le Monde du 2 juin appellerait de nombreuses observations. Je me bornerai à exposer brièvement les suivantes :

1) La Palestine historique, celle que la société des nations, après l'effondrement de l'Empire ottoman, confia en mandat à la Grande-Bretagne, comprenait tout le territoire qui appartient aujourd'hui à l'Etat d'Israël et au royaume hachémite de Jordanie. Malgré la diaspora, des groupes juifs n'ont jamais cessé de se maintenir dans ce territoire, à Jérusalem, à Hébron, à Safed, à Tibériade notamment. Cette Palestine a subi deux partages : d'abord en 1922, quand l'Angleterre en a détaché la plus grande partie pour créer la Transjordanie ; puis en 1947, quand l'O.N.U. décida de partager ce qui restait entre un Etat juif et un Etat arabe.

Personne n'ignore que cette solution, pourtant si mauvaise à bien des égards, fut acceptée par les Sionistes mais repoussée par les Arabes, qui passèrent à l'attaque, sporadiquement, dès novembre 1947, et en masse le 14 mai 1948. Comme résultat de la guerre déclenchée par eux, l'Etat hébreu prit la forme que nous lui connaissons, et la dynastie hachémite annexa à son royaume, devenu la Jordanie, les importantes régions de Naplouse et d'Hébron, ainsi que la moitié de Jérusalem. Les juifs qui y résidaient furent chassés ou massacrés.

Deux conséquences, me semble-t-il, peuvent être déduites de ces faits :

- qu'on le veuille ou non, l'O.N.U. et les grandes puissances, y compris l'Union soviétique, ont approuvé en 1947 un partage fondé sur l'attribution aux Arabes de la plus grande partie de la Palestine et aux Juifs d'un tronçon à peine viable économiquement et stratégiquement ;

- s'il n'existe pas d'Etat arabe palestinien, cela est dû non aux Israéliens mais à la Jordanie.

2) La doctrine constante du sionisme jusqu'en 1948 a consisté à associer les Arabes palestiniens à la construction du futur Etat, qui était conçu, comme suite à la déclaration Balfour de 1917, comme devant s'étendre à l'ensemble de la Palestine. En 1919, l'émir Fayçal avait conclu à ce sujet un accord avec le docteur Haïm Weizmann, leader du sionisme. Et le chef "révisionniste" Jabotinsky, en déposant devant la commission royale présidée par lord Peel en 1937, précisait qu'il y avait place en Palestine (dans la Palestine historique, bien entendu) "pour un million d'Arabes, un million de leurs descendants, des millions de Juifs, et la paix".

Pourquoi le partage est-il devenu inévitable ? Il est impossible de retracer ici les émeutes antisémites de 1920, de 1929, et surtout de 1936-1939, fomentées avec l'aide de bandes irakiennes et syriennes, par le Comité suprême arabe et le trop fameux mufti El Hadj Aminé El Husseïni. Pogroms, massacres, pillages et viols, attaques contre les kibboutzim, les travailleurs des champs, les voyageurs, se succédèrent. Dès que la guerre éclata, le mufti gagna l'Allemagne, prononça à la radio des discours incendiaires pour amener les Arabes à la cause de l'Axe et suggéra aux dirigeants nazis la "solution finale" de la question juive, c'est-à-dire l'extermination de tous les Israélites d'Europe. Ce n'est un secret pour personne que les Arabes du Moyen-Orient, entre 1940 et 1944, croyaient à la victoire de l'hitlérisme et l'appelaient de leurs vœux, alors que les juifs palestiniens prenaient part à la guerre aux côtés des alliés.

3) En 1948, alors que les armées arabes convergeaient contre le nouvel Etat, considéré comme une proie facile, les gouvernements des pays arabes et les dirigeants des communautés musulmanes en Israël (à Haïfa par exemple) sommèrent les Arabes résidant sur le territoire israélien de le quitter immédiatement en leur promettant qu'ils y reviendraient bientôt en conquérants pour s'emparer des villes, des fermes, des plantations arrachées aux Hébreux. Les autorités israéliennes supplièrent les Arabes de ne pas suivre ce pernicieux conseil. Plus de dix mille restèrent ; ils sont aujourd'hui deux cent cinquante mille, citoyens d'un pays démocratique et progressif, représentés au Parlement, ayant leurs municipalités, leurs écoles, leur langage reconnu et un niveau de vie bien supérieur à celui des pays voisins. Les cinq cent mille environ qui sont partis (certains après avoir attaqué les districts juifs, comme ce fut le cas notamment des Arabes de Jaffa contre Tel-Aviv) sont maintenant un million, dont une proportion indéterminée de non-réfugiés inscrits frauduleusement sur les listes d'assistance (cent soixante mille selon le rapport Clapp à l'O.N.U.). Leur intégration dans les pays voisins (quarante-cinq millions d'habitants), pourtant aidée par une administration spéciale de l'O.N.U., l'U.N.R.W.A., et des sommes considérables, s'est heurtée au mauvais vouloir des gouvernements arabes, qui les ont laissés croupir dans l'oisiveté, étant soucieux de conserver cet argument contre Israël et cette force explosive en vue d'un conflit futur.

4) A partir de 1948, Israël a reçu cinq cent mille réfugiés juifs provenant d'Irak, du Yémen, de Syrie, etc., pays d'où ils avaient dû fuir les pogroms et les mesures de discrimination raciale. Il les a intégrés à sa vie nationale sans que l'O.N.U. ou l'U.N.R.W.A. lui aient apporté une aide quelconque.

5) A plusieurs reprises, et notamment lors de la quinzième session de l'Assemblée générale des Nations Unies, le 28 novembre 1960, le gouvernement israélien s'est déclaré prêt à indemniser les Arabes réfugiés dans les pays voisins, à condition, bien entendu, que les gouvernements arabes indemnisent les juifs chassés de la Vieille Ville de Jérusalem, d'Hébron et des divers pays arabes où ils ont abandonné leurs biens. Faisant un geste de conciliation, il a même débloqué, par une mesure unilatérale, des comptes bancaires appartenant à des réfugiés arabes de Palestine. Ce geste n'a été suivi d'aucune contrepartie.

Il est évident, pour conclure, qu'un règlement d'ensemble doit être recherché, en vertu duquel les réfugiés arabes et les réfugiés juifs devront être indemnisés et une coopération économique établie pour toute cette région du Moyen-Orient.