vendredi 14 février 2014

Appel pour le salut et le renouveau de l'Algérie française (1956)



Un appel "pour le salut et le renouveau de l'Algérie française"

[Le Monde, 21 avril 1956]

En Algérie, aujourd'hui, ce n'est pas seulement le sort de nos frères de là-bas, musulmans et Européens d'origine, ni même de l'Afrique du Nord et de l'Union française qui se joue.

Ce n'est pas seulement la France comme puissance, son rôle stratégique et sa sécurité, son équilibre économique, ses libertés républicaines, son unité nationale, que notre élimination d'Afrique ruinerait à bref délai.

Si dans le trésor de notre fidélité française et de notre confiance en l'homme nous ne trouvions pas les ressources nécessaires pour, d'un seul élan, pacifier l'Algérie et lui faire toute sa place dans la République, alors nos lendemains seraient pires encore que ceux de Sedan ou de juin 1940.

Cette fois nous n'aurions même pas tenté de faire prévaloir la justice, et, capitulant dans nos cœurs, nous serions sans recours condamnés par l'histoire.

Qui veut nous chasser ?

Qui veut nous chasser d'une terre où nous lient cent vingt-cinq ans de civilisation ? A côté de chefs de bande de toujours, d'assassins sans merci et de pitoyables otages de la terreur, des esprits impatients, aveuglés par la propagande. Ils se disent patriotes, et se font les instruments d'un impérialisme théocratique, fanatique et raciste : celui du panarabisme, qui menace autant nos amis du Maroc et de Tunisie que nos frères d'Algérie. En vérité, le défi s'adresse à la liberté.

Certes, avec le pavillon du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes pour couvrir le plus parfait mépris des droits de l'homme, cet impérialisme peut faire illusion aux plus naïfs des Occidentaux.

Et ses prétentions illimitées font trop souvent surestimer ses moyens. Mais c'est en nous-mêmes qu'est notre pire ennemi : dans notre irrésolution, fruit de l'ignorance du grand nombre, de la veulerie de quelques-uns, de la conscience inquiète des meilleurs.

Décidons-nous : il n'est que temps.

D'abord, soyons francs. En Algérie comme dans l'Union française nous avons proclamé les principes mêmes de la République. Mais face à d'insupportables abus - chez les musulmans comme chez les Européens, dans l'administration comme chez les particuliers - quelle fut notre vigilance dans l'application des principes ?

Partout nous avons apporté la paix et créé de toutes pièces une civilisation moderne : quelle en est la part des élites autochtones que nous avons formées? Sous notre égide les masses se sont multipliées ; avons-nous imprimé le même rythme au développement de leurs moyens de vivre ? On a beaucoup parlé du "colonialisme" algérien : notre grande faute, en vérité, fut le sous-développement, le sous-encadrement, la sous-administration.

Cependant, si nous avons péché par négligence, nous n'avons jamais péché par principe. Jamais nous n'avons pratiqué l'extermination des populations, la destruction des libertés locales, la discrimination raciale systématique, ni la conversion forcée des "infidèles", comme celle que méditent de nouveau les extrémistes de l'islam.

Pour avoir éludé une part de nos responsabilités, faut-il les fuir toutes ? Si des intérêts privilégiés peuvent toujours trouver refuge ailleurs, allons-nous livrer à la pire des tyrannies ce million de Français enracinés là-bas et ces millions de Français musulmans qui ont versé leur sang côte à côte sur tous nos champs de bataille ? Et qui, sinon la patrie des Droits de l'homme, peut leur frayer une voie humaine vers l'avenir ?

Notre conviction est absolue. Oui, le déploiement de la force française est juste pour protéger les uns et les autres contre la terreur. Et il faut que cette force juste aille jusqu'à la vraie victoire : la pacification des cœurs. Cette victoire ne sera pas celle du passé. C'est dans l'élan hardi de larges réformes économiques, sociales et politiques que se réalisera en Algérie une véritable communauté.

Une entreprise à la mesure de la France

Voilà une entreprise à la mesure de la France. Développée à temps, avec l'ampleur requise, les sacrifices qu'elle réclamera de chacun resteront limités. Elle ira bien au delà du plan des armes, des lois et de l'argent : pour de jeunes Français, qu'ils soient moniteurs agricoles, ingénieurs, instituteurs, médecins ou administrateurs, quoi de plus exaltant que de fonder cette communauté avec leurs camarades musulmans, dans le travail et l'effort quotidiens ? Mais elle serait mort-née si nous lui refusions l'adhésion de l'esprit et du cœur. Et elle perdrait son sens si, la paix rétablie, nous relâchions notre vigilance à l'égard de la solution démocratique du problème algérien.

C'est à cet élan de salut public, dans la légalité républicaine, que nous vous convions tous, par-delà vos différences de confessions, de convictions, de partis et de classes. C'est à cette vigilance soutenue que nous nous engageons pour que la générosité du peuple de France ne soit pas de nouveau bafouée, pour que la parole de la France retrouve toute son autorité.

Unissons-nous, et, sauvant l'Algérie, nous continuerons la France.

Ont signé cet appel :

S. Em. le cardinal Saliège, archevêque de Toulouse ; M. Emile Roche, président du Conseil économique ; M. Albert Bayet, président de la Fédération nationale de la presse française ; M. Robert Delavignette, ancien gouverneur général de la France d'outre-mer et ancien directeur de l'Ecole de la France d'outre-mer ; M. Georges Duhamel, de l'Académie française ; Me Marcel Engrand, avocat à la cour, ancien président de l'Union française des anciens combattants ; M. André Lafond, secrétaire confédéral de Force ouvrière ; M. le général de Monsabert ; le professeur Pasteur Vallery-Radot, de l'Académie française ; le professeur Paul Rivet, directeur honoraire du Musée de l'homme ; M. Rémy Roure, journaliste ; M. Jean Sarrailh, recteur de l'université de Paris ; MM. Georges Le Beau, Marcel-Edmond Naegelen, Jacques Soustelle, anciens gouverneurs généraux de l'Algérie.