mardi 30 décembre 2014

Lettre au Monde (8 décembre 1971)



Après les incidents du campus de Caen

UNE LETTRE DE M. SOUSTELLE

[Le Monde, 8 décembre 1971]

M. Jacques Soustelle, ancien ministre, président du mouvement Progrès et Liberté, nous écrit à propos de l'agression dont il a été victime le 2 décembre à Caen, où il devait faire une conférence (le Monde du 4 novembre) :

1) Le campus de l'université de Caen est, assez étrangement, partagé en deux territoires : l'un (où se trouve l'amphithéâtre du droit) est placé sous la responsabilité du président de l'université, M. Izard ; l'autre sous celle du recteur. Tant le président que le recteur sont responsables, chacun pour son territoire, de la sécurité des bâtiments, des biens et des personnes. Dans la pratique, ces dispositions se sont traduites par l'absence totale de protection de la liberté d'expression. La police, alertée au début de l'agression, s'est vu refuser l'entrée du campus. Force est de reconnaître que l'université est livrée sans aucun moyen de défense à une minorité armée.

2) Les "incidents" ont duré une demi-heure, et non seulement ai-je été sérieusement atteint au globe oculaire droit, mais encore d'autres personnes ont été blessées, dont le professeur Roche, qui a eu la main brisée à coups de barre de fer.

3) Il n'est peut-être pas inutile de mentionner que le Cercle d'études internationales dont j'étais l'invité est une organisation apolitique, sous les auspices de laquelle ont déjà parlé des personnalités telles que l'ambassadeur Zorine, le cardinal Daniélou, M. François Mitterrand, etc. D'autre part, la conférence devait être suivie d'un débat au cours duquel toutes les opinions auraient pu s'exprimer. Malheureusement, les néo-nazis, qualifiés on ne sait trop pourquoi de "gauchistes", ne comprennent le dialogue qu'à coups de barres de fer. Les slogans antisionistes et antisémites vociférés par mes agresseurs ne laissent aucun doute à ce sujet.

Dans un communiqué, le P.S.U. désapprouve ce genre d'"action individuelle". "Il sait que, dans l'histoire du mouvement ouvrier, ces actions employées de manière systématique ont favorisé, par réaction, la montée du fascisme, notamment en Allemagne et en Italie."

samedi 1 novembre 2014

Lettre au Monde (30 avril 1956)



L'Algérie écartelée
Une lettre de M. Jacques Soustelle

[Le Monde, 30 avril 1956]

Monsieur le directeur,

Dans un article publié par le Monde daté du 26 avril M. Georges Penchenier écrit, parlant des résistances accumulées devant les gouverneurs généraux, que "M. Soustelle y a perdu sa liberté d'action".

Je ne saurais laisser passer sans protester cette affirmation, qui se relie évidemment à une campagne menée depuis des semaines par une certaine partie de la presse.

Le fait que mes conceptions et mes plans concernant l'Algérie, heureusement repris aujourd'hui grâce aux pouvoirs spéciaux, aient marqué le pas pendant la fin de ma mission en Algérie, ne découle pas des résistances locales, mais essentiellement du freinage provoqué en métropole par la conjoncture politique, l'approche des élections, la campagne électorale elle-même et l'entreprise obstinée d'un certain nombre d'hommes politiques et de journalistes, parmi lesquels M. Penchenier lui-même a tenu un rang honorable.

Veuillez agréer, monsieur le directeur... (...)

jeudi 23 octobre 2014

"Je vous demande s'il ne serait pas temps de penser davantage à faire une politique française" (8 novembre 1977)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 3e séance du 8 novembre 1977]

M. Jacques Soustelle. Monsieur le ministre des affaires étrangères, bien que je désapprouve certains aspects de la politique que mène le ministère des affaires étrangères, je voterai le projet de budget que vous nous présentez parce que j'estime que votre département ministériel, chargé de représenter dignement la France dans le monde, s'est vu trop chichement ménager les crédits et les moyens depuis quelques années et qu'il mérite d'en obtenir davantage.

Le temps qui m'est imparti est trop bref pour me permettre de vous dire des choses agréables. (Sourires.) Veuillez donc considérer, monsieur le ministre, que les éloges sont sous-entendus. Je me bornerai à passer en revue certains aspects de votre politique, en me livrant à quelques observations critiques et hétérodoxes.

D'abord, le Polisario. Il détient quinze otages ; six, nous a-t-on dit, sont sains et saufs. Qu'en est-il des autres ?

Nous sommes plongés dans l'angoisse ; nous partageons celle des familles et des amis de ces hommes et de cette femme. L'opinion française est traumatisée dans sa profondeur, lorsqu'elle réalise que la qualité de citoyen français n'est pas une garantie de sécurité.

Nous nous réjouissons des propos clairs et énergiques de M. le Président de la République, propos qui lui ont d'ailleurs valu un défilé monstre dans Alger, aux cris de : « Giscard assassin ! », et d'étre brûlé en effigie. Manifestation « spontanée », bien entendu ; personne n'en doute !

Vous-même, monsieur le ministre, avez prononcé cet après-midi des paroles qui vont dans le même sens que celles du Président de la République.

Ce défilé, ces manifestations antifrançaises sont une preuve supplémentaire, s'il en était besoin, que le Polisario n'est pas autre chose qu'un régime fantoche, aux mains du gouvernement algérien.

On peut se demander comment on en est arrivé là.

Un homme de talent, M. Fabre-Luce, écrivait ce matin dans un journal : « Nous avons cru faire une politique de sagesse. Est-ce que nous n'avons pas fait la politique de l'autruche ? »

En fait, nous manifestons, depuis des années, envers les terroristes de tout poil, une complaisance qui finit par se retourner contre nous. Paris est devenu, de notoriété publique, une plaque tournante pour tous les terroristes de la terre. Il suffit, à cet égard, de rappeler les macabres exploits d'un Carlos, par exemple.

Aujourd'hui, le Polisario, qui est une sorte de « bande à Baader » du Sahara, a tout de même obtenu, dans une certaine mesure, ce qu'il voulait il faut le reconnaître avec regret — c'est-à-dire non point d'être reconnu politiquement par la France, mais qu'en tout cas notre pays discute avec lui, qu'un haut fonctionnaire français soit vu et photographié avec de prétendus ministres sahraouis.

Verrons-nous demain un bureau sahraoui à Paris comme il y a un bureau de l'O. L. P. ? Il semblerait qu'un processus dans ce sens risque de s'engager.

Plus triste encore est le fait qu'une partie du monde politique français semble prendre fait et cause pour ces preneurs d'otages. J'ai été frappé d'entendre cet après-midi un de nos collègues, membre du parti communiste, adopter cette position, comme l'ont fait ce matin les journaux L'Humanité et le Matin, de sorte que si la gauche française est actuellement plutôt désunie, elle se retrouve unie précisément sur ce point, ce qui parait regrettable et inadmissible à de nombreux Français.

J'examinerai maintenant la politique française au Moyen-Orient.

Vous avez affirmé cet après-midi, monsieur le ministre, que l'existence d'Israël n'était plus contestée par personne. Je regrette de devoir vous répondre que c'est une illusion que vous avez exprimée à cette tribune.

En effet, la charte de l'O. L. P. n'a pas été modifiée le moins du monde. Elle a, au contraire, été confirmée le 27 août dernier.

Elle comporte toujours le principe de l'abolition de l'Etat d'Israël, à l'article 19 : elle dispose, à l'article 6, que seuls les Juifs admis en Palestine avant 1917 pourraient devenir éventuellement citoyens palestiniens ; elle affirme, à l'article 20, que les Juifs ne forment pas une nation et, à l'article 9, que la lutte armée est la seule voie à suivre. Et l'O. L. P. repousse toujours formellement la résolution 242.

M. Kaddoumi, que vous avez reçu personnellement deux ou trois fois en un mois, monsieur le ministre, ce qui était vraiment lui faire beaucoup d'honneur, a déclaré dans une interview à l'hebdomadaire Newsweek : «  La première étape nous amènera sur les lignes de 1967, la deuxième sur les lignes de 1948, la troisième sera celle de l'Etat démocratique de Palestine.  »

J'ai sous les yeux un certain nombre de citations que je ne vous infligerai pas parce que le temps me manque et que vous les connaissez aussi bien que moi.

Aussi bien Yasser Arafat, que Abou Iyyad, que Zuhaïr Muhsin, tous membres éminents de l'O. L. P., ont toujours proclamé que leur but était et demeurait la disparition de l'Etat d'Israël.

Dans ces conditions, que signifient les espoirs qu'on semble mettre à tout instant dans un changement d'opinion, de cœur, ou d'attitude de l'O. L. P. ? Que signifient les « frontières sûres, reconnues et garanties » ?

Le retour à ce qu'on appelle les « frontières de 1967 », abusivement puisqu'il ne s'agit que de lignes de cessez-le-feu, conduirait évidemment à la coupure en deux de Jérusalem ; le parlement et les ministères israéliens seraient sous le feu non pas seulement des canons, mais aussi des armes de poing.

Admettriez-vous, monsieur le ministre, qu'une frontière passe de l'autre côté de la Seine ou que l'Elysée soit sous la menace de grenades à main ? C'est cependant ce qu'on demande aux Israéliens d'admettre. On parle constamment de leur intransigeance.

Mais s'ils admettaient que leur territoire soit de nouveau cisaillé comme il l'était auparavant, ce serait pour eux le suicide. Or il est compréhensible qu'un peuple ne veuille pas se suicider. Ce que je reproche à la position de la France vis-à-vis d'Israël, ce n'est pas de ne pas être pro-israélienne ; ce n'est pas d'être pro-arabe ; c'est d'être unilatérale et non équilibrée.

En dix ans, il y a eu à Paris au moins deux cents visites d'hommes d'Etat arabes, et je ne le regrette pas. Mais il n'y a pas eu une seule visite d'homme ou de femme — je pense à Golda Meir — d'Etat israélien.

Depuis déjà pas mal de temps, on se demande d'ailleurs si la visite prévue du Premier ministre israélien aura lieu. Je crois qu'il serait souhaitable que se manifeste dans nos relations avec Israël une certaine détente, une atmosphère un peu plus cordiale.

De même, s'agissant de nos relations commerciales avec cet Etat, il est assez étrange qu'Israël, qui a un déficit commercial avec toute la Communauté économique européenne, n'en ait pas avec la France. C'est la preuve que nos relations commerciales sont en somme figées.

Enfin, est-il admissible qu'en dépit de la volonté clairement affirmée du Parlement, des institutions officielles françaises, notamment, continuent à admettre le boycott arabe, qui est évidemment illégal du point de vue du droit international ?

Je voudrais maintenant parler brièvement de l'Afrique australe, et d'abord de la Rhodésie.

On a signalé ces temps derniers des mouvements inquiétants : transports d'armes soviétiques d'Angola en Zambie pour le compte de M. Joshua N'Komo par des Cubains, bien sûr, ces Cubains qui, selon l'interview accordé au Monde le 5 novembre 1977 par M. Paolo Jorge Teixeira, le ministre des affaires étrangères de l'Angola « resteront en Angola tout le temps nécessaire ».

Vous avez choisi, monsieur le ministre, de parler avec M. Mougabé, et vous avez répondu, dans le Journal officiel du 25 octobre dernier, à une question que je vous avais posée à ce sujet. Votre premier argument était ce que vous appelez le « caractère illégal » du régime de Salisbury qui, selon vous, justifie entièrement les contacts pris avec l'organisation terroriste de M. Mougabé.

L'illégalité du régime de Salisbury est, sans doute, un fait du point de vue du droit constitutionnel britannique ; mais je ne sache pas que ce soit absolument notre vocation de juger dans cette affaire. Pourtant, admettons-le. En quoi l'illégalité formelle du régime de Salisbury par rapport au système constitutionnel britannique rend-elle légales les activités terroristes de l'organisation de M. Mougabé ? Il y a là un non sequitur, comme on dit en logique.

Vous m'avez répondu en second lieu que le Gouvernement fournirait à M. Mougabé une aide humanitaire sous forme de médicaments et de véhicules. Alors, je n'hésite pas à dire que je trouve cette affirmation très grave. Et, d'abord, nous sommes en droit, nous parlementaires, de vous demander à combien se monte cette aide et sur quel chapitre du budget elle sera prélevée.

Mais est-il concevable que l'argent français, celui des contribuables, serve à aider, même indirectement et sous un prétexte humanitaire, une organisation dont les activités sont bien connues : assassinats de missionnaires, viols, incendies, entre autres ? En outre, il est évident que, dans la mesure où M. Mougabé est dispensé de faire certaines dépenses en médicaments ou en véhicules, il peut consacrer ses moyens à acheter des armes ; il reçoit en fait de notre part une aide indirecte sur le plan militaire.

Une politique de soutien aux mouvements subversifs ne va pas dans le sens de la paix. Il ne faut pas traiter les bandits comme des honnêtes gens, ni les honnêtes gens comme des malfaiteurs.

Continuant le tour de l'Afrique australe, j'en viens à la Namibie.

A propos de ce pays, une divergence de vue, que j'ai souvent exprimée, nous sépare, s'agissant de la Swapo, organisation qui est paramilitaire et terroriste et non politique. En tout cas, je souhaiterais qu'on reconnaisse qu'en Namibie l'apartheid a été précisément supprimé par le Gouvernement sud-africain. Au moins pourrait-on porter cela à son crédit.

Il y a aussi la question du Transkei et, d'une façon générale, la politique des « bantoustans », que vous avez qualifiée de « stupide » dans votre déclaration du 15 août 1977 à Lusaka. Je ne partage pas ce jugement sévère. Je crois, en effet, que faire découler en quelque sorte la politique des « bantoustans » de l'apartheid est une erreur. Car le premier fait que l'on constate dans un bantoustan, lorsqu'il accède à l'indépendance — et nous l'avons bien vu au Transkeï il y a un an — c'est précisément la disparition de l'apartheid.

On refuse donc de reconnaître cet Etat et bientôt celui des Tswana qui connaîtra sen indépendance au mois de décembre.

D'ailleurs, il faut convenir quels politique des  « homelands », celle des « bantoustans », découle du fameux discours sur « le vent du changement » de Harold Mac Millan en 1980. Ce sont les Britanniques qui ont commencé cette politique en créant des Etats à base ethnique tels que le Bostwana et le Lesotho.

Or nous avons reconnu ces deux Etats sans la moindre difficulté. Et nous ne reconnaissons cependant pas le Transkeï qui, à certain égard, a beaucoup plus de substance, de réalité économique et ethnique que le Lesotho ou le Bostwana. N'est-ce pas là ce qu'on appelle quelquefois le « double standard » ?

De même en est-il lorsqu'on relève d'une façon sourcilleuse toutes les atteintes aux droits de l'homme qui peuvent se produire en Afrique du Sud, mais qu'on ne le fait pas, par exemple, pour l'Ouganda, la Guinée, ou encore la Guinée équatoriale dont on parle si peu bien que le régime de Macias N'Guema l'ait plongée dans un bain de sang.

Cinq Etats d'Afrique sur quarante-huit ont la liberté de la presse. Faut-il concentrer nos attaques contre Prétoria ? Où veut-on en venir avec l'Afrique du Sud ? Telle est la question que je poserai en m'acheminant vers ma conclusion.

Tout le monde sait qu'il y a en Afrique du Sud, dans les milieux dirigeants du pays et jusque dans les postes les plus élevés du Gouvernement, une élite réformiste qui a entamé et qui entend poursuivre de profondes réformes pour mettre fin au régime de discrimination raciale. Ce sont ceux que l'on appelle en afrikaans les Verligte, les «  éclairés ».

Or, que faisons-nous ? En nous associant aux pressions qui sont exercées de l'extérieur et aux propos sévères, pour ne pas dire insultants, qui sont tenus contre le gouvernement sud-africain, nous contribuons au durcissement des positions, des extrémistes notamment, et au découragement des réformateurs.

Ce n'est certainement pas par des procédés aussi discutables que l'embargo sur des achats, d'ailleurs déjà payés en grande partie, que l'on rendra plus facile la tâche de ceux qui, au sein même de l'Afrique du Sud, veulent réformer ce régime de la discrimination raciale que personne ici, moi pas plus qu'un autre, n'admet.

A vrai dire, j'avoue avoir été un peu surpris car, depuis un assez grand nombre d'années que je suis mêlé à la vie publique, c'est la première fois qu'on laisse entendre que des sous-marins pourraient être utilisés contre la guérilla urbaine. Dans ces conditions, on ne voit pas très bien à quoi rime l'embargo sur des navires, sous-marins ou de surface, que l'Afrique du Sud a, depuis longtemps déjà, achetés à la France.

Mais lorsqu'on parle de l'Afrique du Sud, il est au moins deux faits qu'il ne faut jamais oublier.

Le premier est que ce territoire est un des plus riches du monde en matières premières et en minerais souvent rares.

Le second est sa position stratégique sur la route du pétrole. Il suffit de jeter un regard sur une carte de d'Afrique pour comprendre ce que cela signifie. Les prises de position de l'expansionnisme soviétique dans l'océan Indien apparaissent de plus en plus claires.

Nous devons donc nous demander quel est alors l'intérêt de la France. Faut-il nous complaire dans les illusions qui risquent de nous conduire à un « Munich africain » ? Devons-nous tout sacrifier sur l'« autel de la détente », comme l'a dit le premier ministre sénégalais Abdou Diouf, alors qu'il apparaît de plus en plus évident que, ni à Helsinki ni à Belgrade, nous n'avons fait autre chose qu'un marché de dupes ?

Je comprends fort bien que le président des Etats-Unis veuille, par exemple, reconquérir, si cela lui est nécessaire, le vote de la population d'origine africaine ou, par des concessions aux Soviétiques, faciliter l'aboutissement des pourparlers Salt. C'est son problème, ce n'est pas le nôtre.

Notre politique ne doit pas être alignée sur Moscou, sur Washington ou sur l'O. N. U. Je ne vous demande pas, monsieur le ministre, de faire une politique pro-israélienne ou pro-Afrique du Sud ; je vous demande s'il ne serait pas temps de penser davantage à faire une politique française, résolument indépendante et tenant compte, avant tout, des intérêts de notre nation. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, du rassemblement pour la République et du groupe républicain.)

Lettre au Nouvel Observateur (12 octobre 1989)



Ne pas tout confondre

[Le Nouvel Observateur, n° 1301, 12-18 octobre 1989]

Mis en cause par Henry Rousso (« N.O. » du 21 septembre), je proteste fermement contre l'amalgame entre « ultra-nationalistes », « OAS », « combat pour l'Algérie française » et, bien sûr, Vichy, de sorte que je risque de me trouver mêlé, aux yeux de vos lecteurs, à la nostalgie maréchaliste ! Il serait temps, me semble-t-il, que l'on cesse de tout confondre à tort et à travers et d'assimiler automatiquement à fascisme ou vichysme l'attitude de ceux qui ont résisté à l'abandon de l'Algérie au FLN comme ils avaient résisté à la collaboration avec Hitler.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie Française

vendredi 17 octobre 2014

Tribune libre dans Combat (30 mai 1967)



[Tribune libre de Jacques Soustelle dans Combat, 30 mai 1967]

De même que Hitler, loin de dissimuler ses intentions les avait étalées dans Mein Kampf, de même le sous-Hitler panarabe du Caire n'a jamais caché ses rêves fous d'hégémonie : son livre « La Philosophie de la Révolution », d'autres écrits et déclarations, dévoilent sans réticence sa volonté de réunir sous sa domination l'ensemble des pays arabo-musulmans et — première étape indispensable — d'anéantir, d'écraser Israël. Et de même que les Occidentaux ont affecté, de 1933 à 1939 de ne pas prendre au sérieux les élucubrations du Führer, de même aujourd'hui feint-on de traiter Nasser comme s'il était un homme d'Etat parmi d'autres et non comme ce qu'il est, c'est-à-dire, un dangereux boute-feu et le chef d'une entreprise de brigandage international. Aveuglément et apaisement vont de pair. La crise actuelle, qui menace de plonger le monde dans la guerre, n'est que la suite logique d'une longue série d'erreurs, dont les plus notables furent celles de l'Angleterre quand elle créa la Ligue Arabe, celle d'Eisenhower et Dulles quand ils obligèrent la France, la Grande-Bretagne et Israël à mettre fin à la campagne victorieuse de Suez, et celle du général de Gaulle quand il décida de livrer l'Algérie au F.L.N. qu'inspirait et armait l'Egypte nassérienne. Ainsi, les grandes puissances ont-elles, depuis plus de dix ans, renforcé de leurs propres mains le danger de guerre que l'impérialisme panarabe et le fanatisme mulsulman portent en eux-mêmes comme la nuée porte l'orage... Nasser n'est pas autre chose que l'agent, l'expression et le fer de lance des forces inhumaines qui ont déjà provoqué en Europe le massacre le plus gigantesque de l'histoire. (...)

mercredi 3 septembre 2014

Préface aux Fils du Soleil. La minorité mexicaine à travers la littérature des Etats-Unis (1980)



PREFACE

par Jacques SOUSTELLE

Professeur, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

[Les Fils du Soleil. La minorité mexicaine à travers la littérature des Etats-Unis de Marcienne Rocard, Paris, Maisonneuve & Larose, 1980, p. 7-10]

Qu'est-ce qu'un Chicano ? Le terme est encore peu connu en France. En fait, il n'y a guère qu'une quinzaine d'années qu'il est entré dans l'usage pour désigner la minorité d'origine mexicaine aux Etats-Unis. Autant l'on a écrit et parlé au sujet des Noirs américains, autant a-t-on jusqu'à présent ignoré, en Europe, les citoyens américains descendants d'Espagnols, d'Indiens et de métis mexicains qui forment en Californie, en Arizona, au Nouveau-Mexique et au Texas une minorité chaque jour plus nombreuse et plus consciente d'elle-même. Aussi l'ouvrage de Marcienne Rocard — thèse couronnée par un Doctorat amplement mérité — vient-il combler une lacune en révélant au public français, à travers la littérature, ce peuple bronzé et latino-indien que les hasards et les violences de l'histoire ont enraciné dans un milieu culturel et linguistique où il demeure irréductiblement différent.

« Un chicano, c'est un Mexicain-Américain qui a de lui-même une image non-Anglo », c'est-à-dire qu'il se refuse à se voir, à se comprendre, à travers le prisme de l'opinion répandue dans la majorité anglo-saxonne. Cette phrase de Rubén Salazar définit bien la prise de conscience qui fait du Mexicain-Américain (simple « Américain à trait d'union », hyphenated, comme le Polonais-Américain ou le Germano-Américain) un Chicano fier de son originalité ; le Chicano rejette les stéréotypes que la société dominante lui a imposés, et il veut retrouver, dans la profondeur du temps, les racines spirituelles de son être.

A la base de tout, il y a le traumatisme de 1848 : le Mexique a perdu la guerre, les Etats-Unis, forts de leur puissance économique et militaire, exaltés par la doctrine de la « destinée manifeste » qui justifie leur expansion sur le continent, s'emparent de la Californie, du Nevada, de l'Arizona, du Nouveau-Mexique. Le Texas, après avoir bénéficié d'une indépendance théorique, sera annexé lui aussi. Le traité léonin signé à Guadalupe Hidalgo, après le sacrifice héroïque mais vain des cadets du collège militaire (les Ninos Héroes) consacre l'abandon de la moitié du territoire mexicain. Certes, il promet des garanties aux Mexicains qui résident dans ces provinces et y demeureront : droits civils, maintien des propriétés, respect des coutumes, de la religion et de la langue. Ces garanties, en fait, subiront une érosion rapide. La minorité mexicano-américaine, appauvrie et marginalisée, sera vite acculée au dilemme que lui pose un choix douloureux entre la survie de son identité et une assimilation aliénante, l'une et l'autre irréalisables.

Si le choc brutal subi au milieu du siècle continue à faire sentir ses effets, c'est qu'il a traduit et en même temps aggravé le conflit de deux cultures. C'est l'incompatibilité profonde entre la civilisation indo-latine du Mexique et celle des Etats-Unis qui demeure à la racine du problème chicano. Marcienne Rocard montre, avec une grande richesse de documents, que ce contraste de deux cultures a pu faire naître, sous la plume des écrivains de langue anglaise, trois thèmes différents, parfois contradictoires. Pour les uns, imbus du mythe de la supériorité anglo-saxonne et quelque peu racistes, le Mexicain-Américain est un être inférieur, paresseux, immoral ; tout devient grief contre lui y compris la coutume de la sieste ou la ferveur catholique. D'autres, au contraire, reconstituent une image romantique de la Californie hispanique, ne veulent y voir que l'aristocratie des grandes haciendas, la beauté des femmes, la virilité triomphante du machismo. Enfin, plus près de nous, des auteurs tels que Steinbeck, Hemingway ou Saroyan dépeignent avec sympathie les milieux populaires du sud des Etats-Unis en mettant l'accent sur ce qui distingue le mode de vie, la conception de l'existence des Mexicains-Américains.

Pendant ce temps, une littérature folklorique en langue espagnole : pastorales, contes et surtout corridos, reflète à la fois les thèmes traditionnels mexicains et le heurt permanent qui oppose la minorité à la société dominante. Le corrido, forme de poésie populaire qui a connu au Mexique un regain de vitalité à l'époque de la Révolution de 1910 et des années suivantes, a joué souvent le rôle d'une « soupape de sûreté » : rôle nécessaire, car des vagues périodiques de discrimination raciale, la ségrégation scolaire, la partialité de la justice et de l'appareil répressif, la misère des barrios, à la fois refuges et pièges, rendaient chaque jour plus désespérante la situation des Mexicains-Américains.

A mesure que le temps passait, l'attachement de la minorité aux valeurs traditionnelles, au langage espagnol, à la religion catholique, s'affaiblissait dans les nouvelles générations : d'où conflits entre les pères et les fils. Mais ces derniers n'avaient guère à se réjouir de leur propre évolution : devenus des pochos, caricatures d'Anglo-Saxons, rejetés par leur peuple sans être admis par la société dominante, ils connaissaient l'amertume d'un tragique échec. Eux-mêmes, d'ailleurs, ne pouvaient pas se séparer à cent pour cent de leur culture : témoin le cas typique du jeune Mexicain-Américain qui se croit « affranchi » mais qui, finalement, choisira entre deux femmes celle qui correspond à l'idéal traditionnel de la famille mexicaine, et non point l'émancipée conforme aux mœurs anglo-saxonnes.

La guerre civile qui a ensanglanté le Mexique à partir de 1910 et n'a vraiment pris fin, après d'ultimes rebondissements, qu'avec la consolidation du régime par l'élection de Lázaro Cárdenas en 1934, s'est montrée riche en atrocités mais aussi en actes d'héroïsme et de grandeur d'âme. Du côté nord de la frontière, les hommes se sont exaltés aux exploits d'un Pancho Villa ou d'un Emiliano Zapata, les femmes ont vibré au dévouement de la soldadera idéale, Adelita, à la fois amante et guerrière. L'épopée révolutionnaire a entraîné une double conséquence : à mesure qu'elle se prolongeait, le Mexique devenait de plus en plus impopulaire aux Etats-Unis, mais fascinait de plus en plus la minorité mexicano-américaine.

Une fois apaisés les remous, on s'aperçut que cette minorité, « invisible mais invincible », était toujours là, élément permanent d'une réalité que vint compliquer — et que complique de nos jours — l'afflux des braceros, ces travailleurs saisonniers qui arrivent du Mexique, légalement quelquefois, illégalement souvent, pour gagner quelques dollars au prix d'un travail accablant.

Il n'est pas douteux que tous ces éléments ont contribué à la lente cristallisation d'un nouvel état d'esprit. Le Mexique post-révolutionnaire, avec l'éclosion de l'art pictural et de la littérature, et surtout, peut-être, avec le thème « indigéniste » orchestré avec talent par les ethnographes, les archéologues et les écrivains, ne pouvait manquer d'exercer une attraction croissante sur une masse toujours désorientée et perplexe à la frontière de deux mondes.

C'est seulement après la deuxième guerre mondiale que s'accélère et se précise le processus de prise de conscience. Les Chicanos commencent à se qualifier eux-mêmes ainsi, et une littérature en anglais, en espagnol, ou bilingue, fait écho à leurs problèmes et à leurs aspirations. A divers niveaux et sur différents registres, l'existence, la présence du Chicano s'affirme : tandis que José Luis Villarreal constate dans son roman « Pocho » l'échec de l'assimilation, Luis Valdez fonde en 1965 le Teatro Campesino en Californie. Des leaders émergent : César Chàvez, López Tijerina. Une maison d'édition est fondée à l'enseigne du Quinto Sol, le « Cinquième Soleil » de la cosmologie aztèque. Et c'est là le plus étonnant : ce peuple coupé de ses origines depuis plus d'un siècle, dont le sang hispano-indien n'a cependant à peu près aucun élément aztèque, qui n'a jamais parlé ni ne parle un mot de nahuatl, voilà qu'à la recherche de sa plus profonde identité il se tourne, non vers l'histoire, mais vers Aztlàn, mythique royaume du Soleil, archétype d'une civilisation aztèque idéalisée.

A première vue, cette démarche intellectuelle surprend : il semble qu'elle ne peut que compliquer le problème des Chicanos, puisque ce ne sont plus deux cultures auxquelles ils sont confrontés, mais trois. A bien y réfléchir, on voit qu'en faisant appel à un tiers — rêvé plus qu'observé — , à un médiateur planant dans l'empyrée d'un prestigieux et fabuleux passé, le peuple chicano surmonte le dilemme insoluble que lui imposait l'affrontement de deux cultures issues elles-mêmes d'une seule civilisation, celle de l'Europe. Il est allé retrouver des racines plus profondes et peut alors, au nom d'Aztlàn, renvoyer pour ainsi dire dos à dos les deux entités entre lesquelles il était jusqu'à présent déchiré.

« Motecuhzoma a plus à nous apprendre que Marx », déclarait Luis Valdez. Autrement dit, ce mythe d'Aztlàn permet au Chicano d'échapper au piège de la politisation, de se dérober à la « récupération » dont sont victimes tant de mouvements nationaux détournés de leurs propres fins. Aztlàn rend possible, également, de liquider le complexe d'infériorité lié à la condamnation du métissage : « la Raza », c'est précisément ce que José Vasconcelos exaltait dans les années vingt, la « race cosmique » née du sang des Européens et des Indiens, et symboliquement de l'union du conquistador Cortès et de l'Aztèque Malintzin.

Dès lors que le Chicano a la certitude de posséder dans son être l'influx vital que lui a légué, de génération en génération, le Peuple du Soleil ; dès lors qu'il sait que la Vierge de Guadalupe dont il vénère l'image n'est autre que l'Indienne Tonantzin ; dès lors que ses traits et sa couleur manifestent non une origine raciale inférieure mais une descendance authentique qui le relie à l'antiquité héroïque de Tenochtitlàn : voilà que commence à se dissiper le cauchemar sous le poids duquel il a vécu depuis tant d'années.

Peu importe, alors, que l'écrivain chicano s'exprime en un étrange dialecte où se mêlent anglais et espagnol. Peut-être renouera-t-il demain avec le nahuatl ? Ce qui compte, c'est l'identité et la dignité retrouvées.

Nul ne peut dire aujourd'hui comment va se poursuivre l'évolution de la minorité mexicaine-américaine. Elle est en passe, visiblement, de devenir très importante, sinon la plus importante aux Etats-Unis dans un proche avenir. Les dirigeants de la grande fédération nord-américaine devront de plus en plus compter avec elle. L'Europe qui ne la connaît pas encore a tout intérêt — politique et humain — à ouvrir les yeux face à cette réalité, que Marcienne Rocard a su nous révéler avec autant d'érudition que de talent.

Jacques Soustelle
22-10-1979.

vendredi 29 août 2014

Déclaration dans Nos politiciens face au conflit israélo-arabe (1969)



1. J. SOUSTELLE

[Nos politiciens face au conflit israélo-arabe de Patrick Wajsman et René-François Teissèdre, Paris, Fayard, 1969, p. 22]

« L'exploitation politique des réfugiés palestiniens par les Etats arabes est incontestable ! Elle est avouée par les Arabes eux-mêmes... Je me rappelle l'intervention, au Parlement d'Amman, d'un député jordanien qui disait sans pudeur : "Il faut que nous conservions le problème des réfugiés pour en faire une arme et pour maintenir un état de guerre dans les esprits"..

« Le malheur pour ces réfugiés c'est que les gouvernements arabes qui les invitaient, en 1948, à quitter la Palestine pour y revenir avec les armées victorieuses du Caire, d'Amman ou de Bagdad... ont été battus. Ces hommes et leurs descendants qui, depuis vingt et un ans, vivent des charités de l'O.N.U. dans des conditions très artificielles, les Etats arabes — comme je le disais — n'ont jamais rien fait pour les assimiler et leur permettre une vie normale.

« A cet  égard, il faut rappeler qu'au moment où 450 ou 500 000 Arabes ont quitté la Palestine, 500 000 Juifs ont été chassés des pays arabes et réintégrés en Israël sans qu'on fasse tant d'histoires ! Il y a eu un véritable échange de populations, avec cette différence qu'Israël a incorporé les 500 000 immigrants, plus 500 000 venus d'ailleurs, malgré l'étroitesse de son territoire, tandis que les Etats arabes — qui possèdent des territoires en quantité — n'ont jamais rien fait, malgré l'aide des Nations Unies »...

mercredi 23 juillet 2014

Avant-propos à Mais la France sourit quand même (1944)



AVANT-PROPOS

[Mais la France sourit quand même de Robert Nivelle, Montréal, Editions de l'Arbre, 1944, p. 5-7]

S'il est vrai que « la France sourit quand même », ce serait se méprendre étrangement que d'interpréter ce sourire comme une preuve de légèreté ou de complaisance.

Ces anecdotes que Robert Nivelle nous rapporte de France sont au contraire une expression entre mille d'une indomptable volonté qui ne s'accorde même pas le soulagement des larmes et brave d'un mot, souvent plus profond qu'il ne paraît, la lourde domination du bourreau étranger.

Tout grand drame historique mêle inexplicablement dans son tissu les fils du tragique et ceux du grotesque. Un peuple vaincu, et qui accepte sa défaite, ne sourit plus. Son visage fermé et sa bouche muette ne traduisent plus que la morne soumission de l'esclave. Le peuple français n'a pas accepté la défaite que la faillite d'une prétendue élite lui a momentanément imposée. Acculé à la douleur et à la mort, il trouve encore la force de sourire : si l'envahisseur n'était aveuglé par sa morgue, il tremblerait devant cette insouciance feinte. Il aurait peur de ceux qui rient alors qu'ils ont faim et que les machines de guerre écrasent pesamment le pavé de leurs villes.

La brutalité de l'occupant et l'abjection des traîtres n'ont éveillé chez les Français ni soumission ni complicité, mais l'ironie. Quelquefois subtile, plus gouailleuse parfois, cette ironie française élève une barrière invisible mais infranchissable entre la nation et ses maîtres d'un jour. Rappelons, s'il en est besoin, que ces mêmes patriotes qui, au grand jour, cinglent d'une insolence le Boche ou le Légionnaire, prennent part obscurément au combat incessant et caché de la résistance. Plus d'un a défié de son sourire, au matin des exécutions, le peloton gris-vert de ses assassins. La raillerie se prolonge en héroïsme, et peut-être le premier signe du redressement de la France a-t-il été, dans quelque rue de Paris ou sur quelque place de province, au lendemain de l'occupation, ce sourire crispé d'un courage secret qui a signifié à l'envahisseur un refus éternel.

Jacques Soustelle

mercredi 2 juillet 2014

Lettre à L'Express Rhône-Alpes (janvier 1974)



COURRIER

M. Soustelle et la politique énergétique

[L'Express Rhône-Alpes, n° 42, janvier 1974]

Permettez-moi de vous adresser quelques commentaires sur un passage de l'article de M. Jean-Pierre Richardot publié dans votre numéro de décembre, page 25, où je suis mis en cause.

J'ai, il est vrai, rappelé devant l'Assemblée nationale qu'en renonçant, en 1962, au pétrole du Sahara la France, ou plutôt son gouvernement d'alors, avait du même coup renoncé à l'indépendance énergétique. Sur quoi M. Richardot s'exclame : «  Propos passéistes... nostalgie ». En quoi il reprend textuellement la réponse que me fit M. Charbonnel. […]

Mais je reprocherai surtout à M. Richardot de n'avoir pas su, ou pas voulu, prendre connaissance du texte de l'intervention qui provoque ses réserves. S'il l'avait fait, il aurait constaté que mon propos ne s'était pas limité, il s'en faut de beaucoup, à ce bref rappel historique.

J'ai soutenu notamment qu'une politique énergétique réaliste devrait, non seulement faire porter nos efforts sur la production d'énergie nucléaire, mais reprendre l'extraction du charbon et l'équipement hydroélectrique des cours d'eau.

Il ressort d'études incontestables que la seule réalisation des projets élaborés de longue date, quant à l'équipement du Rhône entre Lyon et Genève, permettrait de mettre à la disposition de l'industrie prés de 2 milliards de kWh.

J'estime qu'à partir du moment où l'on décidait d'abolir la souveraineté française sur les zones pétrolifères d'Afrique du Nord, une connaissance même élémentaire de la psychologie et des forces politiques en jeu aurait dû conduire les dirigeants français à prévoir qu'au bout de quelques années cette source d'énergie échapperait totalement à notre contrôle. Il fallait donc « forcer » sur l'atome pacifique et non sur l'atome militaire ; maintenir les houillères à un niveau élevé de production ; poursuivre l'effort d'équipement hydroélectrique commencé après la guerre ; enfin pousser activement les recherches scientifiques et techniques permettant de mettre en oeuvre d'autres ressources énergétiques.

Loin de mener une telle politique, les gouvernements de la Ve République ont fondé l'économie française sur l'hypothèse irréaliste d'un flot de pétrole abondant et à bon marché indéfiniment garanti par « l'amitié franco-arabe » — garantie elle-même par un infléchissement de notre politique extérieure équivalant à la rupture de nos anciens liens avec Israël.

Cette prise de position à la fois cynique et naïve a fait de notre économie une pyramide reposant sur sa pointe. Elle nous a mis à la merci d'une poignée de dictateurs et de féodaux. Nous payons aujourd'hui et risquons de payer encore plus cher demain les erreurs commises — que M. Richardot m'excuse — il y a une dizaine d'années.

M. Jacques Soustelle,
député du Rhône.

mercredi 18 juin 2014

La France Combattante et l'Amérique Latine (1943)



LA FRANCE COMBATTANTE et L'AMERIQUE LATINE

JACQUES SOUSTELLE

Commissaire National à l'Information de la FRANCE COMBATTANTE

[Entente, n° 14, janvier 1943]

LA reconnaissance du Comité National Français par le gouvernement du Mexique, et la déclaration, d'une rare noblesse de ton, que la Chancellerie mexicaine a publiée à ce propos, remettent au premier plan de l'actualité les relations de la France Combattante avec les pays de l'Amérique Latine.

Cette immense portion du Nouveau Monde qui s'étend, sur deux continents, du Rio Bravo à la Terre de Feu n'a peut-être pas toujours reçu des Français en général toute l'attention qu'elle mérite ni toute l'affection qu'elle porte elle-même à la France. Pourtant les vingt Républiques, de langue française comme Haïti, de langue portugaise comme le Brésil, de langue espagnole les autres, sont rattachées depuis leur naissance à la France par mille liens historiques, intellectuels et  spirituels. C'est la voix des Encyclopédistes et le canon de la Révolution qui les ont appelées à l'indépendance. Dans sa petite paroisse de Dolores, le curé Hidalgo, précurseur de l'indépendance mexicaine, lisait Diderot et préparait l'insurrection qui devait donner naissance à sa patrie. Bolivar, qui libéra un continent, était nourri des doctrines de 89. Même lorsqu'une de ces jeunes nationalités, celle d'Haïti, se créa en se détachant de la France, c'est encore au nom d'un idéal français de liberté et d'égalité que l'armée improvisée de Dessalines se dressa contre les forces de Napoléon et il n'est peut-être pas de terre dans le monde où le nom de la France soit aussi vénéré que dans cette île qui conquit contre elle son indépendance.

Sur les chemins, dans les villes et dans les campagnes de l'Amérique Latine, à chaque pas apparaît la vieille et solide amitié qui unit ces pays à la France. C 'est la cathédrale de Taxco, au Mexique, un des joyaux de l'art indo-latin, qui fut bâtie par le français Borda ; c'est la constitution démocratique du Costa Rica et ses institutions libérales qu'inspirèrent les émigrés républicains de 1848 ; ce sont, aujourd'hui, les innombrables chaires d'universités, missions scientifiques, écoles et instituts qui font rayonner partout la civilisation de la France. L'Amérique Latine trouve dans la France une inspiration sans morgue, un soutien sans ambitions, une mère-patrie spirituelle et sans impérialisme. La France trouve dans les peuples d'Amérique Latine les amis désintéressés et fidèles dont elle a et dont elle aura plus que jamais besoin.

La nouvelle de l'ignominieux armistice de 1940 fit couler des pleurs sur les visages les plus mâles et les plus endurcis à Mexico, à Lima, à Rio. Et l'appel historique du Général de Gaulle y souleva aussitôt l'enthousiasme et l'espoir. Aussi n'est-il nullement étonnant que les Français qui résident dans ces pays et qui, dès le début, répondirent presque unanimement à la voix de la France Libre, aient été entourés immédiatement de la sympathie et de la confiance de leurs hôtes. Le premier comité de Français Libres qui ait été fondé en Amérique, à ma connaissance, fut celui de Port au Prince, le 18 juin 1940. Partout, à Cuba, au Mexique, à Buenos-Aires, dans toutes les capitales et jusque dans les bourgades, les Français se rassemblèrent ; dans les localités où ne résidait aucun Français, des  comités mexicains, costa-riciens ou cubains " pour la France Libre " se formèrent spontanément. C'est que les peuples de l'Amérique latine ne peuvent concevoir le monde sans la France ni la France sans liberté. Point de calcul, point de savantes considérations politiques dans leur adhésion spontanée et enthousiaste : il faut avoir vu, comme il m'a été donné de le faire, la communion émouvante des universitaires, des ouvriers, des paysans, des hommes politiques, dans le culte de la France, pour comprendre que l'Amérique Latine a discerné d'un seul coup, dans ce qui devait s'appeler la France Combattante, tout ce qu'elle respecte et tout ce qu'elle chérit dans la France tout court, dans cette Francia eterna dont ses écrivains et ses orateurs aiment à évoquer le génie.

Les Comités, puis les Délégations qui se formèrent en Amérique Latine purent donc commencer leur travail dans une atmosphère de compréhension et d'amitié, avec le soutien de la presse et de ta radio et avec la sympathie non dissimulée des masses et des élites. Les intrigues de Vichy et les calomnies des traîtres se sont heurtées au dédain de ces peuples nourris de fierté hispanique. Bien avant que des formules eussent été trouvées par les chancelleries, l'opinion publique au sud du Rio Bravo savait bien que la France n'était représentée que par le Général de Gaulle, ses compagnons et ses délégués.

Toute l'histoire des relations de la France Combattante avec les pays latino-américains — histoire qui n'est pas encore achevée et qui se poursuit sous nos yeux — se réduit à la réalisation progressive, à travers les vicissitudes de la politique continentale et internationale, de ce que les opinions publiques ont compris et voulu dès le premier jour. La reconnaissance de facto des Délégations de la France Combattante, celle des passeports du Comité National, les décisions plus vastes prises par les Républiques, comme celle de Cuba et du Mexique, sont des étapes sur la route qui conduit à la complète restauration des liens entre une France libérée par la victoire et ses amis de toujours.

Cette France libérée, demain, n'oubliera pas ceux qui n'ont pas désespéré d'elle à l'heure de sa plus sombre détresse et qui, loin de l'accabler ou de discuter ses droits, lui ont ouvert leurs bras et leur cœur. Pont spirituel entre l'Europe et l'Amérique Latine, elle ne laissera à personne le soin de poursuivre la tâche désintéressée que son histoire et son honneur lui imposent. L'après-guerre verra les nations latines du nouveau continent et la France, unies plus que jamais dans la confiance et dans la fierté d'une civilisation commune, travailler côte à côte pour faire un monde où cette civilisation ne soit pas menacée.

samedi 24 mai 2014

Parlement européen et démocratie française (1976)



PARLEMENT EUROPEEN ET DEMOCRATIE FRANÇAISE

JACQUES SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 15 novembre 1976]

La décision du président de la République de saisir le Conseil constitutionnel du problème posé par l'application de l'article 138 du traité de Rome, a donné un regain d'actualité à cette question. Le débat sur le budget des affaires étrangères a déjà été marqué par certaines interventions, comme celle de M. Couve de Murville, qui préfigurent la discussion du printemps prochain.

L'accord réalisé à Bruxelles le 12 juillet dernier sur l'élection du Parlement européen au suffrage universel suscite des réactions hostiles dans deux secteurs, qui s'opposent sur bien des points, mais se sont rapprochés plus d'une fois, jadis et naguère, dans une commune méfiance et un refus envers une Europe unie.

Le bureau politique du parti communiste et le bureau exécutif de l'U.D.R. se sont élevés en même temps contre la perspective d'une Assemblée européenne démocratiquement élue. M. Michel Debré a annoncé, en septembre, qu'il avait décidé de créer un "comité pour l'unité et l'indépendance de la France" dont toute l'action serait dirigée contre l'élection de l'Assemblée européenne au suffrage universel. Simultanément, Georges Marchais et l'Humanité se déchaînent jour après jour contre "la politique giscardienne d'abaissement national, de retour à l'atlantisme et de complaisance pour les ambitions dominatrices de l'Allemagne occidentale".

Ce serait un procédé polémique facile, pour moi, de condamner l'une et l'autre de ces oppositions à l'Europe en feignant de les confondre. Je ne céderai pas à cette facilité. On doit loyalement distinguer ce qui doit être distingué. Le parti communiste demeure, comme il l'a toujours été, irréductiblement hostile à tout ce qui peut gêner l'expansion soviétique. Une Europe unie, économiquement puissante, à l'instar de l'Amérique et de l'U.R.S.S., et capable de trouver enfin en elle-même une volonté politique, serait ipso facto réfractaire à toute "finlandisation".

La marche à l'hégémonie que poursuit la Russie avec une prodigieuse ténacité se heurterait à un obstacle infranchissable. C'est cela que les communistes veulent à tout prix empêcher ; c'est la réalité qui se cache derrière leurs aigres récriminations contre l'"abandon national", derrière leurs diatribes xénophobes lancées pêle-mêle contre l'"impérialisme ouest-allemand", les sociétés multinationales, les Etats-Unis, le "grand capital français et international" et autres entités de leur démonologie familière.

Ils entreprennent en même temps une opération de politique intérieure. Après avoir tendu la main aux chrétiens, ils la tendent aux gaullistes au nom de l'indépendance nationale.

Or l'attitude de l'U.D.R. - je laisse de côté ceux de ses membres qui ne sont mus, en fait, que par une allergie viscérale à l'égard du président de la République - répond bien évidemment à d'autres motivations. Outre une méfiance ombrageuse à l'égard de tout étranger, américain, européen ou russe, c'est une certaine conception de la souveraineté nationale dans une démocratie qui, semble-t-il, est à la base des réticences exprimées par ce parti.

Pour ceux qui évoqueraient aujourd'hui l'"affaire de la C.E.D." et rappelleraient que ce projet d'"armée européenne" fut repoussé en 1954 grâce à la conjonction des communistes et des gaullistes (mais aussi grâce aux votes de nombreux socialistes et à l'appel du président Herriot), je ne crois pas inutile de souligner qu'à cette époque l'opposition gaulliste à la C.E.D. se cristalliserait autour de trois points essentiels :

1) La C.E.D. risquait de couper la France métropolitaine de ses prolongements outre-mer ;

2) La Grande-Bretagne demeurait en dehors de l'organisation projetée ;

3) Enfin, comment concevoir une armée européenne sans que fût mis en place, au préalable, un pouvoir politique européen ?

"Que peu de temps suffit pour changer toutes choses !"

Vingt-deux ans plus tard, il n'y a plus d'Afrique française plus de France d'outre-mer ; la Grande-Bretagne est entrée dans "Europe ; l'élection du Parlement européen au suffrage universel marque un progrès vers la mise en place, au niveau européen, d'un pouvoir politique démocratique.

M. Michel Debré a posé au premier ministre, dès le lendemain de la réunion de Bruxelles une question orale avec débat ; il lui demande "selon quelle procédure le gouvernement entend proposer la révision constitutionnelle, qui est un préalable nécessaire à toute délibération sur l'élection au suffrage universel d'une Assemblée européenne".

L'ancien premier ministre semble donc tenir pour certain et évident que l’élection ainsi envisagée est anticonstitutionnelle.

Or cela n'est ni certain ni évident. L'article 54 de la Constitution dispose : "Si le Conseil constitutionnel, saisi par le président de la République, par le premier ministre ou par le président de l'une ou l'autre Assemblée, a déclaré qu'un engagement international comporte une clause contraire à la Constitution, l'autorisation de la rectifier ou de l'approuver ne peut intervenir qu'après la révision de la Constitution."

Le Conseil constitutionnel étant saisi, il lui appartient de dire le droit. Sans vouloir me prononcer avant lui, je reprendrai les termes de M. Maurice Duverger (1) : "En droit, l'élection populaire des représentants de la nation à l'Assemblée de Strasbourg n'est pas contraire à la Constitution française."

Il n'est pas inutile de rappeler ici que "les traités ou accords internationaux régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois" (article 55 de la Constitution). N'est-ce pas le cas du traité de Rome ?

Une autre voie pourrait être recherchée par les irréductibles : celle qui, s'appuyant sur l'article 3 de la Constitution, soulèverait l'objection fondamentale d'atteinte à la souveraineté nationale.

Le texte constitutionnel affirme que "la souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum". Ce principe de base de toute démocratie n'interdit absolument pas au peuple par ses représentants (ou éventuellement par référendum), de consentir des délégations de souveraineté, sur des objets déterminés, à telle autorité qu'il lui convient de charger dans telle ou telle mission.

S'il est choquant que des députés français élus au suffrage direct participent aux travaux d'une Assemblée européenne, pourquoi trouve-t-on tout naturel que des parlementaires français, depuis des années, soient membres de l'Assemblée européenne des Neuf ou de celle du Conseil de l'Europe ? Serait-ce parce qu'ils sont désignés par leurs collègues à Paris ? Mais n'en sont-ils pas moins des élus du suffrage universel, même indirect ? Pourquoi cette subite indignation ?

Quant aux "délégations de souveraineté", y a-t-il là de quoi s'alarmer ? M. Debré devrait être le dernier à s'en offusquer : si j'ai bonne mémoire, il était membre du conseil de direction du R.P.F. quand celui-ci, sous la présidence du général de Gaulle, se prononça publiquement en faveur de telles délégations pour former les premières institutions de l'Europe. Il est vrai, dira-t-on, que le général, fort "européen" à l'époque de l'ascension du Rassemblement, prit des positions bien différentes par la suite. Mais alors, qui peut se vanter de savoir de science certaine ce qu'il penserait aujourd'hui ?

M. Michel Debré était, si je ne m'abuse, chef du gouvernement quand il soumit au référendum, le 8 avril 1962, ce qu'on appelait "les accords d'Evian". Il doit donc savoir mieux que personne, étant donnée la compétence qu'on lui connaît en matière de droit, que ce référendum violait de plusieurs manières la Constitution : d'abord parce qu'il avait pour objet de diviser le territoire national, et qu'ainsi il eût fallu adopter au préalable une révision de l'article 2, qui proclamait, et continue à proclamer, que "la République est indivisible" ; ensuite parce qu'il faisait fi de l'article 72 sur lequel le même M. Debré s'était fondé, à juste titre, pour déclarer inconstitutionnelle toute sécession des départements français d'Afrique ; enfin, et surtout, parce que les Français résidant en Algérie étaient exclus de ce vote (2), ce qui allait directement à l'encontre de l'article 3 et de la Déclaration des droits de l'homme.

On comprendrait mal que, ayant pris de telles libertés avec la Constitution il y a quatorze ans, certains se posent aujourd'hui en censeurs inflexibles et sourcilleux prêts à donner des leçons à tout un chacun.

La démocratie française dans sa souveraineté, le Parlement français dans la plénitude de ses droits, peuvent, et à mon sens doivent en approuvant les accords de Bruxelles, ouvrir à notre pays la route de l'Europe, qui est celle des libertés sauvegardées, du progrès social maintenu, de notre sécurité affermie.

Il est vrai que, pour reprendre encore une fois les expressions de M. Duverger, certains considéreront l'élection populaire de l'Assemblée européenne comme une "machine infernale" destinée à faire voler en éclats notre souveraineté nationale. De tels censeurs supposent que l'Assemblée voudra outrepasser les limites que le traité de Rome fixe à ses pouvoirs. On s'efforcera sans doute de faire voter par le Parlement français une sorte de "protocole additionnel" qui spécifierait... quoi exactement ? Que le traité doit être respecté ? Cela paraît un peu étrange.

Mais, dans tout cela, les arrière-pensées de politique intérieure affleurent. Qui ne voit que le parti communiste, à ce propos, joue la crise de régime ? Si, en effet, sous le prétexte fallacieux de défendre la souveraineté nationale, ou comme suite à des controverses byzantines sur la "supranationalité", une part substantielle de la majorité "partait en dissidence", nous nous verrions ramenés aux pires errements de la IVe République. Le désordre politique qui s'ensuivrait ne pourrait servir que le parti communiste : le parti socialiste, lui, ne serait-il pas en porte-à-faux et peut-être divisé ?

Déclencher une crise de la majorité à propos de l'élection de l'Assemblée européenne ne constituerait pas seulement une faute, mais une grave imprudence. Et qui sait si les responsables de cette crise ne seraient pas les premiers à en faire les frais ?

(1) Le Monde, 11 novembre 1976.

(2) Cette exclusion étrange, si évidemment contraire au principe de l'autodétermination, est presque inexplicable. A moins que le gouvernement d'alors n'ait médité sur les chiffres du référendum précédent (Janvier 1961), qui préfigurait la "solution finale" du problème : en France métropolitaine, 55,91 des inscrits avaient répondu "oui", mais 39,24 % seulement en Algérie. Laisser voter les citoyens français d'Algérie dans ce scrutin dont dépendait leur sort aurait été conforme à la loi et au bon sens, mais aurait pu conduire à un grave échec.

(*) Député du Rhône (réformateur), ancien ministre.

vendredi 23 mai 2014

L'avenir de l'Europe (1971)



L'avenir de l'Europe

JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 6 octobre 1971]

Tout porte à croire qu'il n'y aura pas de guerre commerciale entre l'Amérique et l'Europe : la négociation, assurément, sera dure et prolongée, mais sans "escalade", représailles, mesures de rétorsion. Dès lors que les Etats-Unis représentent 40 % de la production mondiale, leur santé économique, qu'on le veuille ou non, est une condition sine qua non de la nôtre. L'intérêt le plus évident de l'Europe, c'est que l'économie américaine surmonte ses difficultés, puisque toute crise grave outre-Atlantique se répercuterait chez nous comme ce fut le cas lors de la "grande dépression".

Dans un premier temps, nombre de dirigeants européens ont montré de la surprise, voire de l'indignation, face aux décisions du président Nixon. C'est cette surprise qui me paraît surprenante ; ne pressait-on pas les Américains, depuis des mois sinon des années, de porter remède au déséquilibre de leur balance des paiements ? Et comment imaginait-on qu'ils pussent obtenir ce résultat sans prendre des mesures draconiennes qui affecteraient nécessairement, à court terme, les intérêts européens ?

Quant à l'indignation, elle serait apparue plus justifiée si la plupart des Etats européens, et notamment la France, s'étaient rigoureusement abstenus, dans le passé, de toute décision unilatérale.

Les Européens n'ont pas tort de dénoncer le danger du protectionnisme que manifeste la taxe de 10 % instaurée par Washington. A s'engager dans cette voie, on risque de revenir à un monde hérissé de barrières, avec des espaces fermés et des monnaies inconvertibles, redoutable régression qui porterait un coup très dur à la prospérité des pays industrialisés, et par contrecoup aux pays en voie de développement. Cependant, les Américains ont beau jeu de souligner qu'ils dépensent 80 milliards de dollars par an pour la défense de leurs alliés, quand ceux-ci n'en dépensent que le quart.

Si on leur fait grief d'"exporter de l'inflation", ils peuvent rétorquer que leurs prix n'ont augmenté que de 38 % depuis 1958, alors que, dans le même laps de temps, les prix ont augmenté de 87 % en France, de 84 % au Japon.

La controverse entre les deux rives de l'Atlantique peut facilement tourner au dialogue de sourds. Il y a mieux à faire, notamment pour l'Europe.

Car le choc de la crise monétaire a mis en évidence, comme sous un coup brutal de projecteur, la fragilité de la Communauté européenne. Ce qui est d'une extrême gravité, c'est qu'au premier signe de danger, chaque gouvernement a succombé à la tentation du nationalisme traditionnel.

Par un curieux paradoxe, le gouvernement socialiste de l'Allemagne fédérale a fait flotter sa monnaie, la livrant aux mécanismes du marché, tandis que le ministre libéral qui préside aux finances de la France avait recours au dirigisme et aux contrôles bureaucratiques.

On a pu redouter dans les premiers jours un véritable éclatement de l'Europe économique. Le Marché commun agricole, en premier, n'aurait pas survécu à un approfondissement des divergences. Fort heureusement, à Bruxelles puis à Londres, les Européens, sans aller jusqu'à mettre sur pied une véritable solution communautaire à leurs problèmes monétaires, ont tout au moins évité des ruptures aux conséquences incalculables. Même un accord "de façade", pour reprendre l'expression de M. Raymond Bourgine, vaut mieux que la dispersion. Mais il est clair désormais que ceux qui avaient cru faire preuve d'audace en adoptant le plan Werner en février avaient, au contraire, péché par timidité.

Combien différente la situation de l'Europe n'aurait-elle pas été de ce qu'elle est aujourd'hui si le Marché commun avait déjà possédé sa monnaie !

Comme l'a écrit un économiste de premier rang, Robert Triffin, "la seule solution raisonnable réside dans l'accélération du calendrier d'application du plan Werner".

Cela suppose d'abord que les gouvernements de l'Europe des Six, plus celui de la Grande-Bretagne (car il ne serait pas réaliste d'entreprendre une telle action sans l'Angleterre), se mettent d'accord sur un ensemble de parités entre leurs monnaies. Parités "fixes" ? Laissons de côté les dogmes et les querelles d'école : un tel système n'est pas incompatible avec des marges de fluctuation qui pourraient aller en diminuant progressivement.

Les monnaies ainsi "accrochées" les unes aux autres flotteraient, par rapport au dollar, de concert et non plus séparément.

Alors que le plan Werner n'envisageait la mise en place d'un Fonds monétaire européen que lors du passage de la première à la deuxième phase, l'urgence créée par la crise actuelle oblige à brûler les étapes. Le F.M.E. devrait être réalisé au plus tôt. Il aurait à gérer les réserves européennes, exprimées en monnaies des pays membres et non plus en dollars.

Ces réserves seraient constituées partiellement par de l'or, mais, contrairement à la théorie énoncée avec constance par deux présidents successifs de la République française, et à la doctrine de M. Jacques Rueff, je ne crois pas, je crois de moins en moins, au rôle privilégié de l'or. La base véritable d'une monnaie, c'est la capacité de production du pays qui émet cette monnaie. Le rattachement à l'or présente en outre l'inconvénient de faciliter à l'Union soviétique, grande productrice de ce métal, des opérations éventuelles tendant à déséquilibrer l'économie du monde non communiste.

Quoi qu'il en soit, le F.M.E. devra, dans un premier temps, disposer d'or, de dollars, de crédits en monnaies européennes et éventuellement de droits de tirage, conformément à des décisions communes, de façon à neutraliser les mouvements spéculatifs de capitaux qui jettent le désordre dans le système monétaire et menacent de dislocation l'économie européenne.

Qui dit "décisions communes" dit nécessairement "organes communs de décision". Comme l'a fait observer M. Jean Rey dès le début de la crise. Il n'y aura de monnaies européennes que si l'on renforce les mécanismes de décision ; on se trouve alors inévitablement amené à réexaminer la structure Institutionnelle de la Communauté. L'Europe telle qu'elle est aujourd'hui est formée d'Etats souverains qui négocient entre eux et, faute d'accord, ne se privent pas de prendre des décisions unilatérales. La question-clé est de savoir si l'on osera franchir le pas et créer des centres de décision "confédéraux". On s'aperçoit bien que c'est la voie du salut, mais aura-t-on le courage de s'y engager en dépit des pesanteurs historiques qui freinent la marche à l'unité du continent ?

Les Etats-Unis ont posé avec netteté, par la voix du président Nixon, le problème de la défense. On ne peut nier que les sommes énormes que l'Amérique consacre depuis tant d'années à l'entretien de positions stratégiques et de forces stationnées en Europe entrent pour beaucoup dans la genèse de la crise présente. Un désengagement accentué des Etats-Unis n'est pas à exclure, si un climat de néo-isolationnisme venait à prévaloir à Washington. De toute manière, les Américains, au cours de la négociation qui commence, insisteront catégoriquement sur la nécessité d'une participation accrue de l'Europe aux frais de sa propre défense - point essentiel des déclarations de M. Nixon, qui, assez étrangement, n'est que peu mentionné en Europe dans les discussions et commentaires. La solution de ce problème sera assurément une des conditions fondamentales normales entre les deux rives de l'Atlantique.

Or, dans ce domaine comme dans celui de la monnaie commune, apparaissent à l'œil nu les graves inconvénients d'une approche en ordre dispersé. La défense, problème politique par excellence, ne peut être traitée que par des instances politiques et au niveau de l'ensemble européen, au niveau "confédéral".

Tout nous ramène donc à un choix, au choix historique le plus lourd de sens : ou bien nous laisserons les nations européennes dériver jusqu'à ce que la Communauté se disloque, ou bien, surmontant les obstacles qui sont en nous-mêmes, et dépassant le point de non-retour, nous bâtirons - et beaucoup plus rapidement qu'on ne l'avait envisagé il y a encore six mois - une Europe économique, monétaire certes et surtout, proclamons-le clairement, une Europe politique.

samedi 3 mai 2014

Allocution à Radio-Alger (12 janvier 1956)



[Allocution de Jacques Soustelle à Radio-Alger, 12 janvier 1956]

(...) Le bien de l'Algérie, c'est d'abord qu'elle reste française. L'Algérie sans la France, ce serait la misère dans d'innombrables foyers. Qui donc, dans le monde, viendrait prendre à sa charge ce que la France apporte à l'Algérie ? Qui remplacerait chaque année les milliards que les travailleurs algériens envoient de la Métropole ? Les étrangers qui prodiguent leurs encouragements à la rébellion ou leurs conseils à la France, s'intéresseraient peut-être volontiers à l'Algérie pour y forer des puits de pétrole ou y creuser des mines, mais pas pour y faire des routes ou y construire des écoles. Je dis que la séparation de l'Algérie et de la France serait pour l'Algérie, et spécialement pour le peuple musulman de ce pays, la pire des catastrophes. La sécession, c'est la ruine. C'est aussi la guerre civile installée ici à l'état endémique, l'anarchie permanente avec des horreurs dont même celles que nous subissons depuis un an ne nous donnent qu'une faible idée. (...)

Tous les moyens doivent pour cela être mis en œuvre. Je n'ai pas cessé depuis un an de les rechercher et de les employer dès que je les ai obtenus. Cet effort doit être et sera poursuivi.

Ensuite, puisque l'Algérie doit demeurer partie intégrante de la France, il faut que cette exigence devienne chaque jour plus réelle pour le bien de tous. Cela signifie que doit être solennellement reconnue et garantie, au sein de la République française, la personnalité originale de cette province dans le respect de sa tradition, de sa religion, de sa culture. Cela signifie aussi qu'entre tous les Français d'Algérie, quelle que soit leur origine ethnique, quelle que soit leur confession, de même qu'entre eux et leurs concitoyens de la métropole, doit régner l'égalité. L'égalité des droits et des devoirs, des avantages et des sacrifices, depuis Dunkerque jusqu'à Tamanrasset.

Je suis profondément convaincu que c'est la voie du salut. C'est aussi le génie de la France généreuse et humaine qui nous engage à rompre avec les routines du passé et à répondre au défi des forces mauvaises qui nous assaillent par un grand pas en avant, par une ferme décision de progrès et de fraternité.

Non à la rébellion, avec son obscurantisme et sa sauvagerie. Non à l'immobilisme qui se complaît dans le maintien précaire d'une situation dépassée. Rassemblons-nous au contraire, nous tous qui voulons la paix et le progrès, pour sauver l'Algérie par la résistance à l'agression et par la grande réforme que ce pays attend. Il faut créer enfin une véritable communauté, c'est-a-dire mettre en commun tout ce qui est la France et tout ce qui est l'Algérie. (...)

Le déchaînement de la violence ne peut donner à la rébellion une victoire impossible ; il peut seulement condamner chaque jour un plus grand nombre d'Algériens à la mort ou à la ruine. Il n'y a pas de solution hors de la France et sans la France. Je n'ai pas d'autre but, d'autre souci, que de la dégager et de la faire prévaloir. J'y parviendrai si vous m'y aidez, si vous apportez votre concours et votre confiance à la tâche que j'ai entreprise. Ainsi, et ainsi seulement, nous rétablirons ici tous ensemble la paix dans la dignité et dans l'union.

mardi 15 avril 2014

Une exigence nationale (1957)



Une exigence nationale : la révision, rapide et totale de la politique suivie jusqu'à présent envers le Maroc et la Tunisie

[Article de Jacques Soustelle dans Carrefour, 24 avril 1957]

La politique à suivre envers les deux anciens protectorats ne doit pas continuer à être régie par ce curieux mélange d'illusions et de prétentions qui inspire les négociations sans fin et sans objet dont on amuse le tapis. Placés devant le fait accompli de l'abandon du Maroc et de la Tunisie, nous n'avons pas à nous épuiser dans la recherche de mauvais palliatifs. Ce sont des Etats étrangers ; exigeons d'eux, sans plus, la décence élémentaire qu'on attend de n'importe quel Etat étranger, et refusons-nous à subventionner leur démagogie et leur mauvais vouloir. Et concentrons sur la défense de l'Algérie, nœud de toute la lutte nord-africaine, terre française et qui le restera, tous les moyens dont nous pouvons disposer dans cette partie du monde.

Les milliards que l'on gaspille pour payer à l'empire chérifien une armée qui se retournera contre nous, ou pour consolider M. Bourguiba qui joue vis-à-vis des fellagas de l'Est algérien le rôle tutélaire que joua Mao Tsé-toung vis-à-vis des Viet, utilisons-les pour venir en aide à nos malheureux compatriotes de Tunisie et du Maroc, chassés ou sur le point de l'être, réduits au dénuement, menacés dans leur vie.

Je rougis quand je vois dans quelles conditions indignes la France laisse ceux de ses fils dont le seul crime a été de croire aux promesses des gouvernements, et à la protection d'un Etat devenu débile. S'il y a de l'argent à dépenser, voilà à quoi on peut l'employer : à remettre en mesure de travailler et de servir ces infortunés qui ont dû fuir des pays dont ils avaient fait la prospérité et où ils ne sont plus que des otages. Pourquoi ne les aiderait-on pas à s'installer en Algérie, où leur présence même démontrerait une fois de plus notre volonté farouche de résistance ? (...)

Le salut de la France passe par celui de l'Algérie, et le salut de l'Algérie exige une révision rapide et totale de la politique suivie jusqu'à présent envers le Maroc et la Tunisie.

jeudi 3 avril 2014

Des résultats positifs dont je me réjouis (1974)



M. JACQUES SOUSTELLE : des résultats positifs dont je me réjouis.

[Le Monde, 7 décembre 1974]

M. Jacques Soustelle, ancien ministre, député réformateur du Rhône, nous a déclaré :

"La négociation menée avec autant d'habileté que de réalisme par M. Poniatowski à Alger a donné des résultats positifs dans certains domaines.

"Je suis de ceux qui s'en réjouissent le plus vivement. Le déblocage des comptes, par exemple, est une mesure que je réclamais depuis longtemps et qui soulagera la détresse de nombreux rapatriés.

"Il doit être bien entendu que la liquidation du contentieux franco-algérien n'apporte aucune solution au grave problème de l'indemnisation des rapatriés spoliés : c'est aux pouvoirs publics français qu'il appartient désormais de le régler au plus tôt. On ne peut davantage considérer le succès de la négociation d'Alger comme la justification a posteriori d'une politique que j'ai toujours condamnée, et dont elle vient seulement atténuer quelques-uns des désastreux effets.

"Sur le plan de la politique internationale, j'observe que M. Houari Boumediène, parlant du Proche-Orient et d'Israël, ne s'est pas aligné sur les positions extrémistes de M. Yasser Arafat. La réputation de prétendue modération de ce dernier apparaît donc comme quelque peu surfaite. Mais c'est là un indice intéressant et à suivre."

mercredi 2 avril 2014

Hommage à Georges Pompidou (1974)



[Extrait du Monde, 4 avril 1974]

M. JACQUES SOUSTELLE, député du Rhône, ancien ministre du général de Gaulle : "J'ai été profondément ému par la soudaine disparition du président Pompidou, mon ancien condisciple de l'Ecole normale supérieure, dont la prestigieuse carrière avait côtoyé ou croisé la mienne. Il est malheureusement clair que les informations données sur sa santé durant ces derniers mois avaient été parcimonieuses à l'excès. On ne peut en tout cas que s'incliner devant le courage dont il a fait preuve. La Constitution doit être et sera normalement appliquée sous l'égide du président Poher, appelé pour la deuxième fois en cinq ans à s'acquitter de ce délicat intérim."

mardi 18 mars 2014

"Nous cesserons d'être intéressants pour les grandes puissances, (...) du jour où nous aurons permis que, sur le continent, l'Allemagne soit plus forte que nous" (21 décembre 1954)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 1ère séance du 21 décembre 1954]

M. Jacques Soustelle. Mesdames, messieurs, il y a un peu plus de deux mois, j'ai eu l'honneur de monter à cette tribune, lorsque se posait devant l'Assemblée nationale, non pas encore le problème de la ratification des accords de Paris, mais celui d'apprécier les intentions qui avaient été exprimées par M. le président du conseil et par nos partenaires au cours des négociations qui venaient de se terminer.

Ceux d'entre vous qui ont bien voulu m'écouter alors se souviennent que je n'avais pas voulu porter de jugement sur ces accords, mais que j'avais seulement entendu indiquer quelques lignes principales qui me semblaient importantes et selon lesquelles, croyais-je, il aurait été possible de tirer de ces accords le maximum pour notre pays et pour la paix. Depuis lors, les choses, à coup sûr, ont évolué. Nous nous trouvons maintenant devant une décision définitive à prendre en ce qui concerne la ratification elle-même. D'autre part, l'atmosphère, il faut bien le dire, a changé.

Elle a changé d'abord à l'extérieur, car les textes complexes et souvent obscurs qui nous sont soumis ont fait l'objet d'interprétations variées, particulièrement en Allemagne. Ils ont provoqué également des réactions dans certains autres pays, notamment à l'Est.

L'atmosphère a aussi changé à l'intérieur. Etant moi-même de ceux qui se sont toujours interdit de mêler les questions, de l'aire de la politique intérieure à propos de la politique extérieure et de traiter les problèmes par la bande, je suis cependant objectivement obligé de reconnaître que l'atmosphère politique et parlementaire s'est quelque peu alourdie. Sans vouloir prononcer à cette tribune des paroles qui pourraient passer pour une prophétie néfaste, je dirai qu'on doit se poser cette question : si nous ratifions ces accords, par qui et dans quel esprit, une fois ratifiés, seront-ils, dans la suite, appliqués ?

Je vous demande d'avance de m'excuser, monsieur le président du conseil, de ce que mes propos pourraient présenter de franchise peut-être brutale, encore que j'entende m'abstenir de toute outrance discourtoise. Je n'ai pas besoin de vous demander de croire à mon absolue sincérité et à l'effort de probité et d'honnêteté intellectuelle que je vais faire et dont vous-même, monsieur le président du conseil, donnez constamment l'exemple. Pendant des années nous vous avons vu, non sans admiration, soutenir ici des thèses qui n'emportaient pas une adhésion unanime ni même générale ; et vous connaissez mieux que personne la joie pure que ressent un homme politique qui sacrifie l'immédiat à ce qu'il croit l'essentiel. Permettez-moi de la goûter à mon tour et de vous dire, en toute loyauté, ce que je pense de ces accords en les considérant uniquement pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour un problème vital, au sens propre du mot, pour notre pays et qui peut être une question de vie ou de mort pour la France.

Même si cela doit nous être douloureux, je ne peux traiter cette question que, pour elle-même, sans autre considération que le pays, sa survie, son avenir, et sans aucune acception de personnes.

Cela dit, il n'est que juste de reconnaître que les accords qui nous sont proposés sont, je ne dirai pas meilleurs, mais moins mauvais que la Communauté européenne de défense. Ils ne noient pas notre armée ni notre politique extérieure dans une sorte de magma apatride. Ils nous laissent l'essentiel de la souveraineté sinon son usage, déjà si profondément entamé ; ils ne coupent pas le territoire métropolitain de la République française de ses territoires d'outre-mer. Tout cela est fort bien et je m'en réjouis, à une seule condition — mais reconnaissez avec moi qu'elle est extrêmement importante — c'est que l'on ne réintroduise pas, par la suite, sous, un prétexte qui s'offre déjà clairement, celui de pallier les dangers du réarmement allemand, de hautes doses de « supra-national » de façon à aboutir, étape par étape, devant une opinion lassée, chloroformée, à qui on expliquera très mal les choses, à ce qu'on pourrait appeler une crypto-C. E. D. (Applaudissements à l'extrême droite.)

M. Vincent Badie. Très bien !

M. Jacques Soustelle.
Essayant d'aborder maintenant les problèmes que pose la ratification qui nous est demandée, j'observerai d'abord que l'un des plus importants d'entre eux ne sera résolu — s'il doit l'être — qu'après le 17 janvier, date à laquelle il sera posé. Aucun problème ne peut, évidemment, être résolu avant d'être posé ; or celui de l'agence d'armements ne sera vraiment posé que le 17 janvier, date à laquelle doit se réunir l'organisme chargé de le traiter.

Or c'est là, s'il doit y en avoir quelque part, qu'il faut qu'il y ait du « supra-national ».

J'ai déjà eu l'honneur de le dire devant vous, mesdames, messieurs, au mois d'octobre, si l'agence européenne d'armements n'est pas seule à recevoir et à distribuer les moyens matériels de guerre produits par les Etats-Unis d'Amérique, ne nous y trompons pas, il n ' y aura pas même un embryon d'Europe. Il y aura en fait une politique américaine qui élèvera les uns, abaissera les autres, à sa guise, selon des critères de docilités et de soumission qui seront absolument discrétionnaires. Et, dans de telles conditions, l'Union européenne occidentale ne sera en réalité qu'un décor en carton-pâte, plaqué sur la seule réalité qui comptera, à savoir la politique du Pentagone.

L'article 23 du protocole IV prévoit que les Etats-Unis d'Amérique et le Canada attribueront discrétionnairement leur aide militaire à la république fédérale. En fait, nous allons vers une situation, et j'y reviendrai, dans laquelle la république fédérale allemande sera fournie par priorité en armements américains, en tant que première alliée des Etats-Unis sur le continent européen.

M. Paul Coste-Floret.
C'est exact.

M. Jacques Soustelle. A cet égard, pour ne pas avoir à y revenir, je veux mentionner un sujet un peu différent, mais connexe, celui du renforcement des pouvoirs du commandement suprême allié pour l'Europe, qu'on a baptisé Saceur — on me pardonnera l'emploi de cette appellation barbare — je crois que si l'on conjugue, d'une part l'accroissement des pouvoirs du Saceur, d'autre part ce que je viens de dire en ce qui concerne la distribution des armements, il apparaît que le contrôle que la France voulait exercer sur l'armée allemande risque à brève échéance de se transformer en un contrôle exercé par les Allemands sur les forces françaises, avec le soutien des Etats-Unis. Le renforcement du Saceur apparaît alors comme une arme à double tranchant, qui risque d'être beaucoup plus profitable à la république fédérale qu'à nous-mêmes.

M. André-François Mergier. Il fallait voter la C. E. D.

M. Jacques Soustelle.
Cette plaisanterie pourra peut-être distraire un peu l'Assemblée dans ses préoccupations graves et sérieuses.

J'en viens à un deuxième problème qui me paraît d'une importance capitale : le problème sarrois.

Sauf erreur de ma part, tous les gouvernements successifs, depuis celui de M. René Mayer, ont posé, comme condition fondamentale d'un accord quelconque tendant à rendre sa souveraineté à la république fédérale allemande et à lui donner une armée, la ratification d'un accord satisfaisant sur la Sarre.

Or, aujourd'hui, par un singulier renversement, c'est la ratification des accords de Paris qui devient préalable à l'entente sur la Sarre.

En effet, du côté allemand, nous n'en sommes aujourd'hui qu'à la première lecture. Rien, par conséquent, n'est décidé, et encore, si l'on tient compte des propos qui ont été tenus, des textes qui ont été écrits, on ne peut que ressentir la plus profonde inquiétude sur ce que signifie l'entente sur la Sarre et sur son avenir.

C'est ainsi, par exemple — je ne peux citer que quelques extraits des interprétations profondément divergentes données à l'accord sur la Sarre ici et à Bonn — que pour nous et pour les Allemands le caractère définitif ou provisoire du traité est l'objet de contestations profondes.

Il en est de même en ce qui concerne le caractère européen ou allemand de la Sarre. Nous pensons en effet, en France, que le statut, même provisoire, de la Sarre est un statut de caractère européen. Tel n'est pas le moins du monde l'interprétation des autorités allemandes. J'ai sous les yeux, fournis officiellement par l'agence de Bonn, la traduction du discours du chancelier Adenauer. Je constate qu'il dit ceci : « Il n'est pas créé de territoire européen au sens du projet Van Der Goes Van Naters. La convention ne change rien à l'attribution territoriale de la Sarre. »

Qu'est-ce que l'attribution territoriale de la Sarre ?

Voici ce qu'on lit dans l'exposé des motifs du projet de loi tendant à la ratification des accords sur la Sarre à Bonn :

« Etant donné qu'aux termes du statut le territoire sarrois ne doit pas devenir un territoire européen, il est clair que, conformément aux résolutions du Bundestag, la Sarre continue à faire partie de l'Allemagne dans ses frontières du 31 décembre 1937. »

Je parlerai d'ans quelques instants de cette question des frontières de 1937 qui me paraît d'une singulière importance. Mais revenons aux divergences d'interprétation de l'accord sur la Sarre. J'en ai déjà signalé deux : L'accord a-t-il un caractère provisoire ou un caractère définitif ? La Sarre est-elle ou n'est-elle pas un territoire allemand ?

J'ajoute que sur le plan de l'économie, il y a une antithèse complète entre l'exposé des motifs du projet de loi allemand et ce qui nous a été dit ici. Le terme d'antithèse, ce n'est pas moi qui l'invente, c'est le texte lui-même, qui déclare : « Le nouveau concept de coopération économique est l'antithèse du concept d'union économique ».

Autrement dit, à Bonn, on considère que les modalités de coopération franco-allemande, qui sont prévues à propos de la Sarre, mettent fin, en réalité, à l'union économique franco-sarroise. M. Adenauer, dans le discours que je cite, déclarait dernièrement que le Gouvernement français « a communiqué à des membres de l'Assemblée nationale française un exposé sur l'accord sarrois qui, sur quelques points importants, non seulement s'écarte du texte du traité, mais ne concorde pas non plus avec les vues et les intentions générales des deux parties au traité ».

Le moins que l'on puisse dire, après avoir pris connaissance de cet exposé du chancelier Adenauer, c'est qu'il y a un malentendu profond et on se demande, dans ces conditions, comment l'Assemblée nationale française, faisant litière de ce qu'elle-même, à l'appel de tous les gouvernements successifs depuis des années, a déclaré à maintes reprises, pourrait ratifier aujourd'hui l'ensemble dont font partie, qu'on le veuille ou non, les accords sur la Sarre, tant que ce malentendu n'est pas dissipé. (Applaudissements à l'extrême droite et sur certains bancs à gauche.)

M. Alfred Coste-Floret.
Très bien !

M. Jacques Soustelle. Dieu sait pourtant que le statut de la Sarre nous a déjà coûté fort cher.

Depuis sept ans, pour établir cette position indispensable, pour obtenir le rattachement économique de la Sarre à la France, nous avons renoncé, lors de la conférence de Moscou, en 1947, à notre projet d'internationalisation de la Ruhr et à notre droit aux réparations allemandes ; pour que le référendum sarrois de 1948 nous soit propice, nous avons assuré le ravitaillement prioritaire de la Sarre ; nous avons affecté à la modernisation des mines et industries sarroises des sommes très importantes, provenant du Trésor, et qui auraient pu aussi bien être investies dans nos territoires d'outre-mer.

Aujourd'hui, après tous ces sacrifices, nous nous trouvons dans une situation qui, c'est le moins qu'on puisse dire, est loin d'être claire. Ou plutôt, en réalité, cette situation n'est-elle pas très claire ? Et ne comprendrait-on pas les contradictions apparentes simplement en nous référant à une notion bien allemande et que reconnaîtront tous ceux d'entre vous qui connaissent tant soit peu la philosophie et la littérature de nos voisins d'outre-Rhin, la notion du devenir, du mouvement, Bewegung, Entwicklung, notion selon laquelle les choses n'ont jamais de valeur durable ? En bref, pour mettre les choses en termes clairs, ce que nous prenons, nous Français, pour un point d'aboutissement est en réalité, pour les Allemands, un point de départ vers un autre but.

C'est parfaitement clair aux yeux des Allemands et aussi de certains autres.

Je lisais dernièrement dans une revue américaine diffusée à un très grand nombre d'exemplaires, une revue qui est peut-être la plus importante des Etats-Unis, le Saturday Evening Post, un éditorial dans lequel or.t lit notamment que le chancelier Adenauer a accepté les accords de Paris mais que certains de leurs termes et particulièrement l'accord sur le contrôle de la vallée de la Sarre peuvent apparaître aux Allemands « difficiles à avaler ». Mais l'éditorialiste va s'empresser de les consoler.

Après avoir retracé l'histoire de la Sarre, à sa manière, de 1918 à nos jours en soulignant le caractère essentiellement allemand de ce pays, l'auteur de l'article déclare que l'accord tendrait à confirmer la domination de la France sur le charbon et l'acier sarrois, mais il ajoute : « Inévitablement on est amené à se poser la question de savoir pourquoi le chancelier Adenauer a accepté un tel arrangement ». Et l'auteur de l'article répond à cette question.

Il commence par rappeler le précédent du traité de Brest-Litowsk signé par Lénine en 1918 avec la ferme intention de le violer le plus rapidement possible, et il continue en ces termes : « Le chancelier Adenauer n'est certes pas un personnage méphistophélique comme Lénine, mais il ne peut manquer d'avoir pensé que si le potentiel industriel et militaire de l'Allemagne dépasse celui de la France, aucun accord écrit ne pourra empêcher cette supériorité de s'exprimer d'une manière ou d'une autre ».

Je pense, mesdames, messieurs, que c'est parfaitement clair. Cela signifie qu'aux yeux même d'une large partie de l'opinion américaine, il faut bien consentir des concessions apparentes à la France, mais que 1'on prépare déjà, par le moyen des interprétations divergentes et variées, le moment où le dynamisme allemand permettra de réduire à néant le peu qui a été obtenu. J'en viens maintenant à ce qui est, qu'on le veuille ou non, le fond du problème, c'est-à-dire au réarmement de l'Allemagne.

Je tiens tout de suite à dire que, me distinguant peut-être en cela, en bien ou en mal, je l'ignore, d'un certain nombre de mes collègues, je ne peux pas dire sincèrement que je suis toujours, à jamais, en n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle conjoncture, hostile à un réarmement allemand quelconque.

Je ne crois pas que des positions de cette nature soient réalistes et conformes aux faits historiques eux-mêmes, mais c'est précisément, hic et nunc, dans la conjoncture présente et en tenant compte des circonstances que je veux essayer de mon mieux d'apprécier ce réarmement allemand auquel nous consentirions si nous acceptions de ratifier aujourd'hui les textes qui nous sont soumis.

Tout d'abord, mesdames, messieurs — c'est le premier point — bien sûr, des contrôles sont prévus, mais ne nous faisons pas d'illusions. En fait, une fois consenti, le réarmement allemand sera illimité.

Il y a un droit de veto possible pour la France lorsqu'il s'agira de fixer les niveaux. Mais, est-ce que la France usera de ce droit de veto ? Est-ce que le gouvernement français d'alors — nous ne savons pas lequel ce sera — usera de ce droit de veto ? Sera-t-il possible ou facile à un gouvernement qui, peut-être, à ce moment là, aura de grandes difficultés ailleurs, qui peut-être sera en train de négocier une aide économique importante à Washington, d'exercer son droit de veto tout seul, contre l'Amérique en particulier ?

Pensez-vous que ce sera si facile que cela ? Pour ma part, je ne le crois pas.

Dans le même article que je citais tout à l'heure d'une importante, revue américaine, je relève encore un passage. L'éditorialiste rappelle que toute augmentation des forces de chaque nation doit être approuvée par les autres contractants. Il y voit le risque — car, pour lui, c'est un risque, bien entendu — d'un droit de veto que la France pourrait exercer, d'autant plus qu'elle est, parait-il, « noyautée par le communisme ». Peut-être aurions-nous, — nous, Français — la mauvaise idée de nous opposer à ce que l'Allemagne fabrique — je cite — des avions stratégiques, des armes atomiques et des fusées téléguidées ».

« Mais, ajoute-t-il, si l'Occident entreprend sérieusement de s'armer pour sa défense, on ne voit pas comment les Allemands qui ont longtemps tenu la tête dans la réalisation des armes modernes — en effet, nous en savons quelque chose ! pourraient se voir interdire d'en fabriquer. »

Là encore c'est clair, les contrôles, les interdictions, les droits de veto, sont destinés à faire passer l'essentiel. Même si l'on fait confiance à l'éminent homme d'Etat qui dirige actuellement les destinées de l'Allemagne, sa permanence au pouvoir nous est-elle garantie ?

Sans parler des faiblesses inhérentes à la nature humaine, si le chancelier Adenauer joue de façon satisfaisante le rôle que certaines forces allemandes attendent de lui, c'est-à-dire celui de faire « avaler » par les occidentaux la recréation d'une armée, qui nous dit alors qu'il ne sera pas un beau jour jeté et mis à l'écart comme un citron qu'on jette après en avoir exprimé le jus ?

Un deuxième point, en ce qui concerne le réarmement allemand, me paraît digne d'être signalé.

En fait, le réarmement de l'Allemagne de l'Ouest modifie profondément le caractère de l'O. T. A. N. et lui donne un caractère non plus défensif, mais offensif.

Pourquoi ? Mais, mesdames, messieurs, vous l'avez dit vous-mêmes le 19 février 1952. Je crois même me souvenir que M. le président du conseil a voté l'ordre du jour qui indiquait : « L'organisation atlantique étant de caractère défensif ne doit réunir que les Etats n'ayant pas de revendications territoriales. » C'est l'évidence même.

Peut-on dire que l'Allemagne de Bonn n'ait pas de revendications territoriales ?

Du point de vue militaire, l'armée qui lui est consentie et que l'on va allègrement s'apprêter à fabriquer, dès que nous aurons ratifié, si nous ratifions, n'est pas un» armée défensive, elle comporte des chars, des avions. Ma compétence en matière militaire est des plus réduites, c'est pourquoi je mentionne seulement en passant ce sujet, mais a priori il ne semble pas que des chars et des avions soient des armes proprement défensives. Mais ce n'est pas sur ce plan que j'entends me placer, c'est sur le plan politique. Sur le plan politique, il saute aux yeux qu'il y a une différence profonde et fondamentale entre la politique de la France ou des autres nations occidentales et la politique possible de l'Allemagne.

Pourquoi ? Parce que la France ne demande rien à personne, parce qu'elle a des frontières fixées, qu'elle n'a pas de revendications à présenter, alors que l'Allemagne, au contraire, a des revendications à présenter et, en particulier — et ce point m'inquiète extraordinairement — celle des frontières de 1937.

J'ai cité, il y a deux mois, à cette tribune, des phrases prononcées par des membres éminents du gouvernement de Bonn et exprimant un irrédentisme pour le moins inquiétant. J'avais émis modestement le voeu que si c'étaient là des inventions de propagande on voulût bien nous le faire savoir. Jusqu'à présent, ces citations n'ont fait l'objet d'aucun démenti. Il est donc avéré que des membres importants du gouvernement de Bonn se prononcent, de la façon la plus formelle, pour le retour à l'Allemagne d'une quantité de territoires qui ne lui appartiennent plus et qui, ne nous faisons sur ce point aucune illusion, ne peuvent plus, selon tonte vraisemblance, lui appartenir de nouveau que par le moyen d'une nouvelle guerre.

L'essentiel de l'exposé des motifs qui accompagne, à Bonn, l'accord franco-allemand sur la Sarre consiste à affirmer solennellement l'identité de la République fédérale avec le IIIe Reich, dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. C'est d'ailleurs ce qu'a déclaré le chancelier Adenauer lui-même et il s'est réjoui que quatorze nations s'engagent maintenant à soutenir cette même thèse.

Quelles sont les frontières du 31 décembre 1937 ? Elles ne comportent certes pas le territoire des Sudètes ni, réjouissons-nous en pour le moment, l'Alsace et la Lorraine, mais elles contiennent la Sarre, tous les territoires aujourd'hui polonais situés à l'Est de l'Oder-Neisse et aussi la Prusse orientale, en particulier la ville de Kaliningrad, jadis Koenigsberg. J'ai appris, comme tout le monde, que celte belle ville baltique avait été le théâtre des activités philosophiques de Kant, mais malgré tout le respect que j'ai pour la mémoire de cet éminent philosophe, je me demande si nous agissons sagement en nous engageant en quelque sorte à permettre à l'Allemagne de récupérer Koenigsberg.

Sans doute, on nous dira que c'est un exposé des motifs et non pas un texte. Ou bien on nous dira, comme hier M. le rapporteur de la commission des affaires étrangères, que si les Quatre se mettaient d'accord, alors, la question des frontières de 1937 ne se poserait plus sous la même forme.

Je me permets de répondre à M. Isorni que c'est supposer le problème résolu. Pour le moment, nous nous trouvons devant ce fait massif et capital, que les accords qu'on nous demande de ratifier sont présentés en Allemagne comme signifiant que la France et tous les autres signataires reconnaissent la République fédérale comme le seul gouvernement et le seul régime allemands valables, non seulement pour le territoire de l'Est où fonctionnent, qu'on le veuille ou non, un autre régime et un autre gouvernement, mais même pour des territoires qui, actuellement, ne sont placés sous aucune souveraineté allemande, quelle qu'elle soit, à savoir, d'une part, la Sarre et, d'autre part, les territoires polonais recouvrés.

C'est là, à mon avis, chose extrêmement grave et dangereuse et nous ne pouvons pas faire semblant de l'ignorer ou feindre de considérer que c'est là une parole en l'air prononcée par les Allemands. Car il s'agit de textes qui, bien qu'ils ne soient pas légaux, ont une valeur extrêmement importante. C'est ce que dit notamment l'exposé des motifs si souvent cité, en précisant : « Malgré la limitation du territoire... — écoutez bien ! — ...sur lequel elle exerce actuellement son autorité, la République fédérale se considère... — de quel droit ? — ...comme identique au Reich allemand, dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. »

Oui ou non, nous engageons-nous, nous, Parlement et Gouvernement français, à soutenir ce qui me paraît un irrédentisme des plus dangereux et absolument inconcevable ? (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs autres bancs.)

M. Pierre Mendès-France, président du conseil, ministre des affaires étrangères. Certainement non !

M. Jacques Soustelle. Je suis très heureux de vous l'entendre dire, monsieur le président du conseil.

Cet irrédentisme, on a beau le nier, est une réalité. Je n'en veux pour témoin que le développement extraordinaire, signalé par tous les experts en la matière, d'organismes qui ont déjà existé avant la guerre de 1939 sous des formes assez bénignes en apparence, tels que les instituts de l'Est, qui foisonnent actuellement en Allemagne occidentale et qui, sous couleur d'études linguistiques, historiques, ethnographiques — que sais-je encore ? — sont en réalité des organes de propagande et de pénétration de l'autre côté du rideau de fer, généralement, d'ailleurs, subventionnés par des fonds de provenance ultra-Atlantique.

Cet irrédentisme conduit le gouvernement allemand actuel — et, par conséquent, il nous y conduirait nous-mêmes si nous ratifiions les accords — à rechercher, à accepter, en tout cas, de singulières collaborations.

Je prends un témoignage où je le trouve, c'est-à-dire dans le New York Times, peu suspect, à beaucoup de points de vue, qui, le 16 décembre, publiait un article très document et fort intéressant à propos de la création d'une légion qui serait insérée dans l'armée allemande et qui serait formée « d'éléments tels que d'anciens membres de l'armée russe du général Andreï A. Vlassov, qui se sont battus du même côté que les nazis dans la deuxième guerre mondiale, ou encore d'éléments de la Croix fléchée hongroise, de la garde de fer roumaine et du régiment slovaque dont le chef était Mgr Tiso.

« Ces éléments ont des raisons de penser que le gouvernement de Bonn soutenait leur effort pour former une alliance parmi les anciens collaborateurs de Hitler, slaves, hongrois et roumains et avec des Allemands de l'Est afin de déloger les communistes de l'Europe orientale.

« Cette croyance est encore forte parmi ces groupes qui ont de puissants alliés aux Etats-Unis, lesquels, disent-ils, ont le sentiment que c'est le communisme et non le fascisme qui était et qui est encore leur ennemi réel.

« Des sociétés amicales germano-hongroises et germano-roumaines sont en voie de création sous les auspices du bureau pour l'aide aux étrangers sans foyer. Cet office a été organisé par des hommes de l'ancien bureau de l'Est d'Alfred Rosenberg, ministre de Hitler pour les territoires de l'Est occupés, et a le soutien du gouvernement de Bonn.

« Ce mouvement est soutenu par le ministère des réfugiés, également constitué par des hommes de l'ancien bureau de l'Est de Rosenberg, de la division de l'Est du ministère des affaires étrangères, et du ministère des affaires pan-allemandes.

« Les éléments étrangers qui se trouvent au sein de ces sociétés amicales sont pour la plupart d'anciens fascistes actifs et des collaborateurs du régime de Hitler ».

J'en passe. L'article, je le répète, est extrait du New York Times, journal peu suspect de propagande dans le sens que l'on pourrait craindre à la lecture de ces faits.

Cela me permet d'attirer l'attention sur les conséquences que comporte nécessairement le réarmement de l'Allemagne en ce qui concerne nos relations et les relations de l'Occident avec les peuples slaves.

Je me permets de citer encore une déclaration du chancelier Adenauer, que je rappelais tout à l'heure :

« La république fédérale se considère comme identique au Reich allemand dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. Les trois puissances d'occupation occidentales ont déjà reconnu ce principe lors de la conférence des ministres des affaires étrangères de New-York en septembre 1950 et l'ont entériné en bonne forme dans la déclaration de Londres du 3 octobre 1954 ».

Nous pouvons nous émouvoir de telles déclarations dans la mesure où elles visent la Sarre qui nous intéresse. Comment s'étonner, mesdames, messieurs, en toute justice, que, soit la Russie, soit les peuples slaves riverains de l'Allemagne puissent s'émouvoir de telles déclarations qui visent des territoires infiniment plus vastes et pour eux plus vitaux que la Sarre pour nous ?

A cet égard, je citerai, non pas des phrases ou des déclarations provenant des gouvernements de ces pays de l'Est, mais, au contraire, des déclarations provenant de Polonais exilés, ennemis du régime actuel de leur pays et qui, par conséquent, ne sont pas suspects de complaisance vis-à-vis de ce régime.

Que disent ces Polonais dont j'ai entre les mains une note ? Ils commencent par rappeler la déclaration faite par le chancelier Adenauer à Hanovre en 1951, qui dit notamment :

« Le retour des provinces perdues au delà de la ligne Oder-Neisse est la principale raison qui pousse le gouvernement allemand à favoriser l'intégration du Bund à l'Europe et à l'organisation des puissances atlantiques.

« L'intégration de l'Allemagne souveraine dans le système défensif de l'Occident, avec la participation militaire qu'elle implique, constitue le seul moyen sûr et rapide de recouvrer nos provinces perdues ».

Voici ce que disent les Polonais émigrés anticommunistes :

« Bien que depuis 1946, les hommes politiques allemands ne se soient pas fait faute de formuler des revendications territoriales vis-à-vis de la Pologne, celle-ci ne pouvait apparaître comme une menace très sérieuse aux yeux de l'opinion que dans la mesure où elle risquait d'être appuyée par les puissances occidentales.

« En effet, bien que le processus de l'émancipation allemande ait vite progressé, les velléités du gouvernement de Bonn en Europe centrale et orientale paraissaient moins inquiétantes tant que le Bund n'avait pas recouvré l'indépendance en matière de politique étrangère et surtout tant que sa diplomatie n'était pas appuyée sur une force armée ».

Toutes choses qui consistent en fait, mesdames, messieurs, à enfoncer des portes ouvertes, mais il est quelquefois bon d'enfoncer des portes ouvertes.

« Or, du côté des pays satellites, ajoute celte déclaration, la feule annonce du réarmement allemand a suffi, il y a quelques années, pour faire jouer la fibre patriotique dans la direction voulue par la politique soviétique, si bien que l'effort d'armement entrepris sous l'impulsion soviétique y avait trouvé des assises populaires solides.

« Il n'est pas difficile d'imaginer à quel point l'effet en sera renforcé quand l'armée allemande sera devenue une réalité.

« Ainsi, par la nature des choses, les équivoques qui planent quant aux intentions des alliés à l'égard de ces pays, vont jouer en faveur de la Russie, dont la propagande va s'employer avec une vigueur accrue, à démontrer que s'ils ne se prononcent pas ouvertement pour les thèses allemandes, les alliés ne leur donnent pas moins un accord tacite. La conjoncture est certainement propice aux desseins des Soviets, visant à consolider leurs positions en Europe Centrale. »

Cette citation, mesdames, messieurs, me parait digne d'intérêt. Il n'est pas douteux, qu'on le veuille ou non, que la réaction de tous les Slaves et, en particulier, de tous ceux qui ont comme nous le triste destin d'être les voisins immédiats de l'Allemagne et d'avoir été à maintes reprises envahis et occupés, sera nécessairement très hostile, qu'elle ne peut avoir qu'un effet — ce n'est pas celui, je crois, qu'on recherche — celui de souder beaucoup plus solidement le bloc soviétique et, en tout cas, de créer une tension beaucoup plus grande entre les deux blocs, entre lesquels se divise malheureusement le monde.

C'est là que s'insère — je crois — une considération relative au pacte franco-soviétique.

Ce pacte lorsqu'il a été conclu, a été salué de toutes parts, avec des espoirs qui, hélas ! n'ont pas été justifiés par la suite. Le Figaro, par exemple, ne publiait-il pas que « l'alliance franco-russe est devenue un impératif géographique ? » « Cette nécessité, ajoutait ce journal, dépasse les questions de régime ». Quelques jours plus tard, on lisait dans le même Figaro :

« C'est au fur et à mesure que le temps passera que le traité qui vient d'être conclu prendra son vrai sens et sa vraie valeur. Viendra un jour où Hitler-Walkyrie se réveillera au rythme des thèmes éternels. C'est contre ce réveil horrible qu'il faut que les alliés restent des alliés. C'est contre, lui que la France et la Russie concentreront à l'avenir leur action. »

Dix ans ont passé et, évidemment, les mêmes voix ne chantent plus les mêmes airs. Il y a du reste à celà, il faut le reconnaître, des raisons.

Il est profondément regrettable — ce n'est pas moi qui vais le nier — qu'à peine l'encre sur le pacte franco-soviétique avait-elle séché que les Russes se précipitaient à Yalta puis à Postdam pour y traiter les affaires allemandes sans nous. Leur seule excuse, c'est qu'ils n'ont fait qu'imiter nos deux grands alliés anglo-saxons, en particulier les Etats-Unis d'Amérique qui n'étaient pas plus pressés qu'eux-mêmes de nous faire accéder à cette conférence. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite et sur plusieurs autres bancs.)

M. Alfred Coste-Fioret.
Ce sont les Russes qui ont opposé leur veto.

M. Jacques Soustelle. Il est vrai que le pacte franco-soviétique, en dix ans d'existence, a été pour une large part vidé de son contenu. Mais je ne crois pas qu'il soit sage de considérer de ce fait que la dénonciation du pacte annoncée par l'Union soviétique soit un simple geste sans importance.

C'est d'abord un avertissement très grave, car rappelons-nous ce qui risque d'arriver lorsque l'alliance entre fa France et la Russie se distend ou se brise. D'autres alliances peuvent prendre sa place, car la diplomatie pas plus que la nature ne tolère longtemps le vide.

Que va-t-il se passer ? La Russie, recherchant ailleurs que chez nous des appuis, des soutiens, des alliés ira les chercher chez les forts. Si, précisément, nous avons fait ce qu'il faut pour qu'un autre pays — vous savez bien lequel — soit plus fort que nous, c'est lui, comme cela s'est produit une fois, qui fera l'alliance que nous n'avons pas voulu faire. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Cela m'amène à envisager brièvement les perspectives qui peuvent s'ouvrir après une ratification éventuelle des accords de Paris.

Il est, à mon avis, imprudent et léger de croire qu'une fois les accords ratifiés, la négociation sera aussi facile ou même, comme certains sont allés jusqu'à le dire, plus facile. Cela je ne le crois pas.

Il suffit de voir les gestes accomplis ces temps derniers par le gouvernement russe et par ses alliés pour comprendre que le moins qui puisse arriver, c'est l'ouverture d'une nouvelle phase de tension. Nous risquons de voir cette tension s'accroître et une nouvelle période de guerre froide s'ouvrir avec les conséquences que vous pouvez imaginer. Je ne dis pas seulement une période de guerre froide, mais aussi, hélas ! de course aux armements.

La course aux armements, on sait bien où cela conduit, ou plutôt on savait jusqu'à présent où cela conduisait, car, aujourd'hui, au fond, on ne le sait même plus. Etant donné les possibilités gigantesques et effroyables de la guerre thermonucléaire, nous ne pouvons pas savoir si l'aboutissement de la course aux armements, ce n'est pas la suppression de tout armement, de toute course et même de toute nation par une destruction générale, par une sorte de suicide de l'humanité tout entière.

Je ne veux pas insister sur ce fait, mais simplement répondre à une objection que j'ai déjà entendue. On pourrait me dire : Mais l'armée allemande, telle qu'elle va être conçue, ne sera pas une armée atomique, elle n'aura pas entre les mains d'armes nucléaires.

Je pense que, pour peu que la situation se tende, comme elle ne manquera pas de le faire, il arrivera très vite un moment où le niveau des productions d'armements et de leur nature sera brisé sans que le veto français puisse s'y opposer, comme tous les plafonds imposés à l'Allemagne depuis 1915 ont été successivement crevés, qu'il s'agisse de la production sidérurgique ou de toute autre.

Mais, si l'armée allemande n'a pas d'armes atomiques, elle peut jouer un rôle bien précis et néfaste, qui est celui d'un détonateur. Elle peut, animée par cet irrédentisme que j'ai dénoncé tout à l'heure, fournir l'explosion de départ.qui aura pour effet de déclencher un conflit plus vaste, où des moyens gigantesques et terrifiants feront leur apparition.

Et ainsi nous sommes en train de nous mettre dans la situation où le destin de noire pays, celui de notre civilisation vont se trouver, en réalité, entre les mains d'un petit nombre d'officiers allemands qui, par la force des choses, seront ceux que nous avons déjà connus pendant la dernière 'guerre, et qui auront le doigt sur la gâchette pour déclencher un conflit qui peut prendre des proportions hallucinantes, inimaginables et mettre fin à tout ce que nous appelons la culture, la douceur de
vivre et la vie elle-même.

M. Eugène Claudius-Petit.
C'est pour cela qu'il fallait faire l'armée européenne. (Applaudissements au centre et sur plusieurs bancs à gauche. — Exclamations à l'extrême droite et sur divers bancs.)

M. Alfred Coste-Floret.
Oui, parce qu'on aurait pu choisir les officiers.

M. Jacques Soustelle.
Monsieur Claudius-Petit, vous avez évidemment de la suite dans les idées ; permettez-moi d'en avoir aussi dans les miennes et de poursuivre mon exposé.

M. Eugène Claudius-Petit.
Ce n'est pas une information, c'est une confirmation.

M. Jacques Soustelle.
Mais il y a une autre branche à l'alternative. La force allemande, une fois recréée, peut s'engager dans le sens de l'irrédentisme, des revendications, des incidents de frontière, des conflits et de tout ce qui peut en résulter ; ou bien, au contraire, dans un sens que j'ai déjà indiqué tout à l'heure, à savoir celui d'un rapprochement germano-russe. Pourquoi d'un rapprochement germano-russe ? Mais, mesdames, messieurs, pour une raison bien simple, d'un réalisme et je dirai même d'un cynisme tout à fait évident, c'est que nous cesserons d'être intéressants pour les grandes puissances, et d'abord pour la Russie, du jour où nous aurons permis que, sur le continent, l'Allemagne soit plus forte que nous. A ce moment-là, c'est elle dont on recherchera l'alliance.

M. Eugène Claudius-Petit.
Il fallait donc faire l'Europe. (Protestations à l'extrême droite et sur divers bancs.)

M. Jacques Soustelle.
Permettez-moi de vous dire, mon cher collègue, que vous êtes un peu fatigant et que ces interruptions constantes, monocordes et d'ailleurs dépourvues de toute espèce d'explication, n'ajoutent absolument rien à notre débat et ne viennent en rien éclairer les esprits, ni d'un côté ni de l'autre de l'Assemblée.

La tribune vous est ouverte. Vous pourrez en profiter pour soutenir votre thèse.

M. Jacques Fonlupt-Esperaber.
Pourquoi affirmez-vous que l'Allemagne sera plus forte que nous ? C'est une vieille fiction que nous entendons répéter constamment.

M. Jacques Soustelle.
Je vous citerai, encore une fois, le New-York Times, en particulier un éditorial de M. Sulzberger.

M. Fernand Bouxom.
Voilà des arguments péremptoires qui sont bien d'un homme politique : des citations d'articles de journaux !

M. Jacques Soustelle.
Je ne comprends pas ce qui émeut mes collègues du mouvement républicain populaire quand je dis que je regrette qu'on réarme l'Allemagne.

Est-ce, par hasard, la nostalgie de la C. E. D. qui vous anime ? Mais la C. E. D., précisément, réarmait l'Allemagne et, en outre, désarmait la France. (Vifs applaudissements à l'extrême droite et sur divers bancs a gauche. — Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Jean Catrice.
Cela prouve que vous n'y avez jamais rien compris. (Vives exclamations à l'extrême droite.)

M. Fernand Bouxom.
Vous sentez vos responsabilités, cela vous rend nerveux.

M. Maurice Schumann.
Vous portez la responsabilité de la reconstitution de la Wehrmacht, mais vous en dénoncez le danger en termes excellents.

M. Jacques Soustelle.
Je vois des collègues au visage empourpré qui me prennent à partie avec véhémence alors que je ne les attaque en rien. (Exclamations et rires au centre.)

M. Maurice Schumann.
Nous ne vous prenons pas à partie ; nous disons, au contraire, que vos propos sont excellents.

M. Jacques Soustelle.
Je développe en ce moment une thèse — qui peut être inexacte, car, hélas! cela arrive à tout le monde — avec des arguments qui, s'ils ne sont pas péremptoires, ont sans doute leur valeur. Par conséquent, je voudrais bien que, dans cette Assemblée, nous puissions nous expliquer avec calme, sans nous livrer à des duels oratoires. (Applaudissements à l'extrême droite et sur de nombreux bancs à gauche.)

Je citais le New-York Times dans lequel un homme très sérieux, monsieur Fonlupt-Esperaber, qui s'appelle M. Sulzberger et que vous connaissez sans doute, qui est d'ailleurs un grand ami de la France et un excellent observateur de la politique internationale, écrit notamment ceci :

« La France a été reléguée » — il met même l'affaire au passé ! — « au rôle final d'infériorité vis-à-vis de l'Allemagne... Düsseldorf, citadelle de la Ruhr, sera bientôt le symbole de la nouvelle Europe. »

Dans le même journal, je relève un article dans lequel je lis notamment ceci : « Le mécanisme est très simple. L'Union soviétique a le pouvoir » — écoutez bien ceci — « de faire le suprême cadeau : la réunification de l'Allemagne, et cela suffit pour attirer les yeux des Allemands de l'Ouest une fois armés. Douze divisions allemandes ne pourraient certainement pas entamer le système militaire soviétique, mais elles peuvent être la clé politique de l'Europe occidentale. »

Voilà exactement ce que je voulais dire.

Pour nous, mesdames, messieurs, je considère que c'est là une situation des plus graves.

J'ajoute qu'en tout état de cause, si nous ratifions les accords de Paris, cette ratification fera disparaître l'objet même de la conférence à quatre dont on parle. En effet, quel serait l'objet de cette conférence à quatre ? Ce serait, je crois, de discuter de l'Allemagne. Or, la question allemande se trouverait d'ores et déjà résolue unilatéralement, par l'Ouest, par la signature et l'application des accords de Paris. Le chancelier Adenauer lui-même a déclaré que l'Allemagne, désormais, n'accepterait plus d'être l'objet de la politique, mais deviendrait un de ses sujets.

Autrement dit, il y aura peut-être une conférence, mais ce ne sera plus une conférence à quatre ; ce sera une conférence à cinq avec l'Allemagne. C'est nous-mêmes, en signant les accords, qui lui reconnaîtrons le droit d'y être et croyez bien qu'elle ne s'en privera pas.

M. Fernand Bouxom. C'est un aveu supplémentaire.

M. Jacques Soustelle.
Mesdames, messieurs, pour nous, Français — et je reprends ici les termes excellents du Figaro de 1914 — l'alliance russe est un « impératif géographique ». Je dirai que c'est un impératif géopolitique.

Les régimes n'ont rien à voir là-dedans. En fait, il y a eu une discordance perpétuelle entre les régimes de la France et de la Russie.

M. Gaston Palewski. Très bien !

M. Jacques Soustelle. La France était une république libérale quand la Russie était un empire autocratique ; la France est une république parlementaire, alors que la Russie est sous le régime soviétique. Cela ne change rien aux faits de la géographie et de l'histoire. (Applaudissements sur quelques bancs à gauche.)

Cela ne changera rien à des faits récents, très récents même car dix ans, dans la vie d'un peuple, ce n'est pas considérable. Je m'excuse de lasser l'attention de l'Assemblée (Dénégations) en mentionnant quelques paroles que j'ai prononcées ici même il y a deux mois et en rappelant que si, après des efforts multiples et écrasants, après des sacrifices sanglants et tragiques, finalement l'Allemand a été chassé de notre soi et si l'instrument d'agression et de domination de la Wehrmacht a été brisé, nous le devons, pour une part qu'aucun de nous n'a le droit d'oublier, aux sacrifices du peuple russe et à son armée. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite, à gauche et à l'extrême gauche.)

Voilà, mesdames, messieurs, le choix qui s'offre à nous. Nous pouvons nous engager sur la route de la course aux armements, d'une guerre froide aggravée, d'une tension internationale accrue — à cet égard, je me permets de signaler, sans y insister, que nous, hélas ! nous sommes particulièrement vulnérables en temps de guerre froide, voire de guerre chaude — ou, encore, nous pouvons nous engager sur une route qui nous permettrait de saisir des possibilités de paix.

Ces possibilités existent-elles ?

Contrairement à certains de nos collègues, je ne peux pas répondre « non », je ne peux pas répondre non plus « oui », mais je demande que ces possibilités, on les explore, on les vérifie, afin de savoir Si oui ou non on peut arriver à un modus vivendi avec l'Est.

Le réarmement allemand ne peut être, à l'extrême rigueur, qu'un pis-aller — donc nécessairement pas la meilleure solution — et il faut qu'on nous démontre que rien d'autre n'est possible.

S'il est démontré au Parlement, à l'opinion française et au pays qu'il n'y a rien à faire que de réarmer l'Allemagne pour nous défendre, alors, la mort dans l'âme, nous l'accepterons, mais pas avant.

Sinon, ou va-t-on ? Je disais, la dernière fois que j'ai pris la parole ici : à une croisade, et pour quelle croix ?

Je rappellerai que l'Allemagne a toujours eu une particulière tendance à masquer, sous des motifs idéologiques, ses tendances à l'expansion et à l'impérialisme. Depuis les chevaliers teutoniques jusqu'au pacte antikomintern en passant par le péril jaune que dénonçait Guillaume II, toujours la Reichswehr, la Wehrmacht, et autres noms de la perpétuelle armée allemande ont été présentés comme le bouclier ou comme le glaive contre des agressions extérieures ou contre des modes de vie, des doctrines, des religions ou des races qui devenaient intolérables.

J'ajoute que notre situation géographique, historique, culturelle, dans toute cette affaire, puisqu'on parle de croisade, ressemble beaucoup à celle de l'empire d'Orient entre, si vous voulez, le XIIIe et le XVe siècles, pris entre l'Islam et la chrétienté occidentale. Vous n'oubliez pas que, finalement, s'il a succombé et s'il s'est écroulé, ce fut tout autant devant les entreprises mercantiles de Venise ou de Gênes et sous le choc des croisés d'Occident que sous l'assaut du sultan. Plus tard, les deux mondes prétendus irréconciliables, l'Occident chrétien et l'Islam, le monde de la croix et celui du croissant, dont l'un devait forcément, croyait-on, anéantir l'autre, ont trouvé un modus vivendi et continuent jusqu'à nos jours à subsister plus ou moins aisément l'un à côté de l'autre.

Mais les Grecs d'Orient ne sont plus là pour observer ce spectacle parce que, entre temps, ils ont été écrasés.

Si je rappelle ces faits, car après tout l'histoire même d'un lointain empire, il y a quelques siècles, n'est pas sans enseignement pour des hommes d'Etat d'aujourd'hui, c'est parce que je me demande dans quelle aventure nous allons nous engager et quelles en seront les conséquences pour la France. Vous avez, monsieur le président du conseil, écrit un livre qui fut publié récemment et que j'ai lu avec beaucoup d'attention et de fruit. J'y ai trouvé cette phrase : « La poursuite simultanée d'objectifs contradictoires est sans doute l'attitude la plus spontanée des hommes d'Etat. » (Rires.)

Homme d'Etat, qui pourrait vous refuser ce titre auquel vous avez tellement droit ? Mais je crois qu'usant précisément de ce droit des hommes d'Etat, vous êtes en train de poursuivre simultanément deux objectifs contradictoires.

Il y a en effet, à mon sens, une contradiction fondamentale entre votre politique extérieure et votre politique économique. Si nous nous engageons, comme tout le fait craindre, dans une voie de tension accrue, de guerre froide, d'armement, comment ferez-vous les transferts que vous voulez opérer pour mettre sur pied une nouvelle politique économique ? Comment éviterez-vous que notre pays, comme tous les autres pays d'un monde toujours plus divisé, ne soit écrasé sous le poids des armements et des dépenses improductives que vous avez si souvent dénoncées et avec juste raison ?

Le même problème ne se pose-t-il pas de l'autre côté du rideau de fer  ? Sans être grand clerc, on peut constater que, dans ce pays, on s'efforce maintenant d'arriver à une situation où il soit possible de développer davantage les industries de transformation et les biens de consommation plutôt que l'industrie lourde et les armements.

Est-ce au moment, où il est peut-être — je dis toujours peut-être — possible que, d'un coté comme dé l'autre, on en vienne à diminuer cette terrible tension, — est-ce le moment, dis-je, d'étouffer ces premières chances de détente et, au contraire, de nous lancer dans une voie qui ne peut être que celle de l'aventure et, sur le plan intérieur et économique, celle d'une renonciation à vos objectifs primordiaux ?

Ce serait d'ailleurs, il faut bien le dire, un renversement des alliances.

Voilà une expression qu'on emploie souvent à tort et à travers, mais qui me paraît s'appliquer d'une façon extrêmement précise à ce qu'on nous propose, puisqu'il s'agit pour nous de rompre définitivement avec l'allié d'hier pour nous allier avec l'ennemi de la veille.

C'est donc bien là un véritable renversement des alliances. Je n'ai pas voulu faire d'incursion dans le domaine de la politique intérieure, je m'en garderai bien, mais vous me permettrez
sans doute d'y faire une brève allusion.

Est-ce que ce n'est "pas aussi un renversement des alliances, sur le pian intérieur, qui nous attend ?

Je me le demande lorsque je vois ceux qui, hier, depuis les rives occidentales, vous accablaient de leurs reproches et de leurs soupçons, vous donner aujourd'hui d'inquiétants conseils et un étrange soutien, tout en vous invitant, non sans hauteur, à vous débarrasser de vos amis.

Théoriquement, sans doute, on peut concevoir des négociations simultanées, ce que l'on a appelé « le parallélisme ». En fait, il faut bien le dire, la ratification constituera un fait accompli qui bloquera la voie des négociations.

Peut-être fallait-il tout de suite après Genève poursuivre dans cette voie. Je n'en sais rien. Mais ce qui est certain, c'est que l'argument des négociations parallèles ne me paraît pas sérieux, pour l'excellente raison qu'il ne pourra pas y en avoir, en tout cas pendant un certain temps. « Jamais » et « impossible » ne sont pas des mots du langage diplomatique, mais qu'il y ait un ralentissement dans les rapprochements possibles et un durcissement dès attitudes, c'est le moins qu'on puisse dire.

En vérité, mesdames et messieurs, e seul argument qui est au fond de tout, que l'on exprime rarement sinon dans des conversations particulières, lorsque nous demandons : « Mais pourquoi veut-on à tout prix que nous fassions, dès maintenant, sans délai, sans clause suspensive sans restriction, ce saut dans les ténèbres? », est le suivant : C'est parce que l'Amérique y tient.

Eh bien, que voulez-vous, cela ne nous suffit pas ! Si mon meilleur ami me suppliait de me jeter par la fenêtre en m'assurant que cela ne fait pas de mal, je demanderais tout de même à réfléchir. (Sourires.)

Une alliance est une alliance pour tout le monde, et, pour ma part, je conçois mal que nous puissions nous comporter en alliés jusqu'à consentir des sacrifices gigantesques, très lourds et très inquiétants, si de l'autre côté on n'en fait pas autant.

Or, sur certains points — je pense, par exemple, à nos territoires d'outre-mer, à l'Afrique du Nord, au Fezzan — je me demande si nous sommes témoins du côté de nos alliés d'un empressement égal à celui que l'on nous demande.

Qu'on établisse donc sur des bases solides l'agence des armements ; que l'on règle sans ambiguïté la question sarroise et que nous sachions enfin à quoi nous en tenir sur ce problème — actuellement, nous le savons pas. Qu'on négocie à l'Est, parce qu'il faut négocier précisément avec ceux avec lesquels on a des différends. Sous quelque forme que ce soit, ces conditions doivent, à mon avis, être antérieures au passage à l'application.

Le Gouvernement nous demande de ratifier et il rappelle, comme vous l'avez fait monsieur ie président du conseil, je crois, à la commission des affaires étrangères, que c'est à lui qu'il appartient d'appliquer. Et c'est vrai, c'est de bonne pratique et de bonne théorie constitutionnelle. Mais je crois ne pas sortir des limites de la vérité en disant que le Parlement, à son tour, ne peut ratifier que si les conditions nécessaires que je viens d'exposer font l'objet d'un engagement tel qu'aucun gouvernement, celui-ci ou un autre, ne puisse passer à l'application des accords tant qu'elles ne seront pas remplies. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

La suite du débat montrera sous quelle forme de telles précautions peuvent être prises — et ce n'est pas mon propos aujourd'hui de l'exposer — mais, qu'il faille les prévoir, c'est, à mes yeux, l'évidence. Sinon, nous regretterons tous amèrement mesdames, messieurs, et peut-être dans peu de temps, d'avoir pris une décision capable d'appeler sur nos têtes, sur la France et sur le monde le plus rigoureux, le plus funeste destin. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)