dimanche 2 février 2014

Les races indigènes de l'Amérique (1939)



Les races indigènes de l'Amérique

[Races et Racisme, n° 16-17-18, décembre 1939, p. 15-17]

Il n'est peut-être pas de domaine où l'anthropologie — surtout sous l'aspect de la diagnose et de la classification des types humains — se trouve en butte à d'aussi grandes difficultés que dans le Nouveau-Monde. Plus un problème paraît simple au premier abord, à vol d'oiseau, plus il a des chances d'être complexe dans le détail concret de l'étude. C'est bien le cas en Amérique, où le prétendu « Indien américain » ou « Amérindien » se dissout et devient littéralement insaisissable dès qu'on veut le définir ; fait d'autant plus décevant qu'une indéniable analogie générale rattache bien les uns aux autres les indigènes des régions les plus diverses. On se sent pour ainsi dire autorisé à parler de l'Indien américain, mais on ne saurait préciser pourquoi. Bien au contraire, dès que l'on fouille la question par les moyens habituels de l'anthropologie, on est obligé de reconnaître qu'il n'y a pas de type même très généralement homogène que l'on puisse recouvrir de l'étiquette « Indien ». C'est là, assurément, un des gros problèmes actuels de l'anthropologie.

Quelques exemples relatifs aux caractères classiques qui servent le plus souvent aux classifications anthropologiques montreront suffisamment quelle est l'hétérogénéité des populations dites « indiennes ». La forme du crâne, sur laquelle on se base si souvent pour la diagnose des races, varie du tout au tout selon les populations : les Maya du Yucatán ont la tête ronde (brachycéphales), les Periku ont la tête longue (dolichocéphales), les Otomi sont mésocéphales ; et les trois peuples que je viens de citer se trouvent tous les trois dans une seule région de l'Amérique, au Mexique ! En ce qui concerne l'Amérique en général, il suffit de reporter sur une carte du continent, comme l'a fait Wissler, les indices céphaliques obtenus par les chercheurs dans les différentes régions, pour se trouver en présence de la plus déconcertante dispersion. Tout ce que l'on peut dire, c'est que les indices moyens de l'ordre de 77 à 79 sont fréquents en Amérique, et dans n'importe quelle partie de l'Amérique. Cela dit, quelle relation peut bien établir un tel indice entre les Karaya (73), les Pima (78), les Yucatèques (85) ?

La taille, important caractère racial, ne montre pas moins de variété. Le nord et le sud de l'Amérique : Canada, Etats-Unis, Patagonie, présentent des peuples à haute taille ; les petites et moyennes tailles abondent en Amérique centrale et dans presque toute l'Amérique du Sud à l'exception du pays patagon. Tandis qu'un Cheyenne ou un Crow mesure en moyenne 174 cm. 8 ou 173 cm. 2, un Lacandon du Mexique ne dépasse pas 156 cm. ; et je ne parle pas des pygmoïdes que l'on a signalés encore dernièrement en Colombie.

On pourrait continuer presque indéfiniment à énumérer des caractères du même genre : la forme et les dimensions du nez font différer profondément un Sioux au nez relativement mince, busqué et proéminent, d'un Aztèque au nez fin mais de faible saillie, d'un Botocudo au nez épaté. Que dire encore de la couleur de la peau, qui varie du jaune à un brun foncé presque noir ? Si l'on essaie de réunir, au contraire, les traits que l'on peut considérer comme communs à tous les Indiens sans exception (dans l'état actuel de nos connaissances, bien entendu), on en est réduit à une fort maigre liste comme la suivante : cheveux foncés, lisses et durs, très rarement un peu ondés ; canitie tardive, calvitie très rare ; yeux foncés ; teint jaune, mais avec une nuance brune ; les membres sont souvent relativement courts (rapport du membre supérieur à la taille chez les Otomi : 39, contre 45,5 chez les Européens). On peut parler aussi de tendances : les Indiens ont tendance à être mésocéphales, méso ou platyrhiniens, brévilignes, etc. Mais à chacune de ces affirmations on pourrait opposer des faits concrets concernant une population particulière. Force est donc de reconnaître qu'il n'existe pas dans la nature une variété déterminée de l'espèce humaine qui puisse s'appeler l'Indien d'Amérique.

Il est possible, bien entendu, que des études d'une autre sorte fassent apparaître des analogies plus profondes entre les différents Indiens d'Amérique. En effet, les caractères mesurables de l'anthropologie classique ne constituent sans doute que des réalités relativement superficielles, dont les variations peuvent recouvrir des identités moins apparentes. Mais l'anthropologie physiologique et la biotypologie n'ont été encore l'objet que de très peu de recherches en Amérique. Du point de vue sérologique, des travaux déjà assez nombreux semblent montrer une nette prédominance du groupe O. On a étudié, ces dernières années, le métabolisme basal, en particulier chez les Maya du Yucatán ; une mission biotypologique française a travaillé au Mexique sur les Otomi, dans une région où malheureusement la population est très mêlée, et ses résultats ne sont pas encore publiés. II serait pour l'instant tout à fait prématuré d'aller au delà des indications en somme négatives qui ont été données plus haut.

Mais, dira-t-on, s'il n'y a pas une race amérindienne, il y a peut-être des races amérindiennes suffisamment nettes pour être distinguées et énumérées ? Une telle affirmation serait encore trop optimiste. Ce qu'atteint l'américaniste, au premier abord, ce sont des peuples et des tribus, non des races. L'histoire et la préhistoire de l'Amérique ont été le théâtre de migrations, de guerres, de contacts si complexes que l'éventualité de trouver un groupe social et politique qui soit en même temps un groupe racial est extrêmement peu probable. On est donc contraint de rechercher à travers les peuples et tribus connus quelques types principaux qui s'y retrouveraient, plus ou moins mêlés quelquefois. C'est là une entreprise d'autant plus ardue que, depuis le XVIe siècle, des apports européens, noirs et même chinois sont venus compliquer le problème ; il est certain par exemple que de nombreux Indiens mexicains présentent aujourd'hui des composantes négroïdes, parfois difficiles à déceler, que leur ont laissées les esclaves noirs des XVIIe et XVIIIe siècles.

Cela dit, il n'est pas douteux que certains types peuvent se retrouver, et avec une particulière fréquence dans certaines régions. Il y a assurément un type centre-américain, très brachycéphale, très bréviligne, avec un nez caractéristiquement large et busqué à la fois, etc. Plus ou moins modifié par des apports septentrionaux, on le retrouve loin au Nord et loin au Sud, depuis le centre du Mexique jusqu'à Panama et peut-être en Colombie. Il y a de même un type nord-américain central, un type andin, etc. Il faut citer à part la race de Lagoa-Santa, appelée quelquefois paléo-américaine, caractérisée notamment par sa dolichocéphalie, et qui apparaît comme un élément composant extrêmement ancien. A part ce type déterminé, il faut avouer que les autres correspondent plutôt à des fréquences apparentes à l'intérieur de telle ou telle aire géographique. Le polymorphisme déconcertant de l'Indien américain pose des questions extrêmement importantes et vient se relier au problème du peuplement de l'Amérique. Nul actuellement ne nie que l'Asie ait été le réservoir d'où les masses considérables de populations se sont écoulées sur le continent américain par la voie évidente de la Sibérie orientale, du détroit de Behring et de l'Alaska ; peut-être aussi le chapelet des îles Aléoutiennes a-t-il joué le rôle de passerelle. La question est de savoir si l'Asie a été l'unique réservoir, comme le croient volontiers les savants nord-américains, Hrdlicka par exemple. Si l'on admet cette hypothèse, on est nécessairement amené à chercher dans l'adaptation aux climats et aux milieux variés du continent la seule cause de la différenciation extraordinaire des peuples indigènes de l'Amérique du point de vue linguistique. Beaucoup de savants ne paraissent pas se rendre compte de l'onus probandi qui pèse sur leurs épaules, car expliquer un tel polymorphisme, qui se serait développé en un temps relativement court, n'est pas chose facile.

Non seulement les Indiens diffèrent entre eux, mais encore, pris généralement et en bloc, ils diffèrent notablement des Asiatiques. A part le système pileux, ils ne présentent que très rarement les caractéristiques ordinaires des Mongoloïdes. Leur teint, comme le remarque judicieusement Wissler, contient une nuance brune qui s'explique difficilement. Leurs yeux ne sont presque jamais « mongoliques », avec les trois caractères fondamentaux du véritable oeil mongolique. Et si certains Indiens comme ceux de l'archipel de Vancouver présentent des traits asiatiques extrêmement nets, qu'y a-t-il de mongolique chez un Sioux, un Colorado ou un Araucan ? Et si c'est l'adaptation au milieu ou tout autre phénomène du même genre qui a provoqué la différenciation des Indiens, comment expliquer que des Asiatiques, brachycéphales par définition, aient gardé la tête ronde dans une certaine région du Mexique et soient devenus dolichocéphales dans une région voisine, sous les mêmes conditions de climat, de sol, de nourriture ?

Parmi les caractères physiques de certains Indiens dont l'origine asiatique ne rend pas compte, les principaux sont la dolichocéphalie, la nuance foncée du teint et divers autres traits qui évoquent d'une manière assez nette les noirs et notamment les noirs d'Océanie, les Mélanésiens. Rivet a prouvé que les anciens Perikus de Basse-Californie, au moins en ce qui concerne les caractères que l'on peut déduire de l'examen des ossements, présentaient des analogies frappantes avec les Mélanésiens, et on peut en dire autant du type Lagoa-Santa. Si l'on admet que les Océaniens ont pu atteindre l'Amérique et se mêler aux Mongoloïdes asiatiques, on explique assurément bien des points demeurés obscurs de l'anthropologie amérindienne. Le grand mérite de Rivet est d'avoir cherché à étayer cette hypothèse de considérations linguistiques, ethnographiques, voire même de faits empruntés à la pathologie comparée. Le faisceau qu'il a ainsi réuni est impressionnant. Les détracteurs souvent injustes de sa théorie oublient quelquefois qu'il s'agit là, de toute manière, d'une hypothèse complémentaire, qui ne doit nullement être substituée à celle de la migration asiatique, mais qui vient la compléter. La rencontre et le mélange des rameaux mongoloïde et mélanésien de l'espèce humaine en Amérique pourraient rendre compte de tout ce qu'il y a de non-asiatique chez les Indiens.

Il faut signaler encore une autre possibilité. On savait déjà, depuis les découvertes de Mansuy et de Mlle Colani, qu'il y avait eu en Indochine des Mélanésiens, qui ont d'ailleurs laissé des traces extrêmement nettes dans les types physiques actuels de la péninsule. Les fouilles de Choukoutien ont montré récemment que des Mélanésiens avaient habité la Chine du Nord, à côté de Mongoloïdes tout à fait caractéristiques. Il apparaît de plus en plus que les Mélanésiens, avant d'être limités à leur habitat actuel, ont peuplé une grande partie de l'Asie orientale. On ne saurait donc exclure l'hypothèse que les émigrants qui ont traversé le détroit de Behring et sont devenus les Indiens américains aient déjà appartenu à plusieurs variétés hétérogènes ; il est possible notamment qu'il y ait eu parmi eux des Mélanésiens (ou paléo-Mélanésiens) à côté des Asiatiques. Cette hypothèse expliquerait les caractères actuels des populations amérindiennes, sans recourir à l'idée de débarquements d'Océaniens sur les rivages du Nouveau-Monde. Mais il faut reconnaître qu'elle ne rendrait guère compte des affinités ethnographiques que Rivet s'est attaché à retrouver et dont il a cherché à retracer l'origine. Du reste, il n'est nullement invraisemblable qu'il y ait eu des apports mélanésiens à la fois par le pont de l'Asie et par le Pacifique. En tout cas, l'hypothèse favorite des savants nord-américains, selon laquelle des contingents asiatiques mongoloïdes, introduits par la région du détroit de Behring, auraient suffi à donner, en vase clos et en un temps assez court, des types aussi divers que ceux que nous connaissons, est difficilement soutenable. En réalité, on obéit à une sorte d'illusion d'optique lorsqu'on croit que le Nouveau-Monde a dû être isolé de l'Asie du Sud et des îles océaniennes ; on oublie, devant l'immensité vide par laquelle nos cartes représentent le Pacifique, qu'un vaste océan oppose moins d'obstacles à des peuples navigateurs qu'un continent hérissé de montagnes abruptes, couvert de forêts presque impénétrables, coupé de fleuves énormes et torrentueux, n'élève devant la marche des populations terriennes.

Tout ce que nous venons de dire montre en tout cas la nécessité urgente de procéder, avant qu'il ne soit trop tard, à des enquêtes nombreuses et approfondies, faisant appel aux techniques nouvelles de l'anthropologie physiologique et biotypologique, afin de définir avec précision, si faire se peut, les types humains si différents de l'Amérique indigène.

Jacques SOUSTELLE,
Sous-Directeur
au Musée de l'Homme.