samedi 7 décembre 2013

Où veut-on en venir à Pretoria ? (1977)



POINT DE VUE
Où veut-on en venir à Pretoria ?

JACQUES SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 3 décembre 1977]

La politique de la France envers l'Afrique australe, et plus spécialement à l'égard de l'Afrique du Sud, apparaît de plus en plus comme un tissu de contradictions allant jusqu'à l'absurdité et qui laissent perplexe tout observateur objectif.

Comment expliquer, en effet, que notre pays, ou tout au moins sa diplomatie officielle, réprouve l'apartheid mais refuse de reconnaître des Etats tels que le Transkei où toute discrimination raciale est abolie ?

Comment concilier le souci lancinant que nos porte-parole expriment quant à ce qu'ils appellent les violations des droits de l'homme en Afrique du Sud, avec leur silence quand ces mêmes droits sont violés de la façon la plus atroce par des Amin Dada, Sekou Touré ou Macias N'Guema ?

Comment comprendre que notre ministère du commerce extérieur s'efforce de conclure avec la République Sud-Africaine de très importants contrats particulièrement profitables à notre économie (comme, par exemple, ceux qui concernent la production d'énergie nucléaire pacifique, à Koeberg) alors même que le gouvernement français s'aligne sur l'ONU, et sa "majorité automatique", renie sa signature en refusant de livrer à l'Afrique du Sud les navires que celle-ci lui a déjà payés à 60 % ?

Que signifie l'acharnement avec lequel nos diplomates s'associent aux opérations onusiennes qui ont pour but d'entraver ou de faire dévier le processus pacifique d'accession à l'indépendance de la Namibie - où le gouvernement de Pretoria a, de lui-même, aboli les lois d'apartheid, - et de valoriser le mouvement terroriste Swapo, dont le chef, Nujoma, ne cache pas, dans ses voyages à Moscou et à La Havane, son allégeance envers l'impérialisme soviétique et son appendice cubain ?

On pourrait multiplier de telles questions. Il est difficile de saisir pourquoi notre action en Afrique résiste au communisme sur la frontière du Zaïre et de l'Angola, mais semble vouloir lui ouvrir les portes de l'Afrique australe.

Refus, griefs et discriminations

Le refus obstiné que l'on oppose à la reconnaissance de la République du Transkei ne repose sur aucune justification. Prétendra-t-on que la création d'Etats à base ethnique est une suite, une confirmation de l'apartheid ? Il n'aurait pas fallu alors reconnaître le Botswana et le Lesotho, créés selon le même principe par la puissance coloniale britannique. Le même geste est-il louable s'il est accompli par Londres, et blâmable, s'il est le fait de Pretoria ? Ce qui est certain, c'est que le Transkei est un Etat véritable, avec ses trois millions d'habitants sur un territoire fertile, vaste comme la Belgique, doté d'abondantes ressources en eau et de 300 kilomètres de côtes. Il est gouverné selon un système parlementaire - avec une opposition reconnue - par des Africains noirs à tous les échelons et sans immixtion étrangère. L'attitude négative de la France à son égard est d'autant plus incompréhensible que nous nous sommes précipités pour reconnaître l'Angola, où vingt mille mercenaires non Africains sont le seul soutien d'un régime de dictature.

On objecte qu'au moment où un Bantoustan devient indépendant, ses ressortissants qui vivent et travaillent en territoire sud-africain y sont considérés comme des immigrés. C'est exactement ce qui est arrivé aux Algériens, Maliens, Sénégalais, Malgaches, etc. : hier citoyens français, ils sont devenus en France travailleurs immigrés comme résultat de la décolonisation, qui a fait d'eux les citoyens de pays indépendants. C'est une contradiction bien étrange que de dénoncer le statut discriminatoire imposé aux Noirs en Afrique du Sud et de protester en même temps contre leur accession au statut de citoyens de nouveaux Etats.

Mentionnons, pour l'écarter aussitôt, l'objection qui consiste à alléguer que les Bantoustans, même politiquement indépendants, demeurent inclus dans l'orbite de l'économie sud-africaine. C'est un fait incontestable que la République Sud-Africaine possède l'économie la plus puissante, et de loin, de tout le continent. Ce qu'on impute comme grief au Transkei est vrai du Botswana, du Lesotho, du Swaziland, de la Namibie - et même de l'Etat marxiste-léniniste du Mozambique, dont l'économie chancelante tire de la R.S.-A. le plus clair de ses ressources. Ce n'est tout de même pas une raison pour que le Quai d'Orsay - bien que son chef ait été vertement tancé à Maputo par le président Samora Machel - rompe avec le Mozambique !

L'élément essentiel de l'hostilité que notre diplomatie manifeste à l'égard de Pretoria, c'est, nous dit-on, la politique d'apartheid suivie par le gouvernement de M. Vorster et dénoncée par l'ONU comme contraire aux principes relatifs aux droits de l'homme.

Il serait facile de faire observer que si les mesures discriminatoires à l'encontre des Noirs, des métis et des Indiens sont, en effet, contraires à nos principes, l'antisémitisme qui sévit dans certains pays, tels que l'U.R.S.S., les internements arbitraires dans de prétendus hôpitaux psychiatriques où tout est mis en œuvre pour briser les volontés et les camps de concentration, ne le sont pas moins.

Maintenir ou rétablir le dialogue

Pour ne parler que de l'Afrique, un dixième seulement des Etats de ce continent se conforment à un minimum de règles démocratiques, et nombre d'entre eux pratiquent les emprisonnements massifs, la torture et les exécutions sans jugement. Il est quelque peu étrange que les vertueuses indignations de l'ONU ignorent tout ce qui n'est pas l'Afrique du Sud.

Si l'on s'efforce de dépasser le niveau de la polémique et des slogans et de regarder en face la réalité, on s'aperçoit qu'en Afrique du Sud un processus de transformation est en marche. Trois issues peuvent, théoriquement, être envisagées : le statu quo, la réforme, la révolution. L'immobilisme n'est pas considéré comme valable par une fraction croissante, et déjà très influente, de la population blanche. La révolution, la guerre civile ? Comment ne pas voir que la violence déchaînée précipiterait dans l'aventure le pays le plus développé, le plus riche du continent, celui dont la situation géographique, géopolitique, sur la route du pétrole, est d'une importance vitale pour l'Europe ? On sait bien qui tirerait profit du désordre et de l'affrontement que d'aucuns, dans de confortables bureaux, rêvent de provoquer.

Alors ? Ni statu quo ni révolution : les réformes. Est-il utopique de les prévoir, de les espérer ? Non, certes. Je peux affirmer, par expérience personnelle, qu'il y a quelques années on voyait encore au Texas ou en Louisiane plus de traces d'apartheid qu'on n'en voit aujourd'hui à Johannesburg.

L'évolution, qui s'est produite en Amérique, peut se réaliser en Afrique. D'ores et déjà, beaucoup d'aspects de l'apartheid ont effectivement disparu.

Les prises de position courageuses d'hommes publics, tels que M. R. ("Pik") Botha, ministre des affaires étrangères, marquent une orientation nouvelle.

Une élite afrikaans, jusque dans les fonctions les plus importantes de l'Etat, est convaincue qu'il faut, en combinant la mise en place des nouveaux pays indépendants avec l'abolition progressive des discriminations, faire baisser la tension et trouver une solution originale au problème non moins original des relations inter-ethniques dans un pays où coexistent plusieurs "nationalités" d'origines et de langages différents, y compris des Asiatiques, des Européens anglophones, les descendants des Boers et ceux des huguenots français.

Cette élite de réformateurs, qu'on appelle les verligte ("éclairés"), doit être encouragée dans l'intérêt de l'humanité et de la paix.

Or nous faisons tout le contraire.

Les propos acerbes dont on abreuve non seulement le gouvernement de Pretoria, mais le peuple afrikaans, les critiques perpétuelles et souvent injustes, ne tenant aucun compte des mesures antiségrégationnistes déjà prises, les mauvais procédés, comme celui qui consiste à déchirer les contrats conclus et à mettre l'embargo sur des navires déjà payés (croit-on que des sous-marins ou des avisos puissent être utilisés contre la guérilla ou par la police dans les rues ?), tout cela exacerbe naturellement une réaction nationaliste bien compréhensible. On croit affaiblir les "durs" de l'apartheid ? Mais non : on les renforce. Personne dans le monde d'aujourd'hui n'accepte que l'étranger dicte sa politique à un gouvernement souverain. Aucun pays n'admet des ingérences et des pressions qui portent atteinte à son libre arbitre. Nous, Français, ne tolérerions pas qu'on vienne, de l'extérieur, nous imposer par la menace telle ou telle mesure au profit, par exemple, des travailleurs immigrés, sur le sort desquels il y aurait pourtant beaucoup à dire, même en le comparant à celui des habitants de Soweto.

L'aveugle hostilité que l'on montre à la République Sud-Africaine ne peut que durcir les extrémismes et va à l'encontre du but poursuivi. Elle décourage les modérés, partisans de réformes raisonnables, et, faisant croire, à tort, aux plus violents opposants que le monde extérieur est prêt à voler à leur aide, les pousse vers de folles aventures.

Qu'on n'objecte pas que cette politique a la caution des Etats-Unis, de M. Andrew Young et même de M. Carter. La politique de la France ne doit-elle pas se décider d'abord chez nous ? Il est compréhensible que le président des Etats-Unis soit soucieux de reconquérir les suffrages des électeurs afro-américains qui, paraît-il, lui échappent. C'est son problème et non le nôtre. La France sera fidèle à sa vocation dans la mesure où elle contribuera à favoriser en Afrique australe une évolution pacifique, excluant les atrocités et la dictature marxiste que subissent d'autres pays africains.

Ce n'est pas par de vaines et blessantes récriminations que l'on peut espérer trouver la voie d'un règlement équitable au sud du continent. Il me paraît urgent, au contraire, de rétablir entre les Sud-Africains et nous-mêmes un climat de confiance aujourd'hui profondément perturbé. Alors que du nord au sud de l'Afrique semblent se multiplier les foyers de conflit, l'intérêt général est d'éviter ce qui pourrait "déstabiliser" un pays qui est à la fois la première puissance africaine et une partie intégrante du monde occidental. Ajouterai-je que c'est aussi l'intérêt de la France ?

En politique comme dans d'autres domaines, il faut savoir ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas. Faire imprudemment le jeu de l'expansionnisme soviétique me paraît une grave erreur. Provoquer, par de maladroites ingérences, un réflexe de résistance à l'évolution et aux réformes, c'est compromettre l'avenir. Ecoutons plutôt les sages Africains comme le président Houphouët-Boigny : au lieu de juger et de condamner, maintenons ou rétablissons le dialogue.

(*) Député réformateur du Rhône, ancien ministre.

N.D.L.R. - Les intertitres sont de la rédaction.