vendredi 23 mai 2014

L'avenir de l'Europe (1971)



L'avenir de l'Europe

JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 6 octobre 1971]

Tout porte à croire qu'il n'y aura pas de guerre commerciale entre l'Amérique et l'Europe : la négociation, assurément, sera dure et prolongée, mais sans "escalade", représailles, mesures de rétorsion. Dès lors que les Etats-Unis représentent 40 % de la production mondiale, leur santé économique, qu'on le veuille ou non, est une condition sine qua non de la nôtre. L'intérêt le plus évident de l'Europe, c'est que l'économie américaine surmonte ses difficultés, puisque toute crise grave outre-Atlantique se répercuterait chez nous comme ce fut le cas lors de la "grande dépression".

Dans un premier temps, nombre de dirigeants européens ont montré de la surprise, voire de l'indignation, face aux décisions du président Nixon. C'est cette surprise qui me paraît surprenante ; ne pressait-on pas les Américains, depuis des mois sinon des années, de porter remède au déséquilibre de leur balance des paiements ? Et comment imaginait-on qu'ils pussent obtenir ce résultat sans prendre des mesures draconiennes qui affecteraient nécessairement, à court terme, les intérêts européens ?

Quant à l'indignation, elle serait apparue plus justifiée si la plupart des Etats européens, et notamment la France, s'étaient rigoureusement abstenus, dans le passé, de toute décision unilatérale.

Les Européens n'ont pas tort de dénoncer le danger du protectionnisme que manifeste la taxe de 10 % instaurée par Washington. A s'engager dans cette voie, on risque de revenir à un monde hérissé de barrières, avec des espaces fermés et des monnaies inconvertibles, redoutable régression qui porterait un coup très dur à la prospérité des pays industrialisés, et par contrecoup aux pays en voie de développement. Cependant, les Américains ont beau jeu de souligner qu'ils dépensent 80 milliards de dollars par an pour la défense de leurs alliés, quand ceux-ci n'en dépensent que le quart.

Si on leur fait grief d'"exporter de l'inflation", ils peuvent rétorquer que leurs prix n'ont augmenté que de 38 % depuis 1958, alors que, dans le même laps de temps, les prix ont augmenté de 87 % en France, de 84 % au Japon.

La controverse entre les deux rives de l'Atlantique peut facilement tourner au dialogue de sourds. Il y a mieux à faire, notamment pour l'Europe.

Car le choc de la crise monétaire a mis en évidence, comme sous un coup brutal de projecteur, la fragilité de la Communauté européenne. Ce qui est d'une extrême gravité, c'est qu'au premier signe de danger, chaque gouvernement a succombé à la tentation du nationalisme traditionnel.

Par un curieux paradoxe, le gouvernement socialiste de l'Allemagne fédérale a fait flotter sa monnaie, la livrant aux mécanismes du marché, tandis que le ministre libéral qui préside aux finances de la France avait recours au dirigisme et aux contrôles bureaucratiques.

On a pu redouter dans les premiers jours un véritable éclatement de l'Europe économique. Le Marché commun agricole, en premier, n'aurait pas survécu à un approfondissement des divergences. Fort heureusement, à Bruxelles puis à Londres, les Européens, sans aller jusqu'à mettre sur pied une véritable solution communautaire à leurs problèmes monétaires, ont tout au moins évité des ruptures aux conséquences incalculables. Même un accord "de façade", pour reprendre l'expression de M. Raymond Bourgine, vaut mieux que la dispersion. Mais il est clair désormais que ceux qui avaient cru faire preuve d'audace en adoptant le plan Werner en février avaient, au contraire, péché par timidité.

Combien différente la situation de l'Europe n'aurait-elle pas été de ce qu'elle est aujourd'hui si le Marché commun avait déjà possédé sa monnaie !

Comme l'a écrit un économiste de premier rang, Robert Triffin, "la seule solution raisonnable réside dans l'accélération du calendrier d'application du plan Werner".

Cela suppose d'abord que les gouvernements de l'Europe des Six, plus celui de la Grande-Bretagne (car il ne serait pas réaliste d'entreprendre une telle action sans l'Angleterre), se mettent d'accord sur un ensemble de parités entre leurs monnaies. Parités "fixes" ? Laissons de côté les dogmes et les querelles d'école : un tel système n'est pas incompatible avec des marges de fluctuation qui pourraient aller en diminuant progressivement.

Les monnaies ainsi "accrochées" les unes aux autres flotteraient, par rapport au dollar, de concert et non plus séparément.

Alors que le plan Werner n'envisageait la mise en place d'un Fonds monétaire européen que lors du passage de la première à la deuxième phase, l'urgence créée par la crise actuelle oblige à brûler les étapes. Le F.M.E. devrait être réalisé au plus tôt. Il aurait à gérer les réserves européennes, exprimées en monnaies des pays membres et non plus en dollars.

Ces réserves seraient constituées partiellement par de l'or, mais, contrairement à la théorie énoncée avec constance par deux présidents successifs de la République française, et à la doctrine de M. Jacques Rueff, je ne crois pas, je crois de moins en moins, au rôle privilégié de l'or. La base véritable d'une monnaie, c'est la capacité de production du pays qui émet cette monnaie. Le rattachement à l'or présente en outre l'inconvénient de faciliter à l'Union soviétique, grande productrice de ce métal, des opérations éventuelles tendant à déséquilibrer l'économie du monde non communiste.

Quoi qu'il en soit, le F.M.E. devra, dans un premier temps, disposer d'or, de dollars, de crédits en monnaies européennes et éventuellement de droits de tirage, conformément à des décisions communes, de façon à neutraliser les mouvements spéculatifs de capitaux qui jettent le désordre dans le système monétaire et menacent de dislocation l'économie européenne.

Qui dit "décisions communes" dit nécessairement "organes communs de décision". Comme l'a fait observer M. Jean Rey dès le début de la crise. Il n'y aura de monnaies européennes que si l'on renforce les mécanismes de décision ; on se trouve alors inévitablement amené à réexaminer la structure Institutionnelle de la Communauté. L'Europe telle qu'elle est aujourd'hui est formée d'Etats souverains qui négocient entre eux et, faute d'accord, ne se privent pas de prendre des décisions unilatérales. La question-clé est de savoir si l'on osera franchir le pas et créer des centres de décision "confédéraux". On s'aperçoit bien que c'est la voie du salut, mais aura-t-on le courage de s'y engager en dépit des pesanteurs historiques qui freinent la marche à l'unité du continent ?

Les Etats-Unis ont posé avec netteté, par la voix du président Nixon, le problème de la défense. On ne peut nier que les sommes énormes que l'Amérique consacre depuis tant d'années à l'entretien de positions stratégiques et de forces stationnées en Europe entrent pour beaucoup dans la genèse de la crise présente. Un désengagement accentué des Etats-Unis n'est pas à exclure, si un climat de néo-isolationnisme venait à prévaloir à Washington. De toute manière, les Américains, au cours de la négociation qui commence, insisteront catégoriquement sur la nécessité d'une participation accrue de l'Europe aux frais de sa propre défense - point essentiel des déclarations de M. Nixon, qui, assez étrangement, n'est que peu mentionné en Europe dans les discussions et commentaires. La solution de ce problème sera assurément une des conditions fondamentales normales entre les deux rives de l'Atlantique.

Or, dans ce domaine comme dans celui de la monnaie commune, apparaissent à l'œil nu les graves inconvénients d'une approche en ordre dispersé. La défense, problème politique par excellence, ne peut être traitée que par des instances politiques et au niveau de l'ensemble européen, au niveau "confédéral".

Tout nous ramène donc à un choix, au choix historique le plus lourd de sens : ou bien nous laisserons les nations européennes dériver jusqu'à ce que la Communauté se disloque, ou bien, surmontant les obstacles qui sont en nous-mêmes, et dépassant le point de non-retour, nous bâtirons - et beaucoup plus rapidement qu'on ne l'avait envisagé il y a encore six mois - une Europe économique, monétaire certes et surtout, proclamons-le clairement, une Europe politique.