dimanche 2 mars 2014

Lettre à Preuves (1954)



Le voyage des parlementaires français en Pologne

Une lettre de M. Jacques Soustelle

[Preuves, n° 36, février 1954, p. 96-97]

Paris, le 19 janvier 1954.

Monsieur le Directeur,

J'ai lu avec surprise et regret l'article publié par votre revue, dans son numéro de janvier, sous le titre : « Maréchal (Rokossovsky) nous voilà ! », par M. Jelenski. Avec surprise, parce que je croyais que votre revue, par vocation, devait se refuser aux procédés de la polémique passionnée et injuste dont font usage les régimes totalitaires. Avec regret, parce que la « liberté de la culture » ne gagne rien à être défendue avec mauvaise foi.

Je n'en veux pas à M. Jelenski. Moi aussi j'ai connu l'exil ; je sais quelle épreuve souvent insoutenable il inflige à ceux qui le subissent. Heureusement, je connais beaucoup de Polonais en France et en Angleterre, tout aussi hostiles que M. Jelenski au régime actuel de leur pays, et qui ont approuvé mon attitude : ils ont parfaitement compris que les observations que j'ai publiées à mon retour de Varsovie servaient à la fois la France et la Pologne.

Je n'ai pas l'intention de répondre à M. Jelenski sur le ton qu'il a cru bon d'employer. En choisissant le titre de son article, il a sans doute voulu blesser : mais il n'est au pouvoir de personne de m'insulter de cette manière, car je suis de ceux qui n'ont jamais crié : « Maréchal, nous voilà ! » et ne le crieront jamais. Laissons donc de côté cette petite indécence.

Je désire seulement souligner que M. Jelenski a travesti, sciemment ou non, la vérité à plusieurs reprises.

Lorsqu'il écrit que « ils (les parlementaires français) ont suivi docilement, à l'exception de M. Verneuil, la ligne officielle de la propagande communiste », tout lecteur non averti est amené à croire que, pour ce qui me concerne, j'ai fait, à mon retour de Pologne, des déclarations conformes à cette « ligne officielle ». Or c'est là une affirmation totalement contraire à la vérité. Je mets M. Jelenski au défi d'apporter la moindre « preuve » — c'est le cas de le dire — de ce qu'il avance avec tant de légèreté. Autre allégation manifestement fausse : où M. Jelenski a-t-il vu, dans les articles ou interview que j'ai donné, « la feinte naïveté avec laquelle ils prétendent que la Pologne d'aujourd'hui peut constituer un partenaire indépendant pour la France sur le plan de sa politique envers l'Allemagne ? » Non seulement, je n'ai ni dit ni écrit rien de semblable, mais j'ai affirmé, ce qui me paraît l'évidence, que toute politique occidentale qui ferait passer sur la Pologne le danger d'une agression allemande la souderait plus fortement que jamais au système russe.

J'avoue ne pas comprendre par suite de quel processus intellectuel M. Jelenski, patriote polonais, peut s'en prendre avec une telle amertume à des Français comme moi, dont le crime est d'avoir affirmé, documents en mains, que les « territoires recouvrés » forment désormais une partie intégrante de la Pologne, et que pas un Polonais n'accepterait de les voir rendus à l'Allemagne. J'ai écrit que ces territoires étaient, pour tous les Polonais, l'équivalent de ce qu'est pour nous l'Alsace, et que Wroclaw est pour eux Strasbourg. De nombreux émigrés m'ont écrit ou sont venus me dire leur profond accord. Faut-il conclure que M. Jelenski rêve de rendre Wroclaw au Reich ? Ne voulant pas imiter ses procédés de discussion, je ne le dirai pas.

Il est vrai que M. Jelenski reproche aux parlementaires français de n'avoir point parlé du régime politique, de la situation économique, de Pilsudski, de Mikolajczyk, du style architectural, de Mgr Wyszynski et de mille autres sujets. Mes collègues sauront, j'imagine, répondre pour ce qui les concerne. Pour ma part, je me suis interdit rigoureusement, après un voyage de cinq jours qui avait pour seul et unique objet le problème de la frontière Oder-Neisse, de disserter à tort et à travers sur tous les problèmes. Je tiens pour ridicule la manie des journalistes et des hommes politiques de trancher de tout, sans rien connaître, et je n'estime pas qu'un aussi bref séjour m'ait sacré expert des questions polonaises. Ni dans mes paroles ni dans mes écrits, M. Jelenski n'a pu trouver un seul mot qui constitue une prise de position sur une autre matière que celle de la frontière. Qu'il en prenne donc son parti et qu'il cesse d'interpréter arbitrairement le blanc des marges et le vide des interlignes.

Pour en terminer avec la question de la frontière, je trouve bien osée et quelque peu étrange l'affirmation de M. Jelenski selon laquelle « la seule possibilité... de voir les Allemands franchir l'Oder serait que le gouvernement soviétique décidât de rendre à son satellite d'Allemagne orientale une partie des terres attribuées à la Pologne en vertu de l'accord de Potsdam ». Il y en a, hélas, une autre : c'est l'agression déclenchée par une Allemagne réarmée avec ou sans le camouflage d'une armée « européenne ». M. Jelenski me paraît être le seul Polonais, à l'intérieur ou dans l'émigration, à qui cette possibilité échappe.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération distinguée.

JACQUES SOUSTELLE (...)