mercredi 18 juin 2014

La France Combattante et l'Amérique Latine (1943)



LA FRANCE COMBATTANTE et L'AMERIQUE LATINE

JACQUES SOUSTELLE

Commissaire National à l'Information de la FRANCE COMBATTANTE

[Entente, n° 14, janvier 1943]

LA reconnaissance du Comité National Français par le gouvernement du Mexique, et la déclaration, d'une rare noblesse de ton, que la Chancellerie mexicaine a publiée à ce propos, remettent au premier plan de l'actualité les relations de la France Combattante avec les pays de l'Amérique Latine.

Cette immense portion du Nouveau Monde qui s'étend, sur deux continents, du Rio Bravo à la Terre de Feu n'a peut-être pas toujours reçu des Français en général toute l'attention qu'elle mérite ni toute l'affection qu'elle porte elle-même à la France. Pourtant les vingt Républiques, de langue française comme Haïti, de langue portugaise comme le Brésil, de langue espagnole les autres, sont rattachées depuis leur naissance à la France par mille liens historiques, intellectuels et  spirituels. C'est la voix des Encyclopédistes et le canon de la Révolution qui les ont appelées à l'indépendance. Dans sa petite paroisse de Dolores, le curé Hidalgo, précurseur de l'indépendance mexicaine, lisait Diderot et préparait l'insurrection qui devait donner naissance à sa patrie. Bolivar, qui libéra un continent, était nourri des doctrines de 89. Même lorsqu'une de ces jeunes nationalités, celle d'Haïti, se créa en se détachant de la France, c'est encore au nom d'un idéal français de liberté et d'égalité que l'armée improvisée de Dessalines se dressa contre les forces de Napoléon et il n'est peut-être pas de terre dans le monde où le nom de la France soit aussi vénéré que dans cette île qui conquit contre elle son indépendance.

Sur les chemins, dans les villes et dans les campagnes de l'Amérique Latine, à chaque pas apparaît la vieille et solide amitié qui unit ces pays à la France. C 'est la cathédrale de Taxco, au Mexique, un des joyaux de l'art indo-latin, qui fut bâtie par le français Borda ; c'est la constitution démocratique du Costa Rica et ses institutions libérales qu'inspirèrent les émigrés républicains de 1848 ; ce sont, aujourd'hui, les innombrables chaires d'universités, missions scientifiques, écoles et instituts qui font rayonner partout la civilisation de la France. L'Amérique Latine trouve dans la France une inspiration sans morgue, un soutien sans ambitions, une mère-patrie spirituelle et sans impérialisme. La France trouve dans les peuples d'Amérique Latine les amis désintéressés et fidèles dont elle a et dont elle aura plus que jamais besoin.

La nouvelle de l'ignominieux armistice de 1940 fit couler des pleurs sur les visages les plus mâles et les plus endurcis à Mexico, à Lima, à Rio. Et l'appel historique du Général de Gaulle y souleva aussitôt l'enthousiasme et l'espoir. Aussi n'est-il nullement étonnant que les Français qui résident dans ces pays et qui, dès le début, répondirent presque unanimement à la voix de la France Libre, aient été entourés immédiatement de la sympathie et de la confiance de leurs hôtes. Le premier comité de Français Libres qui ait été fondé en Amérique, à ma connaissance, fut celui de Port au Prince, le 18 juin 1940. Partout, à Cuba, au Mexique, à Buenos-Aires, dans toutes les capitales et jusque dans les bourgades, les Français se rassemblèrent ; dans les localités où ne résidait aucun Français, des  comités mexicains, costa-riciens ou cubains " pour la France Libre " se formèrent spontanément. C'est que les peuples de l'Amérique latine ne peuvent concevoir le monde sans la France ni la France sans liberté. Point de calcul, point de savantes considérations politiques dans leur adhésion spontanée et enthousiaste : il faut avoir vu, comme il m'a été donné de le faire, la communion émouvante des universitaires, des ouvriers, des paysans, des hommes politiques, dans le culte de la France, pour comprendre que l'Amérique Latine a discerné d'un seul coup, dans ce qui devait s'appeler la France Combattante, tout ce qu'elle respecte et tout ce qu'elle chérit dans la France tout court, dans cette Francia eterna dont ses écrivains et ses orateurs aiment à évoquer le génie.

Les Comités, puis les Délégations qui se formèrent en Amérique Latine purent donc commencer leur travail dans une atmosphère de compréhension et d'amitié, avec le soutien de la presse et de ta radio et avec la sympathie non dissimulée des masses et des élites. Les intrigues de Vichy et les calomnies des traîtres se sont heurtées au dédain de ces peuples nourris de fierté hispanique. Bien avant que des formules eussent été trouvées par les chancelleries, l'opinion publique au sud du Rio Bravo savait bien que la France n'était représentée que par le Général de Gaulle, ses compagnons et ses délégués.

Toute l'histoire des relations de la France Combattante avec les pays latino-américains — histoire qui n'est pas encore achevée et qui se poursuit sous nos yeux — se réduit à la réalisation progressive, à travers les vicissitudes de la politique continentale et internationale, de ce que les opinions publiques ont compris et voulu dès le premier jour. La reconnaissance de facto des Délégations de la France Combattante, celle des passeports du Comité National, les décisions plus vastes prises par les Républiques, comme celle de Cuba et du Mexique, sont des étapes sur la route qui conduit à la complète restauration des liens entre une France libérée par la victoire et ses amis de toujours.

Cette France libérée, demain, n'oubliera pas ceux qui n'ont pas désespéré d'elle à l'heure de sa plus sombre détresse et qui, loin de l'accabler ou de discuter ses droits, lui ont ouvert leurs bras et leur cœur. Pont spirituel entre l'Europe et l'Amérique Latine, elle ne laissera à personne le soin de poursuivre la tâche désintéressée que son histoire et son honneur lui imposent. L'après-guerre verra les nations latines du nouveau continent et la France, unies plus que jamais dans la confiance et dans la fierté d'une civilisation commune, travailler côte à côte pour faire un monde où cette civilisation ne soit pas menacée.