vendredi 14 mars 2014

"Réarmer l'Allemagne, (...) c'est courir un grave danger" (8 octobre 1954)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 1ère séance du 8 octobre 1954]

M. Jacques Soustelle. Mesdames, messieurs, ce n'est pas un débat, de ratification qui s'ouvre devant notre Assemblée.

Aujourd'hui, nous n'avons pas devant nous des textes à approuver ou à modifier, mais des déclarations d'intentions, des orientations extrêmement importantes, auxquelles cependant l'avenir peut apporter des modifications non moins importantes.

On pourrait dire de l'ensemble de ces accords de Londres ce que le fabuliste disait du bloc de marbre : « Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ? »

Je crois que le service que nous avons à rendre aujourd'hui au Gouvernement et au pays c'est d'abord de lui dire très franchement, ce que nous pensons, puis comment nous croyons — chacun, naturellement, peut se tromper — que, dans la suite, devrait s'orienter son action, en partant de cette nouvelle base de départ.

L'Assemblée nationale, en rejetant le 30 août la Communauté européenne de défense, a dissipé des chimères et nous voici maintenant aux prises avec les réalités.

Pour ma part, je n'ai jamais caché, j'ai dit et j'ai écrit que j'étais de ceux qui pensaient que, en effet, il ne suffisait pas de rejeter la C. E. D. pour avoir de ce même coup résolu tous les problèmes. Nous avons du moins l'avantage d'être sortis de ce cercle enchanté d'illusions dans lequel nous nous débattions, vainement depuis si longtemps.

La conférence de Londres a démontré — et pourquoi ne pas en rendre hommage très sincèrement au président du conseil — son énergie que nous connaissions et son extrême virtuosité, sans employer ce terme dans aucun sens péjoratif. Elle a en même temps montré l'étendue de la faute commise par ceux qui, depuis des années, avaient égaré la France dans une voie fausse, avaient fourvoyé nos alliés par des promesses qu'ils ne pouvaient pas tenir et, ainsi, avaient fait perdre à notre pays un temps irremplaçable. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Je tiens à dire que ce n'est pas votre faute, monsieur le président du conseil, si vous avez trouvé dans l'héritage qui était le vôtre tant de choses qu'il n'était pas facile d'accepter sans bénéfice d'inventaire.

Donc, je le répète, je commencerai ces quelques propos en rendant au président du conseil un juste hommage pour l'énergie, la lucidité, la promptitude qu'il a montrées, promptitude même si grande que l'on peut se demander, ou que l'on se demanderait si on était d'esprit par trop tatillon, si d'autres allant trop lentement, vous-même monsieur le président du conseil, n'avez pas parfois tendance à aller trop vite. Mais enfin, ne nous plaignons pas, ne regrettons pas cette session extraordinaire.

En revanche, je suis certain que vous-même ne comprendriez pas que nous n'exprimions pas ici toute notre pensée avec la plus complète franchise, et que nous cédions à quelque complaisance, même bien légitime à votre égard. Vos amis, me semble-t-il, ont tout les premiers le devoir de vous dire la vérité ou tout au moins ce qu'ils croient, de toute bonne foi, être la vérité.

Vous avez hier rappelé deux des motifs pour lesquels la majorité de l'Assemblée nationale a repoussé la Communauté européenne de défense.

Le premier de ces motifs, c'étaient les abandons de souveraineté que ce traité nous imposait et qui notamment, en portant atteinte à la souveraineté de la France métropolitaine, coupaient la partie européenne de la République de ses territoires d'outre-mer. C'est à dessein que je n'emploie pas l'expression d'Union française, mais celle de République, puisqu'il s'agissait en effet de fondre les territoires européens, la partie européenne de la République française dans un ensemble dont étaient exclus les territoires d'outre-mer de cette même République. Donc, c'est pour lutter contre ces abandons de souveraineté que beaucoup d'entre nous ont repoussé la Communauté européenne de défense. Mais cela ne nous empêchait nullement d'admettre ce que vous-même, je crois, avez appelé une juste dose de supranationalité, notamment lorsqu'il s'agit d'un objet comme celui du contrôle des armements.

Mes amis et moi-même, bien souvent, avons dit combien nous étions attachés à la conception d'une Europe confédérée associant les patries sans les détruire. Nous avons maintes fois opposé au rêve absurde et dangereux d'une Europe intégrée, fusionnée, d'une nation européenne que l'histoire, d'ailleurs, n'a pas créée, qui n'existe pas et qu'il serait dangereux de supposer faite, nous avons maintes fois, dis-je, opposé à cette utopie dangereuse notre conception d'une Europe confédérée où les patries soient associées sans être défaites.

Mais ici permettez-moi alors de demander des précautions. Pour reprendre la comparaison un peu pharmaceutique de tout à l'heure, il faut la juste dose, mais qu'on ne force pas la dose ! A cet égard — pourquoi ne pas le dire ? — quelques-uns d'entre nous, sont un peu inquiets à la pensée de ce qui va se passer dans l'avenir immédiat.

En effet, on a, à Londres, pris des décisions de principe et, maintenant, des experts vont élaborer des textes.

Ah ! les experts ! Je m'incline devant leur spécialisation, devant leurs connaissances et devant leur compétence, mais, en même temps, ce n'est pas sans inquiétude que je les vois s'attacher à la rédaction de textes qui peuvent en réalité tout changer, tout modifier et tout gâcher. La clique des technocrates supranationaux qui a essuyé une défaite le 30 août...

M. Max Lejeune. Très bien !

M. Jacques Soustelle. ... n'est pas pour autant éliminée du circuit et beaucoup de vigilance s'impose, je me permets de le dire d'autant plus que les projets de ces éléments ne sont en rien dissimulés et nous aurions le plus grand tort de ne pas tenir compte de ce qu'eux-mêmes disent à ce sujet.

Notre collègue de l'Assemblée de l'Union française, M. Georges Oudard, a cité il n'y a pas longtemps, dans cette Assemblée, un passage d'un article du professeur Albert de Lapradelle qui a cet intérêt de paraître dans un ouvrage honoré par une lettre-préface de M. le président Robert Schuman et qui contient notamment cette phrase : « La disparition de la pluralité des souverainetés étatiques se fera par une désagrégation progressive du pouvoir ».

Ne nous engageons pas dans la voie de la « désagrégation progressive ». C'est, monsieur le président du conseil, ce sur quoi je me permets d'attirer très fermement votre attention. Si entre la discussion générale que nous ouvrons aujourd'hui sur des déclarations d'intention et la ratification des textes — deux étapes, je le répète, tout à fait différentes à mon sens — les experts intégralistes gagnaient à la main, si j'ose employer cette expression, la ratification, pour certains d'entre nous, en tout cas, deviendrait ipso facto impossible.

A cet égard, pourquoi dissimuler les inquiétudes que nous causent certaines des phrases qui se trouvent dans l'acte final, en particulier celle qui vise le conseil de l'organisation de Bruxelles, conseil qui, dit-on, consultatif à l'origine, recevrait des pouvoirs de décision.

Lesquels ? Dans quels domaines ? Selon quelle procédure  ? C'est là, tout le monde le comprend, un des points essentiels du grave débat qui n'est pas celui d'aujourd'hui mais qui s'ouvrira nécessairement dans la suite.

En revanche, cette Europe que nous appelons de nos voeux, cette Europe confédérée, il faut qu'elle soit vraiment une Europe, non seulement vis-à-vis d'elle-même, dans sa structure interne et par l'organisation des institutions qu'elle recevra, mais aussi vis-à-vis de tous autres.

Je pense à l'agence des armements. Je ne crois pas qu'on puisse soutenir sérieusement que le système européen ébauché à Londres puisse aboutir à autre chose qu'à un lamentable avortement si une puissance extra-européenne peut à sa guise répartir les armements individuellement entre les nations membres et non pas les remettre pour distribution et répartition interne à l'agence générale du système européen.

Il ne faut pas qu'une puissance extra-européenne puisse, même sans le vouloir — car l'enfer est pavé de bonnes intentions — créer ou envenimer des rivalités, récompenser les Etats qui se comporteraient docilement et, au contraire, sanctionner ceux qui manifesteraient un trop grand esprit d'indépendance. Bref, si nous nous engageons avec la juste dose de supranationalité dans une certaine Europe, encore faut-il qu'elle en soit une et non pas un camouflage d'une réalité fort différente. (Très bien ! très bien ! à l'extrême droite.)

En particulier, je le répète, en ce qui concerne la répartition des armements provenant d'une puissance extra-européenne, des commandes et des fournitures, il n'y a pas d'Europe, même embryonnaire, si l'agence européenne des armements n'est pas à même de tout recevoir et de tout répartir. (Applaudissements à l'extrême droite.)

La deuxième raison, monsieur le président du conseil, avez-vous dit hier, pour laquelle beaucoup de députés ont repoussé la Communauté européenne de défense, c'était l'absence de la Grande-Bretagne. Et c'est bien vrai. Ce mobile a été extrêmement puissant pour beaucoup d'entre nous, et d'autant plus grande est notre satisfaction de voir le résultat capital obtenu par vous et par les négociateurs français à la conférence de Londres.

La Grande-Bretagne entre dans une certaine mesure, mais enfin dans une mesure réelle et déjà considérable, dans cette organisation. C'est là la grande nouveauté, c'est là le véritable gain de cette conférence. Et je crois qu'il n'est pas un Français qui ne puisse s'en féliciter et en féliciter le Gouvernement. En tout cas, ce ne sont certainement, pas ceux qui, comme vous-même, se sont trouvés, durant le dernier conflit mondial, aux côtés des Britanniques et qui ont gardé, même au milieu des vicissitudes et des difficultés inévitables entre alliés, un souvenir inoubliable de cette fraternité d'armes, qui élèveront des objections ou manifesteront des réticences en ce qui concerne ce point des accords de Londres, bien au contraire. Voilà donc un aspect très positif.

Mais immédiatement en face, sur un autre volet du diptyque, il convient de mentionner une autre et très puissante raison pour laquelle beaucoup de parlementaires se sont prononcés contre la C. E. D., et que j'ai l'impression que vous avez omise hier : pour beaucoup d'entre nous, la C. E. D., c'était le réarmement allemand.

Sans doute, les partisans de la Communauté européenne de défense ont essayé, à maintes reprises, de démontrer qu'il n'en était pas ainsi, que la Communauté européenne de défense était un moyen d'éviter un réarmement allemand dangereux. Pour ma part, je n'en crois rien. Et une raison pour laquelle beaucoup de parlementaires se sont prononcés contre elle a été qu'elle était une manière de réarmer l'Allemagne. C'est là que les plus lourdes inquiétudes pèsent sur bien des coeurs dans cette Assemblée et dans le pays.

Je voudrais traiter cette question plus à fond en me référant, si j'ose dire, à deux coordonnées principales.

La première est — pourquoi s'en cacher ? — l'intérêt national de notre pays.

Je sais que lorsqu'on prononce des paroles de ce genre, on s'expose, de certains côtés, à des ricanements et à cette apostrophe : « Vous êtes un nationaliste périmé. »

L'adjectif « périmé » s'ajoute, en effet, nécessairement à celui de nationaliste dans les apostrophes de ce genre.

Peut-être serait-il souhaitable, mesdames, messieurs, que le nationalisme, d'une façon générale, soit périmé.

Je dois dire que tout observateur impartial qui tourne son regard sur les différentes régions du monde et sur la politique internationale ne voit nulle trace d'un phénomène de ce genre. Nationalisme périmé ? Démontrez-moi que ceux qui dirigent et qui expriment la politique de l'Union soviétique, des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la république fédérale d'Allemagne, font autre chose, dans les conférences internationales, que de défendre, de représenter et de soutenir, de toutes leurs forces, l'intérêt national de leur propre pays. (Applaudissements à l'extrême droite.)

Montrez-moi la disparition progressive du nationalisme dans les pays d'Afrique du Nord, du Levant et du monde arabe. C'est le contraire qui est vrai, c'est l'évidence.

Et en Asie, quel est donc le levain qui fait fermenter la pâte asiatique, sinon précisément le nationalisme, plus fort, parce que plus jeune, que dans nos propres pays ?

Ainsi, il n'y aurait qu'un nationalisme qu'il faudrait décourager à tout prix : ce serait le nôtre. (Applaudissements à l'extrême droite.)

Autant je souhaite que l'on ne commette en cette matière aucun excès, autant je crois qu'une vue exacte et prioritaire des intérêts nationaux de la France est un élément essentiel, une base fondamentale de toute politique étrangère.

Je me placerai aussi à un autre point de vue qui est celui d'un véritable devoir humain.

La paix, mesdames, messieurs, est menacée pratiquement, nous le savons tous, et elle n'a pas cessé dé l'être depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un danger de guerre, tantôt plus grave, tantôt semblant s'atténuer, n'a cessé pratiquement de peser sur le monde depuis la fin du grand conflit d'Europe et d'Asie.

Or, est-il besoin de demander à cette Assemblée de peser, une fois de plus, la signification d'une guerre, avec la bombe H, avec les armes de destruction massive ? Qu'on se souvienne des propos si impressionnants, si émouvants dans leur lucidité dépouillée, tenus ici même par notre éminent collègue M. Jules Moch.

Par conséquent, je le répète, ce n'est pas seulement un devoir national pour nous de veiller à ce que le réarmement allemand n'entraîne pour la France aucune conséquence fâcheuse, mais c'est un devoir humain de veiller au maintien et, si possible, au renforcement de la paix.

Un des principaux arguments — je devrais plutôt dire un des principaux sophismes — employé par les partisans de la C. E. D., c était le faux dilemme — je crois même, monsieur le président du conseil, que vous-même l'avez qualifié ainsi dans une de vos interventions à cette tribune — le faux dilemme : C. E. D. ou Wehrmacht.

Pourquoi alors sembler donner raison à ceux qui exposaient ce sophisme, en nous précipitant dans le réarmement allemand, dès lors que la C. E. D. était éliminée ?

Je sais que je touche là à un sujet des plus délicats, sur lequel les passions — et c'est bien naturel — sont allumées. Et la façon dont je vais m'efforcer de le traiter — je ne me fais aucune illusion — est de nature à ne me valoir de félicitations et d'approbations ni d'un côté, ni de l'autre. Je vais toucher à ce que vous me permettrez d'appeler une « vache sacrée », à cette affirmation suivant laquelle le réarmement allemand est absolument inévitable et urgent, affirmation que précisément je conteste.

Dans la vision du monde qui rendrait indiscutable l'urgence immédiate du réarmement allemand, dans cette vision du monde qui est celle, disons le mot, du conflit inévitable et rapide, je pose une question candide : pourquoi, par quelle étrange complaisance, les Soviets attendraient-ils que l'Allemagne soit réarmée ?

Nous leur fixons nous-mêmes des délais avec une extrême complaisance. Mais alors, dans cette vision du monde, qu'est-ce qui nous garantit que ces délais, ils les observeront ?

Curieuse politique qui semble faire confiance à l'adversaire éventuel et qui laisse à ceux qui projettent sa perte les délais suffisants pour se préparer à la lui infliger !

Vous avez prononcé hier le terme de « réconciliation franco-allemande ». J'avoue que ce terme, je ne l'aime pas beaucoup, car il a l'air — en tout cas on pourrait l'interpréter ainsi, et je suis sûr que ce n'est pas votre pensée — comme plaçant la France et l'Allemagne sur le même pied ou plutôt dos à dos, comme deux gamins vicieux qui se disputent et que, de temps en temps, il faut remettre dans le droit chemin.

On a quelquefois tendance, outre-Atlantique, à traiter de cette manière le problème franco-allemand. Qu'il me soit permis de rappeler, sans vexer personne — je pense qu'à la tribune de l'Assemblée nationale française on pourra encore quelque temps le dire sans s'exposer à aucune censure — que c'est tout de même nous qui avons été attaqués, envahis et occupés par l'Allemagne, et non pas le contraire. (Applaudissements à l'extrême droite et sur quelques bancs à l'extrême gauche.)

Mais cela dit, il est bien évident que nous ne pouvons pas rester indéfiniment en état de guerre, même juridique, avec un ennemi qui a été vaincu en 1945, et que, par conséquent, il est excellent de tendre à une politique de rapprochement et d'entente.

Je dirai simplement qu'à mes yeux, cette réconciliation avec l'ennemi d'hier, avec l'ancien occupant, avec celui qui nous a envahis trois fois en soixante-dix ans, ne me paraît pas nécessairement plus urgente que la réconciliation avec ceux qui ont été nos alliés dans la dernière guerre mondiale. (Applaudissements à l'extrême droite et sur quelques bancs à l'extrême gauche.)

En tout cas, est-il nécessaire que la réconciliation ou le rapprochement franco-allemand se fasse au son des musiques martiales d'une nouvelle Wehrmacht ? C'est là un point qui ne me paraît pas nécessairement établi.

On semble nous dire qu'en somme l'Allemand est un excellent garçon, qui ne demande, pour s'entendre avec nous de nouveau, que d'avoir le jouet qu'on lui refuse : donnons-lui ce jouet, il sera content.

Mais l'expérience prouve que c'est un jouet dangereux, avec lequel on peut faire beaucoup de mal aux voisins.

A cet égard, je me demande si l'on ne va pas trop loin dans les engagements qu'on prend à l'égard de l'Allemagne fédérale. J'avoue que la phrase des accords de Londres déclarant que « le gouvernement de Bonn est le seul gouvernement légitime de toute l'Allemagne » me paraît excessive, je dirai même déplacée.

Car au nom de quoi pouvons-nous déclarer que le gouvernement de Bonn — dont je pense qu'il représente certainement, selon les procédures démocratiques, la population de son territoire — représente la population des territoires de l'Est ?

Pour ma part, j'avoue que je n'en sais rien, et je ne comprends pas sur quelle base une certitude de ce genre peut être appuyée. (Très bien ! très bien ! à l'extrême droite.)

D'autre part, en ce qui concerne l'Allemagne, on a toujours tendance a confondre le régime et la nation.

Mesdames, messieurs, les régimes passent et changent, les idéologies et les doctrines aussi. Au cours de l'histoire, on a vu des hommes, dans tous les pays, y compris dans le nôtre, s'entrégorger par milliers pour des sujets de discussion qu'on ne comprend même plus aujourd'hui.

Les nations, sans être éternelles, demeurent généralement plus longtemps et sont plus permanentes.

Le régime de l'Allemagne est une chose, la politique permanente de l'Allemagne en est une autre. Et imaginer que l'Allemagne dite démocratique sera nécessairement une nation pacifique, je crois que c'est commettre une pétition de principe et faire un fort mauvais raisonnement.

Du reste, comment ne pas rappeler que lorsque le chancelier Adolf Hitler est parvenu au pouvoir, c'était dans le cadre d'institutions démocratiques et par la voie d'élections et de consultations populaires dont personne n'a pu dire qu'elles étaient truquées ?

Je demande donc que l'on procède dans ce domaine avec prudence et que ce ne soit pas seulement parce que l'Allemagne de l'Ouest aura, a un parlement, un chancelier, un ministre, un président, selon la meilleure tradition parlementaire de l'Ouest, qu'il faille s'imaginer que d'un seul coup de baguette magique, elle est devenue elle-même une nation semblable à la nôtre en ce qui concerne les objectifs et les méthodes de sa politique internationale.

Or, c'est sur ce point que je voudrais attirer l'attention de l'Assemblée et du Gouvernement. Car sur quelles bases repose la politique extérieure de la France et sur quelles bases celle de l'Allemagne ?

Sans entrer dans le détail, on peut affirmer, sans exagération, que la politique extérieure de la France est la politique d'une nation satisfaite qui ne demande rien à personne, qui n'a pas de revendications territoriales, dont les frontières sont arrêtées depuis longtemps, et qui, par conséquent, n'a avantage qu'au maintien de la paix et du statu quo.

Peut-on en dire autant de l'Allemagne ? N'est-il pas à craindre que, nous associons une nation satisfaite, et par conséquent, dans le domaine extérieur, statique, à une nation revendicative, insatisfaite, qui, elle, a des frontières incertaines et des territoires à revendiquer ?

Tel est le danger ; danger qui était mortel dans le cadre de la C. E. D. parce que, étant fusionnés avec cette Allemagne, nous étions entraînes à tout coup dans n'importe quelle aventure, mais qui, même dans le cadre qui vient d'être tracé à Londres, subsiste comme un motif très grave de conflit international auquel il serait peut-être difficile à la France de ne pas être mêlée.

Je crois que nous devons ici — excusez l'expression triviale — « vider notre sac ». Je m'étonne que de nombreuses personnalités éminentes de cette Assemblée, qui connaissent infiniment mieux que moi les réalités allemandes, qui sont infiniment mieux informées que moi des problèmes d'outre-Rhin, n'aient jamais semble-t-il, évoqué à cette tribune des faits qui sont cependant connus de tous et qui, en tout cas, s'ils pouvaient être démentis, devraient précisément être démentis ; chacun y gagnerait. Je veux dire par là les faits qui semblent démontrer, suivant les agences de presse, les journaux et les sources habituelles d'information du député moyen que je suis, qu'en Allemagne fédérale, en Allemagne de l'Ouest, d'une part les anciens éléments nationaux-socialistes, les militaristes allemands redressent la tête d'une façon inquiétante et que, d'autre part, des éléments importants , officiels, voire des membres du gouvernement fédéral, émettent publiquement des revendications fort alarmantes sur des territoires qui, actuellement, ne sont pas allemands.

Est-il exact, par exemple, qu'un ministre du gouvernement de Bonn, M. Kraft, ait déclaré, le 1er septembre 1953, que « toutes les régions qui ont fait partie du Reich allemand en sont toujours parties constitutives... » — vous remarquez qu'il n'y a aucune limitation dans le temps — « ... et qu'il nous faudra partir de ce principe que le peuple allemand a le droit de s'installer dans les régions où il a vécu et séjourné pendant des siècles » ?

Est-il exact qu'un membre du gouvernement du chancelier Adenauer, M. Jacob Kaiser, ait déclaré, le 2 mars 1951, à Salzbourg, que « non seulement l'Allemagne, mais l'Autriche, la Sarre, l'Alsace-Lorraine faisaient partie du territoire allemand » ?

Est-il exact que le secrétaire d'Etat Thiereck ait déclaré à Stuttgart, le 31 mai 1952, que « les Sudètes, la Bohême, la Moravie, la Silésie font partie de l'espace allemand » ?

Je pourrais citer encore beaucoup d'autres exemples de cette nature. Si je le fais, croyez-moi, ce n'est pas dans je ne sais quel désir d'envenimer les choses, mais parce qu'il ne me semble pas qu'on puisse, sur ces réalités, jeter le manteau de Noé et dire demain : « Nous ne savions pas ». Ce n'est pas possible.

Pour ma part, je ne le ferai pas et je ne puis admettre que des hommes, comme nous le sommes tous ici, responsables de l'avenir de la France, puissent fermer leurs yeux devant ces réalités. (Applaudissements sur de nombreux bancs à l'extrême droite.)

Il faudrait tout de même savoir si oui ou non, cette Allemagne de l'Ouest, qu'on nous présente comme une puissance définitivement lavée de ce virus impérialiste qui l'a si souvent jetée dans des aventures, renonce à ses revendications territoriales.

A cet égard, l'engagement purement formel de ne pas employer la force dans la poursuite de ses revendications qui a été pris a Londres ne me paraît pas satisfaisant.

J'ajoute qu'en ne réglant pas la question des frontières orientales de l'Allemagne, on rejette nécessairement tous les peuples slaves, tous les pays slaves dans le bloc oriental, car il n'est pas un patriote polonais ou tchécoslovaque, quelles que soient ses convictions et en dehors de toute considération de régime, qui puisse tolérer que l'on élève une revendication quelconque, soit sur les territoires situés à l'est de l'Oder-Neisse, soit sur les territoires des Sudètes ou, à plus forte raison, de la Bohème et de la Moravie.

Cela, vous le savez, est une constante de la politique européenne.

Il y a une ligne qui divise le monde germain et le monde slave. Vous savez aussi que chaque fois que cette ligne a été franchie, qu'un incident a éclaté entre Germains et Slaves sur ces zones de friction, chaque fois le conflit mondial s'est allumé. C'est là la véritable zone de fracture de l'Europe et du monde. Le danger y est donc très grand.

Par l'entrée de l'Allemagne dans le pacte de Bruxelles et dans l'O. T. A. N., nous nous engageons à lui fournir une assistance automatique en cas d'attaque. Je suis tout à fait d'accord pour que les pays d'Europe se prêtent une assistance mutuelle automatique s'ils sont attaqués. Le seul point qui m'inquiète, c'est de définir l'agression et de la distinguer de la provocation.

N'oubliez pas, mesdames, messieurs, qu'en 1939, c'est l'Allemagne qui a été attaquée par les Polonais, tout au moins si l'on en croit les comptes rendus qui ont été donnés à ce moment-là par les agences allemandes et la préparation très soignée qui a été faite des incidents de frontières par la Wehrmacht. La technique de l'incident de frontière est une technique qui a été poussée de nos jours à un point de perfection remarquable, en particulier par nos voisins d'outre-Rhin.

Ne faut-il donc pas craindre que, si un jour une attaque paraissait être lancée contre l'Allemagne, nous ne nous trouvions engagés dans un conflit où, en réalité, il s'agirait de buts de guerre allemands et non pas de buts de guerre nationaux français, ni de défense de l'Europe occidentale ? C'est là le danger, je le répète. Moins grand, moins automatique que dans le cas de la C. E. D., il existe cependant encore et c'est ce qui nous angoisse.

M. Femand Bouxom. Vous venez de prouver le contraire, mais enfin !

M. Jacques Soustelle.
Je vous donnerai volontiers la parole quand vous le voudrez, monsieur Bouxom, ou tout au moins M. le président vous la donnera. Pour l'instant, excusez-moi de poursuivre mon exposé.

J'observerai, enfin, que si, comme on l'a dit souvent à cette tribune en citant une phrase célèbre, « la Russie est un gros animal qui ne traite qu'avec des animaux d'une importance comparable », on oublie trop, précisément, qu'en réarmant l'Allemagne nous lui donnons le moyen de négocier avec la Russie, nous lui donnons ces éléments de considération internationale que sont des divisions.

M. Jean Cayeux. C'est justement ce qu'il fallait éviter  !

M. Jacques Soustelle. Je le répète, messieurs, il vous sera parfaitement loisible d'exposer votre position. Comme je l'ai indiqué, votre C. E. D. n'était qu'un mauvais camouflage dans lequel non seulement on réarmait l'Allemagne mais en outre on liquidait la France. (Applaudissements à l'extrême droite et sur de nombreux bancs à l'extrême gauche et à gauche.)

M. Paul Goste-Floret. Que c'est beau le verbalisme !

M. Jacques Soustelle. Vraiment, l'énervement de certains collègues m'étonne.

M. Fernand Bouxom (s'adressant à l'extrême droite). Les amis de M. Soustelle prennent de bien grandes responsabilités alors qu'ils ne représentent plus grand chose dans le pays.

Sur plusieurs bancs à l'extrême droite.
Et vous ?

M. Jacques Soustelle.
Monsieur Bouxom, j'ai entendu autrefois citer un proverbe sur l'hôpital qui se moque de l'Hôtel-Dieu. (Rires à l'extrême droite et à gauche.)

M. Fernand Bouxom. Les élections partielles prouvent que vous n'arrivez même plus à trouver des candidats.

M. Jacques Soustelle.
Je disais donc, mesdames, messieurs, que fournir des divisions à l'Allemagne, c'est la rendre du même coup attrayante dans une négociation éventuelle avec l'Est, c'est lui donner des moyens supplémentaires de négociation.

Or, il est certain que le danger, là aussi, est considérable. L'empereur Napoléon a fait à ses dépens et aux nôtres l'expérience d'une double vérité. La première, c'est qu'attaquer la Russie chez elle est une entreprise qui, généralement, coûte très cher à ses auteurs ; l'on s'en est aperçu depuis que la Russie existe en tant qu'Etat. La deuxième vérité, c'est que lorsque l'Allemagne, lorsque les Allemands s'allient avec les Russes, la France, de ce fait, se trouve dans une position gravement menacée.

Réarmer l'Allemagne, par conséquent, mesdames, messieurs, c'est courir un grave danger.

Il existe la notion du risque calculé et l'on peut parfaitement admettre que le prix à payer soit néanmoins inférieur à celui qu'il faudrait payer pour ne pas le faire. Mais je dis simplement qu'en tout cas il faut bien le reconnaître, c'est courir un grave danger. Il ne faut pas le minimiser et ces douze divisions, je le crois, me paraissent devoir coûter tout de même assez cher.

Ce qui est certain, c'est que ce réarmement allemand se situe dans une certaine perspective de la politique internationale et c'est là peut-être que je voudrais le plus sérieusement attirer l'attention de mes collègues. C'est une certaine perspective qui est celle du caractère inéluctable du conflit. C'est la perspective de la résignation à la guerre, au fond, c'est la perspective du désespoir, c'est celle de ceux qui sont amenés à désespérer de la paix. Car, n'en doutez pas, le réarmement de l'Allemagne, c'est l'ouverture d'une course aux armements entre l'Est et l'Ouest, avec quelles luttes et avec quelle fin !

Vers quoi allons-nous, vers quelle aventure, vers quel conflit ? Vers une croisade, peut-être, mais pour quelle croix ?

Mesdames, messieurs, croyez-en un homme dont la profession a toujours consisté à se pencher sur les civilisations disparues : une civilisation, cela meurt, cela meurt même assez facilement ; mais jamais, depuis des millénaires, l'humanité n'a vu suspendu au-dessus d'elle un péril plus affreux que celui qui la menace aujourd'hui.

Les grands conquérante, les grands guerriers du passé n'avaient que des moyens dérisoires. Gengis-Khan ou Timour pouvait transformer en rivières de sang les rues de Samarcande, défiler entre des pyramides de crânes humains. Qu'était-ce, comparé à la destruction en un clin d'oeil d'une grande agglomération humaine, d'un grand foyer de culture comme Paris  !

C'est à.cela qu'il faut réfléchir, mesdames, messieurs, au monde, à notre civilisation qui est en péril mortel.

La France ? N'en parlons pas. Dans un conflit titanesque de ce genre, avec des armes de cette nature et de cette dimension, elle risque de voir sa souveraineté perdue, ses territoires d'outre-mer disloqués, son sol ravagé.

Quant au monde, ce serait le spectacle, pour la première fois dans l'histoire, d'une civilisation qui se suicide dans une crise de folie furieuse. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche et à l'extrême gauche.)

Non, monsieur le président du conseil, ce n'est pas cela que l'Assemblée nationale française, que le pays attend de vous. Il attend que, selon les paroles prononcées récemment par le général de Gaulle, on recherche « délibérément » la détente internationale. A cet égard, il faut se demander sérieusement si le réarmement allemand rend plus faciles ou plus difficiles des conversations avec l'autre côté du rideau de fer.

On peut soutenir, non sans un certain goût et un certain talent du paradoxe, qu'il est plus facile de préparer le désarmement en réarmant. Je ne le crois pas. Je crois qu'il sera plus difficile, demain, de négocier avec les Russes si, en même temps, on a commencé à réarmer l'Allemagne, car on aura jeté dans l'atmosphère un virus dangereux.

D'autre part, je ne crois pas que nous puissions, nous France, nous lancer dans la carrière qui consiste à réarmer l'Allemagne, à recréer une Wehrmacht dix ans après que toutes les plus grandes nations du monde aient dû unir leurs forces et faire d'immenses sacrifices pour détruire cette même Wehrmacht.

Je ne crois pas, en conscience, que nous puissions nous engager dans la politique qui consiste à reconstruire et à refaire cette armée allemande sans avoir, une fois pour toutes, vérifié si oui ou non il est possible d'arriver avec l'Est à un modus vivendi.

Il y a à cela des raisons juridiques, des textes. Ce n'est pas ici que nous pouvons défendre la doctrine du « chiffon de papier ». (Applaudissements sur plusieurs bancs à l'extrême gauche et à gauche.)

Il y a un traité de 1944 qui a été signé par la France, qui a été approuvé par tous. A ma connaissance, il n'a jamais été dénoncé. Je ne crois pas que le Gouvernement français puisse, en toute conscience, dans le cadre de ce traité, sans le dénoncer ou sans en avoir vérifié l'application, entreprendre le réarmement de l'Allemagne.

J'ajoute que nous sortons à peine — dix ans, ce n'est guère — d'un grand conflit mondial dans lequel nous avons failli disparaître en tant que nation. Dans ce conflit mondial, notre adversaire, celui de la Grande-Bretagne, celui des Etats-Unis, celui de la Russie, fut précisément l'Allemagne et l'outil, l'instrument, l'arme de cette agression mondiale c'était la Wehrmacht.

Pendant cinq ans, tous les efforts, tout le sang, tout l'argent dépensés n'ont tendu qu'à une chose, à casser cet instrument d'agression.

Il faut bien reconnaître, même si cela doit déplaire à certains qui voudraient que l'histoire fût autre chose que ce qu'elle a été — pour ma part, je ne me prête pas à l'opération contraire au bon sens et à la vérité qui consiste à réécrire de nouveau et rétrospectivement les événements — il faut bien reconnaître que, dans cette immense affaire, dans cette immense souffrance qu'a été pour les peuples du monde la destruction de la Wehrmacht, le peuple russe, par ses sacrifices, a joué un rôle considérable, capital. Nous ne pouvons pas entreprendre le réarmement de l'Allemagne tant que nous n'aurons pas vérifié si oui ou si non le régime ou le gouvernement russe nous empêche ou ne nous empêche pas de conclure avec lui un modus vivendi acceptable. (Applaudissements à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche et à l'extrême gauche.)

Je sais que l'on a tendance à confondre les régimes et les nations. Je m'élève contre cette confusion dans laquelle ne tombaient pas les grands dirigeants de la politique française d'autrefois. Ni François Ier traitant avec les Ottomans, ni le cardinal de Richelieu avec les princes protestants, ni beaucoup plus près de nous Poincaré qui ne s'est pas converti à l'orthodoxie tout en maintenant l'alliance avec le tzar autocrate de toutes les Russies, n'ont jamais commis l'erreur de confondre les régimes et les Etats. Je le répète, les régimes changent, les Etats demeurent ou, en tout cas, durent plus longtemps que les régimes.

Il est une réalité russe que vous ne pouvez pas négliger, surtout lorsque vous vivez sur le continent européen. Il ne serait pas concevable d'admettre comme définitive la coupure de l'Europe sans s'être assuré qu'il n'y a vraiment pas moyen de faire autrement.

Je ne dis pas — car je ne suis pas de ceux pour qui les Russes ont toujours raison de même que je ne suis pas de ceux pour qui ils ont toujours tort — je ne dis pas que cette négociation sera facile, ni même qu'elle aboutira. Je dis qu'il faut l'entreprendre avant de faire défiler encore dans les rues la Wehrmacht de nouveau casquée, bottée et armée.

Une telle négociation n'a pas besoin et même ne devrait pas être entreprise d'emblée sous la forme de la conférence publique avec tous les éléments de propagande, de publicité, de presse que cela implique, elle devrait être poursuivie par des procédés diplomatiques sérieux, c'est-à-dire secrets, dans des délais raisonnables et avec la volonté d'aboutir, en portant d'abord sur la question des armements et du contrôle de ces armements qui me parait la pierre de touche du problème même de la paix.

Si l'on n'aboutit pas, qu'il soit clair que nous Français, en tout cas, nous ne sommes en rien responsables de cet échec. Il faut que cela soit clair pour le monde ; il faut que cela soit clair pour l'histoire ; il faut que cela soit clair pour l'opinion française qui a besoin d'être entièrement fixée sur ce point autrement que par les notes plus ou moins officieuses qui, dans la presse, accueillent, d'une façon toujours sceptique et négative, toutes les propositions ou déclarations faites par les diplomates russes.

Autant la moindre parole tombant des lèvres de M. Dulles est accueillie par un concert de louanges, autant il semble que si M. Molotov, d'aventure, commettait l'imprudence de dire qu'il fait jour en plein midi, on s'efforcerait de démontrer le contraire.

Cette attitude de parti-pris n'est pas sérieuse ; elle est même puérile et je dirai qu'elle n'est pas convenable de la part d'un grand pays comme le nôtre. Ni Washington ni Moscou ne me semblent mériter ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Si, comme on le dit, des propositions russes viennent d'être faites sur le désarmement en prenant pour base celles de la France et de la Grande-Bretagne, si des propos nouveaux ont été tenus par le ministre des affaires étrangères de Russie en ce qui concerne des élections en Allemagne, je ne crois pas que la bonne manière d'y répondre soit de dire ou de faire dire par la presse que tout cela n'apporte rien de nouveau, que ces notes n'offrent aucun intérêt, voire que c'est une manoeuvre ou de la propagande.

Le réalisme — puisque le mot est à la mode — consiste, aujourd'hui, à tout faire pour repousser la fatalité de la guerre et pour donner à la France les moyens de se redresser, de se reconstruire dans la paix.

Dans la pratique, une période s'ouvre où, grâce à votre action, monsieur le président du conseil, la France a recouvré une liberté d'action et une autorité qu'elle avait, dans une large mesure, perdues. Vous avez dit la vérité à nos alliés, vérité que vos prédécesseurs leur avaient si souvent cachée. Vous avez dissipé beaucoup d'incertitudes et d'incompréhensions.

C'est maintenant le moment où la France, ainsi renforcée, peut s'attaquer au problème fondamental, à celui qui, au delà de toutes les subtilités diplomatiques, se pose comme le premier de tous aux yeux de tout le peuple français, celui d'une consolidation possible de la paix.

A cet égard, il n'y a aucun doute, à mes yeux, qu'une priorité s'impose. Il convient d'abord d'explorer sans délai et très sérieusement toutes les possibilités de détente internationale avant de les compromettre gravement et peut-être d'une façon irréversible en armant trop vite l'Allemagne occidentale.

M. Max Lejeune.
Très bien  !

M. Jacques Soustelle.
Si telle est votre intention, monsieur le président du conseil, les pas faits à Londres n'auront pas été inutiles, bien au contraire. Dans un contexte nouveau les accords définitifs prendront, eux aussi, des formes nouvelles. Vous avez parlé, en une autre occasion, du mur de méfiance. Il ne faudrait pas que certaines dispositions des accords de Londres contribuent à épaissir et à élever ce mur. An contraire, comme vous le disiez naguère, il faut l'abattre et, à mon avis, il en est encore temps. C'est une tâche qui est à la hauteur des talents que chacun vous reconnaît, monsieur le président du conseil, et des espoirs justifiés que vous avez suscités dans le pays, certainement plus que d'amener la France à accepter dans l'équivoque ou dans la résignation ce dont — vous le savez au fond de vous-même — elle ne veut pas.

Je souhaite pour ma part qu'au cours même de ce débat préparatoire un large accord puisse intervenir entre une majorité de l'Assemblée nationale et le Gouvernement pour que ce débat aboutisse à un texte approuvé sur les bancs les plus divers de notre Parlement et qui donne au Gouvernement plus d'autorité et plus de force pour négocier dans l'intérêt de la France et pour le maintien de la paix. (Applaudissements sur de nombreux bancs à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)