mercredi 1 janvier 2014

Bilan d'une année (1960)



Bilan d'une année.

[Article de Jacques Soustelle dans Vérités sur l'Algérie et le Sahara, 20 septembre 1960]

Voici un an, à quelques jours près, qu'a été définie par le Chef de l'Etat une nouvelle politique algérienne. L'idée centrale en était l'autodétermination. Il était précisé, dans la déclaration du 16 septembre 1959, que la question serait posée aux Algériens « en tant qu'individus », que trois options : sécession, francisation, association, leur seraient offertes, que « ceux des Algériens de toutes origines qui voudraient rester Français le resteraient de toute façon ».

Libre choix de chaque homme et de chaque femme d'Algérie, trois options ouvertes, garantie donnée en tout état de cause à ceux qui exprimeraient leur volonté de rester Français : tels étaient les trois principes de la politique exposée alors.

Le 29 janvier 1960, après les événements que l'on sait, le général de Gaulle affirmait que rien ne lui causerait plus de joie que de voir les Musulmans d'Algérie « choisir, entre telle ou telle solution, celle qui serait la plus française ».

En Algérie, le 5 mars, le Président de la République parlait d'une « Algérie algérienne liée à la France ». Le 7 mars, un communiqué officiel publié à Paris explicitait d'une façon toute nouvelle les trois options présentées en septembre 1959. La « francisation », définie comme un retour « à la domination directe pratiquée par la métropole depuis la conquête » était écartée par cette formule aussi sommaire que tendancieuse. La sécession était condamnée comme conduisant au chaos. « Dès lors, ajoutait le communiqué, ce qui est probable, c'est une Algérie algérienne liée à la France et unissant les communautés. »

Le 14 juin, la politique du Chef de l'Etat est exposée une fois de plus par celui-ci, et en termes notablement différents des précédents. Si « l'autodétermination des Algériens » est proclamée, ce ne sont plus les individus, mais le « peuple algérien » qui aura la parole, et « la décision ne sera que la sienne ». Ainsi est substituée à la consultation de chacun celle d'une collectivité d'ailleurs inexistante (car, ou il n'y a pas de peuple algérien, ou il y en a plusieurs). Les garanties promises aux Français qui voudront, le rester ont disparu. Disparues également deux options sur trois, car il ne reste plus que l' « Algérie algérienne », « en union avec la France et dans la coopération des communautés ».

C'est cette dernière formule qui, seule, a été maintes fois évoquée en juillet par le Président de la République pendant son périple de Normandie. Mais, à Granville le 6 juillet, un mot nouveau fait son apparition : celui de « gouvernement », car « c'est un vote de tous les Algériens qui réglera leurs propres problèmes, c'est-à-dire les problèmes de leur structure, de leur gouvernement, et de leurs rapports avec la France ».

Enfin, le 5 septembre, dans sa conférence de presse, le général de Gaulle efface définitivement toute solution qui ne soit pas l' « Algérie algérienne ». Mais, allant plus loin, il découvre deux possibilités : ou bien cette Algérie algérienne se fera contre la France par la sécession, ou bien elle se fera en association, en union amicale avec la France. Mais d'ores et déjà des mesures nouvelles sont envisagées « en ce qui concerne l'administration propre de diverses régions algériennes et le gouvernement de l'ensemble de l'Algérie ».

Ainsi, du 16 septembre 1959 au 16 septembre 1960, tantôt par touches légères et presque insensibles, tantôt par brusques décrochements, un changement profond de politique a eu lieu.

L'autodétermination subsiste en façade mais seulement pour entériner le cas échéant une solution préconçue. Il s'agit là, comme on l'a dit, d'une prédétermination, qui d'ailleurs aboutit à une présécession. Le choix n'est plus ouvert à chaque Algérien, mais au « peuple algérien » dans son ensemble, ce qui rend caduques les garanties solennellement données l'année dernière.

Les options se réduisent à deux : ou bien l'indépendance immédiate dans l'hostilité contre la France, ou bien un statut d'Etat avec son gouvernement autonome, c'est-à-dire l'indépendance à terme avec, entre la France et le nouvel Etat, des « liens » du genre de ceux de la Communauté dite rénovée.

Dans un cas, c'est la Guinée ou le Congo ; dans l'autre, le Mali.

Du reste, l'orateur du 5 septembre ne se fait pas d'illusions, car, dans l'Algérie algérienne pacifiée et autonome telle qu'il la souhaite, « comme partout (lisez : comme en Afrique noire), l'évolution fera son œuvre, mais elle la fera dans la paix ». Autrement dit : l'Algérie fera sécession, mais poliment comme les Etats africains ou Madagascar.

Il n'est donc pas douteux qu'en un an, et surtout depuis janvier, le glissement s'est accentué jusqu'à devenir vertigineux. Toute solution française est écartée, car on ne saurait qualifier de « française » une formule selon laquelle l'Algérie, séparée de la France, « évoluerait » dans l'orbite de la Ligue arabe et du communisme international.

Il est d'ailleurs évident qu'une telle « solution » n'apporterait la paix ni à l'Algérie ni à la France ; pour le croire, il faut faire abstraction du F. L. N., de ses combattants et de son O. P. A., du panarabisme, de l'impérialisme soviétique, comme d'ailleurs d'un million d'Européens et de quelques millions de Musulmans hostiles au F. L. N. — réalités parfaitement concrètes contre lesquelles se briserait nécessairement toute construction qui prétendrait les négliger.

La politique du 16 septembre 1959 était périlleuse, comportait des risques inutiles et des paris dangereux : elle était, comme on dit, « jouable », à condition que toutes les énergies publiques et privées fussent concentrées sur un point : créer les conditions matérielles et morales d'un vote pour la « solution la plus française », pour l'intégration. Dans cette perspective on obtenait au moins un avantage : c'était de rendre indiscutable et incontestée sur le plan international la solution adoptée par une majorité massive.

La politique du 14 juin et du 5 septembre 1960 n'est plus « jouable ». Dans la pire des hypothèses c'est l'ennemi qui gagne ; dans la meilleure c'est la France qui perd. Le choix n'est plus qu'entre la dictature du F. L. N. et le chaos de style congolais — probablement suivi lui-même par la dictature. (...)