mardi 18 mars 2014

"Nous cesserons d'être intéressants pour les grandes puissances, (...) du jour où nous aurons permis que, sur le continent, l'Allemagne soit plus forte que nous" (21 décembre 1954)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 1ère séance du 21 décembre 1954]

M. Jacques Soustelle. Mesdames, messieurs, il y a un peu plus de deux mois, j'ai eu l'honneur de monter à cette tribune, lorsque se posait devant l'Assemblée nationale, non pas encore le problème de la ratification des accords de Paris, mais celui d'apprécier les intentions qui avaient été exprimées par M. le président du conseil et par nos partenaires au cours des négociations qui venaient de se terminer.

Ceux d'entre vous qui ont bien voulu m'écouter alors se souviennent que je n'avais pas voulu porter de jugement sur ces accords, mais que j'avais seulement entendu indiquer quelques lignes principales qui me semblaient importantes et selon lesquelles, croyais-je, il aurait été possible de tirer de ces accords le maximum pour notre pays et pour la paix. Depuis lors, les choses, à coup sûr, ont évolué. Nous nous trouvons maintenant devant une décision définitive à prendre en ce qui concerne la ratification elle-même. D'autre part, l'atmosphère, il faut bien le dire, a changé.

Elle a changé d'abord à l'extérieur, car les textes complexes et souvent obscurs qui nous sont soumis ont fait l'objet d'interprétations variées, particulièrement en Allemagne. Ils ont provoqué également des réactions dans certains autres pays, notamment à l'Est.

L'atmosphère a aussi changé à l'intérieur. Etant moi-même de ceux qui se sont toujours interdit de mêler les questions, de l'aire de la politique intérieure à propos de la politique extérieure et de traiter les problèmes par la bande, je suis cependant objectivement obligé de reconnaître que l'atmosphère politique et parlementaire s'est quelque peu alourdie. Sans vouloir prononcer à cette tribune des paroles qui pourraient passer pour une prophétie néfaste, je dirai qu'on doit se poser cette question : si nous ratifions ces accords, par qui et dans quel esprit, une fois ratifiés, seront-ils, dans la suite, appliqués ?

Je vous demande d'avance de m'excuser, monsieur le président du conseil, de ce que mes propos pourraient présenter de franchise peut-être brutale, encore que j'entende m'abstenir de toute outrance discourtoise. Je n'ai pas besoin de vous demander de croire à mon absolue sincérité et à l'effort de probité et d'honnêteté intellectuelle que je vais faire et dont vous-même, monsieur le président du conseil, donnez constamment l'exemple. Pendant des années nous vous avons vu, non sans admiration, soutenir ici des thèses qui n'emportaient pas une adhésion unanime ni même générale ; et vous connaissez mieux que personne la joie pure que ressent un homme politique qui sacrifie l'immédiat à ce qu'il croit l'essentiel. Permettez-moi de la goûter à mon tour et de vous dire, en toute loyauté, ce que je pense de ces accords en les considérant uniquement pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour un problème vital, au sens propre du mot, pour notre pays et qui peut être une question de vie ou de mort pour la France.

Même si cela doit nous être douloureux, je ne peux traiter cette question que, pour elle-même, sans autre considération que le pays, sa survie, son avenir, et sans aucune acception de personnes.

Cela dit, il n'est que juste de reconnaître que les accords qui nous sont proposés sont, je ne dirai pas meilleurs, mais moins mauvais que la Communauté européenne de défense. Ils ne noient pas notre armée ni notre politique extérieure dans une sorte de magma apatride. Ils nous laissent l'essentiel de la souveraineté sinon son usage, déjà si profondément entamé ; ils ne coupent pas le territoire métropolitain de la République française de ses territoires d'outre-mer. Tout cela est fort bien et je m'en réjouis, à une seule condition — mais reconnaissez avec moi qu'elle est extrêmement importante — c'est que l'on ne réintroduise pas, par la suite, sous, un prétexte qui s'offre déjà clairement, celui de pallier les dangers du réarmement allemand, de hautes doses de « supra-national » de façon à aboutir, étape par étape, devant une opinion lassée, chloroformée, à qui on expliquera très mal les choses, à ce qu'on pourrait appeler une crypto-C. E. D. (Applaudissements à l'extrême droite.)

M. Vincent Badie. Très bien !

M. Jacques Soustelle.
Essayant d'aborder maintenant les problèmes que pose la ratification qui nous est demandée, j'observerai d'abord que l'un des plus importants d'entre eux ne sera résolu — s'il doit l'être — qu'après le 17 janvier, date à laquelle il sera posé. Aucun problème ne peut, évidemment, être résolu avant d'être posé ; or celui de l'agence d'armements ne sera vraiment posé que le 17 janvier, date à laquelle doit se réunir l'organisme chargé de le traiter.

Or c'est là, s'il doit y en avoir quelque part, qu'il faut qu'il y ait du « supra-national ».

J'ai déjà eu l'honneur de le dire devant vous, mesdames, messieurs, au mois d'octobre, si l'agence européenne d'armements n'est pas seule à recevoir et à distribuer les moyens matériels de guerre produits par les Etats-Unis d'Amérique, ne nous y trompons pas, il n ' y aura pas même un embryon d'Europe. Il y aura en fait une politique américaine qui élèvera les uns, abaissera les autres, à sa guise, selon des critères de docilités et de soumission qui seront absolument discrétionnaires. Et, dans de telles conditions, l'Union européenne occidentale ne sera en réalité qu'un décor en carton-pâte, plaqué sur la seule réalité qui comptera, à savoir la politique du Pentagone.

L'article 23 du protocole IV prévoit que les Etats-Unis d'Amérique et le Canada attribueront discrétionnairement leur aide militaire à la république fédérale. En fait, nous allons vers une situation, et j'y reviendrai, dans laquelle la république fédérale allemande sera fournie par priorité en armements américains, en tant que première alliée des Etats-Unis sur le continent européen.

M. Paul Coste-Floret.
C'est exact.

M. Jacques Soustelle. A cet égard, pour ne pas avoir à y revenir, je veux mentionner un sujet un peu différent, mais connexe, celui du renforcement des pouvoirs du commandement suprême allié pour l'Europe, qu'on a baptisé Saceur — on me pardonnera l'emploi de cette appellation barbare — je crois que si l'on conjugue, d'une part l'accroissement des pouvoirs du Saceur, d'autre part ce que je viens de dire en ce qui concerne la distribution des armements, il apparaît que le contrôle que la France voulait exercer sur l'armée allemande risque à brève échéance de se transformer en un contrôle exercé par les Allemands sur les forces françaises, avec le soutien des Etats-Unis. Le renforcement du Saceur apparaît alors comme une arme à double tranchant, qui risque d'être beaucoup plus profitable à la république fédérale qu'à nous-mêmes.

M. André-François Mergier. Il fallait voter la C. E. D.

M. Jacques Soustelle.
Cette plaisanterie pourra peut-être distraire un peu l'Assemblée dans ses préoccupations graves et sérieuses.

J'en viens à un deuxième problème qui me paraît d'une importance capitale : le problème sarrois.

Sauf erreur de ma part, tous les gouvernements successifs, depuis celui de M. René Mayer, ont posé, comme condition fondamentale d'un accord quelconque tendant à rendre sa souveraineté à la république fédérale allemande et à lui donner une armée, la ratification d'un accord satisfaisant sur la Sarre.

Or, aujourd'hui, par un singulier renversement, c'est la ratification des accords de Paris qui devient préalable à l'entente sur la Sarre.

En effet, du côté allemand, nous n'en sommes aujourd'hui qu'à la première lecture. Rien, par conséquent, n'est décidé, et encore, si l'on tient compte des propos qui ont été tenus, des textes qui ont été écrits, on ne peut que ressentir la plus profonde inquiétude sur ce que signifie l'entente sur la Sarre et sur son avenir.

C'est ainsi, par exemple — je ne peux citer que quelques extraits des interprétations profondément divergentes données à l'accord sur la Sarre ici et à Bonn — que pour nous et pour les Allemands le caractère définitif ou provisoire du traité est l'objet de contestations profondes.

Il en est de même en ce qui concerne le caractère européen ou allemand de la Sarre. Nous pensons en effet, en France, que le statut, même provisoire, de la Sarre est un statut de caractère européen. Tel n'est pas le moins du monde l'interprétation des autorités allemandes. J'ai sous les yeux, fournis officiellement par l'agence de Bonn, la traduction du discours du chancelier Adenauer. Je constate qu'il dit ceci : « Il n'est pas créé de territoire européen au sens du projet Van Der Goes Van Naters. La convention ne change rien à l'attribution territoriale de la Sarre. »

Qu'est-ce que l'attribution territoriale de la Sarre ?

Voici ce qu'on lit dans l'exposé des motifs du projet de loi tendant à la ratification des accords sur la Sarre à Bonn :

« Etant donné qu'aux termes du statut le territoire sarrois ne doit pas devenir un territoire européen, il est clair que, conformément aux résolutions du Bundestag, la Sarre continue à faire partie de l'Allemagne dans ses frontières du 31 décembre 1937. »

Je parlerai d'ans quelques instants de cette question des frontières de 1937 qui me paraît d'une singulière importance. Mais revenons aux divergences d'interprétation de l'accord sur la Sarre. J'en ai déjà signalé deux : L'accord a-t-il un caractère provisoire ou un caractère définitif ? La Sarre est-elle ou n'est-elle pas un territoire allemand ?

J'ajoute que sur le plan de l'économie, il y a une antithèse complète entre l'exposé des motifs du projet de loi allemand et ce qui nous a été dit ici. Le terme d'antithèse, ce n'est pas moi qui l'invente, c'est le texte lui-même, qui déclare : « Le nouveau concept de coopération économique est l'antithèse du concept d'union économique ».

Autrement dit, à Bonn, on considère que les modalités de coopération franco-allemande, qui sont prévues à propos de la Sarre, mettent fin, en réalité, à l'union économique franco-sarroise. M. Adenauer, dans le discours que je cite, déclarait dernièrement que le Gouvernement français « a communiqué à des membres de l'Assemblée nationale française un exposé sur l'accord sarrois qui, sur quelques points importants, non seulement s'écarte du texte du traité, mais ne concorde pas non plus avec les vues et les intentions générales des deux parties au traité ».

Le moins que l'on puisse dire, après avoir pris connaissance de cet exposé du chancelier Adenauer, c'est qu'il y a un malentendu profond et on se demande, dans ces conditions, comment l'Assemblée nationale française, faisant litière de ce qu'elle-même, à l'appel de tous les gouvernements successifs depuis des années, a déclaré à maintes reprises, pourrait ratifier aujourd'hui l'ensemble dont font partie, qu'on le veuille ou non, les accords sur la Sarre, tant que ce malentendu n'est pas dissipé. (Applaudissements à l'extrême droite et sur certains bancs à gauche.)

M. Alfred Coste-Floret.
Très bien !

M. Jacques Soustelle. Dieu sait pourtant que le statut de la Sarre nous a déjà coûté fort cher.

Depuis sept ans, pour établir cette position indispensable, pour obtenir le rattachement économique de la Sarre à la France, nous avons renoncé, lors de la conférence de Moscou, en 1947, à notre projet d'internationalisation de la Ruhr et à notre droit aux réparations allemandes ; pour que le référendum sarrois de 1948 nous soit propice, nous avons assuré le ravitaillement prioritaire de la Sarre ; nous avons affecté à la modernisation des mines et industries sarroises des sommes très importantes, provenant du Trésor, et qui auraient pu aussi bien être investies dans nos territoires d'outre-mer.

Aujourd'hui, après tous ces sacrifices, nous nous trouvons dans une situation qui, c'est le moins qu'on puisse dire, est loin d'être claire. Ou plutôt, en réalité, cette situation n'est-elle pas très claire ? Et ne comprendrait-on pas les contradictions apparentes simplement en nous référant à une notion bien allemande et que reconnaîtront tous ceux d'entre vous qui connaissent tant soit peu la philosophie et la littérature de nos voisins d'outre-Rhin, la notion du devenir, du mouvement, Bewegung, Entwicklung, notion selon laquelle les choses n'ont jamais de valeur durable ? En bref, pour mettre les choses en termes clairs, ce que nous prenons, nous Français, pour un point d'aboutissement est en réalité, pour les Allemands, un point de départ vers un autre but.

C'est parfaitement clair aux yeux des Allemands et aussi de certains autres.

Je lisais dernièrement dans une revue américaine diffusée à un très grand nombre d'exemplaires, une revue qui est peut-être la plus importante des Etats-Unis, le Saturday Evening Post, un éditorial dans lequel or.t lit notamment que le chancelier Adenauer a accepté les accords de Paris mais que certains de leurs termes et particulièrement l'accord sur le contrôle de la vallée de la Sarre peuvent apparaître aux Allemands « difficiles à avaler ». Mais l'éditorialiste va s'empresser de les consoler.

Après avoir retracé l'histoire de la Sarre, à sa manière, de 1918 à nos jours en soulignant le caractère essentiellement allemand de ce pays, l'auteur de l'article déclare que l'accord tendrait à confirmer la domination de la France sur le charbon et l'acier sarrois, mais il ajoute : « Inévitablement on est amené à se poser la question de savoir pourquoi le chancelier Adenauer a accepté un tel arrangement ». Et l'auteur de l'article répond à cette question.

Il commence par rappeler le précédent du traité de Brest-Litowsk signé par Lénine en 1918 avec la ferme intention de le violer le plus rapidement possible, et il continue en ces termes : « Le chancelier Adenauer n'est certes pas un personnage méphistophélique comme Lénine, mais il ne peut manquer d'avoir pensé que si le potentiel industriel et militaire de l'Allemagne dépasse celui de la France, aucun accord écrit ne pourra empêcher cette supériorité de s'exprimer d'une manière ou d'une autre ».

Je pense, mesdames, messieurs, que c'est parfaitement clair. Cela signifie qu'aux yeux même d'une large partie de l'opinion américaine, il faut bien consentir des concessions apparentes à la France, mais que 1'on prépare déjà, par le moyen des interprétations divergentes et variées, le moment où le dynamisme allemand permettra de réduire à néant le peu qui a été obtenu. J'en viens maintenant à ce qui est, qu'on le veuille ou non, le fond du problème, c'est-à-dire au réarmement de l'Allemagne.

Je tiens tout de suite à dire que, me distinguant peut-être en cela, en bien ou en mal, je l'ignore, d'un certain nombre de mes collègues, je ne peux pas dire sincèrement que je suis toujours, à jamais, en n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle conjoncture, hostile à un réarmement allemand quelconque.

Je ne crois pas que des positions de cette nature soient réalistes et conformes aux faits historiques eux-mêmes, mais c'est précisément, hic et nunc, dans la conjoncture présente et en tenant compte des circonstances que je veux essayer de mon mieux d'apprécier ce réarmement allemand auquel nous consentirions si nous acceptions de ratifier aujourd'hui les textes qui nous sont soumis.

Tout d'abord, mesdames, messieurs — c'est le premier point — bien sûr, des contrôles sont prévus, mais ne nous faisons pas d'illusions. En fait, une fois consenti, le réarmement allemand sera illimité.

Il y a un droit de veto possible pour la France lorsqu'il s'agira de fixer les niveaux. Mais, est-ce que la France usera de ce droit de veto ? Est-ce que le gouvernement français d'alors — nous ne savons pas lequel ce sera — usera de ce droit de veto ? Sera-t-il possible ou facile à un gouvernement qui, peut-être, à ce moment là, aura de grandes difficultés ailleurs, qui peut-être sera en train de négocier une aide économique importante à Washington, d'exercer son droit de veto tout seul, contre l'Amérique en particulier ?

Pensez-vous que ce sera si facile que cela ? Pour ma part, je ne le crois pas.

Dans le même article que je citais tout à l'heure d'une importante, revue américaine, je relève encore un passage. L'éditorialiste rappelle que toute augmentation des forces de chaque nation doit être approuvée par les autres contractants. Il y voit le risque — car, pour lui, c'est un risque, bien entendu — d'un droit de veto que la France pourrait exercer, d'autant plus qu'elle est, parait-il, « noyautée par le communisme ». Peut-être aurions-nous, — nous, Français — la mauvaise idée de nous opposer à ce que l'Allemagne fabrique — je cite — des avions stratégiques, des armes atomiques et des fusées téléguidées ».

« Mais, ajoute-t-il, si l'Occident entreprend sérieusement de s'armer pour sa défense, on ne voit pas comment les Allemands qui ont longtemps tenu la tête dans la réalisation des armes modernes — en effet, nous en savons quelque chose ! pourraient se voir interdire d'en fabriquer. »

Là encore c'est clair, les contrôles, les interdictions, les droits de veto, sont destinés à faire passer l'essentiel. Même si l'on fait confiance à l'éminent homme d'Etat qui dirige actuellement les destinées de l'Allemagne, sa permanence au pouvoir nous est-elle garantie ?

Sans parler des faiblesses inhérentes à la nature humaine, si le chancelier Adenauer joue de façon satisfaisante le rôle que certaines forces allemandes attendent de lui, c'est-à-dire celui de faire « avaler » par les occidentaux la recréation d'une armée, qui nous dit alors qu'il ne sera pas un beau jour jeté et mis à l'écart comme un citron qu'on jette après en avoir exprimé le jus ?

Un deuxième point, en ce qui concerne le réarmement allemand, me paraît digne d'être signalé.

En fait, le réarmement de l'Allemagne de l'Ouest modifie profondément le caractère de l'O. T. A. N. et lui donne un caractère non plus défensif, mais offensif.

Pourquoi ? Mais, mesdames, messieurs, vous l'avez dit vous-mêmes le 19 février 1952. Je crois même me souvenir que M. le président du conseil a voté l'ordre du jour qui indiquait : « L'organisation atlantique étant de caractère défensif ne doit réunir que les Etats n'ayant pas de revendications territoriales. » C'est l'évidence même.

Peut-on dire que l'Allemagne de Bonn n'ait pas de revendications territoriales ?

Du point de vue militaire, l'armée qui lui est consentie et que l'on va allègrement s'apprêter à fabriquer, dès que nous aurons ratifié, si nous ratifions, n'est pas un» armée défensive, elle comporte des chars, des avions. Ma compétence en matière militaire est des plus réduites, c'est pourquoi je mentionne seulement en passant ce sujet, mais a priori il ne semble pas que des chars et des avions soient des armes proprement défensives. Mais ce n'est pas sur ce plan que j'entends me placer, c'est sur le plan politique. Sur le plan politique, il saute aux yeux qu'il y a une différence profonde et fondamentale entre la politique de la France ou des autres nations occidentales et la politique possible de l'Allemagne.

Pourquoi ? Parce que la France ne demande rien à personne, parce qu'elle a des frontières fixées, qu'elle n'a pas de revendications à présenter, alors que l'Allemagne, au contraire, a des revendications à présenter et, en particulier — et ce point m'inquiète extraordinairement — celle des frontières de 1937.

J'ai cité, il y a deux mois, à cette tribune, des phrases prononcées par des membres éminents du gouvernement de Bonn et exprimant un irrédentisme pour le moins inquiétant. J'avais émis modestement le voeu que si c'étaient là des inventions de propagande on voulût bien nous le faire savoir. Jusqu'à présent, ces citations n'ont fait l'objet d'aucun démenti. Il est donc avéré que des membres importants du gouvernement de Bonn se prononcent, de la façon la plus formelle, pour le retour à l'Allemagne d'une quantité de territoires qui ne lui appartiennent plus et qui, ne nous faisons sur ce point aucune illusion, ne peuvent plus, selon tonte vraisemblance, lui appartenir de nouveau que par le moyen d'une nouvelle guerre.

L'essentiel de l'exposé des motifs qui accompagne, à Bonn, l'accord franco-allemand sur la Sarre consiste à affirmer solennellement l'identité de la République fédérale avec le IIIe Reich, dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. C'est d'ailleurs ce qu'a déclaré le chancelier Adenauer lui-même et il s'est réjoui que quatorze nations s'engagent maintenant à soutenir cette même thèse.

Quelles sont les frontières du 31 décembre 1937 ? Elles ne comportent certes pas le territoire des Sudètes ni, réjouissons-nous en pour le moment, l'Alsace et la Lorraine, mais elles contiennent la Sarre, tous les territoires aujourd'hui polonais situés à l'Est de l'Oder-Neisse et aussi la Prusse orientale, en particulier la ville de Kaliningrad, jadis Koenigsberg. J'ai appris, comme tout le monde, que celte belle ville baltique avait été le théâtre des activités philosophiques de Kant, mais malgré tout le respect que j'ai pour la mémoire de cet éminent philosophe, je me demande si nous agissons sagement en nous engageant en quelque sorte à permettre à l'Allemagne de récupérer Koenigsberg.

Sans doute, on nous dira que c'est un exposé des motifs et non pas un texte. Ou bien on nous dira, comme hier M. le rapporteur de la commission des affaires étrangères, que si les Quatre se mettaient d'accord, alors, la question des frontières de 1937 ne se poserait plus sous la même forme.

Je me permets de répondre à M. Isorni que c'est supposer le problème résolu. Pour le moment, nous nous trouvons devant ce fait massif et capital, que les accords qu'on nous demande de ratifier sont présentés en Allemagne comme signifiant que la France et tous les autres signataires reconnaissent la République fédérale comme le seul gouvernement et le seul régime allemands valables, non seulement pour le territoire de l'Est où fonctionnent, qu'on le veuille ou non, un autre régime et un autre gouvernement, mais même pour des territoires qui, actuellement, ne sont placés sous aucune souveraineté allemande, quelle qu'elle soit, à savoir, d'une part, la Sarre et, d'autre part, les territoires polonais recouvrés.

C'est là, à mon avis, chose extrêmement grave et dangereuse et nous ne pouvons pas faire semblant de l'ignorer ou feindre de considérer que c'est là une parole en l'air prononcée par les Allemands. Car il s'agit de textes qui, bien qu'ils ne soient pas légaux, ont une valeur extrêmement importante. C'est ce que dit notamment l'exposé des motifs si souvent cité, en précisant : « Malgré la limitation du territoire... — écoutez bien ! — ...sur lequel elle exerce actuellement son autorité, la République fédérale se considère... — de quel droit ? — ...comme identique au Reich allemand, dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. »

Oui ou non, nous engageons-nous, nous, Parlement et Gouvernement français, à soutenir ce qui me paraît un irrédentisme des plus dangereux et absolument inconcevable ? (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs autres bancs.)

M. Pierre Mendès-France, président du conseil, ministre des affaires étrangères. Certainement non !

M. Jacques Soustelle. Je suis très heureux de vous l'entendre dire, monsieur le président du conseil.

Cet irrédentisme, on a beau le nier, est une réalité. Je n'en veux pour témoin que le développement extraordinaire, signalé par tous les experts en la matière, d'organismes qui ont déjà existé avant la guerre de 1939 sous des formes assez bénignes en apparence, tels que les instituts de l'Est, qui foisonnent actuellement en Allemagne occidentale et qui, sous couleur d'études linguistiques, historiques, ethnographiques — que sais-je encore ? — sont en réalité des organes de propagande et de pénétration de l'autre côté du rideau de fer, généralement, d'ailleurs, subventionnés par des fonds de provenance ultra-Atlantique.

Cet irrédentisme conduit le gouvernement allemand actuel — et, par conséquent, il nous y conduirait nous-mêmes si nous ratifiions les accords — à rechercher, à accepter, en tout cas, de singulières collaborations.

Je prends un témoignage où je le trouve, c'est-à-dire dans le New York Times, peu suspect, à beaucoup de points de vue, qui, le 16 décembre, publiait un article très document et fort intéressant à propos de la création d'une légion qui serait insérée dans l'armée allemande et qui serait formée « d'éléments tels que d'anciens membres de l'armée russe du général Andreï A. Vlassov, qui se sont battus du même côté que les nazis dans la deuxième guerre mondiale, ou encore d'éléments de la Croix fléchée hongroise, de la garde de fer roumaine et du régiment slovaque dont le chef était Mgr Tiso.

« Ces éléments ont des raisons de penser que le gouvernement de Bonn soutenait leur effort pour former une alliance parmi les anciens collaborateurs de Hitler, slaves, hongrois et roumains et avec des Allemands de l'Est afin de déloger les communistes de l'Europe orientale.

« Cette croyance est encore forte parmi ces groupes qui ont de puissants alliés aux Etats-Unis, lesquels, disent-ils, ont le sentiment que c'est le communisme et non le fascisme qui était et qui est encore leur ennemi réel.

« Des sociétés amicales germano-hongroises et germano-roumaines sont en voie de création sous les auspices du bureau pour l'aide aux étrangers sans foyer. Cet office a été organisé par des hommes de l'ancien bureau de l'Est d'Alfred Rosenberg, ministre de Hitler pour les territoires de l'Est occupés, et a le soutien du gouvernement de Bonn.

« Ce mouvement est soutenu par le ministère des réfugiés, également constitué par des hommes de l'ancien bureau de l'Est de Rosenberg, de la division de l'Est du ministère des affaires étrangères, et du ministère des affaires pan-allemandes.

« Les éléments étrangers qui se trouvent au sein de ces sociétés amicales sont pour la plupart d'anciens fascistes actifs et des collaborateurs du régime de Hitler ».

J'en passe. L'article, je le répète, est extrait du New York Times, journal peu suspect de propagande dans le sens que l'on pourrait craindre à la lecture de ces faits.

Cela me permet d'attirer l'attention sur les conséquences que comporte nécessairement le réarmement de l'Allemagne en ce qui concerne nos relations et les relations de l'Occident avec les peuples slaves.

Je me permets de citer encore une déclaration du chancelier Adenauer, que je rappelais tout à l'heure :

« La république fédérale se considère comme identique au Reich allemand dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. Les trois puissances d'occupation occidentales ont déjà reconnu ce principe lors de la conférence des ministres des affaires étrangères de New-York en septembre 1950 et l'ont entériné en bonne forme dans la déclaration de Londres du 3 octobre 1954 ».

Nous pouvons nous émouvoir de telles déclarations dans la mesure où elles visent la Sarre qui nous intéresse. Comment s'étonner, mesdames, messieurs, en toute justice, que, soit la Russie, soit les peuples slaves riverains de l'Allemagne puissent s'émouvoir de telles déclarations qui visent des territoires infiniment plus vastes et pour eux plus vitaux que la Sarre pour nous ?

A cet égard, je citerai, non pas des phrases ou des déclarations provenant des gouvernements de ces pays de l'Est, mais, au contraire, des déclarations provenant de Polonais exilés, ennemis du régime actuel de leur pays et qui, par conséquent, ne sont pas suspects de complaisance vis-à-vis de ce régime.

Que disent ces Polonais dont j'ai entre les mains une note ? Ils commencent par rappeler la déclaration faite par le chancelier Adenauer à Hanovre en 1951, qui dit notamment :

« Le retour des provinces perdues au delà de la ligne Oder-Neisse est la principale raison qui pousse le gouvernement allemand à favoriser l'intégration du Bund à l'Europe et à l'organisation des puissances atlantiques.

« L'intégration de l'Allemagne souveraine dans le système défensif de l'Occident, avec la participation militaire qu'elle implique, constitue le seul moyen sûr et rapide de recouvrer nos provinces perdues ».

Voici ce que disent les Polonais émigrés anticommunistes :

« Bien que depuis 1946, les hommes politiques allemands ne se soient pas fait faute de formuler des revendications territoriales vis-à-vis de la Pologne, celle-ci ne pouvait apparaître comme une menace très sérieuse aux yeux de l'opinion que dans la mesure où elle risquait d'être appuyée par les puissances occidentales.

« En effet, bien que le processus de l'émancipation allemande ait vite progressé, les velléités du gouvernement de Bonn en Europe centrale et orientale paraissaient moins inquiétantes tant que le Bund n'avait pas recouvré l'indépendance en matière de politique étrangère et surtout tant que sa diplomatie n'était pas appuyée sur une force armée ».

Toutes choses qui consistent en fait, mesdames, messieurs, à enfoncer des portes ouvertes, mais il est quelquefois bon d'enfoncer des portes ouvertes.

« Or, du côté des pays satellites, ajoute celte déclaration, la feule annonce du réarmement allemand a suffi, il y a quelques années, pour faire jouer la fibre patriotique dans la direction voulue par la politique soviétique, si bien que l'effort d'armement entrepris sous l'impulsion soviétique y avait trouvé des assises populaires solides.

« Il n'est pas difficile d'imaginer à quel point l'effet en sera renforcé quand l'armée allemande sera devenue une réalité.

« Ainsi, par la nature des choses, les équivoques qui planent quant aux intentions des alliés à l'égard de ces pays, vont jouer en faveur de la Russie, dont la propagande va s'employer avec une vigueur accrue, à démontrer que s'ils ne se prononcent pas ouvertement pour les thèses allemandes, les alliés ne leur donnent pas moins un accord tacite. La conjoncture est certainement propice aux desseins des Soviets, visant à consolider leurs positions en Europe Centrale. »

Cette citation, mesdames, messieurs, me parait digne d'intérêt. Il n'est pas douteux, qu'on le veuille ou non, que la réaction de tous les Slaves et, en particulier, de tous ceux qui ont comme nous le triste destin d'être les voisins immédiats de l'Allemagne et d'avoir été à maintes reprises envahis et occupés, sera nécessairement très hostile, qu'elle ne peut avoir qu'un effet — ce n'est pas celui, je crois, qu'on recherche — celui de souder beaucoup plus solidement le bloc soviétique et, en tout cas, de créer une tension beaucoup plus grande entre les deux blocs, entre lesquels se divise malheureusement le monde.

C'est là que s'insère — je crois — une considération relative au pacte franco-soviétique.

Ce pacte lorsqu'il a été conclu, a été salué de toutes parts, avec des espoirs qui, hélas ! n'ont pas été justifiés par la suite. Le Figaro, par exemple, ne publiait-il pas que « l'alliance franco-russe est devenue un impératif géographique ? » « Cette nécessité, ajoutait ce journal, dépasse les questions de régime ». Quelques jours plus tard, on lisait dans le même Figaro :

« C'est au fur et à mesure que le temps passera que le traité qui vient d'être conclu prendra son vrai sens et sa vraie valeur. Viendra un jour où Hitler-Walkyrie se réveillera au rythme des thèmes éternels. C'est contre ce réveil horrible qu'il faut que les alliés restent des alliés. C'est contre, lui que la France et la Russie concentreront à l'avenir leur action. »

Dix ans ont passé et, évidemment, les mêmes voix ne chantent plus les mêmes airs. Il y a du reste à celà, il faut le reconnaître, des raisons.

Il est profondément regrettable — ce n'est pas moi qui vais le nier — qu'à peine l'encre sur le pacte franco-soviétique avait-elle séché que les Russes se précipitaient à Yalta puis à Postdam pour y traiter les affaires allemandes sans nous. Leur seule excuse, c'est qu'ils n'ont fait qu'imiter nos deux grands alliés anglo-saxons, en particulier les Etats-Unis d'Amérique qui n'étaient pas plus pressés qu'eux-mêmes de nous faire accéder à cette conférence. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite et sur plusieurs autres bancs.)

M. Alfred Coste-Fioret.
Ce sont les Russes qui ont opposé leur veto.

M. Jacques Soustelle. Il est vrai que le pacte franco-soviétique, en dix ans d'existence, a été pour une large part vidé de son contenu. Mais je ne crois pas qu'il soit sage de considérer de ce fait que la dénonciation du pacte annoncée par l'Union soviétique soit un simple geste sans importance.

C'est d'abord un avertissement très grave, car rappelons-nous ce qui risque d'arriver lorsque l'alliance entre fa France et la Russie se distend ou se brise. D'autres alliances peuvent prendre sa place, car la diplomatie pas plus que la nature ne tolère longtemps le vide.

Que va-t-il se passer ? La Russie, recherchant ailleurs que chez nous des appuis, des soutiens, des alliés ira les chercher chez les forts. Si, précisément, nous avons fait ce qu'il faut pour qu'un autre pays — vous savez bien lequel — soit plus fort que nous, c'est lui, comme cela s'est produit une fois, qui fera l'alliance que nous n'avons pas voulu faire. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Cela m'amène à envisager brièvement les perspectives qui peuvent s'ouvrir après une ratification éventuelle des accords de Paris.

Il est, à mon avis, imprudent et léger de croire qu'une fois les accords ratifiés, la négociation sera aussi facile ou même, comme certains sont allés jusqu'à le dire, plus facile. Cela je ne le crois pas.

Il suffit de voir les gestes accomplis ces temps derniers par le gouvernement russe et par ses alliés pour comprendre que le moins qui puisse arriver, c'est l'ouverture d'une nouvelle phase de tension. Nous risquons de voir cette tension s'accroître et une nouvelle période de guerre froide s'ouvrir avec les conséquences que vous pouvez imaginer. Je ne dis pas seulement une période de guerre froide, mais aussi, hélas ! de course aux armements.

La course aux armements, on sait bien où cela conduit, ou plutôt on savait jusqu'à présent où cela conduisait, car, aujourd'hui, au fond, on ne le sait même plus. Etant donné les possibilités gigantesques et effroyables de la guerre thermonucléaire, nous ne pouvons pas savoir si l'aboutissement de la course aux armements, ce n'est pas la suppression de tout armement, de toute course et même de toute nation par une destruction générale, par une sorte de suicide de l'humanité tout entière.

Je ne veux pas insister sur ce fait, mais simplement répondre à une objection que j'ai déjà entendue. On pourrait me dire : Mais l'armée allemande, telle qu'elle va être conçue, ne sera pas une armée atomique, elle n'aura pas entre les mains d'armes nucléaires.

Je pense que, pour peu que la situation se tende, comme elle ne manquera pas de le faire, il arrivera très vite un moment où le niveau des productions d'armements et de leur nature sera brisé sans que le veto français puisse s'y opposer, comme tous les plafonds imposés à l'Allemagne depuis 1915 ont été successivement crevés, qu'il s'agisse de la production sidérurgique ou de toute autre.

Mais, si l'armée allemande n'a pas d'armes atomiques, elle peut jouer un rôle bien précis et néfaste, qui est celui d'un détonateur. Elle peut, animée par cet irrédentisme que j'ai dénoncé tout à l'heure, fournir l'explosion de départ.qui aura pour effet de déclencher un conflit plus vaste, où des moyens gigantesques et terrifiants feront leur apparition.

Et ainsi nous sommes en train de nous mettre dans la situation où le destin de noire pays, celui de notre civilisation vont se trouver, en réalité, entre les mains d'un petit nombre d'officiers allemands qui, par la force des choses, seront ceux que nous avons déjà connus pendant la dernière 'guerre, et qui auront le doigt sur la gâchette pour déclencher un conflit qui peut prendre des proportions hallucinantes, inimaginables et mettre fin à tout ce que nous appelons la culture, la douceur de
vivre et la vie elle-même.

M. Eugène Claudius-Petit.
C'est pour cela qu'il fallait faire l'armée européenne. (Applaudissements au centre et sur plusieurs bancs à gauche. — Exclamations à l'extrême droite et sur divers bancs.)

M. Alfred Coste-Floret.
Oui, parce qu'on aurait pu choisir les officiers.

M. Jacques Soustelle.
Monsieur Claudius-Petit, vous avez évidemment de la suite dans les idées ; permettez-moi d'en avoir aussi dans les miennes et de poursuivre mon exposé.

M. Eugène Claudius-Petit.
Ce n'est pas une information, c'est une confirmation.

M. Jacques Soustelle.
Mais il y a une autre branche à l'alternative. La force allemande, une fois recréée, peut s'engager dans le sens de l'irrédentisme, des revendications, des incidents de frontière, des conflits et de tout ce qui peut en résulter ; ou bien, au contraire, dans un sens que j'ai déjà indiqué tout à l'heure, à savoir celui d'un rapprochement germano-russe. Pourquoi d'un rapprochement germano-russe ? Mais, mesdames, messieurs, pour une raison bien simple, d'un réalisme et je dirai même d'un cynisme tout à fait évident, c'est que nous cesserons d'être intéressants pour les grandes puissances, et d'abord pour la Russie, du jour où nous aurons permis que, sur le continent, l'Allemagne soit plus forte que nous. A ce moment-là, c'est elle dont on recherchera l'alliance.

M. Eugène Claudius-Petit.
Il fallait donc faire l'Europe. (Protestations à l'extrême droite et sur divers bancs.)

M. Jacques Soustelle.
Permettez-moi de vous dire, mon cher collègue, que vous êtes un peu fatigant et que ces interruptions constantes, monocordes et d'ailleurs dépourvues de toute espèce d'explication, n'ajoutent absolument rien à notre débat et ne viennent en rien éclairer les esprits, ni d'un côté ni de l'autre de l'Assemblée.

La tribune vous est ouverte. Vous pourrez en profiter pour soutenir votre thèse.

M. Jacques Fonlupt-Esperaber.
Pourquoi affirmez-vous que l'Allemagne sera plus forte que nous ? C'est une vieille fiction que nous entendons répéter constamment.

M. Jacques Soustelle.
Je vous citerai, encore une fois, le New-York Times, en particulier un éditorial de M. Sulzberger.

M. Fernand Bouxom.
Voilà des arguments péremptoires qui sont bien d'un homme politique : des citations d'articles de journaux !

M. Jacques Soustelle.
Je ne comprends pas ce qui émeut mes collègues du mouvement républicain populaire quand je dis que je regrette qu'on réarme l'Allemagne.

Est-ce, par hasard, la nostalgie de la C. E. D. qui vous anime ? Mais la C. E. D., précisément, réarmait l'Allemagne et, en outre, désarmait la France. (Vifs applaudissements à l'extrême droite et sur divers bancs a gauche. — Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Jean Catrice.
Cela prouve que vous n'y avez jamais rien compris. (Vives exclamations à l'extrême droite.)

M. Fernand Bouxom.
Vous sentez vos responsabilités, cela vous rend nerveux.

M. Maurice Schumann.
Vous portez la responsabilité de la reconstitution de la Wehrmacht, mais vous en dénoncez le danger en termes excellents.

M. Jacques Soustelle.
Je vois des collègues au visage empourpré qui me prennent à partie avec véhémence alors que je ne les attaque en rien. (Exclamations et rires au centre.)

M. Maurice Schumann.
Nous ne vous prenons pas à partie ; nous disons, au contraire, que vos propos sont excellents.

M. Jacques Soustelle.
Je développe en ce moment une thèse — qui peut être inexacte, car, hélas! cela arrive à tout le monde — avec des arguments qui, s'ils ne sont pas péremptoires, ont sans doute leur valeur. Par conséquent, je voudrais bien que, dans cette Assemblée, nous puissions nous expliquer avec calme, sans nous livrer à des duels oratoires. (Applaudissements à l'extrême droite et sur de nombreux bancs à gauche.)

Je citais le New-York Times dans lequel un homme très sérieux, monsieur Fonlupt-Esperaber, qui s'appelle M. Sulzberger et que vous connaissez sans doute, qui est d'ailleurs un grand ami de la France et un excellent observateur de la politique internationale, écrit notamment ceci :

« La France a été reléguée » — il met même l'affaire au passé ! — « au rôle final d'infériorité vis-à-vis de l'Allemagne... Düsseldorf, citadelle de la Ruhr, sera bientôt le symbole de la nouvelle Europe. »

Dans le même journal, je relève un article dans lequel je lis notamment ceci : « Le mécanisme est très simple. L'Union soviétique a le pouvoir » — écoutez bien ceci — « de faire le suprême cadeau : la réunification de l'Allemagne, et cela suffit pour attirer les yeux des Allemands de l'Ouest une fois armés. Douze divisions allemandes ne pourraient certainement pas entamer le système militaire soviétique, mais elles peuvent être la clé politique de l'Europe occidentale. »

Voilà exactement ce que je voulais dire.

Pour nous, mesdames, messieurs, je considère que c'est là une situation des plus graves.

J'ajoute qu'en tout état de cause, si nous ratifions les accords de Paris, cette ratification fera disparaître l'objet même de la conférence à quatre dont on parle. En effet, quel serait l'objet de cette conférence à quatre ? Ce serait, je crois, de discuter de l'Allemagne. Or, la question allemande se trouverait d'ores et déjà résolue unilatéralement, par l'Ouest, par la signature et l'application des accords de Paris. Le chancelier Adenauer lui-même a déclaré que l'Allemagne, désormais, n'accepterait plus d'être l'objet de la politique, mais deviendrait un de ses sujets.

Autrement dit, il y aura peut-être une conférence, mais ce ne sera plus une conférence à quatre ; ce sera une conférence à cinq avec l'Allemagne. C'est nous-mêmes, en signant les accords, qui lui reconnaîtrons le droit d'y être et croyez bien qu'elle ne s'en privera pas.

M. Fernand Bouxom. C'est un aveu supplémentaire.

M. Jacques Soustelle.
Mesdames, messieurs, pour nous, Français — et je reprends ici les termes excellents du Figaro de 1914 — l'alliance russe est un « impératif géographique ». Je dirai que c'est un impératif géopolitique.

Les régimes n'ont rien à voir là-dedans. En fait, il y a eu une discordance perpétuelle entre les régimes de la France et de la Russie.

M. Gaston Palewski. Très bien !

M. Jacques Soustelle. La France était une république libérale quand la Russie était un empire autocratique ; la France est une république parlementaire, alors que la Russie est sous le régime soviétique. Cela ne change rien aux faits de la géographie et de l'histoire. (Applaudissements sur quelques bancs à gauche.)

Cela ne changera rien à des faits récents, très récents même car dix ans, dans la vie d'un peuple, ce n'est pas considérable. Je m'excuse de lasser l'attention de l'Assemblée (Dénégations) en mentionnant quelques paroles que j'ai prononcées ici même il y a deux mois et en rappelant que si, après des efforts multiples et écrasants, après des sacrifices sanglants et tragiques, finalement l'Allemand a été chassé de notre soi et si l'instrument d'agression et de domination de la Wehrmacht a été brisé, nous le devons, pour une part qu'aucun de nous n'a le droit d'oublier, aux sacrifices du peuple russe et à son armée. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite, à gauche et à l'extrême gauche.)

Voilà, mesdames, messieurs, le choix qui s'offre à nous. Nous pouvons nous engager sur la route de la course aux armements, d'une guerre froide aggravée, d'une tension internationale accrue — à cet égard, je me permets de signaler, sans y insister, que nous, hélas ! nous sommes particulièrement vulnérables en temps de guerre froide, voire de guerre chaude — ou, encore, nous pouvons nous engager sur une route qui nous permettrait de saisir des possibilités de paix.

Ces possibilités existent-elles ?

Contrairement à certains de nos collègues, je ne peux pas répondre « non », je ne peux pas répondre non plus « oui », mais je demande que ces possibilités, on les explore, on les vérifie, afin de savoir Si oui ou non on peut arriver à un modus vivendi avec l'Est.

Le réarmement allemand ne peut être, à l'extrême rigueur, qu'un pis-aller — donc nécessairement pas la meilleure solution — et il faut qu'on nous démontre que rien d'autre n'est possible.

S'il est démontré au Parlement, à l'opinion française et au pays qu'il n'y a rien à faire que de réarmer l'Allemagne pour nous défendre, alors, la mort dans l'âme, nous l'accepterons, mais pas avant.

Sinon, ou va-t-on ? Je disais, la dernière fois que j'ai pris la parole ici : à une croisade, et pour quelle croix ?

Je rappellerai que l'Allemagne a toujours eu une particulière tendance à masquer, sous des motifs idéologiques, ses tendances à l'expansion et à l'impérialisme. Depuis les chevaliers teutoniques jusqu'au pacte antikomintern en passant par le péril jaune que dénonçait Guillaume II, toujours la Reichswehr, la Wehrmacht, et autres noms de la perpétuelle armée allemande ont été présentés comme le bouclier ou comme le glaive contre des agressions extérieures ou contre des modes de vie, des doctrines, des religions ou des races qui devenaient intolérables.

J'ajoute que notre situation géographique, historique, culturelle, dans toute cette affaire, puisqu'on parle de croisade, ressemble beaucoup à celle de l'empire d'Orient entre, si vous voulez, le XIIIe et le XVe siècles, pris entre l'Islam et la chrétienté occidentale. Vous n'oubliez pas que, finalement, s'il a succombé et s'il s'est écroulé, ce fut tout autant devant les entreprises mercantiles de Venise ou de Gênes et sous le choc des croisés d'Occident que sous l'assaut du sultan. Plus tard, les deux mondes prétendus irréconciliables, l'Occident chrétien et l'Islam, le monde de la croix et celui du croissant, dont l'un devait forcément, croyait-on, anéantir l'autre, ont trouvé un modus vivendi et continuent jusqu'à nos jours à subsister plus ou moins aisément l'un à côté de l'autre.

Mais les Grecs d'Orient ne sont plus là pour observer ce spectacle parce que, entre temps, ils ont été écrasés.

Si je rappelle ces faits, car après tout l'histoire même d'un lointain empire, il y a quelques siècles, n'est pas sans enseignement pour des hommes d'Etat d'aujourd'hui, c'est parce que je me demande dans quelle aventure nous allons nous engager et quelles en seront les conséquences pour la France. Vous avez, monsieur le président du conseil, écrit un livre qui fut publié récemment et que j'ai lu avec beaucoup d'attention et de fruit. J'y ai trouvé cette phrase : « La poursuite simultanée d'objectifs contradictoires est sans doute l'attitude la plus spontanée des hommes d'Etat. » (Rires.)

Homme d'Etat, qui pourrait vous refuser ce titre auquel vous avez tellement droit ? Mais je crois qu'usant précisément de ce droit des hommes d'Etat, vous êtes en train de poursuivre simultanément deux objectifs contradictoires.

Il y a en effet, à mon sens, une contradiction fondamentale entre votre politique extérieure et votre politique économique. Si nous nous engageons, comme tout le fait craindre, dans une voie de tension accrue, de guerre froide, d'armement, comment ferez-vous les transferts que vous voulez opérer pour mettre sur pied une nouvelle politique économique ? Comment éviterez-vous que notre pays, comme tous les autres pays d'un monde toujours plus divisé, ne soit écrasé sous le poids des armements et des dépenses improductives que vous avez si souvent dénoncées et avec juste raison ?

Le même problème ne se pose-t-il pas de l'autre côté du rideau de fer  ? Sans être grand clerc, on peut constater que, dans ce pays, on s'efforce maintenant d'arriver à une situation où il soit possible de développer davantage les industries de transformation et les biens de consommation plutôt que l'industrie lourde et les armements.

Est-ce au moment, où il est peut-être — je dis toujours peut-être — possible que, d'un coté comme dé l'autre, on en vienne à diminuer cette terrible tension, — est-ce le moment, dis-je, d'étouffer ces premières chances de détente et, au contraire, de nous lancer dans une voie qui ne peut être que celle de l'aventure et, sur le plan intérieur et économique, celle d'une renonciation à vos objectifs primordiaux ?

Ce serait d'ailleurs, il faut bien le dire, un renversement des alliances.

Voilà une expression qu'on emploie souvent à tort et à travers, mais qui me paraît s'appliquer d'une façon extrêmement précise à ce qu'on nous propose, puisqu'il s'agit pour nous de rompre définitivement avec l'allié d'hier pour nous allier avec l'ennemi de la veille.

C'est donc bien là un véritable renversement des alliances. Je n'ai pas voulu faire d'incursion dans le domaine de la politique intérieure, je m'en garderai bien, mais vous me permettrez
sans doute d'y faire une brève allusion.

Est-ce que ce n'est "pas aussi un renversement des alliances, sur le pian intérieur, qui nous attend ?

Je me le demande lorsque je vois ceux qui, hier, depuis les rives occidentales, vous accablaient de leurs reproches et de leurs soupçons, vous donner aujourd'hui d'inquiétants conseils et un étrange soutien, tout en vous invitant, non sans hauteur, à vous débarrasser de vos amis.

Théoriquement, sans doute, on peut concevoir des négociations simultanées, ce que l'on a appelé « le parallélisme ». En fait, il faut bien le dire, la ratification constituera un fait accompli qui bloquera la voie des négociations.

Peut-être fallait-il tout de suite après Genève poursuivre dans cette voie. Je n'en sais rien. Mais ce qui est certain, c'est que l'argument des négociations parallèles ne me paraît pas sérieux, pour l'excellente raison qu'il ne pourra pas y en avoir, en tout cas pendant un certain temps. « Jamais » et « impossible » ne sont pas des mots du langage diplomatique, mais qu'il y ait un ralentissement dans les rapprochements possibles et un durcissement dès attitudes, c'est le moins qu'on puisse dire.

En vérité, mesdames et messieurs, e seul argument qui est au fond de tout, que l'on exprime rarement sinon dans des conversations particulières, lorsque nous demandons : « Mais pourquoi veut-on à tout prix que nous fassions, dès maintenant, sans délai, sans clause suspensive sans restriction, ce saut dans les ténèbres? », est le suivant : C'est parce que l'Amérique y tient.

Eh bien, que voulez-vous, cela ne nous suffit pas ! Si mon meilleur ami me suppliait de me jeter par la fenêtre en m'assurant que cela ne fait pas de mal, je demanderais tout de même à réfléchir. (Sourires.)

Une alliance est une alliance pour tout le monde, et, pour ma part, je conçois mal que nous puissions nous comporter en alliés jusqu'à consentir des sacrifices gigantesques, très lourds et très inquiétants, si de l'autre côté on n'en fait pas autant.

Or, sur certains points — je pense, par exemple, à nos territoires d'outre-mer, à l'Afrique du Nord, au Fezzan — je me demande si nous sommes témoins du côté de nos alliés d'un empressement égal à celui que l'on nous demande.

Qu'on établisse donc sur des bases solides l'agence des armements ; que l'on règle sans ambiguïté la question sarroise et que nous sachions enfin à quoi nous en tenir sur ce problème — actuellement, nous le savons pas. Qu'on négocie à l'Est, parce qu'il faut négocier précisément avec ceux avec lesquels on a des différends. Sous quelque forme que ce soit, ces conditions doivent, à mon avis, être antérieures au passage à l'application.

Le Gouvernement nous demande de ratifier et il rappelle, comme vous l'avez fait monsieur ie président du conseil, je crois, à la commission des affaires étrangères, que c'est à lui qu'il appartient d'appliquer. Et c'est vrai, c'est de bonne pratique et de bonne théorie constitutionnelle. Mais je crois ne pas sortir des limites de la vérité en disant que le Parlement, à son tour, ne peut ratifier que si les conditions nécessaires que je viens d'exposer font l'objet d'un engagement tel qu'aucun gouvernement, celui-ci ou un autre, ne puisse passer à l'application des accords tant qu'elles ne seront pas remplies. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

La suite du débat montrera sous quelle forme de telles précautions peuvent être prises — et ce n'est pas mon propos aujourd'hui de l'exposer — mais, qu'il faille les prévoir, c'est, à mes yeux, l'évidence. Sinon, nous regretterons tous amèrement mesdames, messieurs, et peut-être dans peu de temps, d'avoir pris une décision capable d'appeler sur nos têtes, sur la France et sur le monde le plus rigoureux, le plus funeste destin. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

vendredi 14 mars 2014

"Réarmer l'Allemagne, (...) c'est courir un grave danger" (8 octobre 1954)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 1ère séance du 8 octobre 1954]

M. Jacques Soustelle. Mesdames, messieurs, ce n'est pas un débat, de ratification qui s'ouvre devant notre Assemblée.

Aujourd'hui, nous n'avons pas devant nous des textes à approuver ou à modifier, mais des déclarations d'intentions, des orientations extrêmement importantes, auxquelles cependant l'avenir peut apporter des modifications non moins importantes.

On pourrait dire de l'ensemble de ces accords de Londres ce que le fabuliste disait du bloc de marbre : « Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ? »

Je crois que le service que nous avons à rendre aujourd'hui au Gouvernement et au pays c'est d'abord de lui dire très franchement, ce que nous pensons, puis comment nous croyons — chacun, naturellement, peut se tromper — que, dans la suite, devrait s'orienter son action, en partant de cette nouvelle base de départ.

L'Assemblée nationale, en rejetant le 30 août la Communauté européenne de défense, a dissipé des chimères et nous voici maintenant aux prises avec les réalités.

Pour ma part, je n'ai jamais caché, j'ai dit et j'ai écrit que j'étais de ceux qui pensaient que, en effet, il ne suffisait pas de rejeter la C. E. D. pour avoir de ce même coup résolu tous les problèmes. Nous avons du moins l'avantage d'être sortis de ce cercle enchanté d'illusions dans lequel nous nous débattions, vainement depuis si longtemps.

La conférence de Londres a démontré — et pourquoi ne pas en rendre hommage très sincèrement au président du conseil — son énergie que nous connaissions et son extrême virtuosité, sans employer ce terme dans aucun sens péjoratif. Elle a en même temps montré l'étendue de la faute commise par ceux qui, depuis des années, avaient égaré la France dans une voie fausse, avaient fourvoyé nos alliés par des promesses qu'ils ne pouvaient pas tenir et, ainsi, avaient fait perdre à notre pays un temps irremplaçable. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Je tiens à dire que ce n'est pas votre faute, monsieur le président du conseil, si vous avez trouvé dans l'héritage qui était le vôtre tant de choses qu'il n'était pas facile d'accepter sans bénéfice d'inventaire.

Donc, je le répète, je commencerai ces quelques propos en rendant au président du conseil un juste hommage pour l'énergie, la lucidité, la promptitude qu'il a montrées, promptitude même si grande que l'on peut se demander, ou que l'on se demanderait si on était d'esprit par trop tatillon, si d'autres allant trop lentement, vous-même monsieur le président du conseil, n'avez pas parfois tendance à aller trop vite. Mais enfin, ne nous plaignons pas, ne regrettons pas cette session extraordinaire.

En revanche, je suis certain que vous-même ne comprendriez pas que nous n'exprimions pas ici toute notre pensée avec la plus complète franchise, et que nous cédions à quelque complaisance, même bien légitime à votre égard. Vos amis, me semble-t-il, ont tout les premiers le devoir de vous dire la vérité ou tout au moins ce qu'ils croient, de toute bonne foi, être la vérité.

Vous avez hier rappelé deux des motifs pour lesquels la majorité de l'Assemblée nationale a repoussé la Communauté européenne de défense.

Le premier de ces motifs, c'étaient les abandons de souveraineté que ce traité nous imposait et qui notamment, en portant atteinte à la souveraineté de la France métropolitaine, coupaient la partie européenne de la République de ses territoires d'outre-mer. C'est à dessein que je n'emploie pas l'expression d'Union française, mais celle de République, puisqu'il s'agissait en effet de fondre les territoires européens, la partie européenne de la République française dans un ensemble dont étaient exclus les territoires d'outre-mer de cette même République. Donc, c'est pour lutter contre ces abandons de souveraineté que beaucoup d'entre nous ont repoussé la Communauté européenne de défense. Mais cela ne nous empêchait nullement d'admettre ce que vous-même, je crois, avez appelé une juste dose de supranationalité, notamment lorsqu'il s'agit d'un objet comme celui du contrôle des armements.

Mes amis et moi-même, bien souvent, avons dit combien nous étions attachés à la conception d'une Europe confédérée associant les patries sans les détruire. Nous avons maintes fois opposé au rêve absurde et dangereux d'une Europe intégrée, fusionnée, d'une nation européenne que l'histoire, d'ailleurs, n'a pas créée, qui n'existe pas et qu'il serait dangereux de supposer faite, nous avons maintes fois, dis-je, opposé à cette utopie dangereuse notre conception d'une Europe confédérée où les patries soient associées sans être défaites.

Mais ici permettez-moi alors de demander des précautions. Pour reprendre la comparaison un peu pharmaceutique de tout à l'heure, il faut la juste dose, mais qu'on ne force pas la dose ! A cet égard — pourquoi ne pas le dire ? — quelques-uns d'entre nous, sont un peu inquiets à la pensée de ce qui va se passer dans l'avenir immédiat.

En effet, on a, à Londres, pris des décisions de principe et, maintenant, des experts vont élaborer des textes.

Ah ! les experts ! Je m'incline devant leur spécialisation, devant leurs connaissances et devant leur compétence, mais, en même temps, ce n'est pas sans inquiétude que je les vois s'attacher à la rédaction de textes qui peuvent en réalité tout changer, tout modifier et tout gâcher. La clique des technocrates supranationaux qui a essuyé une défaite le 30 août...

M. Max Lejeune. Très bien !

M. Jacques Soustelle. ... n'est pas pour autant éliminée du circuit et beaucoup de vigilance s'impose, je me permets de le dire d'autant plus que les projets de ces éléments ne sont en rien dissimulés et nous aurions le plus grand tort de ne pas tenir compte de ce qu'eux-mêmes disent à ce sujet.

Notre collègue de l'Assemblée de l'Union française, M. Georges Oudard, a cité il n'y a pas longtemps, dans cette Assemblée, un passage d'un article du professeur Albert de Lapradelle qui a cet intérêt de paraître dans un ouvrage honoré par une lettre-préface de M. le président Robert Schuman et qui contient notamment cette phrase : « La disparition de la pluralité des souverainetés étatiques se fera par une désagrégation progressive du pouvoir ».

Ne nous engageons pas dans la voie de la « désagrégation progressive ». C'est, monsieur le président du conseil, ce sur quoi je me permets d'attirer très fermement votre attention. Si entre la discussion générale que nous ouvrons aujourd'hui sur des déclarations d'intention et la ratification des textes — deux étapes, je le répète, tout à fait différentes à mon sens — les experts intégralistes gagnaient à la main, si j'ose employer cette expression, la ratification, pour certains d'entre nous, en tout cas, deviendrait ipso facto impossible.

A cet égard, pourquoi dissimuler les inquiétudes que nous causent certaines des phrases qui se trouvent dans l'acte final, en particulier celle qui vise le conseil de l'organisation de Bruxelles, conseil qui, dit-on, consultatif à l'origine, recevrait des pouvoirs de décision.

Lesquels ? Dans quels domaines ? Selon quelle procédure  ? C'est là, tout le monde le comprend, un des points essentiels du grave débat qui n'est pas celui d'aujourd'hui mais qui s'ouvrira nécessairement dans la suite.

En revanche, cette Europe que nous appelons de nos voeux, cette Europe confédérée, il faut qu'elle soit vraiment une Europe, non seulement vis-à-vis d'elle-même, dans sa structure interne et par l'organisation des institutions qu'elle recevra, mais aussi vis-à-vis de tous autres.

Je pense à l'agence des armements. Je ne crois pas qu'on puisse soutenir sérieusement que le système européen ébauché à Londres puisse aboutir à autre chose qu'à un lamentable avortement si une puissance extra-européenne peut à sa guise répartir les armements individuellement entre les nations membres et non pas les remettre pour distribution et répartition interne à l'agence générale du système européen.

Il ne faut pas qu'une puissance extra-européenne puisse, même sans le vouloir — car l'enfer est pavé de bonnes intentions — créer ou envenimer des rivalités, récompenser les Etats qui se comporteraient docilement et, au contraire, sanctionner ceux qui manifesteraient un trop grand esprit d'indépendance. Bref, si nous nous engageons avec la juste dose de supranationalité dans une certaine Europe, encore faut-il qu'elle en soit une et non pas un camouflage d'une réalité fort différente. (Très bien ! très bien ! à l'extrême droite.)

En particulier, je le répète, en ce qui concerne la répartition des armements provenant d'une puissance extra-européenne, des commandes et des fournitures, il n'y a pas d'Europe, même embryonnaire, si l'agence européenne des armements n'est pas à même de tout recevoir et de tout répartir. (Applaudissements à l'extrême droite.)

La deuxième raison, monsieur le président du conseil, avez-vous dit hier, pour laquelle beaucoup de députés ont repoussé la Communauté européenne de défense, c'était l'absence de la Grande-Bretagne. Et c'est bien vrai. Ce mobile a été extrêmement puissant pour beaucoup d'entre nous, et d'autant plus grande est notre satisfaction de voir le résultat capital obtenu par vous et par les négociateurs français à la conférence de Londres.

La Grande-Bretagne entre dans une certaine mesure, mais enfin dans une mesure réelle et déjà considérable, dans cette organisation. C'est là la grande nouveauté, c'est là le véritable gain de cette conférence. Et je crois qu'il n'est pas un Français qui ne puisse s'en féliciter et en féliciter le Gouvernement. En tout cas, ce ne sont certainement, pas ceux qui, comme vous-même, se sont trouvés, durant le dernier conflit mondial, aux côtés des Britanniques et qui ont gardé, même au milieu des vicissitudes et des difficultés inévitables entre alliés, un souvenir inoubliable de cette fraternité d'armes, qui élèveront des objections ou manifesteront des réticences en ce qui concerne ce point des accords de Londres, bien au contraire. Voilà donc un aspect très positif.

Mais immédiatement en face, sur un autre volet du diptyque, il convient de mentionner une autre et très puissante raison pour laquelle beaucoup de parlementaires se sont prononcés contre la C. E. D., et que j'ai l'impression que vous avez omise hier : pour beaucoup d'entre nous, la C. E. D., c'était le réarmement allemand.

Sans doute, les partisans de la Communauté européenne de défense ont essayé, à maintes reprises, de démontrer qu'il n'en était pas ainsi, que la Communauté européenne de défense était un moyen d'éviter un réarmement allemand dangereux. Pour ma part, je n'en crois rien. Et une raison pour laquelle beaucoup de parlementaires se sont prononcés contre elle a été qu'elle était une manière de réarmer l'Allemagne. C'est là que les plus lourdes inquiétudes pèsent sur bien des coeurs dans cette Assemblée et dans le pays.

Je voudrais traiter cette question plus à fond en me référant, si j'ose dire, à deux coordonnées principales.

La première est — pourquoi s'en cacher ? — l'intérêt national de notre pays.

Je sais que lorsqu'on prononce des paroles de ce genre, on s'expose, de certains côtés, à des ricanements et à cette apostrophe : « Vous êtes un nationaliste périmé. »

L'adjectif « périmé » s'ajoute, en effet, nécessairement à celui de nationaliste dans les apostrophes de ce genre.

Peut-être serait-il souhaitable, mesdames, messieurs, que le nationalisme, d'une façon générale, soit périmé.

Je dois dire que tout observateur impartial qui tourne son regard sur les différentes régions du monde et sur la politique internationale ne voit nulle trace d'un phénomène de ce genre. Nationalisme périmé ? Démontrez-moi que ceux qui dirigent et qui expriment la politique de l'Union soviétique, des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la république fédérale d'Allemagne, font autre chose, dans les conférences internationales, que de défendre, de représenter et de soutenir, de toutes leurs forces, l'intérêt national de leur propre pays. (Applaudissements à l'extrême droite.)

Montrez-moi la disparition progressive du nationalisme dans les pays d'Afrique du Nord, du Levant et du monde arabe. C'est le contraire qui est vrai, c'est l'évidence.

Et en Asie, quel est donc le levain qui fait fermenter la pâte asiatique, sinon précisément le nationalisme, plus fort, parce que plus jeune, que dans nos propres pays ?

Ainsi, il n'y aurait qu'un nationalisme qu'il faudrait décourager à tout prix : ce serait le nôtre. (Applaudissements à l'extrême droite.)

Autant je souhaite que l'on ne commette en cette matière aucun excès, autant je crois qu'une vue exacte et prioritaire des intérêts nationaux de la France est un élément essentiel, une base fondamentale de toute politique étrangère.

Je me placerai aussi à un autre point de vue qui est celui d'un véritable devoir humain.

La paix, mesdames, messieurs, est menacée pratiquement, nous le savons tous, et elle n'a pas cessé dé l'être depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un danger de guerre, tantôt plus grave, tantôt semblant s'atténuer, n'a cessé pratiquement de peser sur le monde depuis la fin du grand conflit d'Europe et d'Asie.

Or, est-il besoin de demander à cette Assemblée de peser, une fois de plus, la signification d'une guerre, avec la bombe H, avec les armes de destruction massive ? Qu'on se souvienne des propos si impressionnants, si émouvants dans leur lucidité dépouillée, tenus ici même par notre éminent collègue M. Jules Moch.

Par conséquent, je le répète, ce n'est pas seulement un devoir national pour nous de veiller à ce que le réarmement allemand n'entraîne pour la France aucune conséquence fâcheuse, mais c'est un devoir humain de veiller au maintien et, si possible, au renforcement de la paix.

Un des principaux arguments — je devrais plutôt dire un des principaux sophismes — employé par les partisans de la C. E. D., c était le faux dilemme — je crois même, monsieur le président du conseil, que vous-même l'avez qualifié ainsi dans une de vos interventions à cette tribune — le faux dilemme : C. E. D. ou Wehrmacht.

Pourquoi alors sembler donner raison à ceux qui exposaient ce sophisme, en nous précipitant dans le réarmement allemand, dès lors que la C. E. D. était éliminée ?

Je sais que je touche là à un sujet des plus délicats, sur lequel les passions — et c'est bien naturel — sont allumées. Et la façon dont je vais m'efforcer de le traiter — je ne me fais aucune illusion — est de nature à ne me valoir de félicitations et d'approbations ni d'un côté, ni de l'autre. Je vais toucher à ce que vous me permettrez d'appeler une « vache sacrée », à cette affirmation suivant laquelle le réarmement allemand est absolument inévitable et urgent, affirmation que précisément je conteste.

Dans la vision du monde qui rendrait indiscutable l'urgence immédiate du réarmement allemand, dans cette vision du monde qui est celle, disons le mot, du conflit inévitable et rapide, je pose une question candide : pourquoi, par quelle étrange complaisance, les Soviets attendraient-ils que l'Allemagne soit réarmée ?

Nous leur fixons nous-mêmes des délais avec une extrême complaisance. Mais alors, dans cette vision du monde, qu'est-ce qui nous garantit que ces délais, ils les observeront ?

Curieuse politique qui semble faire confiance à l'adversaire éventuel et qui laisse à ceux qui projettent sa perte les délais suffisants pour se préparer à la lui infliger !

Vous avez prononcé hier le terme de « réconciliation franco-allemande ». J'avoue que ce terme, je ne l'aime pas beaucoup, car il a l'air — en tout cas on pourrait l'interpréter ainsi, et je suis sûr que ce n'est pas votre pensée — comme plaçant la France et l'Allemagne sur le même pied ou plutôt dos à dos, comme deux gamins vicieux qui se disputent et que, de temps en temps, il faut remettre dans le droit chemin.

On a quelquefois tendance, outre-Atlantique, à traiter de cette manière le problème franco-allemand. Qu'il me soit permis de rappeler, sans vexer personne — je pense qu'à la tribune de l'Assemblée nationale française on pourra encore quelque temps le dire sans s'exposer à aucune censure — que c'est tout de même nous qui avons été attaqués, envahis et occupés par l'Allemagne, et non pas le contraire. (Applaudissements à l'extrême droite et sur quelques bancs à l'extrême gauche.)

Mais cela dit, il est bien évident que nous ne pouvons pas rester indéfiniment en état de guerre, même juridique, avec un ennemi qui a été vaincu en 1945, et que, par conséquent, il est excellent de tendre à une politique de rapprochement et d'entente.

Je dirai simplement qu'à mes yeux, cette réconciliation avec l'ennemi d'hier, avec l'ancien occupant, avec celui qui nous a envahis trois fois en soixante-dix ans, ne me paraît pas nécessairement plus urgente que la réconciliation avec ceux qui ont été nos alliés dans la dernière guerre mondiale. (Applaudissements à l'extrême droite et sur quelques bancs à l'extrême gauche.)

En tout cas, est-il nécessaire que la réconciliation ou le rapprochement franco-allemand se fasse au son des musiques martiales d'une nouvelle Wehrmacht ? C'est là un point qui ne me paraît pas nécessairement établi.

On semble nous dire qu'en somme l'Allemand est un excellent garçon, qui ne demande, pour s'entendre avec nous de nouveau, que d'avoir le jouet qu'on lui refuse : donnons-lui ce jouet, il sera content.

Mais l'expérience prouve que c'est un jouet dangereux, avec lequel on peut faire beaucoup de mal aux voisins.

A cet égard, je me demande si l'on ne va pas trop loin dans les engagements qu'on prend à l'égard de l'Allemagne fédérale. J'avoue que la phrase des accords de Londres déclarant que « le gouvernement de Bonn est le seul gouvernement légitime de toute l'Allemagne » me paraît excessive, je dirai même déplacée.

Car au nom de quoi pouvons-nous déclarer que le gouvernement de Bonn — dont je pense qu'il représente certainement, selon les procédures démocratiques, la population de son territoire — représente la population des territoires de l'Est ?

Pour ma part, j'avoue que je n'en sais rien, et je ne comprends pas sur quelle base une certitude de ce genre peut être appuyée. (Très bien ! très bien ! à l'extrême droite.)

D'autre part, en ce qui concerne l'Allemagne, on a toujours tendance a confondre le régime et la nation.

Mesdames, messieurs, les régimes passent et changent, les idéologies et les doctrines aussi. Au cours de l'histoire, on a vu des hommes, dans tous les pays, y compris dans le nôtre, s'entrégorger par milliers pour des sujets de discussion qu'on ne comprend même plus aujourd'hui.

Les nations, sans être éternelles, demeurent généralement plus longtemps et sont plus permanentes.

Le régime de l'Allemagne est une chose, la politique permanente de l'Allemagne en est une autre. Et imaginer que l'Allemagne dite démocratique sera nécessairement une nation pacifique, je crois que c'est commettre une pétition de principe et faire un fort mauvais raisonnement.

Du reste, comment ne pas rappeler que lorsque le chancelier Adolf Hitler est parvenu au pouvoir, c'était dans le cadre d'institutions démocratiques et par la voie d'élections et de consultations populaires dont personne n'a pu dire qu'elles étaient truquées ?

Je demande donc que l'on procède dans ce domaine avec prudence et que ce ne soit pas seulement parce que l'Allemagne de l'Ouest aura, a un parlement, un chancelier, un ministre, un président, selon la meilleure tradition parlementaire de l'Ouest, qu'il faille s'imaginer que d'un seul coup de baguette magique, elle est devenue elle-même une nation semblable à la nôtre en ce qui concerne les objectifs et les méthodes de sa politique internationale.

Or, c'est sur ce point que je voudrais attirer l'attention de l'Assemblée et du Gouvernement. Car sur quelles bases repose la politique extérieure de la France et sur quelles bases celle de l'Allemagne ?

Sans entrer dans le détail, on peut affirmer, sans exagération, que la politique extérieure de la France est la politique d'une nation satisfaite qui ne demande rien à personne, qui n'a pas de revendications territoriales, dont les frontières sont arrêtées depuis longtemps, et qui, par conséquent, n'a avantage qu'au maintien de la paix et du statu quo.

Peut-on en dire autant de l'Allemagne ? N'est-il pas à craindre que, nous associons une nation satisfaite, et par conséquent, dans le domaine extérieur, statique, à une nation revendicative, insatisfaite, qui, elle, a des frontières incertaines et des territoires à revendiquer ?

Tel est le danger ; danger qui était mortel dans le cadre de la C. E. D. parce que, étant fusionnés avec cette Allemagne, nous étions entraînes à tout coup dans n'importe quelle aventure, mais qui, même dans le cadre qui vient d'être tracé à Londres, subsiste comme un motif très grave de conflit international auquel il serait peut-être difficile à la France de ne pas être mêlée.

Je crois que nous devons ici — excusez l'expression triviale — « vider notre sac ». Je m'étonne que de nombreuses personnalités éminentes de cette Assemblée, qui connaissent infiniment mieux que moi les réalités allemandes, qui sont infiniment mieux informées que moi des problèmes d'outre-Rhin, n'aient jamais semble-t-il, évoqué à cette tribune des faits qui sont cependant connus de tous et qui, en tout cas, s'ils pouvaient être démentis, devraient précisément être démentis ; chacun y gagnerait. Je veux dire par là les faits qui semblent démontrer, suivant les agences de presse, les journaux et les sources habituelles d'information du député moyen que je suis, qu'en Allemagne fédérale, en Allemagne de l'Ouest, d'une part les anciens éléments nationaux-socialistes, les militaristes allemands redressent la tête d'une façon inquiétante et que, d'autre part, des éléments importants , officiels, voire des membres du gouvernement fédéral, émettent publiquement des revendications fort alarmantes sur des territoires qui, actuellement, ne sont pas allemands.

Est-il exact, par exemple, qu'un ministre du gouvernement de Bonn, M. Kraft, ait déclaré, le 1er septembre 1953, que « toutes les régions qui ont fait partie du Reich allemand en sont toujours parties constitutives... » — vous remarquez qu'il n'y a aucune limitation dans le temps — « ... et qu'il nous faudra partir de ce principe que le peuple allemand a le droit de s'installer dans les régions où il a vécu et séjourné pendant des siècles » ?

Est-il exact qu'un membre du gouvernement du chancelier Adenauer, M. Jacob Kaiser, ait déclaré, le 2 mars 1951, à Salzbourg, que « non seulement l'Allemagne, mais l'Autriche, la Sarre, l'Alsace-Lorraine faisaient partie du territoire allemand » ?

Est-il exact que le secrétaire d'Etat Thiereck ait déclaré à Stuttgart, le 31 mai 1952, que « les Sudètes, la Bohême, la Moravie, la Silésie font partie de l'espace allemand » ?

Je pourrais citer encore beaucoup d'autres exemples de cette nature. Si je le fais, croyez-moi, ce n'est pas dans je ne sais quel désir d'envenimer les choses, mais parce qu'il ne me semble pas qu'on puisse, sur ces réalités, jeter le manteau de Noé et dire demain : « Nous ne savions pas ». Ce n'est pas possible.

Pour ma part, je ne le ferai pas et je ne puis admettre que des hommes, comme nous le sommes tous ici, responsables de l'avenir de la France, puissent fermer leurs yeux devant ces réalités. (Applaudissements sur de nombreux bancs à l'extrême droite.)

Il faudrait tout de même savoir si oui ou non, cette Allemagne de l'Ouest, qu'on nous présente comme une puissance définitivement lavée de ce virus impérialiste qui l'a si souvent jetée dans des aventures, renonce à ses revendications territoriales.

A cet égard, l'engagement purement formel de ne pas employer la force dans la poursuite de ses revendications qui a été pris a Londres ne me paraît pas satisfaisant.

J'ajoute qu'en ne réglant pas la question des frontières orientales de l'Allemagne, on rejette nécessairement tous les peuples slaves, tous les pays slaves dans le bloc oriental, car il n'est pas un patriote polonais ou tchécoslovaque, quelles que soient ses convictions et en dehors de toute considération de régime, qui puisse tolérer que l'on élève une revendication quelconque, soit sur les territoires situés à l'est de l'Oder-Neisse, soit sur les territoires des Sudètes ou, à plus forte raison, de la Bohème et de la Moravie.

Cela, vous le savez, est une constante de la politique européenne.

Il y a une ligne qui divise le monde germain et le monde slave. Vous savez aussi que chaque fois que cette ligne a été franchie, qu'un incident a éclaté entre Germains et Slaves sur ces zones de friction, chaque fois le conflit mondial s'est allumé. C'est là la véritable zone de fracture de l'Europe et du monde. Le danger y est donc très grand.

Par l'entrée de l'Allemagne dans le pacte de Bruxelles et dans l'O. T. A. N., nous nous engageons à lui fournir une assistance automatique en cas d'attaque. Je suis tout à fait d'accord pour que les pays d'Europe se prêtent une assistance mutuelle automatique s'ils sont attaqués. Le seul point qui m'inquiète, c'est de définir l'agression et de la distinguer de la provocation.

N'oubliez pas, mesdames, messieurs, qu'en 1939, c'est l'Allemagne qui a été attaquée par les Polonais, tout au moins si l'on en croit les comptes rendus qui ont été donnés à ce moment-là par les agences allemandes et la préparation très soignée qui a été faite des incidents de frontières par la Wehrmacht. La technique de l'incident de frontière est une technique qui a été poussée de nos jours à un point de perfection remarquable, en particulier par nos voisins d'outre-Rhin.

Ne faut-il donc pas craindre que, si un jour une attaque paraissait être lancée contre l'Allemagne, nous ne nous trouvions engagés dans un conflit où, en réalité, il s'agirait de buts de guerre allemands et non pas de buts de guerre nationaux français, ni de défense de l'Europe occidentale ? C'est là le danger, je le répète. Moins grand, moins automatique que dans le cas de la C. E. D., il existe cependant encore et c'est ce qui nous angoisse.

M. Femand Bouxom. Vous venez de prouver le contraire, mais enfin !

M. Jacques Soustelle.
Je vous donnerai volontiers la parole quand vous le voudrez, monsieur Bouxom, ou tout au moins M. le président vous la donnera. Pour l'instant, excusez-moi de poursuivre mon exposé.

J'observerai, enfin, que si, comme on l'a dit souvent à cette tribune en citant une phrase célèbre, « la Russie est un gros animal qui ne traite qu'avec des animaux d'une importance comparable », on oublie trop, précisément, qu'en réarmant l'Allemagne nous lui donnons le moyen de négocier avec la Russie, nous lui donnons ces éléments de considération internationale que sont des divisions.

M. Jean Cayeux. C'est justement ce qu'il fallait éviter  !

M. Jacques Soustelle. Je le répète, messieurs, il vous sera parfaitement loisible d'exposer votre position. Comme je l'ai indiqué, votre C. E. D. n'était qu'un mauvais camouflage dans lequel non seulement on réarmait l'Allemagne mais en outre on liquidait la France. (Applaudissements à l'extrême droite et sur de nombreux bancs à l'extrême gauche et à gauche.)

M. Paul Goste-Floret. Que c'est beau le verbalisme !

M. Jacques Soustelle. Vraiment, l'énervement de certains collègues m'étonne.

M. Fernand Bouxom (s'adressant à l'extrême droite). Les amis de M. Soustelle prennent de bien grandes responsabilités alors qu'ils ne représentent plus grand chose dans le pays.

Sur plusieurs bancs à l'extrême droite.
Et vous ?

M. Jacques Soustelle.
Monsieur Bouxom, j'ai entendu autrefois citer un proverbe sur l'hôpital qui se moque de l'Hôtel-Dieu. (Rires à l'extrême droite et à gauche.)

M. Fernand Bouxom. Les élections partielles prouvent que vous n'arrivez même plus à trouver des candidats.

M. Jacques Soustelle.
Je disais donc, mesdames, messieurs, que fournir des divisions à l'Allemagne, c'est la rendre du même coup attrayante dans une négociation éventuelle avec l'Est, c'est lui donner des moyens supplémentaires de négociation.

Or, il est certain que le danger, là aussi, est considérable. L'empereur Napoléon a fait à ses dépens et aux nôtres l'expérience d'une double vérité. La première, c'est qu'attaquer la Russie chez elle est une entreprise qui, généralement, coûte très cher à ses auteurs ; l'on s'en est aperçu depuis que la Russie existe en tant qu'Etat. La deuxième vérité, c'est que lorsque l'Allemagne, lorsque les Allemands s'allient avec les Russes, la France, de ce fait, se trouve dans une position gravement menacée.

Réarmer l'Allemagne, par conséquent, mesdames, messieurs, c'est courir un grave danger.

Il existe la notion du risque calculé et l'on peut parfaitement admettre que le prix à payer soit néanmoins inférieur à celui qu'il faudrait payer pour ne pas le faire. Mais je dis simplement qu'en tout cas il faut bien le reconnaître, c'est courir un grave danger. Il ne faut pas le minimiser et ces douze divisions, je le crois, me paraissent devoir coûter tout de même assez cher.

Ce qui est certain, c'est que ce réarmement allemand se situe dans une certaine perspective de la politique internationale et c'est là peut-être que je voudrais le plus sérieusement attirer l'attention de mes collègues. C'est une certaine perspective qui est celle du caractère inéluctable du conflit. C'est la perspective de la résignation à la guerre, au fond, c'est la perspective du désespoir, c'est celle de ceux qui sont amenés à désespérer de la paix. Car, n'en doutez pas, le réarmement de l'Allemagne, c'est l'ouverture d'une course aux armements entre l'Est et l'Ouest, avec quelles luttes et avec quelle fin !

Vers quoi allons-nous, vers quelle aventure, vers quel conflit ? Vers une croisade, peut-être, mais pour quelle croix ?

Mesdames, messieurs, croyez-en un homme dont la profession a toujours consisté à se pencher sur les civilisations disparues : une civilisation, cela meurt, cela meurt même assez facilement ; mais jamais, depuis des millénaires, l'humanité n'a vu suspendu au-dessus d'elle un péril plus affreux que celui qui la menace aujourd'hui.

Les grands conquérante, les grands guerriers du passé n'avaient que des moyens dérisoires. Gengis-Khan ou Timour pouvait transformer en rivières de sang les rues de Samarcande, défiler entre des pyramides de crânes humains. Qu'était-ce, comparé à la destruction en un clin d'oeil d'une grande agglomération humaine, d'un grand foyer de culture comme Paris  !

C'est à.cela qu'il faut réfléchir, mesdames, messieurs, au monde, à notre civilisation qui est en péril mortel.

La France ? N'en parlons pas. Dans un conflit titanesque de ce genre, avec des armes de cette nature et de cette dimension, elle risque de voir sa souveraineté perdue, ses territoires d'outre-mer disloqués, son sol ravagé.

Quant au monde, ce serait le spectacle, pour la première fois dans l'histoire, d'une civilisation qui se suicide dans une crise de folie furieuse. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche et à l'extrême gauche.)

Non, monsieur le président du conseil, ce n'est pas cela que l'Assemblée nationale française, que le pays attend de vous. Il attend que, selon les paroles prononcées récemment par le général de Gaulle, on recherche « délibérément » la détente internationale. A cet égard, il faut se demander sérieusement si le réarmement allemand rend plus faciles ou plus difficiles des conversations avec l'autre côté du rideau de fer.

On peut soutenir, non sans un certain goût et un certain talent du paradoxe, qu'il est plus facile de préparer le désarmement en réarmant. Je ne le crois pas. Je crois qu'il sera plus difficile, demain, de négocier avec les Russes si, en même temps, on a commencé à réarmer l'Allemagne, car on aura jeté dans l'atmosphère un virus dangereux.

D'autre part, je ne crois pas que nous puissions, nous France, nous lancer dans la carrière qui consiste à réarmer l'Allemagne, à recréer une Wehrmacht dix ans après que toutes les plus grandes nations du monde aient dû unir leurs forces et faire d'immenses sacrifices pour détruire cette même Wehrmacht.

Je ne crois pas, en conscience, que nous puissions nous engager dans la politique qui consiste à reconstruire et à refaire cette armée allemande sans avoir, une fois pour toutes, vérifié si oui ou non il est possible d'arriver avec l'Est à un modus vivendi.

Il y a à cela des raisons juridiques, des textes. Ce n'est pas ici que nous pouvons défendre la doctrine du « chiffon de papier ». (Applaudissements sur plusieurs bancs à l'extrême gauche et à gauche.)

Il y a un traité de 1944 qui a été signé par la France, qui a été approuvé par tous. A ma connaissance, il n'a jamais été dénoncé. Je ne crois pas que le Gouvernement français puisse, en toute conscience, dans le cadre de ce traité, sans le dénoncer ou sans en avoir vérifié l'application, entreprendre le réarmement de l'Allemagne.

J'ajoute que nous sortons à peine — dix ans, ce n'est guère — d'un grand conflit mondial dans lequel nous avons failli disparaître en tant que nation. Dans ce conflit mondial, notre adversaire, celui de la Grande-Bretagne, celui des Etats-Unis, celui de la Russie, fut précisément l'Allemagne et l'outil, l'instrument, l'arme de cette agression mondiale c'était la Wehrmacht.

Pendant cinq ans, tous les efforts, tout le sang, tout l'argent dépensés n'ont tendu qu'à une chose, à casser cet instrument d'agression.

Il faut bien reconnaître, même si cela doit déplaire à certains qui voudraient que l'histoire fût autre chose que ce qu'elle a été — pour ma part, je ne me prête pas à l'opération contraire au bon sens et à la vérité qui consiste à réécrire de nouveau et rétrospectivement les événements — il faut bien reconnaître que, dans cette immense affaire, dans cette immense souffrance qu'a été pour les peuples du monde la destruction de la Wehrmacht, le peuple russe, par ses sacrifices, a joué un rôle considérable, capital. Nous ne pouvons pas entreprendre le réarmement de l'Allemagne tant que nous n'aurons pas vérifié si oui ou si non le régime ou le gouvernement russe nous empêche ou ne nous empêche pas de conclure avec lui un modus vivendi acceptable. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche et à l'extrême gauche.)

Je sais que l'on a tendance à confondre les régimes et les nations. Je m'élève contre cette confusion dans laquelle ne tombaient pas les grands dirigeants de la politique française d'autrefois. Ni François Ier traitant avec les Ottomans, ni le cardinal de Richelieu avec les princes protestants, ni beaucoup plus près de nous Poincaré qui ne s'est pas converti à l'orthodoxie tout en maintenant l'alliance avec le tzar autocrate de toutes les Russies, n'ont jamais commis l'erreur de confondre les régimes et les Etats. Je le répète, les régimes changent, les Etats demeurent ou, en tout cas, durent plus longtemps que les régimes.

Il est une réalité russe que vous ne pouvez pas négliger, surtout lorsque vous vivez sur le continent européen. Il ne serait pas concevable d'admettre comme définitive la coupure de l'Europe sans s'être assuré qu'il n'y a vraiment pas moyen de faire autrement.

Je ne dis pas — car je ne suis pas de ceux pour qui les Russes ont toujours raison de même que je ne suis pas de ceux pour qui ils ont toujours tort — je ne dis pas que cette négociation sera facile, ni même qu'elle aboutira. Je dis qu'il faut l'entreprendre avant de faire défiler encore dans les rues la Wehrmacht de nouveau casquée, bottée et armée.

Une telle négociation n'a pas besoin et même ne devrait pas être entreprise d'emblée sous la forme de la conférence publique avec tous les éléments de propagande, de publicité, de presse que cela implique, elle devrait être poursuivie par des procédés diplomatiques sérieux, c'est-à-dire secrets, dans des délais raisonnables et avec la volonté d'aboutir, en portant d'abord sur la question des armements et du contrôle de ces armements qui me parait la pierre de touche du problème même de la paix.

Si l'on n'aboutit pas, qu'il soit clair que nous Français, en tout cas, nous ne sommes en rien responsables de cet échec. Il faut que cela soit clair pour le monde ; il faut que cela soit clair pour l'histoire ; il faut que cela soit clair pour l'opinion française qui a besoin d'être entièrement fixée sur ce point autrement que par les notes plus ou moins officieuses qui, dans la presse, accueillent, d'une façon toujours sceptique et négative, toutes les propositions ou déclarations faites par les diplomates russes.

Autant la moindre parole tombant des lèvres de M. Dulles est accueillie par un concert de louanges, autant il semble que si M. Molotov, d'aventure, commettait l'imprudence de dire qu'il fait jour en plein midi, on s'efforcerait de démontrer le contraire.

Cette attitude de parti-pris n'est pas sérieuse ; elle est même puérile et je dirai qu'elle n'est pas convenable de la part d'un grand pays comme le nôtre. Ni Washington ni Moscou ne me semblent mériter ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Si, comme on le dit, des propositions russes viennent d'être faites sur le désarmement en prenant pour base celles de la France et de la Grande-Bretagne, si des propos nouveaux ont été tenus par le ministre des affaires étrangères de Russie en ce qui concerne des élections en Allemagne, je ne crois pas que la bonne manière d'y répondre soit de dire ou de faire dire par la presse que tout cela n'apporte rien de nouveau, que ces notes n'offrent aucun intérêt, voire que c'est une manoeuvre ou de la propagande.

Le réalisme — puisque le mot est à la mode — consiste, aujourd'hui, à tout faire pour repousser la fatalité de la guerre et pour donner à la France les moyens de se redresser, de se reconstruire dans la paix.

Dans la pratique, une période s'ouvre où, grâce à votre action, monsieur le président du conseil, la France a recouvré une liberté d'action et une autorité qu'elle avait, dans une large mesure, perdues. Vous avez dit la vérité à nos alliés, vérité que vos prédécesseurs leur avaient si souvent cachée. Vous avez dissipé beaucoup d'incertitudes et d'incompréhensions.

C'est maintenant le moment où la France, ainsi renforcée, peut s'attaquer au problème fondamental, à celui qui, au delà de toutes les subtilités diplomatiques, se pose comme le premier de tous aux yeux de tout le peuple français, celui d'une consolidation possible de la paix.

A cet égard, il n'y a aucun doute, à mes yeux, qu'une priorité s'impose. Il convient d'abord d'explorer sans délai et très sérieusement toutes les possibilités de détente internationale avant de les compromettre gravement et peut-être d'une façon irréversible en armant trop vite l'Allemagne occidentale.

M. Max Lejeune.
Très bien  !

M. Jacques Soustelle.
Si telle est votre intention, monsieur le président du conseil, les pas faits à Londres n'auront pas été inutiles, bien au contraire. Dans un contexte nouveau les accords définitifs prendront, eux aussi, des formes nouvelles. Vous avez parlé, en une autre occasion, du mur de méfiance. Il ne faudrait pas que certaines dispositions des accords de Londres contribuent à épaissir et à élever ce mur. An contraire, comme vous le disiez naguère, il faut l'abattre et, à mon avis, il en est encore temps. C'est une tâche qui est à la hauteur des talents que chacun vous reconnaît, monsieur le président du conseil, et des espoirs justifiés que vous avez suscités dans le pays, certainement plus que d'amener la France à accepter dans l'équivoque ou dans la résignation ce dont — vous le savez au fond de vous-même — elle ne veut pas.

Je souhaite pour ma part qu'au cours même de ce débat préparatoire un large accord puisse intervenir entre une majorité de l'Assemblée nationale et le Gouvernement pour que ce débat aboutisse à un texte approuvé sur les bancs les plus divers de notre Parlement et qui donne au Gouvernement plus d'autorité et plus de force pour négocier dans l'intérêt de la France et pour le maintien de la paix. (Applaudissements sur de nombreux bancs à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

dimanche 2 mars 2014

Lettre à Preuves (1954)



Le voyage des parlementaires français en Pologne

Une lettre de M. Jacques Soustelle

[Preuves, n° 36, février 1954, p. 96-97]

Paris, le 19 janvier 1954.

Monsieur le Directeur,

J'ai lu avec surprise et regret l'article publié par votre revue, dans son numéro de janvier, sous le titre : « Maréchal (Rokossovsky) nous voilà ! », par M. Jelenski. Avec surprise, parce que je croyais que votre revue, par vocation, devait se refuser aux procédés de la polémique passionnée et injuste dont font usage les régimes totalitaires. Avec regret, parce que la « liberté de la culture » ne gagne rien à être défendue avec mauvaise foi.

Je n'en veux pas à M. Jelenski. Moi aussi j'ai connu l'exil ; je sais quelle épreuve souvent insoutenable il inflige à ceux qui le subissent. Heureusement, je connais beaucoup de Polonais en France et en Angleterre, tout aussi hostiles que M. Jelenski au régime actuel de leur pays, et qui ont approuvé mon attitude : ils ont parfaitement compris que les observations que j'ai publiées à mon retour de Varsovie servaient à la fois la France et la Pologne.

Je n'ai pas l'intention de répondre à M. Jelenski sur le ton qu'il a cru bon d'employer. En choisissant le titre de son article, il a sans doute voulu blesser : mais il n'est au pouvoir de personne de m'insulter de cette manière, car je suis de ceux qui n'ont jamais crié : « Maréchal, nous voilà ! » et ne le crieront jamais. Laissons donc de côté cette petite indécence.

Je désire seulement souligner que M. Jelenski a travesti, sciemment ou non, la vérité à plusieurs reprises.

Lorsqu'il écrit que « ils (les parlementaires français) ont suivi docilement, à l'exception de M. Verneuil, la ligne officielle de la propagande communiste », tout lecteur non averti est amené à croire que, pour ce qui me concerne, j'ai fait, à mon retour de Pologne, des déclarations conformes à cette « ligne officielle ». Or c'est là une affirmation totalement contraire à la vérité. Je mets M. Jelenski au défi d'apporter la moindre « preuve » — c'est le cas de le dire — de ce qu'il avance avec tant de légèreté. Autre allégation manifestement fausse : où M. Jelenski a-t-il vu, dans les articles ou interview que j'ai donné, « la feinte naïveté avec laquelle ils prétendent que la Pologne d'aujourd'hui peut constituer un partenaire indépendant pour la France sur le plan de sa politique envers l'Allemagne ? » Non seulement, je n'ai ni dit ni écrit rien de semblable, mais j'ai affirmé, ce qui me paraît l'évidence, que toute politique occidentale qui ferait passer sur la Pologne le danger d'une agression allemande la souderait plus fortement que jamais au système russe.

J'avoue ne pas comprendre par suite de quel processus intellectuel M. Jelenski, patriote polonais, peut s'en prendre avec une telle amertume à des Français comme moi, dont le crime est d'avoir affirmé, documents en mains, que les « territoires recouvrés » forment désormais une partie intégrante de la Pologne, et que pas un Polonais n'accepterait de les voir rendus à l'Allemagne. J'ai écrit que ces territoires étaient, pour tous les Polonais, l'équivalent de ce qu'est pour nous l'Alsace, et que Wroclaw est pour eux Strasbourg. De nombreux émigrés m'ont écrit ou sont venus me dire leur profond accord. Faut-il conclure que M. Jelenski rêve de rendre Wroclaw au Reich ? Ne voulant pas imiter ses procédés de discussion, je ne le dirai pas.

Il est vrai que M. Jelenski reproche aux parlementaires français de n'avoir point parlé du régime politique, de la situation économique, de Pilsudski, de Mikolajczyk, du style architectural, de Mgr Wyszynski et de mille autres sujets. Mes collègues sauront, j'imagine, répondre pour ce qui les concerne. Pour ma part, je me suis interdit rigoureusement, après un voyage de cinq jours qui avait pour seul et unique objet le problème de la frontière Oder-Neisse, de disserter à tort et à travers sur tous les problèmes. Je tiens pour ridicule la manie des journalistes et des hommes politiques de trancher de tout, sans rien connaître, et je n'estime pas qu'un aussi bref séjour m'ait sacré expert des questions polonaises. Ni dans mes paroles ni dans mes écrits, M. Jelenski n'a pu trouver un seul mot qui constitue une prise de position sur une autre matière que celle de la frontière. Qu'il en prenne donc son parti et qu'il cesse d'interpréter arbitrairement le blanc des marges et le vide des interlignes.

Pour en terminer avec la question de la frontière, je trouve bien osée et quelque peu étrange l'affirmation de M. Jelenski selon laquelle « la seule possibilité... de voir les Allemands franchir l'Oder serait que le gouvernement soviétique décidât de rendre à son satellite d'Allemagne orientale une partie des terres attribuées à la Pologne en vertu de l'accord de Potsdam ». Il y en a, hélas, une autre : c'est l'agression déclenchée par une Allemagne réarmée avec ou sans le camouflage d'une armée « européenne ». M. Jelenski me paraît être le seul Polonais, à l'intérieur ou dans l'émigration, à qui cette possibilité échappe.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération distinguée.

JACQUES SOUSTELLE (...)