mardi 18 mars 2014

"Nous cesserons d'être intéressants pour les grandes puissances, (...) du jour où nous aurons permis que, sur le continent, l'Allemagne soit plus forte que nous" (21 décembre 1954)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 1ère séance du 21 décembre 1954]

M. Jacques Soustelle. Mesdames, messieurs, il y a un peu plus de deux mois, j'ai eu l'honneur de monter à cette tribune, lorsque se posait devant l'Assemblée nationale, non pas encore le problème de la ratification des accords de Paris, mais celui d'apprécier les intentions qui avaient été exprimées par M. le président du conseil et par nos partenaires au cours des négociations qui venaient de se terminer.

Ceux d'entre vous qui ont bien voulu m'écouter alors se souviennent que je n'avais pas voulu porter de jugement sur ces accords, mais que j'avais seulement entendu indiquer quelques lignes principales qui me semblaient importantes et selon lesquelles, croyais-je, il aurait été possible de tirer de ces accords le maximum pour notre pays et pour la paix. Depuis lors, les choses, à coup sûr, ont évolué. Nous nous trouvons maintenant devant une décision définitive à prendre en ce qui concerne la ratification elle-même. D'autre part, l'atmosphère, il faut bien le dire, a changé.

Elle a changé d'abord à l'extérieur, car les textes complexes et souvent obscurs qui nous sont soumis ont fait l'objet d'interprétations variées, particulièrement en Allemagne. Ils ont provoqué également des réactions dans certains autres pays, notamment à l'Est.

L'atmosphère a aussi changé à l'intérieur. Etant moi-même de ceux qui se sont toujours interdit de mêler les questions, de l'aire de la politique intérieure à propos de la politique extérieure et de traiter les problèmes par la bande, je suis cependant objectivement obligé de reconnaître que l'atmosphère politique et parlementaire s'est quelque peu alourdie. Sans vouloir prononcer à cette tribune des paroles qui pourraient passer pour une prophétie néfaste, je dirai qu'on doit se poser cette question : si nous ratifions ces accords, par qui et dans quel esprit, une fois ratifiés, seront-ils, dans la suite, appliqués ?

Je vous demande d'avance de m'excuser, monsieur le président du conseil, de ce que mes propos pourraient présenter de franchise peut-être brutale, encore que j'entende m'abstenir de toute outrance discourtoise. Je n'ai pas besoin de vous demander de croire à mon absolue sincérité et à l'effort de probité et d'honnêteté intellectuelle que je vais faire et dont vous-même, monsieur le président du conseil, donnez constamment l'exemple. Pendant des années nous vous avons vu, non sans admiration, soutenir ici des thèses qui n'emportaient pas une adhésion unanime ni même générale ; et vous connaissez mieux que personne la joie pure que ressent un homme politique qui sacrifie l'immédiat à ce qu'il croit l'essentiel. Permettez-moi de la goûter à mon tour et de vous dire, en toute loyauté, ce que je pense de ces accords en les considérant uniquement pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour un problème vital, au sens propre du mot, pour notre pays et qui peut être une question de vie ou de mort pour la France.

Même si cela doit nous être douloureux, je ne peux traiter cette question que, pour elle-même, sans autre considération que le pays, sa survie, son avenir, et sans aucune acception de personnes.

Cela dit, il n'est que juste de reconnaître que les accords qui nous sont proposés sont, je ne dirai pas meilleurs, mais moins mauvais que la Communauté européenne de défense. Ils ne noient pas notre armée ni notre politique extérieure dans une sorte de magma apatride. Ils nous laissent l'essentiel de la souveraineté sinon son usage, déjà si profondément entamé ; ils ne coupent pas le territoire métropolitain de la République française de ses territoires d'outre-mer. Tout cela est fort bien et je m'en réjouis, à une seule condition — mais reconnaissez avec moi qu'elle est extrêmement importante — c'est que l'on ne réintroduise pas, par la suite, sous, un prétexte qui s'offre déjà clairement, celui de pallier les dangers du réarmement allemand, de hautes doses de « supra-national » de façon à aboutir, étape par étape, devant une opinion lassée, chloroformée, à qui on expliquera très mal les choses, à ce qu'on pourrait appeler une crypto-C. E. D. (Applaudissements à l'extrême droite.)

M. Vincent Badie. Très bien !

M. Jacques Soustelle.
Essayant d'aborder maintenant les problèmes que pose la ratification qui nous est demandée, j'observerai d'abord que l'un des plus importants d'entre eux ne sera résolu — s'il doit l'être — qu'après le 17 janvier, date à laquelle il sera posé. Aucun problème ne peut, évidemment, être résolu avant d'être posé ; or celui de l'agence d'armements ne sera vraiment posé que le 17 janvier, date à laquelle doit se réunir l'organisme chargé de le traiter.

Or c'est là, s'il doit y en avoir quelque part, qu'il faut qu'il y ait du « supra-national ».

J'ai déjà eu l'honneur de le dire devant vous, mesdames, messieurs, au mois d'octobre, si l'agence européenne d'armements n'est pas seule à recevoir et à distribuer les moyens matériels de guerre produits par les Etats-Unis d'Amérique, ne nous y trompons pas, il n ' y aura pas même un embryon d'Europe. Il y aura en fait une politique américaine qui élèvera les uns, abaissera les autres, à sa guise, selon des critères de docilités et de soumission qui seront absolument discrétionnaires. Et, dans de telles conditions, l'Union européenne occidentale ne sera en réalité qu'un décor en carton-pâte, plaqué sur la seule réalité qui comptera, à savoir la politique du Pentagone.

L'article 23 du protocole IV prévoit que les Etats-Unis d'Amérique et le Canada attribueront discrétionnairement leur aide militaire à la république fédérale. En fait, nous allons vers une situation, et j'y reviendrai, dans laquelle la république fédérale allemande sera fournie par priorité en armements américains, en tant que première alliée des Etats-Unis sur le continent européen.

M. Paul Coste-Floret.
C'est exact.

M. Jacques Soustelle. A cet égard, pour ne pas avoir à y revenir, je veux mentionner un sujet un peu différent, mais connexe, celui du renforcement des pouvoirs du commandement suprême allié pour l'Europe, qu'on a baptisé Saceur — on me pardonnera l'emploi de cette appellation barbare — je crois que si l'on conjugue, d'une part l'accroissement des pouvoirs du Saceur, d'autre part ce que je viens de dire en ce qui concerne la distribution des armements, il apparaît que le contrôle que la France voulait exercer sur l'armée allemande risque à brève échéance de se transformer en un contrôle exercé par les Allemands sur les forces françaises, avec le soutien des Etats-Unis. Le renforcement du Saceur apparaît alors comme une arme à double tranchant, qui risque d'être beaucoup plus profitable à la république fédérale qu'à nous-mêmes.

M. André-François Mergier. Il fallait voter la C. E. D.

M. Jacques Soustelle.
Cette plaisanterie pourra peut-être distraire un peu l'Assemblée dans ses préoccupations graves et sérieuses.

J'en viens à un deuxième problème qui me paraît d'une importance capitale : le problème sarrois.

Sauf erreur de ma part, tous les gouvernements successifs, depuis celui de M. René Mayer, ont posé, comme condition fondamentale d'un accord quelconque tendant à rendre sa souveraineté à la république fédérale allemande et à lui donner une armée, la ratification d'un accord satisfaisant sur la Sarre.

Or, aujourd'hui, par un singulier renversement, c'est la ratification des accords de Paris qui devient préalable à l'entente sur la Sarre.

En effet, du côté allemand, nous n'en sommes aujourd'hui qu'à la première lecture. Rien, par conséquent, n'est décidé, et encore, si l'on tient compte des propos qui ont été tenus, des textes qui ont été écrits, on ne peut que ressentir la plus profonde inquiétude sur ce que signifie l'entente sur la Sarre et sur son avenir.

C'est ainsi, par exemple — je ne peux citer que quelques extraits des interprétations profondément divergentes données à l'accord sur la Sarre ici et à Bonn — que pour nous et pour les Allemands le caractère définitif ou provisoire du traité est l'objet de contestations profondes.

Il en est de même en ce qui concerne le caractère européen ou allemand de la Sarre. Nous pensons en effet, en France, que le statut, même provisoire, de la Sarre est un statut de caractère européen. Tel n'est pas le moins du monde l'interprétation des autorités allemandes. J'ai sous les yeux, fournis officiellement par l'agence de Bonn, la traduction du discours du chancelier Adenauer. Je constate qu'il dit ceci : « Il n'est pas créé de territoire européen au sens du projet Van Der Goes Van Naters. La convention ne change rien à l'attribution territoriale de la Sarre. »

Qu'est-ce que l'attribution territoriale de la Sarre ?

Voici ce qu'on lit dans l'exposé des motifs du projet de loi tendant à la ratification des accords sur la Sarre à Bonn :

« Etant donné qu'aux termes du statut le territoire sarrois ne doit pas devenir un territoire européen, il est clair que, conformément aux résolutions du Bundestag, la Sarre continue à faire partie de l'Allemagne dans ses frontières du 31 décembre 1937. »

Je parlerai d'ans quelques instants de cette question des frontières de 1937 qui me paraît d'une singulière importance. Mais revenons aux divergences d'interprétation de l'accord sur la Sarre. J'en ai déjà signalé deux : L'accord a-t-il un caractère provisoire ou un caractère définitif ? La Sarre est-elle ou n'est-elle pas un territoire allemand ?

J'ajoute que sur le plan de l'économie, il y a une antithèse complète entre l'exposé des motifs du projet de loi allemand et ce qui nous a été dit ici. Le terme d'antithèse, ce n'est pas moi qui l'invente, c'est le texte lui-même, qui déclare : « Le nouveau concept de coopération économique est l'antithèse du concept d'union économique ».

Autrement dit, à Bonn, on considère que les modalités de coopération franco-allemande, qui sont prévues à propos de la Sarre, mettent fin, en réalité, à l'union économique franco-sarroise. M. Adenauer, dans le discours que je cite, déclarait dernièrement que le Gouvernement français « a communiqué à des membres de l'Assemblée nationale française un exposé sur l'accord sarrois qui, sur quelques points importants, non seulement s'écarte du texte du traité, mais ne concorde pas non plus avec les vues et les intentions générales des deux parties au traité ».

Le moins que l'on puisse dire, après avoir pris connaissance de cet exposé du chancelier Adenauer, c'est qu'il y a un malentendu profond et on se demande, dans ces conditions, comment l'Assemblée nationale française, faisant litière de ce qu'elle-même, à l'appel de tous les gouvernements successifs depuis des années, a déclaré à maintes reprises, pourrait ratifier aujourd'hui l'ensemble dont font partie, qu'on le veuille ou non, les accords sur la Sarre, tant que ce malentendu n'est pas dissipé. (Applaudissements à l'extrême droite et sur certains bancs à gauche.)

M. Alfred Coste-Floret.
Très bien !

M. Jacques Soustelle. Dieu sait pourtant que le statut de la Sarre nous a déjà coûté fort cher.

Depuis sept ans, pour établir cette position indispensable, pour obtenir le rattachement économique de la Sarre à la France, nous avons renoncé, lors de la conférence de Moscou, en 1947, à notre projet d'internationalisation de la Ruhr et à notre droit aux réparations allemandes ; pour que le référendum sarrois de 1948 nous soit propice, nous avons assuré le ravitaillement prioritaire de la Sarre ; nous avons affecté à la modernisation des mines et industries sarroises des sommes très importantes, provenant du Trésor, et qui auraient pu aussi bien être investies dans nos territoires d'outre-mer.

Aujourd'hui, après tous ces sacrifices, nous nous trouvons dans une situation qui, c'est le moins qu'on puisse dire, est loin d'être claire. Ou plutôt, en réalité, cette situation n'est-elle pas très claire ? Et ne comprendrait-on pas les contradictions apparentes simplement en nous référant à une notion bien allemande et que reconnaîtront tous ceux d'entre vous qui connaissent tant soit peu la philosophie et la littérature de nos voisins d'outre-Rhin, la notion du devenir, du mouvement, Bewegung, Entwicklung, notion selon laquelle les choses n'ont jamais de valeur durable ? En bref, pour mettre les choses en termes clairs, ce que nous prenons, nous Français, pour un point d'aboutissement est en réalité, pour les Allemands, un point de départ vers un autre but.

C'est parfaitement clair aux yeux des Allemands et aussi de certains autres.

Je lisais dernièrement dans une revue américaine diffusée à un très grand nombre d'exemplaires, une revue qui est peut-être la plus importante des Etats-Unis, le Saturday Evening Post, un éditorial dans lequel or.t lit notamment que le chancelier Adenauer a accepté les accords de Paris mais que certains de leurs termes et particulièrement l'accord sur le contrôle de la vallée de la Sarre peuvent apparaître aux Allemands « difficiles à avaler ». Mais l'éditorialiste va s'empresser de les consoler.

Après avoir retracé l'histoire de la Sarre, à sa manière, de 1918 à nos jours en soulignant le caractère essentiellement allemand de ce pays, l'auteur de l'article déclare que l'accord tendrait à confirmer la domination de la France sur le charbon et l'acier sarrois, mais il ajoute : « Inévitablement on est amené à se poser la question de savoir pourquoi le chancelier Adenauer a accepté un tel arrangement ». Et l'auteur de l'article répond à cette question.

Il commence par rappeler le précédent du traité de Brest-Litowsk signé par Lénine en 1918 avec la ferme intention de le violer le plus rapidement possible, et il continue en ces termes : « Le chancelier Adenauer n'est certes pas un personnage méphistophélique comme Lénine, mais il ne peut manquer d'avoir pensé que si le potentiel industriel et militaire de l'Allemagne dépasse celui de la France, aucun accord écrit ne pourra empêcher cette supériorité de s'exprimer d'une manière ou d'une autre ».

Je pense, mesdames, messieurs, que c'est parfaitement clair. Cela signifie qu'aux yeux même d'une large partie de l'opinion américaine, il faut bien consentir des concessions apparentes à la France, mais que 1'on prépare déjà, par le moyen des interprétations divergentes et variées, le moment où le dynamisme allemand permettra de réduire à néant le peu qui a été obtenu. J'en viens maintenant à ce qui est, qu'on le veuille ou non, le fond du problème, c'est-à-dire au réarmement de l'Allemagne.

Je tiens tout de suite à dire que, me distinguant peut-être en cela, en bien ou en mal, je l'ignore, d'un certain nombre de mes collègues, je ne peux pas dire sincèrement que je suis toujours, à jamais, en n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle conjoncture, hostile à un réarmement allemand quelconque.

Je ne crois pas que des positions de cette nature soient réalistes et conformes aux faits historiques eux-mêmes, mais c'est précisément, hic et nunc, dans la conjoncture présente et en tenant compte des circonstances que je veux essayer de mon mieux d'apprécier ce réarmement allemand auquel nous consentirions si nous acceptions de ratifier aujourd'hui les textes qui nous sont soumis.

Tout d'abord, mesdames, messieurs — c'est le premier point — bien sûr, des contrôles sont prévus, mais ne nous faisons pas d'illusions. En fait, une fois consenti, le réarmement allemand sera illimité.

Il y a un droit de veto possible pour la France lorsqu'il s'agira de fixer les niveaux. Mais, est-ce que la France usera de ce droit de veto ? Est-ce que le gouvernement français d'alors — nous ne savons pas lequel ce sera — usera de ce droit de veto ? Sera-t-il possible ou facile à un gouvernement qui, peut-être, à ce moment là, aura de grandes difficultés ailleurs, qui peut-être sera en train de négocier une aide économique importante à Washington, d'exercer son droit de veto tout seul, contre l'Amérique en particulier ?

Pensez-vous que ce sera si facile que cela ? Pour ma part, je ne le crois pas.

Dans le même article que je citais tout à l'heure d'une importante, revue américaine, je relève encore un passage. L'éditorialiste rappelle que toute augmentation des forces de chaque nation doit être approuvée par les autres contractants. Il y voit le risque — car, pour lui, c'est un risque, bien entendu — d'un droit de veto que la France pourrait exercer, d'autant plus qu'elle est, parait-il, « noyautée par le communisme ». Peut-être aurions-nous, — nous, Français — la mauvaise idée de nous opposer à ce que l'Allemagne fabrique — je cite — des avions stratégiques, des armes atomiques et des fusées téléguidées ».

« Mais, ajoute-t-il, si l'Occident entreprend sérieusement de s'armer pour sa défense, on ne voit pas comment les Allemands qui ont longtemps tenu la tête dans la réalisation des armes modernes — en effet, nous en savons quelque chose ! pourraient se voir interdire d'en fabriquer. »

Là encore c'est clair, les contrôles, les interdictions, les droits de veto, sont destinés à faire passer l'essentiel. Même si l'on fait confiance à l'éminent homme d'Etat qui dirige actuellement les destinées de l'Allemagne, sa permanence au pouvoir nous est-elle garantie ?

Sans parler des faiblesses inhérentes à la nature humaine, si le chancelier Adenauer joue de façon satisfaisante le rôle que certaines forces allemandes attendent de lui, c'est-à-dire celui de faire « avaler » par les occidentaux la recréation d'une armée, qui nous dit alors qu'il ne sera pas un beau jour jeté et mis à l'écart comme un citron qu'on jette après en avoir exprimé le jus ?

Un deuxième point, en ce qui concerne le réarmement allemand, me paraît digne d'être signalé.

En fait, le réarmement de l'Allemagne de l'Ouest modifie profondément le caractère de l'O. T. A. N. et lui donne un caractère non plus défensif, mais offensif.

Pourquoi ? Mais, mesdames, messieurs, vous l'avez dit vous-mêmes le 19 février 1952. Je crois même me souvenir que M. le président du conseil a voté l'ordre du jour qui indiquait : « L'organisation atlantique étant de caractère défensif ne doit réunir que les Etats n'ayant pas de revendications territoriales. » C'est l'évidence même.

Peut-on dire que l'Allemagne de Bonn n'ait pas de revendications territoriales ?

Du point de vue militaire, l'armée qui lui est consentie et que l'on va allègrement s'apprêter à fabriquer, dès que nous aurons ratifié, si nous ratifions, n'est pas un» armée défensive, elle comporte des chars, des avions. Ma compétence en matière militaire est des plus réduites, c'est pourquoi je mentionne seulement en passant ce sujet, mais a priori il ne semble pas que des chars et des avions soient des armes proprement défensives. Mais ce n'est pas sur ce plan que j'entends me placer, c'est sur le plan politique. Sur le plan politique, il saute aux yeux qu'il y a une différence profonde et fondamentale entre la politique de la France ou des autres nations occidentales et la politique possible de l'Allemagne.

Pourquoi ? Parce que la France ne demande rien à personne, parce qu'elle a des frontières fixées, qu'elle n'a pas de revendications à présenter, alors que l'Allemagne, au contraire, a des revendications à présenter et, en particulier — et ce point m'inquiète extraordinairement — celle des frontières de 1937.

J'ai cité, il y a deux mois, à cette tribune, des phrases prononcées par des membres éminents du gouvernement de Bonn et exprimant un irrédentisme pour le moins inquiétant. J'avais émis modestement le voeu que si c'étaient là des inventions de propagande on voulût bien nous le faire savoir. Jusqu'à présent, ces citations n'ont fait l'objet d'aucun démenti. Il est donc avéré que des membres importants du gouvernement de Bonn se prononcent, de la façon la plus formelle, pour le retour à l'Allemagne d'une quantité de territoires qui ne lui appartiennent plus et qui, ne nous faisons sur ce point aucune illusion, ne peuvent plus, selon tonte vraisemblance, lui appartenir de nouveau que par le moyen d'une nouvelle guerre.

L'essentiel de l'exposé des motifs qui accompagne, à Bonn, l'accord franco-allemand sur la Sarre consiste à affirmer solennellement l'identité de la République fédérale avec le IIIe Reich, dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. C'est d'ailleurs ce qu'a déclaré le chancelier Adenauer lui-même et il s'est réjoui que quatorze nations s'engagent maintenant à soutenir cette même thèse.

Quelles sont les frontières du 31 décembre 1937 ? Elles ne comportent certes pas le territoire des Sudètes ni, réjouissons-nous en pour le moment, l'Alsace et la Lorraine, mais elles contiennent la Sarre, tous les territoires aujourd'hui polonais situés à l'Est de l'Oder-Neisse et aussi la Prusse orientale, en particulier la ville de Kaliningrad, jadis Koenigsberg. J'ai appris, comme tout le monde, que celte belle ville baltique avait été le théâtre des activités philosophiques de Kant, mais malgré tout le respect que j'ai pour la mémoire de cet éminent philosophe, je me demande si nous agissons sagement en nous engageant en quelque sorte à permettre à l'Allemagne de récupérer Koenigsberg.

Sans doute, on nous dira que c'est un exposé des motifs et non pas un texte. Ou bien on nous dira, comme hier M. le rapporteur de la commission des affaires étrangères, que si les Quatre se mettaient d'accord, alors, la question des frontières de 1937 ne se poserait plus sous la même forme.

Je me permets de répondre à M. Isorni que c'est supposer le problème résolu. Pour le moment, nous nous trouvons devant ce fait massif et capital, que les accords qu'on nous demande de ratifier sont présentés en Allemagne comme signifiant que la France et tous les autres signataires reconnaissent la République fédérale comme le seul gouvernement et le seul régime allemands valables, non seulement pour le territoire de l'Est où fonctionnent, qu'on le veuille ou non, un autre régime et un autre gouvernement, mais même pour des territoires qui, actuellement, ne sont placés sous aucune souveraineté allemande, quelle qu'elle soit, à savoir, d'une part, la Sarre et, d'autre part, les territoires polonais recouvrés.

C'est là, à mon avis, chose extrêmement grave et dangereuse et nous ne pouvons pas faire semblant de l'ignorer ou feindre de considérer que c'est là une parole en l'air prononcée par les Allemands. Car il s'agit de textes qui, bien qu'ils ne soient pas légaux, ont une valeur extrêmement importante. C'est ce que dit notamment l'exposé des motifs si souvent cité, en précisant : « Malgré la limitation du territoire... — écoutez bien ! — ...sur lequel elle exerce actuellement son autorité, la République fédérale se considère... — de quel droit ? — ...comme identique au Reich allemand, dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. »

Oui ou non, nous engageons-nous, nous, Parlement et Gouvernement français, à soutenir ce qui me paraît un irrédentisme des plus dangereux et absolument inconcevable ? (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs autres bancs.)

M. Pierre Mendès-France, président du conseil, ministre des affaires étrangères. Certainement non !

M. Jacques Soustelle. Je suis très heureux de vous l'entendre dire, monsieur le président du conseil.

Cet irrédentisme, on a beau le nier, est une réalité. Je n'en veux pour témoin que le développement extraordinaire, signalé par tous les experts en la matière, d'organismes qui ont déjà existé avant la guerre de 1939 sous des formes assez bénignes en apparence, tels que les instituts de l'Est, qui foisonnent actuellement en Allemagne occidentale et qui, sous couleur d'études linguistiques, historiques, ethnographiques — que sais-je encore ? — sont en réalité des organes de propagande et de pénétration de l'autre côté du rideau de fer, généralement, d'ailleurs, subventionnés par des fonds de provenance ultra-Atlantique.

Cet irrédentisme conduit le gouvernement allemand actuel — et, par conséquent, il nous y conduirait nous-mêmes si nous ratifiions les accords — à rechercher, à accepter, en tout cas, de singulières collaborations.

Je prends un témoignage où je le trouve, c'est-à-dire dans le New York Times, peu suspect, à beaucoup de points de vue, qui, le 16 décembre, publiait un article très document et fort intéressant à propos de la création d'une légion qui serait insérée dans l'armée allemande et qui serait formée « d'éléments tels que d'anciens membres de l'armée russe du général Andreï A. Vlassov, qui se sont battus du même côté que les nazis dans la deuxième guerre mondiale, ou encore d'éléments de la Croix fléchée hongroise, de la garde de fer roumaine et du régiment slovaque dont le chef était Mgr Tiso.

« Ces éléments ont des raisons de penser que le gouvernement de Bonn soutenait leur effort pour former une alliance parmi les anciens collaborateurs de Hitler, slaves, hongrois et roumains et avec des Allemands de l'Est afin de déloger les communistes de l'Europe orientale.

« Cette croyance est encore forte parmi ces groupes qui ont de puissants alliés aux Etats-Unis, lesquels, disent-ils, ont le sentiment que c'est le communisme et non le fascisme qui était et qui est encore leur ennemi réel.

« Des sociétés amicales germano-hongroises et germano-roumaines sont en voie de création sous les auspices du bureau pour l'aide aux étrangers sans foyer. Cet office a été organisé par des hommes de l'ancien bureau de l'Est d'Alfred Rosenberg, ministre de Hitler pour les territoires de l'Est occupés, et a le soutien du gouvernement de Bonn.

« Ce mouvement est soutenu par le ministère des réfugiés, également constitué par des hommes de l'ancien bureau de l'Est de Rosenberg, de la division de l'Est du ministère des affaires étrangères, et du ministère des affaires pan-allemandes.

« Les éléments étrangers qui se trouvent au sein de ces sociétés amicales sont pour la plupart d'anciens fascistes actifs et des collaborateurs du régime de Hitler ».

J'en passe. L'article, je le répète, est extrait du New York Times, journal peu suspect de propagande dans le sens que l'on pourrait craindre à la lecture de ces faits.

Cela me permet d'attirer l'attention sur les conséquences que comporte nécessairement le réarmement de l'Allemagne en ce qui concerne nos relations et les relations de l'Occident avec les peuples slaves.

Je me permets de citer encore une déclaration du chancelier Adenauer, que je rappelais tout à l'heure :

« La république fédérale se considère comme identique au Reich allemand dans la limite des frontières du 31 décembre 1937. Les trois puissances d'occupation occidentales ont déjà reconnu ce principe lors de la conférence des ministres des affaires étrangères de New-York en septembre 1950 et l'ont entériné en bonne forme dans la déclaration de Londres du 3 octobre 1954 ».

Nous pouvons nous émouvoir de telles déclarations dans la mesure où elles visent la Sarre qui nous intéresse. Comment s'étonner, mesdames, messieurs, en toute justice, que, soit la Russie, soit les peuples slaves riverains de l'Allemagne puissent s'émouvoir de telles déclarations qui visent des territoires infiniment plus vastes et pour eux plus vitaux que la Sarre pour nous ?

A cet égard, je citerai, non pas des phrases ou des déclarations provenant des gouvernements de ces pays de l'Est, mais, au contraire, des déclarations provenant de Polonais exilés, ennemis du régime actuel de leur pays et qui, par conséquent, ne sont pas suspects de complaisance vis-à-vis de ce régime.

Que disent ces Polonais dont j'ai entre les mains une note ? Ils commencent par rappeler la déclaration faite par le chancelier Adenauer à Hanovre en 1951, qui dit notamment :

« Le retour des provinces perdues au delà de la ligne Oder-Neisse est la principale raison qui pousse le gouvernement allemand à favoriser l'intégration du Bund à l'Europe et à l'organisation des puissances atlantiques.

« L'intégration de l'Allemagne souveraine dans le système défensif de l'Occident, avec la participation militaire qu'elle implique, constitue le seul moyen sûr et rapide de recouvrer nos provinces perdues ».

Voici ce que disent les Polonais émigrés anticommunistes :

« Bien que depuis 1946, les hommes politiques allemands ne se soient pas fait faute de formuler des revendications territoriales vis-à-vis de la Pologne, celle-ci ne pouvait apparaître comme une menace très sérieuse aux yeux de l'opinion que dans la mesure où elle risquait d'être appuyée par les puissances occidentales.

« En effet, bien que le processus de l'émancipation allemande ait vite progressé, les velléités du gouvernement de Bonn en Europe centrale et orientale paraissaient moins inquiétantes tant que le Bund n'avait pas recouvré l'indépendance en matière de politique étrangère et surtout tant que sa diplomatie n'était pas appuyée sur une force armée ».

Toutes choses qui consistent en fait, mesdames, messieurs, à enfoncer des portes ouvertes, mais il est quelquefois bon d'enfoncer des portes ouvertes.

« Or, du côté des pays satellites, ajoute celte déclaration, la feule annonce du réarmement allemand a suffi, il y a quelques années, pour faire jouer la fibre patriotique dans la direction voulue par la politique soviétique, si bien que l'effort d'armement entrepris sous l'impulsion soviétique y avait trouvé des assises populaires solides.

« Il n'est pas difficile d'imaginer à quel point l'effet en sera renforcé quand l'armée allemande sera devenue une réalité.

« Ainsi, par la nature des choses, les équivoques qui planent quant aux intentions des alliés à l'égard de ces pays, vont jouer en faveur de la Russie, dont la propagande va s'employer avec une vigueur accrue, à démontrer que s'ils ne se prononcent pas ouvertement pour les thèses allemandes, les alliés ne leur donnent pas moins un accord tacite. La conjoncture est certainement propice aux desseins des Soviets, visant à consolider leurs positions en Europe Centrale. »

Cette citation, mesdames, messieurs, me parait digne d'intérêt. Il n'est pas douteux, qu'on le veuille ou non, que la réaction de tous les Slaves et, en particulier, de tous ceux qui ont comme nous le triste destin d'être les voisins immédiats de l'Allemagne et d'avoir été à maintes reprises envahis et occupés, sera nécessairement très hostile, qu'elle ne peut avoir qu'un effet — ce n'est pas celui, je crois, qu'on recherche — celui de souder beaucoup plus solidement le bloc soviétique et, en tout cas, de créer une tension beaucoup plus grande entre les deux blocs, entre lesquels se divise malheureusement le monde.

C'est là que s'insère — je crois — une considération relative au pacte franco-soviétique.

Ce pacte lorsqu'il a été conclu, a été salué de toutes parts, avec des espoirs qui, hélas ! n'ont pas été justifiés par la suite. Le Figaro, par exemple, ne publiait-il pas que « l'alliance franco-russe est devenue un impératif géographique ? » « Cette nécessité, ajoutait ce journal, dépasse les questions de régime ». Quelques jours plus tard, on lisait dans le même Figaro :

« C'est au fur et à mesure que le temps passera que le traité qui vient d'être conclu prendra son vrai sens et sa vraie valeur. Viendra un jour où Hitler-Walkyrie se réveillera au rythme des thèmes éternels. C'est contre ce réveil horrible qu'il faut que les alliés restent des alliés. C'est contre, lui que la France et la Russie concentreront à l'avenir leur action. »

Dix ans ont passé et, évidemment, les mêmes voix ne chantent plus les mêmes airs. Il y a du reste à celà, il faut le reconnaître, des raisons.

Il est profondément regrettable — ce n'est pas moi qui vais le nier — qu'à peine l'encre sur le pacte franco-soviétique avait-elle séché que les Russes se précipitaient à Yalta puis à Postdam pour y traiter les affaires allemandes sans nous. Leur seule excuse, c'est qu'ils n'ont fait qu'imiter nos deux grands alliés anglo-saxons, en particulier les Etats-Unis d'Amérique qui n'étaient pas plus pressés qu'eux-mêmes de nous faire accéder à cette conférence. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite et sur plusieurs autres bancs.)

M. Alfred Coste-Fioret.
Ce sont les Russes qui ont opposé leur veto.

M. Jacques Soustelle. Il est vrai que le pacte franco-soviétique, en dix ans d'existence, a été pour une large part vidé de son contenu. Mais je ne crois pas qu'il soit sage de considérer de ce fait que la dénonciation du pacte annoncée par l'Union soviétique soit un simple geste sans importance.

C'est d'abord un avertissement très grave, car rappelons-nous ce qui risque d'arriver lorsque l'alliance entre fa France et la Russie se distend ou se brise. D'autres alliances peuvent prendre sa place, car la diplomatie pas plus que la nature ne tolère longtemps le vide.

Que va-t-il se passer ? La Russie, recherchant ailleurs que chez nous des appuis, des soutiens, des alliés ira les chercher chez les forts. Si, précisément, nous avons fait ce qu'il faut pour qu'un autre pays — vous savez bien lequel — soit plus fort que nous, c'est lui, comme cela s'est produit une fois, qui fera l'alliance que nous n'avons pas voulu faire. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Cela m'amène à envisager brièvement les perspectives qui peuvent s'ouvrir après une ratification éventuelle des accords de Paris.

Il est, à mon avis, imprudent et léger de croire qu'une fois les accords ratifiés, la négociation sera aussi facile ou même, comme certains sont allés jusqu'à le dire, plus facile. Cela je ne le crois pas.

Il suffit de voir les gestes accomplis ces temps derniers par le gouvernement russe et par ses alliés pour comprendre que le moins qui puisse arriver, c'est l'ouverture d'une nouvelle phase de tension. Nous risquons de voir cette tension s'accroître et une nouvelle période de guerre froide s'ouvrir avec les conséquences que vous pouvez imaginer. Je ne dis pas seulement une période de guerre froide, mais aussi, hélas ! de course aux armements.

La course aux armements, on sait bien où cela conduit, ou plutôt on savait jusqu'à présent où cela conduisait, car, aujourd'hui, au fond, on ne le sait même plus. Etant donné les possibilités gigantesques et effroyables de la guerre thermonucléaire, nous ne pouvons pas savoir si l'aboutissement de la course aux armements, ce n'est pas la suppression de tout armement, de toute course et même de toute nation par une destruction générale, par une sorte de suicide de l'humanité tout entière.

Je ne veux pas insister sur ce fait, mais simplement répondre à une objection que j'ai déjà entendue. On pourrait me dire : Mais l'armée allemande, telle qu'elle va être conçue, ne sera pas une armée atomique, elle n'aura pas entre les mains d'armes nucléaires.

Je pense que, pour peu que la situation se tende, comme elle ne manquera pas de le faire, il arrivera très vite un moment où le niveau des productions d'armements et de leur nature sera brisé sans que le veto français puisse s'y opposer, comme tous les plafonds imposés à l'Allemagne depuis 1915 ont été successivement crevés, qu'il s'agisse de la production sidérurgique ou de toute autre.

Mais, si l'armée allemande n'a pas d'armes atomiques, elle peut jouer un rôle bien précis et néfaste, qui est celui d'un détonateur. Elle peut, animée par cet irrédentisme que j'ai dénoncé tout à l'heure, fournir l'explosion de départ.qui aura pour effet de déclencher un conflit plus vaste, où des moyens gigantesques et terrifiants feront leur apparition.

Et ainsi nous sommes en train de nous mettre dans la situation où le destin de noire pays, celui de notre civilisation vont se trouver, en réalité, entre les mains d'un petit nombre d'officiers allemands qui, par la force des choses, seront ceux que nous avons déjà connus pendant la dernière 'guerre, et qui auront le doigt sur la gâchette pour déclencher un conflit qui peut prendre des proportions hallucinantes, inimaginables et mettre fin à tout ce que nous appelons la culture, la douceur de
vivre et la vie elle-même.

M. Eugène Claudius-Petit.
C'est pour cela qu'il fallait faire l'armée européenne. (Applaudissements au centre et sur plusieurs bancs à gauche. — Exclamations à l'extrême droite et sur divers bancs.)

M. Alfred Coste-Floret.
Oui, parce qu'on aurait pu choisir les officiers.

M. Jacques Soustelle.
Monsieur Claudius-Petit, vous avez évidemment de la suite dans les idées ; permettez-moi d'en avoir aussi dans les miennes et de poursuivre mon exposé.

M. Eugène Claudius-Petit.
Ce n'est pas une information, c'est une confirmation.

M. Jacques Soustelle.
Mais il y a une autre branche à l'alternative. La force allemande, une fois recréée, peut s'engager dans le sens de l'irrédentisme, des revendications, des incidents de frontière, des conflits et de tout ce qui peut en résulter ; ou bien, au contraire, dans un sens que j'ai déjà indiqué tout à l'heure, à savoir celui d'un rapprochement germano-russe. Pourquoi d'un rapprochement germano-russe ? Mais, mesdames, messieurs, pour une raison bien simple, d'un réalisme et je dirai même d'un cynisme tout à fait évident, c'est que nous cesserons d'être intéressants pour les grandes puissances, et d'abord pour la Russie, du jour où nous aurons permis que, sur le continent, l'Allemagne soit plus forte que nous. A ce moment-là, c'est elle dont on recherchera l'alliance.

M. Eugène Claudius-Petit.
Il fallait donc faire l'Europe. (Protestations à l'extrême droite et sur divers bancs.)

M. Jacques Soustelle.
Permettez-moi de vous dire, mon cher collègue, que vous êtes un peu fatigant et que ces interruptions constantes, monocordes et d'ailleurs dépourvues de toute espèce d'explication, n'ajoutent absolument rien à notre débat et ne viennent en rien éclairer les esprits, ni d'un côté ni de l'autre de l'Assemblée.

La tribune vous est ouverte. Vous pourrez en profiter pour soutenir votre thèse.

M. Jacques Fonlupt-Esperaber.
Pourquoi affirmez-vous que l'Allemagne sera plus forte que nous ? C'est une vieille fiction que nous entendons répéter constamment.

M. Jacques Soustelle.
Je vous citerai, encore une fois, le New-York Times, en particulier un éditorial de M. Sulzberger.

M. Fernand Bouxom.
Voilà des arguments péremptoires qui sont bien d'un homme politique : des citations d'articles de journaux !

M. Jacques Soustelle.
Je ne comprends pas ce qui émeut mes collègues du mouvement républicain populaire quand je dis que je regrette qu'on réarme l'Allemagne.

Est-ce, par hasard, la nostalgie de la C. E. D. qui vous anime ? Mais la C. E. D., précisément, réarmait l'Allemagne et, en outre, désarmait la France. (Vifs applaudissements à l'extrême droite et sur divers bancs a gauche. — Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Jean Catrice.
Cela prouve que vous n'y avez jamais rien compris. (Vives exclamations à l'extrême droite.)

M. Fernand Bouxom.
Vous sentez vos responsabilités, cela vous rend nerveux.

M. Maurice Schumann.
Vous portez la responsabilité de la reconstitution de la Wehrmacht, mais vous en dénoncez le danger en termes excellents.

M. Jacques Soustelle.
Je vois des collègues au visage empourpré qui me prennent à partie avec véhémence alors que je ne les attaque en rien. (Exclamations et rires au centre.)

M. Maurice Schumann.
Nous ne vous prenons pas à partie ; nous disons, au contraire, que vos propos sont excellents.

M. Jacques Soustelle.
Je développe en ce moment une thèse — qui peut être inexacte, car, hélas! cela arrive à tout le monde — avec des arguments qui, s'ils ne sont pas péremptoires, ont sans doute leur valeur. Par conséquent, je voudrais bien que, dans cette Assemblée, nous puissions nous expliquer avec calme, sans nous livrer à des duels oratoires. (Applaudissements à l'extrême droite et sur de nombreux bancs à gauche.)

Je citais le New-York Times dans lequel un homme très sérieux, monsieur Fonlupt-Esperaber, qui s'appelle M. Sulzberger et que vous connaissez sans doute, qui est d'ailleurs un grand ami de la France et un excellent observateur de la politique internationale, écrit notamment ceci :

« La France a été reléguée » — il met même l'affaire au passé ! — « au rôle final d'infériorité vis-à-vis de l'Allemagne... Düsseldorf, citadelle de la Ruhr, sera bientôt le symbole de la nouvelle Europe. »

Dans le même journal, je relève un article dans lequel je lis notamment ceci : « Le mécanisme est très simple. L'Union soviétique a le pouvoir » — écoutez bien ceci — « de faire le suprême cadeau : la réunification de l'Allemagne, et cela suffit pour attirer les yeux des Allemands de l'Ouest une fois armés. Douze divisions allemandes ne pourraient certainement pas entamer le système militaire soviétique, mais elles peuvent être la clé politique de l'Europe occidentale. »

Voilà exactement ce que je voulais dire.

Pour nous, mesdames, messieurs, je considère que c'est là une situation des plus graves.

J'ajoute qu'en tout état de cause, si nous ratifions les accords de Paris, cette ratification fera disparaître l'objet même de la conférence à quatre dont on parle. En effet, quel serait l'objet de cette conférence à quatre ? Ce serait, je crois, de discuter de l'Allemagne. Or, la question allemande se trouverait d'ores et déjà résolue unilatéralement, par l'Ouest, par la signature et l'application des accords de Paris. Le chancelier Adenauer lui-même a déclaré que l'Allemagne, désormais, n'accepterait plus d'être l'objet de la politique, mais deviendrait un de ses sujets.

Autrement dit, il y aura peut-être une conférence, mais ce ne sera plus une conférence à quatre ; ce sera une conférence à cinq avec l'Allemagne. C'est nous-mêmes, en signant les accords, qui lui reconnaîtrons le droit d'y être et croyez bien qu'elle ne s'en privera pas.

M. Fernand Bouxom. C'est un aveu supplémentaire.

M. Jacques Soustelle.
Mesdames, messieurs, pour nous, Français — et je reprends ici les termes excellents du Figaro de 1914 — l'alliance russe est un « impératif géographique ». Je dirai que c'est un impératif géopolitique.

Les régimes n'ont rien à voir là-dedans. En fait, il y a eu une discordance perpétuelle entre les régimes de la France et de la Russie.

M. Gaston Palewski. Très bien !

M. Jacques Soustelle. La France était une république libérale quand la Russie était un empire autocratique ; la France est une république parlementaire, alors que la Russie est sous le régime soviétique. Cela ne change rien aux faits de la géographie et de l'histoire. (Applaudissements sur quelques bancs à gauche.)

Cela ne changera rien à des faits récents, très récents même car dix ans, dans la vie d'un peuple, ce n'est pas considérable. Je m'excuse de lasser l'attention de l'Assemblée (Dénégations) en mentionnant quelques paroles que j'ai prononcées ici même il y a deux mois et en rappelant que si, après des efforts multiples et écrasants, après des sacrifices sanglants et tragiques, finalement l'Allemand a été chassé de notre soi et si l'instrument d'agression et de domination de la Wehrmacht a été brisé, nous le devons, pour une part qu'aucun de nous n'a le droit d'oublier, aux sacrifices du peuple russe et à son armée. (Applaudissements sur divers bancs à l'extrême droite, à gauche et à l'extrême gauche.)

Voilà, mesdames, messieurs, le choix qui s'offre à nous. Nous pouvons nous engager sur la route de la course aux armements, d'une guerre froide aggravée, d'une tension internationale accrue — à cet égard, je me permets de signaler, sans y insister, que nous, hélas ! nous sommes particulièrement vulnérables en temps de guerre froide, voire de guerre chaude — ou, encore, nous pouvons nous engager sur une route qui nous permettrait de saisir des possibilités de paix.

Ces possibilités existent-elles ?

Contrairement à certains de nos collègues, je ne peux pas répondre « non », je ne peux pas répondre non plus « oui », mais je demande que ces possibilités, on les explore, on les vérifie, afin de savoir Si oui ou non on peut arriver à un modus vivendi avec l'Est.

Le réarmement allemand ne peut être, à l'extrême rigueur, qu'un pis-aller — donc nécessairement pas la meilleure solution — et il faut qu'on nous démontre que rien d'autre n'est possible.

S'il est démontré au Parlement, à l'opinion française et au pays qu'il n'y a rien à faire que de réarmer l'Allemagne pour nous défendre, alors, la mort dans l'âme, nous l'accepterons, mais pas avant.

Sinon, ou va-t-on ? Je disais, la dernière fois que j'ai pris la parole ici : à une croisade, et pour quelle croix ?

Je rappellerai que l'Allemagne a toujours eu une particulière tendance à masquer, sous des motifs idéologiques, ses tendances à l'expansion et à l'impérialisme. Depuis les chevaliers teutoniques jusqu'au pacte antikomintern en passant par le péril jaune que dénonçait Guillaume II, toujours la Reichswehr, la Wehrmacht, et autres noms de la perpétuelle armée allemande ont été présentés comme le bouclier ou comme le glaive contre des agressions extérieures ou contre des modes de vie, des doctrines, des religions ou des races qui devenaient intolérables.

J'ajoute que notre situation géographique, historique, culturelle, dans toute cette affaire, puisqu'on parle de croisade, ressemble beaucoup à celle de l'empire d'Orient entre, si vous voulez, le XIIIe et le XVe siècles, pris entre l'Islam et la chrétienté occidentale. Vous n'oubliez pas que, finalement, s'il a succombé et s'il s'est écroulé, ce fut tout autant devant les entreprises mercantiles de Venise ou de Gênes et sous le choc des croisés d'Occident que sous l'assaut du sultan. Plus tard, les deux mondes prétendus irréconciliables, l'Occident chrétien et l'Islam, le monde de la croix et celui du croissant, dont l'un devait forcément, croyait-on, anéantir l'autre, ont trouvé un modus vivendi et continuent jusqu'à nos jours à subsister plus ou moins aisément l'un à côté de l'autre.

Mais les Grecs d'Orient ne sont plus là pour observer ce spectacle parce que, entre temps, ils ont été écrasés.

Si je rappelle ces faits, car après tout l'histoire même d'un lointain empire, il y a quelques siècles, n'est pas sans enseignement pour des hommes d'Etat d'aujourd'hui, c'est parce que je me demande dans quelle aventure nous allons nous engager et quelles en seront les conséquences pour la France. Vous avez, monsieur le président du conseil, écrit un livre qui fut publié récemment et que j'ai lu avec beaucoup d'attention et de fruit. J'y ai trouvé cette phrase : « La poursuite simultanée d'objectifs contradictoires est sans doute l'attitude la plus spontanée des hommes d'Etat. » (Rires.)

Homme d'Etat, qui pourrait vous refuser ce titre auquel vous avez tellement droit ? Mais je crois qu'usant précisément de ce droit des hommes d'Etat, vous êtes en train de poursuivre simultanément deux objectifs contradictoires.

Il y a en effet, à mon sens, une contradiction fondamentale entre votre politique extérieure et votre politique économique. Si nous nous engageons, comme tout le fait craindre, dans une voie de tension accrue, de guerre froide, d'armement, comment ferez-vous les transferts que vous voulez opérer pour mettre sur pied une nouvelle politique économique ? Comment éviterez-vous que notre pays, comme tous les autres pays d'un monde toujours plus divisé, ne soit écrasé sous le poids des armements et des dépenses improductives que vous avez si souvent dénoncées et avec juste raison ?

Le même problème ne se pose-t-il pas de l'autre côté du rideau de fer  ? Sans être grand clerc, on peut constater que, dans ce pays, on s'efforce maintenant d'arriver à une situation où il soit possible de développer davantage les industries de transformation et les biens de consommation plutôt que l'industrie lourde et les armements.

Est-ce au moment, où il est peut-être — je dis toujours peut-être — possible que, d'un coté comme dé l'autre, on en vienne à diminuer cette terrible tension, — est-ce le moment, dis-je, d'étouffer ces premières chances de détente et, au contraire, de nous lancer dans une voie qui ne peut être que celle de l'aventure et, sur le plan intérieur et économique, celle d'une renonciation à vos objectifs primordiaux ?

Ce serait d'ailleurs, il faut bien le dire, un renversement des alliances.

Voilà une expression qu'on emploie souvent à tort et à travers, mais qui me paraît s'appliquer d'une façon extrêmement précise à ce qu'on nous propose, puisqu'il s'agit pour nous de rompre définitivement avec l'allié d'hier pour nous allier avec l'ennemi de la veille.

C'est donc bien là un véritable renversement des alliances. Je n'ai pas voulu faire d'incursion dans le domaine de la politique intérieure, je m'en garderai bien, mais vous me permettrez
sans doute d'y faire une brève allusion.

Est-ce que ce n'est "pas aussi un renversement des alliances, sur le pian intérieur, qui nous attend ?

Je me le demande lorsque je vois ceux qui, hier, depuis les rives occidentales, vous accablaient de leurs reproches et de leurs soupçons, vous donner aujourd'hui d'inquiétants conseils et un étrange soutien, tout en vous invitant, non sans hauteur, à vous débarrasser de vos amis.

Théoriquement, sans doute, on peut concevoir des négociations simultanées, ce que l'on a appelé « le parallélisme ». En fait, il faut bien le dire, la ratification constituera un fait accompli qui bloquera la voie des négociations.

Peut-être fallait-il tout de suite après Genève poursuivre dans cette voie. Je n'en sais rien. Mais ce qui est certain, c'est que l'argument des négociations parallèles ne me paraît pas sérieux, pour l'excellente raison qu'il ne pourra pas y en avoir, en tout cas pendant un certain temps. « Jamais » et « impossible » ne sont pas des mots du langage diplomatique, mais qu'il y ait un ralentissement dans les rapprochements possibles et un durcissement dès attitudes, c'est le moins qu'on puisse dire.

En vérité, mesdames et messieurs, e seul argument qui est au fond de tout, que l'on exprime rarement sinon dans des conversations particulières, lorsque nous demandons : « Mais pourquoi veut-on à tout prix que nous fassions, dès maintenant, sans délai, sans clause suspensive sans restriction, ce saut dans les ténèbres? », est le suivant : C'est parce que l'Amérique y tient.

Eh bien, que voulez-vous, cela ne nous suffit pas ! Si mon meilleur ami me suppliait de me jeter par la fenêtre en m'assurant que cela ne fait pas de mal, je demanderais tout de même à réfléchir. (Sourires.)

Une alliance est une alliance pour tout le monde, et, pour ma part, je conçois mal que nous puissions nous comporter en alliés jusqu'à consentir des sacrifices gigantesques, très lourds et très inquiétants, si de l'autre côté on n'en fait pas autant.

Or, sur certains points — je pense, par exemple, à nos territoires d'outre-mer, à l'Afrique du Nord, au Fezzan — je me demande si nous sommes témoins du côté de nos alliés d'un empressement égal à celui que l'on nous demande.

Qu'on établisse donc sur des bases solides l'agence des armements ; que l'on règle sans ambiguïté la question sarroise et que nous sachions enfin à quoi nous en tenir sur ce problème — actuellement, nous le savons pas. Qu'on négocie à l'Est, parce qu'il faut négocier précisément avec ceux avec lesquels on a des différends. Sous quelque forme que ce soit, ces conditions doivent, à mon avis, être antérieures au passage à l'application.

Le Gouvernement nous demande de ratifier et il rappelle, comme vous l'avez fait monsieur ie président du conseil, je crois, à la commission des affaires étrangères, que c'est à lui qu'il appartient d'appliquer. Et c'est vrai, c'est de bonne pratique et de bonne théorie constitutionnelle. Mais je crois ne pas sortir des limites de la vérité en disant que le Parlement, à son tour, ne peut ratifier que si les conditions nécessaires que je viens d'exposer font l'objet d'un engagement tel qu'aucun gouvernement, celui-ci ou un autre, ne puisse passer à l'application des accords tant qu'elles ne seront pas remplies. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

La suite du débat montrera sous quelle forme de telles précautions peuvent être prises — et ce n'est pas mon propos aujourd'hui de l'exposer — mais, qu'il faille les prévoir, c'est, à mes yeux, l'évidence. Sinon, nous regretterons tous amèrement mesdames, messieurs, et peut-être dans peu de temps, d'avoir pris une décision capable d'appeler sur nos têtes, sur la France et sur le monde le plus rigoureux, le plus funeste destin. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)