vendredi 1 novembre 2013

Réponse à Jacques Berque (1967)



M. Jacques Soustelle répond à M. Jacques Berque

[Le Monde, 10 juin 1967]

Nous avons reçu la lettre suivante de M. Jacques Soustelle :


L'article de M. Jacques Berque sur le "problème palestinien" publié par le Monde du 2 juin appellerait de nombreuses observations. Je me bornerai à exposer brièvement les suivantes :

1) La Palestine historique, celle que la société des nations, après l'effondrement de l'Empire ottoman, confia en mandat à la Grande-Bretagne, comprenait tout le territoire qui appartient aujourd'hui à l'Etat d'Israël et au royaume hachémite de Jordanie. Malgré la diaspora, des groupes juifs n'ont jamais cessé de se maintenir dans ce territoire, à Jérusalem, à Hébron, à Safed, à Tibériade notamment. Cette Palestine a subi deux partages : d'abord en 1922, quand l'Angleterre en a détaché la plus grande partie pour créer la Transjordanie ; puis en 1947, quand l'O.N.U. décida de partager ce qui restait entre un Etat juif et un Etat arabe.

Personne n'ignore que cette solution, pourtant si mauvaise à bien des égards, fut acceptée par les Sionistes mais repoussée par les Arabes, qui passèrent à l'attaque, sporadiquement, dès novembre 1947, et en masse le 14 mai 1948. Comme résultat de la guerre déclenchée par eux, l'Etat hébreu prit la forme que nous lui connaissons, et la dynastie hachémite annexa à son royaume, devenu la Jordanie, les importantes régions de Naplouse et d'Hébron, ainsi que la moitié de Jérusalem. Les juifs qui y résidaient furent chassés ou massacrés.

Deux conséquences, me semble-t-il, peuvent être déduites de ces faits :

- qu'on le veuille ou non, l'O.N.U. et les grandes puissances, y compris l'Union soviétique, ont approuvé en 1947 un partage fondé sur l'attribution aux Arabes de la plus grande partie de la Palestine et aux Juifs d'un tronçon à peine viable économiquement et stratégiquement ;

- s'il n'existe pas d'Etat arabe palestinien, cela est dû non aux Israéliens mais à la Jordanie.

2) La doctrine constante du sionisme jusqu'en 1948 a consisté à associer les Arabes palestiniens à la construction du futur Etat, qui était conçu, comme suite à la déclaration Balfour de 1917, comme devant s'étendre à l'ensemble de la Palestine. En 1919, l'émir Fayçal avait conclu à ce sujet un accord avec le docteur Haïm Weizmann, leader du sionisme. Et le chef "révisionniste" Jabotinsky, en déposant devant la commission royale présidée par lord Peel en 1937, précisait qu'il y avait place en Palestine (dans la Palestine historique, bien entendu) "pour un million d'Arabes, un million de leurs descendants, des millions de Juifs, et la paix".

Pourquoi le partage est-il devenu inévitable ? Il est impossible de retracer ici les émeutes antisémites de 1920, de 1929, et surtout de 1936-1939, fomentées avec l'aide de bandes irakiennes et syriennes, par le Comité suprême arabe et le trop fameux mufti El Hadj Aminé El Husseïni. Pogroms, massacres, pillages et viols, attaques contre les kibboutzim, les travailleurs des champs, les voyageurs, se succédèrent. Dès que la guerre éclata, le mufti gagna l'Allemagne, prononça à la radio des discours incendiaires pour amener les Arabes à la cause de l'Axe et suggéra aux dirigeants nazis la "solution finale" de la question juive, c'est-à-dire l'extermination de tous les Israélites d'Europe. Ce n'est un secret pour personne que les Arabes du Moyen-Orient, entre 1940 et 1944, croyaient à la victoire de l'hitlérisme et l'appelaient de leurs vœux, alors que les juifs palestiniens prenaient part à la guerre aux côtés des alliés.

3) En 1948, alors que les armées arabes convergeaient contre le nouvel Etat, considéré comme une proie facile, les gouvernements des pays arabes et les dirigeants des communautés musulmanes en Israël (à Haïfa par exemple) sommèrent les Arabes résidant sur le territoire israélien de le quitter immédiatement en leur promettant qu'ils y reviendraient bientôt en conquérants pour s'emparer des villes, des fermes, des plantations arrachées aux Hébreux. Les autorités israéliennes supplièrent les Arabes de ne pas suivre ce pernicieux conseil. Plus de dix mille restèrent ; ils sont aujourd'hui deux cent cinquante mille, citoyens d'un pays démocratique et progressif, représentés au Parlement, ayant leurs municipalités, leurs écoles, leur langage reconnu et un niveau de vie bien supérieur à celui des pays voisins. Les cinq cent mille environ qui sont partis (certains après avoir attaqué les districts juifs, comme ce fut le cas notamment des Arabes de Jaffa contre Tel-Aviv) sont maintenant un million, dont une proportion indéterminée de non-réfugiés inscrits frauduleusement sur les listes d'assistance (cent soixante mille selon le rapport Clapp à l'O.N.U.). Leur intégration dans les pays voisins (quarante-cinq millions d'habitants), pourtant aidée par une administration spéciale de l'O.N.U., l'U.N.R.W.A., et des sommes considérables, s'est heurtée au mauvais vouloir des gouvernements arabes, qui les ont laissés croupir dans l'oisiveté, étant soucieux de conserver cet argument contre Israël et cette force explosive en vue d'un conflit futur.

4) A partir de 1948, Israël a reçu cinq cent mille réfugiés juifs provenant d'Irak, du Yémen, de Syrie, etc., pays d'où ils avaient dû fuir les pogroms et les mesures de discrimination raciale. Il les a intégrés à sa vie nationale sans que l'O.N.U. ou l'U.N.R.W.A. lui aient apporté une aide quelconque.

5) A plusieurs reprises, et notamment lors de la quinzième session de l'Assemblée générale des Nations Unies, le 28 novembre 1960, le gouvernement israélien s'est déclaré prêt à indemniser les Arabes réfugiés dans les pays voisins, à condition, bien entendu, que les gouvernements arabes indemnisent les juifs chassés de la Vieille Ville de Jérusalem, d'Hébron et des divers pays arabes où ils ont abandonné leurs biens. Faisant un geste de conciliation, il a même débloqué, par une mesure unilatérale, des comptes bancaires appartenant à des réfugiés arabes de Palestine. Ce geste n'a été suivi d'aucune contrepartie.

Il est évident, pour conclure, qu'un règlement d'ensemble doit être recherché, en vertu duquel les réfugiés arabes et les réfugiés juifs devront être indemnisés et une coopération économique établie pour toute cette région du Moyen-Orient.