mercredi 23 juillet 2014

Avant-propos à Mais la France sourit quand même (1944)



AVANT-PROPOS

[Mais la France sourit quand même de Robert Nivelle, Montréal, Editions de l'Arbre, 1944, p. 5-7]

S'il est vrai que « la France sourit quand même », ce serait se méprendre étrangement que d'interpréter ce sourire comme une preuve de légèreté ou de complaisance.

Ces anecdotes que Robert Nivelle nous rapporte de France sont au contraire une expression entre mille d'une indomptable volonté qui ne s'accorde même pas le soulagement des larmes et brave d'un mot, souvent plus profond qu'il ne paraît, la lourde domination du bourreau étranger.

Tout grand drame historique mêle inexplicablement dans son tissu les fils du tragique et ceux du grotesque. Un peuple vaincu, et qui accepte sa défaite, ne sourit plus. Son visage fermé et sa bouche muette ne traduisent plus que la morne soumission de l'esclave. Le peuple français n'a pas accepté la défaite que la faillite d'une prétendue élite lui a momentanément imposée. Acculé à la douleur et à la mort, il trouve encore la force de sourire : si l'envahisseur n'était aveuglé par sa morgue, il tremblerait devant cette insouciance feinte. Il aurait peur de ceux qui rient alors qu'ils ont faim et que les machines de guerre écrasent pesamment le pavé de leurs villes.

La brutalité de l'occupant et l'abjection des traîtres n'ont éveillé chez les Français ni soumission ni complicité, mais l'ironie. Quelquefois subtile, plus gouailleuse parfois, cette ironie française élève une barrière invisible mais infranchissable entre la nation et ses maîtres d'un jour. Rappelons, s'il en est besoin, que ces mêmes patriotes qui, au grand jour, cinglent d'une insolence le Boche ou le Légionnaire, prennent part obscurément au combat incessant et caché de la résistance. Plus d'un a défié de son sourire, au matin des exécutions, le peloton gris-vert de ses assassins. La raillerie se prolonge en héroïsme, et peut-être le premier signe du redressement de la France a-t-il été, dans quelque rue de Paris ou sur quelque place de province, au lendemain de l'occupation, ce sourire crispé d'un courage secret qui a signifié à l'envahisseur un refus éternel.

Jacques Soustelle

mercredi 2 juillet 2014

Lettre à L'Express Rhône-Alpes (janvier 1974)



COURRIER

M. Soustelle et la politique énergétique

[L'Express Rhône-Alpes, n° 42, janvier 1974]

Permettez-moi de vous adresser quelques commentaires sur un passage de l'article de M. Jean-Pierre Richardot publié dans votre numéro de décembre, page 25, où je suis mis en cause.

J'ai, il est vrai, rappelé devant l'Assemblée nationale qu'en renonçant, en 1962, au pétrole du Sahara la France, ou plutôt son gouvernement d'alors, avait du même coup renoncé à l'indépendance énergétique. Sur quoi M. Richardot s'exclame : «  Propos passéistes... nostalgie ». En quoi il reprend textuellement la réponse que me fit M. Charbonnel. […]

Mais je reprocherai surtout à M. Richardot de n'avoir pas su, ou pas voulu, prendre connaissance du texte de l'intervention qui provoque ses réserves. S'il l'avait fait, il aurait constaté que mon propos ne s'était pas limité, il s'en faut de beaucoup, à ce bref rappel historique.

J'ai soutenu notamment qu'une politique énergétique réaliste devrait, non seulement faire porter nos efforts sur la production d'énergie nucléaire, mais reprendre l'extraction du charbon et l'équipement hydroélectrique des cours d'eau.

Il ressort d'études incontestables que la seule réalisation des projets élaborés de longue date, quant à l'équipement du Rhône entre Lyon et Genève, permettrait de mettre à la disposition de l'industrie prés de 2 milliards de kWh.

J'estime qu'à partir du moment où l'on décidait d'abolir la souveraineté française sur les zones pétrolifères d'Afrique du Nord, une connaissance même élémentaire de la psychologie et des forces politiques en jeu aurait dû conduire les dirigeants français à prévoir qu'au bout de quelques années cette source d'énergie échapperait totalement à notre contrôle. Il fallait donc « forcer » sur l'atome pacifique et non sur l'atome militaire ; maintenir les houillères à un niveau élevé de production ; poursuivre l'effort d'équipement hydroélectrique commencé après la guerre ; enfin pousser activement les recherches scientifiques et techniques permettant de mettre en oeuvre d'autres ressources énergétiques.

Loin de mener une telle politique, les gouvernements de la Ve République ont fondé l'économie française sur l'hypothèse irréaliste d'un flot de pétrole abondant et à bon marché indéfiniment garanti par « l'amitié franco-arabe » — garantie elle-même par un infléchissement de notre politique extérieure équivalant à la rupture de nos anciens liens avec Israël.

Cette prise de position à la fois cynique et naïve a fait de notre économie une pyramide reposant sur sa pointe. Elle nous a mis à la merci d'une poignée de dictateurs et de féodaux. Nous payons aujourd'hui et risquons de payer encore plus cher demain les erreurs commises — que M. Richardot m'excuse — il y a une dizaine d'années.

M. Jacques Soustelle,
député du Rhône.