lundi 2 décembre 2013

Réalité ou mythe de l'impérialisme soviétique (1978)



Réalité ou mythe de l'impérialisme soviétique

JACQUES SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 10 juillet 1978]

Deux conceptions s'affrontent actuellement dans les chancelleries occidentales. Selon la première, le test de l'Angola, qui a permis aux Soviétiques de mesurer l'inertie des démocraties, leur a donné à penser qu'ils pouvaient désormais étendre impunément leur influence en Afrique. Mettant à profit les tensions internes et externes qui déchirent le continent, ils ont pu installer leur domination en Angola, s'enraciner en Ethiopie, puis consolider brutalement leur pouvoir au Yémen. Ils menacent la route des grands pétroliers autour de l'Afrique. Seule l'Afrique australe, avec ses immenses ressources minières et sa position stratégique incomparable, leur échappe encore : aussi mobilisent-ils contre elle non seulement leurs propres forces, mais tout ce que la démagogie et l'illusion peuvent apporter à leur aide aux Nations Unies, à l'O.U.A., voire en Europe.

Les tenants de la seconde conception haussent les épaules. Les dirigeants soviétiques ? De vieux messieurs qui ne se lanceraient pas dans une aventure. La "déstabilisation" de l'Afrique ? Elle se fait toute seule, spontanément. Le plan de "recolonisation" de l'Afrique ? Il n'existe que dans l'imagination trop fertile de gens que l'anti-communisme primaire entraîne à l'affabulation.

Cette école du "et alors ?" ("And so what ?" School) affiche un calme imperturbable. Que vingt mille Cubains en armes imposent la dictature d'Agostinho Neto à Luanda ; qu'un pont aérien inonde d'armes modernes l'Afrique orientale ; que les guérillas équipées et entraînées par les Russes et leurs satellites massacrent en Rhodésie ; que le Zaïre, la Mauritanie, le Tchad, deviennent les cibles d'attaques multiformes ; que les coups d'Etat et les assassinats en chaîne bouleversent l'équilibre fragile de l'Arabie... il en faudrait davantage pour ébranler les impavides fonctionnaires qui, à Washington, Londres ou Paris, attendent que leur optimisme de commande soit démenti par les faits comme il l'a toujours été jusqu'à présent partout où l'Occident démocratique a reculé devant l'assaut des totalitaires.

Deux observations s'imposent : d'abord il serait absurde de croire à une série de coïncidences non reliées entre elles quand des foyers de subversion s'allument successivement, et selon un rythme de plus en plus rapide, de telle sorte que les minerais de la plus haute importance économique et stratégique et les voies maritimes par lesquelles l'Europe reçoit l'essentiel de son pétrole sont mis en danger. Il faut une dose considérable d'aveuglement ou de cynisme pour prétendre que ces agressions convergentes sont le fait du hasard ou d'une instabilité congénitale des régimes africains.

Ensuite, il est toujours dangereux de sous-estimer un adversaire. Leonid Brejnev ne se fait pas photographier avec un couteau entre les dents. Mais nous le dépeindre aujourd'hui comme un inoffensif vieillard "sans imagination, enfermé dans un schéma bureaucratique et incapable d'avoir la moindre audace" - pour citer les propos attribués à un haut responsable français par un quotidien du matin, - c'est ne faire honneur ni aux dirigeants soviétiques ni au public français invité à se repaître de ces billevesées. Si l'invasion de l'Angola par une armée cubaine portée sur les ailes de l'aviation russe, si l'irruption massive des Soviétiques dans la corne de l'Afrique, si le coup de théâtre sanglant d'Aden ne sont pas des actes d'audace, c'est que les mots français ont perdu leur sens.

On nous dit aussi que les Russes ont subi quelques déboires, par exemple en Egypte, d'où Sadate les a promptement éjectés : de là à déduire que le nationalisme inhérent aux peuples africains réussira tôt ou tard à éliminer le néo-colonialisme soviétique, il n'y a qu'un pas, qu'on franchit volontiers. "Laissons l'U.R.S.S. s'enliser dans le marécage africain", raisonnent de fins stratèges. On aurait tort de prendre les Russes pour des sots ou pour des enfants de chœur.

Un relent munichois flotte actuellement dans l'atmosphère confinée des chancelleries. Certains milieux occidentaux se refusent à voir la réalité. On en vient à tolérer de la part de l'U.R.S.S., de ses satellites ou de ses fantoches, des agissements que l'on condamnerait avec détermination s'ils étaient imputables aux Etats d'Afrique ou d'Amérique du Sud qui servent de cibles aux critiques les plus acerbes. Quel, tollé ne s'élèverait-il pas dans le monde si le général Pinochet envoyait des troupes chiliennes en Afrique pour y soutenir tel ou tel régime de son goût !

L'aveuglement plus ou moins volontaire des démocraties ne risque-t-il pas de décourager, en Afrique, les gouvernements, comme celui d'Abidjan, ou les mouvements, telle l'UNITA de Jonas Savimbi, qui s’efforcent de soustraire le continent à une recolonisation machinée par Moscou ? La question se pose, n'en doutons pas, un peu partout, du Sahara au Zambèze.

Une force internationale

La France a eu le mérite de se dresser, par la force quand il le fallait, contre les entreprises de "déstabilisation" du continent noir.

On ne peut lui demander, on ne peut demander à un seul pays d'Europe, de jouer le rôle de "brigade des incendies" et de se porter à tout instant dans n'importe quel endroit où les incendiaires prennent l'initiative. Ainsi se pose de façon aiguë le problème d'une force internationale, interafricaine de préférence, capable de faire face aux menaces qui surgissent et qui ne manqueront pas de se multiplier si l'on ne fait rien.

La fureur de l'agence Tass, les propos hostiles d'Agostinho Neto déclarant la France "ennemie", montrent que la fermeté du président de la République et du gouvernement a été efficace.

En revanche, le discours conciliant de M. Vance, l'envoi à Luanda d'un émissaire qui appartient à l'équipe de M. Andrew Young, la volonté proclamée d'éviter tout affrontement avec l'U.R.S.S. à propos de l'Afrique, l'extraordinaire tolérance manifestée à l'égard de l'intervention cubaine - tout cela est de nature à consolider le pouvoir des dictateurs marxistes de l'Angola et du Mozambique, et surtout de faire entendre à La Havane et à Moscou la voix de l'"appeasement".

En Rhodésie-Zimbabwe, l'entente enfin conclue entre la minorité d'origine européenne et les représentants qualifiés des autochtones conduit de façon irréversible mais pacifique à l'instauration d'un régime de "majority rule", sans discrimination raciale, c'est-à-dire au but que les Occidentaux avaient assigné à leurs démarches auprès de M. Ian Smith. Il semblerait donc raisonnable que, conformément aux promesses contenues dans le Livre blanc britannique et d'ailleurs au simple bon sens, les sanctions qui visent à ruiner l'économie rhodésienne soient levées. Or on persiste à traiter en ennemi le gouvernement transitoire qui constitue pourtant la seule chance pour le pays d'évoluer dans la paix vers le but que tout le monde prétend viser.

L'argument avancé à Washington et à Londres - quelquefois même, malheureusement, à Paris - consiste à laisser entrevoir la possibilité de faire rentrer dans le circuit légal les mouvements terroristes baptisés "Front patriotique" et leurs leaders Mugabe et N'Komo. Il est pourtant évident que ces dirigeants, responsables des atrocités qui ont endeuillé la Rhodésie encore tout récemment, n'entendent pas accéder à un compromis.

Le choix qui s'ouvre devant les Occidentaux à propos de la Rhodésie n'est donc pas entre la "solution interne" en cours de réalisation et une solution plus large englobant le "Front patriotique". Il est entre la "solution interne" et le chaos, la domination totalitaire, la soviétisation.

Pourquoi la diplomatie française se compromet-elle dans cette ténébreuse affaire, où notre pays n'a rien à gagner ? Pourquoi lutter contre la "déstabilisation" au nord de l'Equateur, et la favoriser au sud ?

En Namibie aussi, un processus constitutionnel et démocratique est engagé. Le gouvernement sud-africain, sans que personne ne semble lui en savoir gré, a pris de lui-même la décision de supprimer les mesures discriminatoires de l'apartheid en Namibie, nouvelle que la presse et les médias ont pratiquement passée sous silence. La diplomatie occidentale s'obstine néanmoins à vouloir introduire le loup dans la bergerie, en l'espèce la SWAPO en Namibie. Là encore, nous sommes en présence d'une organisation terroriste, agissant par l'assassinat politique, dirigée par un leader, Nujoma, qui passe plus de temps à Moscou et à La Havane qu'en Afrique.

Pourquoi, dès lors, notre diplomatie joint-elle ses démarches à celles des autres membres du "groupe des cinq" (Etats-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Allemagne fédérale) en faveur de l'inclusion de Nujoma et de ses guérilleros dans le cadre constitutionnel ? Autant vaudrait, au Sahara occidental, ouvrir les portes de la Mauritanie au Front Polisario. Notre gouvernement fait le contraire, au Sahara, et il a raison. Mais peut-on longtemps mener deux politiques contradictoires sur le même continent ?

Selon des informations qui ont cessé d'être confidentielles, le brusque revirement de la politique américaine s'insérerait dans un plan d'ensemble : une sorte de Yalta africain. Les Occidentaux, sous le leadership de Washington, renonceraient à tenir tête aux Russes en Afrique.

Ainsi l'on sauverait la "détente" en évitant l'affrontement des deux super-puissances.

Quand on se remémore les résultats des accords de Yalta, en 1945, arrachés par Staline à un Roosevelt déjà moribond, livrant à la domination russe des millions d'Européens, la perspective d'un Yalta africain est inquiétante.

Qui contrôlerait à la fois le détroit de Bab-el-Mandeb et la route maritime du Cap tiendrait à sa merci notre Europe industrielle. C'est donc notre sort qui se joue en Afrique.

Certains milieux économiques, dit-on, rêvent de réaliser de "bonnes affaires" avec les Etats africains marxistes. Lénine n'a-t-il pas écrit quelque part que les capitalistes vendraient un jour au communisme la corde destinée à les pendre ?

(*) Ancien ministre des DOM-TOM et du Sahara.