vendredi 14 février 2014

Appel pour le salut et le renouveau de l'Algérie française (1956)



Un appel "pour le salut et le renouveau de l'Algérie française"

[Le Monde, 21 avril 1956]

En Algérie, aujourd'hui, ce n'est pas seulement le sort de nos frères de là-bas, musulmans et Européens d'origine, ni même de l'Afrique du Nord et de l'Union française qui se joue.

Ce n'est pas seulement la France comme puissance, son rôle stratégique et sa sécurité, son équilibre économique, ses libertés républicaines, son unité nationale, que notre élimination d'Afrique ruinerait à bref délai.

Si dans le trésor de notre fidélité française et de notre confiance en l'homme nous ne trouvions pas les ressources nécessaires pour, d'un seul élan, pacifier l'Algérie et lui faire toute sa place dans la République, alors nos lendemains seraient pires encore que ceux de Sedan ou de juin 1940.

Cette fois nous n'aurions même pas tenté de faire prévaloir la justice, et, capitulant dans nos cœurs, nous serions sans recours condamnés par l'histoire.

Qui veut nous chasser ?

Qui veut nous chasser d'une terre où nous lient cent vingt-cinq ans de civilisation ? A côté de chefs de bande de toujours, d'assassins sans merci et de pitoyables otages de la terreur, des esprits impatients, aveuglés par la propagande. Ils se disent patriotes, et se font les instruments d'un impérialisme théocratique, fanatique et raciste : celui du panarabisme, qui menace autant nos amis du Maroc et de Tunisie que nos frères d'Algérie. En vérité, le défi s'adresse à la liberté.

Certes, avec le pavillon du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes pour couvrir le plus parfait mépris des droits de l'homme, cet impérialisme peut faire illusion aux plus naïfs des Occidentaux.

Et ses prétentions illimitées font trop souvent surestimer ses moyens. Mais c'est en nous-mêmes qu'est notre pire ennemi : dans notre irrésolution, fruit de l'ignorance du grand nombre, de la veulerie de quelques-uns, de la conscience inquiète des meilleurs.

Décidons-nous : il n'est que temps.

D'abord, soyons francs. En Algérie comme dans l'Union française nous avons proclamé les principes mêmes de la République. Mais face à d'insupportables abus - chez les musulmans comme chez les Européens, dans l'administration comme chez les particuliers - quelle fut notre vigilance dans l'application des principes ?

Partout nous avons apporté la paix et créé de toutes pièces une civilisation moderne : quelle en est la part des élites autochtones que nous avons formées? Sous notre égide les masses se sont multipliées ; avons-nous imprimé le même rythme au développement de leurs moyens de vivre ? On a beaucoup parlé du "colonialisme" algérien : notre grande faute, en vérité, fut le sous-développement, le sous-encadrement, la sous-administration.

Cependant, si nous avons péché par négligence, nous n'avons jamais péché par principe. Jamais nous n'avons pratiqué l'extermination des populations, la destruction des libertés locales, la discrimination raciale systématique, ni la conversion forcée des "infidèles", comme celle que méditent de nouveau les extrémistes de l'islam.

Pour avoir éludé une part de nos responsabilités, faut-il les fuir toutes ? Si des intérêts privilégiés peuvent toujours trouver refuge ailleurs, allons-nous livrer à la pire des tyrannies ce million de Français enracinés là-bas et ces millions de Français musulmans qui ont versé leur sang côte à côte sur tous nos champs de bataille ? Et qui, sinon la patrie des Droits de l'homme, peut leur frayer une voie humaine vers l'avenir ?

Notre conviction est absolue. Oui, le déploiement de la force française est juste pour protéger les uns et les autres contre la terreur. Et il faut que cette force juste aille jusqu'à la vraie victoire : la pacification des cœurs. Cette victoire ne sera pas celle du passé. C'est dans l'élan hardi de larges réformes économiques, sociales et politiques que se réalisera en Algérie une véritable communauté.

Une entreprise à la mesure de la France

Voilà une entreprise à la mesure de la France. Développée à temps, avec l'ampleur requise, les sacrifices qu'elle réclamera de chacun resteront limités. Elle ira bien au delà du plan des armes, des lois et de l'argent : pour de jeunes Français, qu'ils soient moniteurs agricoles, ingénieurs, instituteurs, médecins ou administrateurs, quoi de plus exaltant que de fonder cette communauté avec leurs camarades musulmans, dans le travail et l'effort quotidiens ? Mais elle serait mort-née si nous lui refusions l'adhésion de l'esprit et du cœur. Et elle perdrait son sens si, la paix rétablie, nous relâchions notre vigilance à l'égard de la solution démocratique du problème algérien.

C'est à cet élan de salut public, dans la légalité républicaine, que nous vous convions tous, par-delà vos différences de confessions, de convictions, de partis et de classes. C'est à cette vigilance soutenue que nous nous engageons pour que la générosité du peuple de France ne soit pas de nouveau bafouée, pour que la parole de la France retrouve toute son autorité.

Unissons-nous, et, sauvant l'Algérie, nous continuerons la France.

Ont signé cet appel :

S. Em. le cardinal Saliège, archevêque de Toulouse ; M. Emile Roche, président du Conseil économique ; M. Albert Bayet, président de la Fédération nationale de la presse française ; M. Robert Delavignette, ancien gouverneur général de la France d'outre-mer et ancien directeur de l'Ecole de la France d'outre-mer ; M. Georges Duhamel, de l'Académie française ; Me Marcel Engrand, avocat à la cour, ancien président de l'Union française des anciens combattants ; M. André Lafond, secrétaire confédéral de Force ouvrière ; M. le général de Monsabert ; le professeur Pasteur Vallery-Radot, de l'Académie française ; le professeur Paul Rivet, directeur honoraire du Musée de l'homme ; M. Rémy Roure, journaliste ; M. Jean Sarrailh, recteur de l'université de Paris ; MM. Georges Le Beau, Marcel-Edmond Naegelen, Jacques Soustelle, anciens gouverneurs généraux de l'Algérie.

samedi 8 février 2014

Interview à Face the Nation (1960)



[« Face the Nation », CBS News, 27 mars 1960, texte reproduit dans Face the Nation, 1960-1961: The Collected Transcripts from the CBS Radio and Television Broadcasts, volume 6, New York, Holt Information Systems, 1972, p. 93-99, traduit de l'anglais par Aurélien Houssay]

ANIMATEUR : Jacques Soustelle — Face the Nation. Vous êtes sur le point de voir Jacques Soustelle, un ancien membre du Cabinet français, dans une interview spontanée et improvisée avec des correspondants chevronnés de la presse nationale : Thomas J. Hamilton, chef du bureau du New York Times à l'ONU ; Blair Clark, de CBS News ; et John Scali, correspondant diplomatique de l'Associated Press. Et maintenant, voici le modérateur de Face the Nation, le correspondant de CBS News Stuart Novins.

M. NOVINS : Depuis maintenant 5 ans, l'Algérie est déchirée par la rébellion. Les effets de cette révolte ont amené la guerre civile, une nouvelle république pour la France sous de Gaulle, un coût de milliers de vies et de milliards de dollars. Le combat algéro-français a aussi créé ses propres problèmes pour les nations membres de l'OTAN. Jacques Soustelle fut un des premiers soutiens de De Gaulle, avant même que la crise algérienne n'ait ramené de Gaulle au pouvoir. Puis il a rompu avec de Gaulle, et il est maintenant là pour Face the Nation. M. Soustelle, il y a beaucoup de questions que nous voudrions vous poser à propos de cette situation, alors commençons avec la première question de M. Scali.

M. SCALI : M. Soustelle, il y a quelques mois vous étiez vu en France comme une des figures politiques les plus puissantes ; et pourtant, le 5 février, le général de Gaulle vous a renvoyé. Pourriez-vous nous dire pourquoi exactement ?

M. SOUSTELLE : Oh, oui, certainement. Maintenant, quand vous dites que j'étais considéré comme un homme très puissant, je pense qu'il y a beaucoup d'exagération. Bien sûr, j'étais en charge d'importants ministères au Gouvernement, comme le Sahara et l'Energie atomique, mais, quoi qu'il en soit, le point sur lequel le général de Gaulle et moi-même étions en désaccord, et qui a amené mon départ du Cabinet, est ce que vous appelleriez un point doctrinal — quel doit être l'avenir de l'Algérie, et quelle solution politique le Gouvernement français doit tenter d'organiser et réaliser en Algérie. C'est le point sur lequel nous étions en désaccord.

M. CLARK : Est-ce que vous vous considérez, M. Soustelle, comme en opposition au gouvernement du général de Gaulle ?

M. SOUSTELLE : Eh bien, non, M. Clark, je ne pense pas cela car je suis en désaccord sur un point, de la plus grande importance, bien entendu, mais je ne pense pas que pour cette raison je dois être en opposition sur tout. Ce que je croyais hier, je le crois encore aujourd'hui. Et ainsi, je ne me considère pas comme, disons, une sorte d'opposition de Sa Majesté, mais simplement comme quelqu'un qui, en toute franchise, ne peut pas être d'accord sur un point important de la politique du général de Gaulle.

M. HAMILTON : Dans quelle mesure votre position sur l'Algérie diffère, M. Soustelle, de la dernière déclaration du général de Gaulle ? Après sa visite en Algérie, ou durant sa visite, après l'insurrection, il a dit que l'indépendance pouvait être exclue et que la guerre devait continuer jusqu'à ce que la victoire soit remportée. Pourriez-vous me dire dans quelle mesure, si tel est le cas, vous vous écartez de cette déclaration ?

M. SOUSTELLE : Non, je ne m'écarte pas de cette déclaration. L'essentiel est que lorsque le général de Gaulle a fait cette déclaration de politique générale bien connue, en septembre, l'année dernière, vous savez, c'était le 16 septembre, il a dit qu'il y avait trois solutions possibles pour le conflit algérien. Une était la sécession ou l'indépendance totale avec la France ; la seconde était ce que nous appelons généralement l'intégration de l'Algérie au sein de la République française, laquelle est la thèse que je prône depuis des années maintenant, depuis que j'étais le gouverneur général de l'Algérie en 1955 ; et la troisième était ce que vous appelleriez l'association avec la France d'un Etat algérien séparé, comme une sorte, disons, d'Etat confédéré à la France, ce que je considère personnellement comme une solution très dangereuse et impossible sur le plan pratique, pour beaucoup de raisons, basées sur l'histoire, l'ethnologie, la religion et l'économie de l'Algérie.

Maintenant, l'essentiel est que le général de Gaulle semblait favoriser la troisième solution ; en parallèle, je pense que la seconde est la seule qui puisse apporter la paix, je veux dire une paix définitive, à l'Algérie.

M. NOVINS : M. Soustelle, —

M. SOUSTELLE : Oui.

M. NOVINS : — vous venez de dire que vous ne vous considériez pas comme étant l'opposition royale, et pourtant je me demande, est-ce que vous faites quelque chose de concret pour perpétuer ou renforcer vos propres opinions sur la situation algérienne ?

M. SOUSTELLE : Eh bien, vous voyez que ma position est un peu particulière. Vous devez réaliser que je ne suis plus un membre du Cabinet, vous le savez. Je ne suis plus un membre du Parlement, parce qu'en vertu des lois françaises, quand je fus nommé au Cabinet, j'ai perdu par la même occasion mon siège au Parlement —

M. NOVINS : Malgré votre modestie, M. Soustelle, d'aucuns pensent que vous pouvez finalement succéder au général de Gaulle.

M. SOUSTELLE :  Oh, eh bien, c'est une question que je ne préfère pas tenter d'aborder maintenant.

M. NOVINS : Eh bien, je mentionnais —

M. SOUSTELLE : — avec plus ou moins (?), disons.

M. NOVINS : Je le mentionne seulement pour souligner que vous n'êtes pas tout à fait un simple citoyen isolé.

M. SOUSTELLE : Mais ce que je veux dire, c'est que je suis, disons, techniquement un simple citoyen. Et d'ailleurs, j'ai été pendant pratiquement toute ma vie à la fois un homme public, et aussi un membre de l'Université et, disons, un professeur, et j'ai une forte tendance en tant que professeur, en tant qu'intellectuel français, à penser que les idées sont extrêmement importantes. Peut-être que je me trompe en cela, mais c'est ma conviction.

M. SCALI : M. Soustelle, même si vous êtes un simple citoyen, il y a des bruits comme quoi vous avez l'intention de mener une active campagne d'opposition à la politique algérienne du général de Gaulle, et en particulier il y a des rumeurs comme quoi vous avez l'intention de mettre en place une sorte de centre d'information en Suisse pour mettre à exécution vos opinions selon lesquelles il ne doit y avoir aucune capitulation en Algérie. Pourriez-vous nous dire quelque chose à ce sujet ?

M. SOUSTELLE : Eh bien, oui. Comme je le disais, je crois que les idées sont très importantes, et que c'est le devoir de chaque citoyen d'essayer d'abord d'avoir des idées, puis de les expliquer, de les faire connaître. C'est la raison pour laquelle j'ai l'intention de mener une action informative en France sur les problèmes de l'Algérie et du Sahara, parce que je pense que l'opinion en France est profondément confuse. Maintenant, que dire de cette affaire suisse ? Je l'ai vue dans la presse et j'ai été extrêmement surpris parce que je n'ai jamais eu la moindre idée d'aller vivre en Suisse ou même d'y travailler.

M. SCALI : Le siège de vos activités, alors —

M. SOUSTELLE : Je suis un citoyen français.

M. SCALI : — sera, alors, à Paris ?

M. SOUSTELLE : A Paris.

M. NOVINS : Je me demande si vous nous direz comment vous avez l'intention de financer cette opération.

M. SOUSTELLE : Eh bien, vous touchez un point sensible, —

M. NOVINS : Je m'y attendais plutôt.

M. SOUSTELLE : — parce que, comme je vous l'ai dit, je suis un homme isolé et la seule chose que je peux faire, comme je l'ai fait dans le passé, c'est de chercher des amis qui me permettront de financer cette opération.

M. NOVINS : Obtenez-vous de l'argent du colon algérien, des colons européens en Algérie ?

M. SOUSTELLE : Aucun argent, je dois le dire, du moins pour le moment.

M. NOVINS : Vous espérez en obtenir, je présume.

M. SOUSTELLE : Peut-être ; je ne sais pas.

M. CLARK : M. Soustelle, je sais que nous voulons revenir à d'autres aspects de l'Algérie, mais je me demande si je peux vous demander de commenter un développement en cours en France. Approuvez-vous, par exemple, la visite actuelle de Khrouchtchev en France ?

M. SOUSTELLE : Eh bien, tout d'abord, vous devez, je pense que tout le monde peut envisager que M. Khrouchtchev étant le chef du gouvernement d'un pays très important, une nation très puissante en Europe, et en raison également de la conférence au sommet qui arrive prochainement, il est tout naturel qu'il vienne à Paris et discute des affaires du monde avec le chef de l'Etat français. Je ne m'y oppose pas, et je ne pense pas que toute personne sensée puisse s'y opposer. Maintenant, moi, très franchement, je dois avouer que je ne suis pas très rassuré quant à la cavalcade de M. Khrouchtchev à travers la France, même si j'ai des informations que vous avez lues, comme moi, dans les journaux, selon lesquelles le public ne montre pas un enthousiasme énorme, au moins pour le communisme, à l'exception, bien sûr, des communistes qui sont enthousiastes, comme vous pouvez l'imaginer.

M. CLARK : Si je peux me permettre. A un moment, je crois que vous étiez pour l'interdiction du Parti communiste en France.

M. SOUSTELLE : Vous savez que nous avons écrit dans la Constitution française une condition, selon laquelle les partis politiques sont officiellement reconnus en France, mais, en même temps, ils doivent se conformer à un certain nombre de règles démocratiques. Et ma thèse est que la loi doit déterminer ce qui est et ce qui n'est pas la voie démocratique appropriée pour un parti actif en France, et en cela je dois dire que je suis d'accord avec ces personnes comme les membres du Parti socialiste à droite — à gauche — pardonnez-moi — et du Parti indépendant à droite.

M. SCALI : Pourtant, M. Soustelle, il y a quelques années, vous disiez qu'une alliance entre la France et la Russie était un "impératif" géopolitique pour la France. Maintenant, comment expliquez-vous cette apparente contradiction dans les termes, sur ce sujet ?

M. SOUSTELLE : Eh bien, il n'y a pas de contradiction. Je pense que quand, il s'agit d'une qualification très importante, quand il y a un danger allemand, alors une alliance entre la France et la Russie semble, comme elle l'a toujours été, une nécessité géopolitique.

M. SCALI : Et vous êtes d'accord avec M. Khrouchtchev pour dire qu'il existe un danger allemand en ce moment ?

M. SOUSTELLE : Non. Je suis d'accord avec le général de Gaulle pour dire que l'ambition qui a provoqué les deux guerres mondiales semble avoir disparu en Allemagne. A l'heure actuelle, nous Français estimons que la nouvelle Allemagne n'est pas la vieille Allemagne militariste que nous avons connue, malheureusement pour nous, et nous espérons que cet état de choses va continuer.

M. SCALI : Aussi, si vous étiez le président de la France, alors vous ne seriez pas nécessairement en faveur d'une alliance avec la Russie, à l'heure actuelle ?

M. SOUSTELLE : Si j'étais président de la France, ce qui, comme je l'ai dit, est une situation très hypothétique, je poursuivrais certainement, dans la situation actuelle, les choses étant ce qu'elles sont, la politique actuelle qui est incarnée par le général de Gaulle.

M. NOVINS : Estimez-vous —

M. HAMILTON : Est-ce que vous — le développement de la bombe atomique par la France va donner au général de Gaulle une position plus forte lors de la rencontre au sommet, et est-ce que vous pensez qu'il pourrait y avoir une bombe à hydrogène d'ici au 16 mai afin de lui donner une position encore plus forte ?

M. SOUSTELLE : Eh bien, sur le premier point, je pense qu'il me semble tout à fait clair que la position du Gouvernement français, et, bien sûr, du Président de la République, est renforcée par le fait que la France a montré sa capacité à obtenir, à avoir une bombe atomique. Maintenant, quant à savoir si une nouvelle explosion aura lieu avant, c'est techniquement tout à fait possible — je veux dire sans découvrir aucun renseignement secret, vous savez. Je peux vous dire qu'il est techniquement tout à fait possible de faire sauter une autre bombe bientôt. Politiquement, c'est une question de décision pour le Gouvernement et pour le Président de la République. Ils pourraient décider de le faire ou non ; je ne sais pas.

M. NOVINS : A des fins de clarification. M. Soustelle, quand vous dites que c'est techniquement possible pour la France de faire exploser une autre bombe, vous voulez dire une autre comme la première, ou voulez-vous dire une bombe à hydrogène ?

M. SOUSTELLE : Une quoi ?

M. NOVINS : Une bombe à hydrogène.

M. SOUSTELLE : Oh, non ; la bombe à hydrogène est une tout autre histoire.

M. NOVINS : Je voulais être sûr.

M. SOUSTELLE : Je parlais seulement des bombes atomiques.

M. NOVINS : Je me demande, monsieur, quand vous parliez de la résurgence ou du danger dans votre esprit d'une résurgence de l'Allemagne, êtes-vous satisfait de la politique actuelle de réarmement de l'Allemagne ?

M. SOUSTELLE : Je dois vous dire franchement que pas un Français dans son coeur, dans le fond de son coeur, ne peut être enthousiaste au sujet de toute politique qui comprend le réarmement de l'Allemagne. Mais en même temps, nous devons être réalistes, et nous devons admettre que l'Allemagne d'aujourd'hui n'est pas le même que celle d'hier, et que, dans la situation actuelle, l'ensemble des pays occidentaux doivent avoir une certaine quantité de moyens de défense, et qu'il serait illogique d'exclure l'Allemagne de ce bloc armé occidental.

M. SCALI : M. Soustelle, vos activités au cours des dernières années ont été plus largement associées à l'Algérie que toute autre chose, alors si nous pouvons revenir sur ce point, pensez-vous que la politique du général de Gaulle soit actuellement dangereusement modérée sur l'affaire algérienne ? Pensez-vous qu'il se dirige vers une solution qui pourrait signifier une catastrophe pour la France ?

M. SOUSTELLE : Je ne pense pas que sa politique puisse être décrite comme dangereuse, dangereusement modérée. Je crois comprendre que sur ce sujet, ses dernières déclarations devant l'Armée en mars ont été comprises comme marquant un changement vers un durcissement des attitudes. Maintenant, je ne pense pas que ce soit vrai, mais, voyez-vous, le premier objectif du général de Gaulle était bien sûr d'obtenir un cessez-le-feu. Mais comme je l'ai dit une fois, un cessez-le-feu est comme un mariage, vous devez — les deux parties doivent être d'accord. Si l'un d'eux refuse le cessez-le-feu, alors il n'y a pas de cessez-le-feu, exactement de la même façon qu'il n'y a pas de mariage si la mariée dit non. Eh bien, maintenant, ce que je veux dire, c'est que le général de Gaulle a vu que le soi-disant gouvernement provisoire de l'Algérie a refusé le cessez-le-feu, alors il a dit il n'y a pas d'autre moyen, le cessez-le-feu est toujours ouvert, je veux dire l'offre est encore ouverte, mais, en attendant, l'organisation algérienne refuse d'accepter le cessez-le-feu, il n'y a pas d'autre moyen que de se défendre.

M. SCALI : M. Soustelle, la différence fondamentale entre vous et le général de Gaulle n'est-elle pas que le général de Gaulle permettrait à l'Algérie de devenir libre, si nécessaire, et que vous êtes totalement opposé à cela ?

M. SOUSTELLE : Qu'entendez-vous par libre ? C'est précisément ce que je voudrais savoir, parce que —

M. SCALI : Je veux dire une nation indépendante avec ses propres responsabilités souveraines et le droit d'avoir sa propre politique étrangère et d'autres décisions.

M. SOUSTELLE : Maintenant, regardez, je vais vous dire quelque chose avec la plus grande sincérité. Je connais l'Algérie, je la connais depuis dix-sept ans. J'ai été gouverneur là-bas. J'ai étudié les problèmes de l'Algérie, les problèmes humains aussi bien qu'économiques et politiques. Je suis un ethnologue et un sociologue de profession. Je connais et j'apprécie beaucoup d'Algériens, — musulmans, aussi bien que juifs ou chrétiens, et je vous dis ma certitude absolument réfléchie, que la soi-disant indépendance de l'Algérie, qui est la rupture de tous les liens entre la France et l'Algérie, ne signifierait pas, ne peut pas signifier un Etat indépendant de l'Algérie. Cela signifierait, disons, l'éclatement de l'Algérie, parce que l'Algérie est un territoire sur lequel vivent plusieurs peuples, différents par leurs coutumes, leur religion, leurs traditions, leur civilisation. Ils peuvent vivre ensemble dans le cadre d'un Etat démocratique —

M. SCALI : Etes-vous en train de dire qu'il y aurait une insurrection des colons français là-bas ?

M. SOUSTELLE : Ce que je veux dire, c'est que l'issue inévitable dans ce cas serait la partition de l'Algérie, et bien sûr ce serait une solution très mauvaise pour tout le monde.

M. CLARK : De manière réaliste, M. Soustelle, vous qui avez dit que, si je comprends bien, qu'il devrait y avoir une France de Dunkerque à Tamanrasset dans le sud de l'Algérie, de manière réaliste comment cela pourrait être réalisé autrement que par la force ? Est-ce que cela peut être réalisé avec le consentement de neuf millions de musulmans ?

M. SOUSTELLE : Pourquoi ?

M. CLARK : Je vous demande comment est-ce possible.

M. SOUSTELLE : Et je dis, pourquoi, — parce que les musulmans, la population musulmane, — eh bien, disons ceux qui ont une influence, ceux qui réfléchissent sur ces problèmes, je comprends tout à fait que certains d'entre eux considèrent qu'il est préférable d'être des citoyens algériens, je veux dire des citoyens algériens à part entière, dans une Algérie indépendante à part entière ; d'autres préfèrent être des citoyens français à part entière, dans l'Algérie française. Mais ce que personne ne considère comme possible ou même intéressant, c'est d'être à moitié français ou à moitié algérien dans une sorte d'Etat autonome distinct. Maintenant, comme je vous l'ai dit, j'ai vu et j'ai parlé avec beaucoup, beaucoup de musulmans, mais au cours des derniers événements de 1958, lorsque vous avez vu, comme je l'ai vu moi-même, de mes propres yeux, des milliers et des dizaines de milliers de musulmans des montagnes, de la Casbah, des petits villages du pays, venir à Alger, ou venir dans certains centres-villes du pays, pour acclamer l'idée d'intégration, ce qui signifie pour eux l'égalité des droits, l'égalité sur le plan économique et social, je pense que cette possibilité ne peut être écartée comme irréaliste, au contraire.

M. NOVINS : M. Hamilton.

M. HAMILTON : Ce qui me laisse perplexe, M. Soustelle, est le fait, si je comprends bien, que le gouvernement provisoire algérien, ou le FLN, pourrait bien éventuellement être prêt à discuter d'un rôle de l'Algérie dans une organisation fédérale, si elle était — ou plus probablement exigerait l'indépendance, mais la seule chose que je pense qu'ils n'accepteraient jamais, du moins ceux que je vois à l'ONU, ils ne seraient jamais d'accord pour une Algérie intégrée, et tout simplement une Algérie continuant à être une partie de la France. Alors, étant donné que ce sont eux qui sont en charge de la révolution, pourriez-vous me donner une idée de combien de temps vous attendez-vous à combattre pour réaliser une telle politique, et combien d'hommes cela vous coûterait ?

M. SOUSTELLE : Eh bien, tout d'abord, je ne suis pas prophète, je ne peux pas dire combien de temps cela peut durer. Vous faites allusion aux pertes en vies humaines. Oui, bien sûr, c'est un problème terrible, mais vous devez aussi prendre en compte le nombre de pertes en vies humaines qui auraient lieu si une chose comme la domination du FLN s'établissait en Algérie. Alors, les pertes qui pourraient être comptées maintenant par centaines, se compteraient par milliers ou dizaines de milliers. Par ailleurs, vous dites que le FLN n'est pas disposé à discuter de l'intégration de l'Algérie à la France, c'est vrai ; mais ils ne sont pas non plus disposés à discuter de l'association d'une Algérie autonome avec la France. Ils l'ont fait très clairement savoir dans leurs déclarations récemment, et également dans le journal officiel "El Mujahaid" (?) qui est publié à Tunis, ce qui fait comprendre en toute clarté qu'ils ne veulent que l'auto — indépendance complète et la rupture de tous les liens avec la France.

M. SCALI : M. Soustelle, —

M. NOVINS : M. Soustelle — M. Clark.

M. CLARK : Allez-y, Stu ; je vais attendre pour la mienne.

M. NOVINS : Très bien, M. Scali.

M. SCALI : M. Soustelle, dans le cadre de votre nouvelle campagne d'information sur l'Algérie, proposez-vous d'aller en Algérie pour parler aux colons français et d'autres groupes là-bas et, si oui, pensez-vous que le gouvernement du général de Gaulle vous permettrait de faire un tel voyage ?

M. SOUSTELLE : Sur le second point, je vous suggérerais plutôt de demander au gouvernement du général de Gaulle, et non à moi. Je ne sais rien sur cela. Sur le premier, j'aimerais souligner que mon objectif n'est pas de convaincre les Algériens, français ou musulmans, mais de convaincre l'opinion métropolitaine en France, ainsi mon objectif sera, disons, de publier des bulletins ou des pamphlets ou des articles dans les journaux ou de faire des discours dans des conférences publiques, en France même.

M. NOVINS : Eh bien, M. Soustelle, cela se réfère à ce que vous avez dit plus tôt sur l'importance des idées.

M. SOUSTELLE : Oui.

M. NOVINS : Et pourtant, chacun d'entre nous se souvient, et sûrement vous-même, des événements de l'année dernière où les idées ont été abandonnées et les armes ont été reprises. Je voudrais vous poser cette question, monsieur : est-ce que le maintien de l'Algérie mérite une guerre civile en France ?

M. SOUSTELLE : Rien n'est pire qu'une guerre civile, si guerre civile il y a. Maintenant, je me demande si le fait d'abandonner l'Algérie ne serait pas le moyen le plus sûr pour la France de sombrer dans la guerre civile, et je pense que la réponse est affirmative.

M. SCALI : Vous voulez dire une guerre civile en France métropolitaine même ?

M. SOUSTELLE : Oui.

M. CLARK : N'êtes-vous pas inquiet, M. Soustelle, de la perte de la puissance française en Europe à cause de cet engagement qui se poursuit depuis maintenant près de six ans en Algérie ?

M. SOUSTELLE : M. Clark, je suis inquiet de beaucoup de choses, vous pouvez être sûr de cela. Je ne serais pas un homme public en France si je n'étais pas inquiet de ce que vous avez dit et de bien d'autres choses. Mais, quand vous êtes dans la politique, vous avez à dresser une liste de priorités. Je comprends très bien que vous, les Américains, n'envisagiez pas la liste des priorités dans le même ordre que nous le faisons, mais, croyez-moi, je suis le représentant d'une opinion très largement répandue en France qui veut que le maintien de l'Algérie soit la priorité numéro 1.

M. SCALI : Eh bien, M. Soustelle, revenons ici à cette possibilité guerre civile. De quel côté souhaitez-vous être dans une telle guerre civile ? Souhaitez-vous être du côté de ceux qui disent que l'Algérie doit rester française, même si le gouvernement français pourrait en décider autrement ?

M. SOUSTELLE : C'est très difficile de répondre à des questions ou des situations hypothétiques —

M. SCALI : Vous l'avez mentionnée, monsieur, c'est pourquoi je m'interrogeais à ce sujet.

M. SOUSTELLE : Je serais certainement du côté qui combattrait le communisme, parce que, n'oubliez pas que, après tout, que ce sera l'enjeu.

M. SCALI : Eh bien, vous pensez que quiconque veut l'indépendance de l'Algérie est, ipso facto, un communiste ?

M. SOUSTELLE : Eh bien, non, je n'ai pas dit ça. Ce que je dis, c'est que si la France tombe dans une état de choses tel qu'une guerre civile ou, disons, si des troubles intérieurs graves devaient se produire, surtout sur le sort de l'Algérie, le danger communiste serait très grand.

M. NOVINS : Qu'attendriez-vous, M. Soustelle, de l'attitude de l'Armée s'il y avait ce genre d'agitation intérieure ou de guerre civile ?

M. SOUSTELLE : M. Novins, je voudrais qu'il soit bien clair que la discussion sur — disons la possibilité d'une guerre civile en France, bien sûr, c'est une hypothèse que vous ne pouvez pas repousser mais je ne voudrais pas que les millions, peut-être, d'Américains qui nous écoutent aujourd'hui pensent que la France est au bord d'une guerre civile. Ce n'est pas le cas.

M. NOVINS : Non ; je suis certain moi aussi que ce n'est pas le cas.

M. SOUSTELLE : Ce n'est pas le cas, et cela créerait une mauvaise impression dans les esprits s'il semblait que c'est seulement une question de, disons, de semaines ou de mois. Personnellement, j'espère, j'espère vraiment que cela n'arrivera jamais, et que cela ne pourrait jamais arriver, d'accord. Maintenant, qu'est-ce que l'Armée ferait — l'Armée serait certainement du côté des patriotes français et contre le communisme.

M. CLARK : Etes-vous actuellement en contact avec des éléments de l'Armée française qui pourraient ne pas accepter la récente position de De Gaulle ?

M. SOUSTELLE : Non, je ne peux pas dire que je le sois.

M. NOVINS : Je suis curieux, M. Soustelle, vous dites que l'Armée serait du côté du patriotisme français et contre le communisme. Maintenant, oubliez la question communiste pendant un moment, nous avons vu en 1958, des secteurs de l'armée des deux côtés de l'agitation. Maintenant, lesquels d'entre eux étaient les patriotes ?

M. SOUSTELLE : En 1958 ?

M. NOVINS : Dans les récents affrontements en Algérie.

M. SOUSTELLE : Eh bien, le récent affrontement en Algérie était quelque chose de si malavisé, si désordonné, si imprévu, qu'il y avait beaucoup de confusion dans l'Armée, comme ailleurs. Je fais référence à une situation dans laquelle une question claire serait présentée au peuple français et à l'Armée. Ce serait tout à fait une erreur, à mon avis, de comparer la situation en mai 1958, dans laquelle vous aviez le bouleversement de tout le peuple de l'Algérie, y compris les musulmans et l'Armée avec eux, et la situation en janvier de cette année, qui était, comme je l'ai dit, une attaque totalement malavisée et désordonnée.

M. HAMILTON : Quelle est la distinction, M. Soustelle, entre la guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie ? En 1954, M. Mendès-France y a mis fin, et, pour autant que je sache, pratiquement tous les Français y étaient favorables. Eh bien, qui, hormis les colons d'Algérie et l'Armée, s'opposerait à un règlement négocié en Algérie ?

M. SOUSTELLE : N'oubliez pas que la population française en Algérie est si importante par son nombre. Ce n'est pas une poignée de colons ou des colons, il s'agit d'une population, d'un peuple qui sont profondément liés à la France, à la France métropolitaine. N'oubliez pas que ce problème n'existait pas en Indochine. Maintenant, je ne pense pas qu'un gouvernement français ou qu'un homme public français responsable puissent envisager la possibilité d'abandonner plus d'un million de citoyens français à une dictature de type FLN. C'est impossible.

M. NOVINS : M. Soustelle, je suis un simple citoyen comme vous, cet après-midi, et sans portefeuille, permettez-moi de dire que concernant une éventuelle guerre civile, des troubles intérieurs en France, je suis sûr que le peuple américain ne le souhaite pas, pas plus que vous. Merci beaucoup, en effet, d'être venu ici aujourd'hui pour Face the Nation.

dimanche 2 février 2014

Les races indigènes de l'Amérique (1939)



Les races indigènes de l'Amérique

[Races et Racisme, n° 16-17-18, décembre 1939, p. 15-17]

Il n'est peut-être pas de domaine où l'anthropologie — surtout sous l'aspect de la diagnose et de la classification des types humains — se trouve en butte à d'aussi grandes difficultés que dans le Nouveau-Monde. Plus un problème paraît simple au premier abord, à vol d'oiseau, plus il a des chances d'être complexe dans le détail concret de l'étude. C'est bien le cas en Amérique, où le prétendu « Indien américain » ou « Amérindien » se dissout et devient littéralement insaisissable dès qu'on veut le définir ; fait d'autant plus décevant qu'une indéniable analogie générale rattache bien les uns aux autres les indigènes des régions les plus diverses. On se sent pour ainsi dire autorisé à parler de l'Indien américain, mais on ne saurait préciser pourquoi. Bien au contraire, dès que l'on fouille la question par les moyens habituels de l'anthropologie, on est obligé de reconnaître qu'il n'y a pas de type même très généralement homogène que l'on puisse recouvrir de l'étiquette « Indien ». C'est là, assurément, un des gros problèmes actuels de l'anthropologie.

Quelques exemples relatifs aux caractères classiques qui servent le plus souvent aux classifications anthropologiques montreront suffisamment quelle est l'hétérogénéité des populations dites « indiennes ». La forme du crâne, sur laquelle on se base si souvent pour la diagnose des races, varie du tout au tout selon les populations : les Maya du Yucatán ont la tête ronde (brachycéphales), les Periku ont la tête longue (dolichocéphales), les Otomi sont mésocéphales ; et les trois peuples que je viens de citer se trouvent tous les trois dans une seule région de l'Amérique, au Mexique ! En ce qui concerne l'Amérique en général, il suffit de reporter sur une carte du continent, comme l'a fait Wissler, les indices céphaliques obtenus par les chercheurs dans les différentes régions, pour se trouver en présence de la plus déconcertante dispersion. Tout ce que l'on peut dire, c'est que les indices moyens de l'ordre de 77 à 79 sont fréquents en Amérique, et dans n'importe quelle partie de l'Amérique. Cela dit, quelle relation peut bien établir un tel indice entre les Karaya (73), les Pima (78), les Yucatèques (85) ?

La taille, important caractère racial, ne montre pas moins de variété. Le nord et le sud de l'Amérique : Canada, Etats-Unis, Patagonie, présentent des peuples à haute taille ; les petites et moyennes tailles abondent en Amérique centrale et dans presque toute l'Amérique du Sud à l'exception du pays patagon. Tandis qu'un Cheyenne ou un Crow mesure en moyenne 174 cm. 8 ou 173 cm. 2, un Lacandon du Mexique ne dépasse pas 156 cm. ; et je ne parle pas des pygmoïdes que l'on a signalés encore dernièrement en Colombie.

On pourrait continuer presque indéfiniment à énumérer des caractères du même genre : la forme et les dimensions du nez font différer profondément un Sioux au nez relativement mince, busqué et proéminent, d'un Aztèque au nez fin mais de faible saillie, d'un Botocudo au nez épaté. Que dire encore de la couleur de la peau, qui varie du jaune à un brun foncé presque noir ? Si l'on essaie de réunir, au contraire, les traits que l'on peut considérer comme communs à tous les Indiens sans exception (dans l'état actuel de nos connaissances, bien entendu), on en est réduit à une fort maigre liste comme la suivante : cheveux foncés, lisses et durs, très rarement un peu ondés ; canitie tardive, calvitie très rare ; yeux foncés ; teint jaune, mais avec une nuance brune ; les membres sont souvent relativement courts (rapport du membre supérieur à la taille chez les Otomi : 39, contre 45,5 chez les Européens). On peut parler aussi de tendances : les Indiens ont tendance à être mésocéphales, méso ou platyrhiniens, brévilignes, etc. Mais à chacune de ces affirmations on pourrait opposer des faits concrets concernant une population particulière. Force est donc de reconnaître qu'il n'existe pas dans la nature une variété déterminée de l'espèce humaine qui puisse s'appeler l'Indien d'Amérique.

Il est possible, bien entendu, que des études d'une autre sorte fassent apparaître des analogies plus profondes entre les différents Indiens d'Amérique. En effet, les caractères mesurables de l'anthropologie classique ne constituent sans doute que des réalités relativement superficielles, dont les variations peuvent recouvrir des identités moins apparentes. Mais l'anthropologie physiologique et la biotypologie n'ont été encore l'objet que de très peu de recherches en Amérique. Du point de vue sérologique, des travaux déjà assez nombreux semblent montrer une nette prédominance du groupe O. On a étudié, ces dernières années, le métabolisme basal, en particulier chez les Maya du Yucatán ; une mission biotypologique française a travaillé au Mexique sur les Otomi, dans une région où malheureusement la population est très mêlée, et ses résultats ne sont pas encore publiés. II serait pour l'instant tout à fait prématuré d'aller au delà des indications en somme négatives qui ont été données plus haut.

Mais, dira-t-on, s'il n'y a pas une race amérindienne, il y a peut-être des races amérindiennes suffisamment nettes pour être distinguées et énumérées ? Une telle affirmation serait encore trop optimiste. Ce qu'atteint l'américaniste, au premier abord, ce sont des peuples et des tribus, non des races. L'histoire et la préhistoire de l'Amérique ont été le théâtre de migrations, de guerres, de contacts si complexes que l'éventualité de trouver un groupe social et politique qui soit en même temps un groupe racial est extrêmement peu probable. On est donc contraint de rechercher à travers les peuples et tribus connus quelques types principaux qui s'y retrouveraient, plus ou moins mêlés quelquefois. C'est là une entreprise d'autant plus ardue que, depuis le XVIe siècle, des apports européens, noirs et même chinois sont venus compliquer le problème ; il est certain par exemple que de nombreux Indiens mexicains présentent aujourd'hui des composantes négroïdes, parfois difficiles à déceler, que leur ont laissées les esclaves noirs des XVIIe et XVIIIe siècles.

Cela dit, il n'est pas douteux que certains types peuvent se retrouver, et avec une particulière fréquence dans certaines régions. Il y a assurément un type centre-américain, très brachycéphale, très bréviligne, avec un nez caractéristiquement large et busqué à la fois, etc. Plus ou moins modifié par des apports septentrionaux, on le retrouve loin au Nord et loin au Sud, depuis le centre du Mexique jusqu'à Panama et peut-être en Colombie. Il y a de même un type nord-américain central, un type andin, etc. Il faut citer à part la race de Lagoa-Santa, appelée quelquefois paléo-américaine, caractérisée notamment par sa dolichocéphalie, et qui apparaît comme un élément composant extrêmement ancien. A part ce type déterminé, il faut avouer que les autres correspondent plutôt à des fréquences apparentes à l'intérieur de telle ou telle aire géographique. Le polymorphisme déconcertant de l'Indien américain pose des questions extrêmement importantes et vient se relier au problème du peuplement de l'Amérique. Nul actuellement ne nie que l'Asie ait été le réservoir d'où les masses considérables de populations se sont écoulées sur le continent américain par la voie évidente de la Sibérie orientale, du détroit de Behring et de l'Alaska ; peut-être aussi le chapelet des îles Aléoutiennes a-t-il joué le rôle de passerelle. La question est de savoir si l'Asie a été l'unique réservoir, comme le croient volontiers les savants nord-américains, Hrdlicka par exemple. Si l'on admet cette hypothèse, on est nécessairement amené à chercher dans l'adaptation aux climats et aux milieux variés du continent la seule cause de la différenciation extraordinaire des peuples indigènes de l'Amérique du point de vue linguistique. Beaucoup de savants ne paraissent pas se rendre compte de l'onus probandi qui pèse sur leurs épaules, car expliquer un tel polymorphisme, qui se serait développé en un temps relativement court, n'est pas chose facile.

Non seulement les Indiens diffèrent entre eux, mais encore, pris généralement et en bloc, ils diffèrent notablement des Asiatiques. A part le système pileux, ils ne présentent que très rarement les caractéristiques ordinaires des Mongoloïdes. Leur teint, comme le remarque judicieusement Wissler, contient une nuance brune qui s'explique difficilement. Leurs yeux ne sont presque jamais « mongoliques », avec les trois caractères fondamentaux du véritable oeil mongolique. Et si certains Indiens comme ceux de l'archipel de Vancouver présentent des traits asiatiques extrêmement nets, qu'y a-t-il de mongolique chez un Sioux, un Colorado ou un Araucan ? Et si c'est l'adaptation au milieu ou tout autre phénomène du même genre qui a provoqué la différenciation des Indiens, comment expliquer que des Asiatiques, brachycéphales par définition, aient gardé la tête ronde dans une certaine région du Mexique et soient devenus dolichocéphales dans une région voisine, sous les mêmes conditions de climat, de sol, de nourriture ?

Parmi les caractères physiques de certains Indiens dont l'origine asiatique ne rend pas compte, les principaux sont la dolichocéphalie, la nuance foncée du teint et divers autres traits qui évoquent d'une manière assez nette les noirs et notamment les noirs d'Océanie, les Mélanésiens. Rivet a prouvé que les anciens Perikus de Basse-Californie, au moins en ce qui concerne les caractères que l'on peut déduire de l'examen des ossements, présentaient des analogies frappantes avec les Mélanésiens, et on peut en dire autant du type Lagoa-Santa. Si l'on admet que les Océaniens ont pu atteindre l'Amérique et se mêler aux Mongoloïdes asiatiques, on explique assurément bien des points demeurés obscurs de l'anthropologie amérindienne. Le grand mérite de Rivet est d'avoir cherché à étayer cette hypothèse de considérations linguistiques, ethnographiques, voire même de faits empruntés à la pathologie comparée. Le faisceau qu'il a ainsi réuni est impressionnant. Les détracteurs souvent injustes de sa théorie oublient quelquefois qu'il s'agit là, de toute manière, d'une hypothèse complémentaire, qui ne doit nullement être substituée à celle de la migration asiatique, mais qui vient la compléter. La rencontre et le mélange des rameaux mongoloïde et mélanésien de l'espèce humaine en Amérique pourraient rendre compte de tout ce qu'il y a de non-asiatique chez les Indiens.

Il faut signaler encore une autre possibilité. On savait déjà, depuis les découvertes de Mansuy et de Mlle Colani, qu'il y avait eu en Indochine des Mélanésiens, qui ont d'ailleurs laissé des traces extrêmement nettes dans les types physiques actuels de la péninsule. Les fouilles de Choukoutien ont montré récemment que des Mélanésiens avaient habité la Chine du Nord, à côté de Mongoloïdes tout à fait caractéristiques. Il apparaît de plus en plus que les Mélanésiens, avant d'être limités à leur habitat actuel, ont peuplé une grande partie de l'Asie orientale. On ne saurait donc exclure l'hypothèse que les émigrants qui ont traversé le détroit de Behring et sont devenus les Indiens américains aient déjà appartenu à plusieurs variétés hétérogènes ; il est possible notamment qu'il y ait eu parmi eux des Mélanésiens (ou paléo-Mélanésiens) à côté des Asiatiques. Cette hypothèse expliquerait les caractères actuels des populations amérindiennes, sans recourir à l'idée de débarquements d'Océaniens sur les rivages du Nouveau-Monde. Mais il faut reconnaître qu'elle ne rendrait guère compte des affinités ethnographiques que Rivet s'est attaché à retrouver et dont il a cherché à retracer l'origine. Du reste, il n'est nullement invraisemblable qu'il y ait eu des apports mélanésiens à la fois par le pont de l'Asie et par le Pacifique. En tout cas, l'hypothèse favorite des savants nord-américains, selon laquelle des contingents asiatiques mongoloïdes, introduits par la région du détroit de Behring, auraient suffi à donner, en vase clos et en un temps assez court, des types aussi divers que ceux que nous connaissons, est difficilement soutenable. En réalité, on obéit à une sorte d'illusion d'optique lorsqu'on croit que le Nouveau-Monde a dû être isolé de l'Asie du Sud et des îles océaniennes ; on oublie, devant l'immensité vide par laquelle nos cartes représentent le Pacifique, qu'un vaste océan oppose moins d'obstacles à des peuples navigateurs qu'un continent hérissé de montagnes abruptes, couvert de forêts presque impénétrables, coupé de fleuves énormes et torrentueux, n'élève devant la marche des populations terriennes.

Tout ce que nous venons de dire montre en tout cas la nécessité urgente de procéder, avant qu'il ne soit trop tard, à des enquêtes nombreuses et approfondies, faisant appel aux techniques nouvelles de l'anthropologie physiologique et biotypologique, afin de définir avec précision, si faire se peut, les types humains si différents de l'Amérique indigène.

Jacques SOUSTELLE,
Sous-Directeur
au Musée de l'Homme.