mercredi 3 septembre 2014

Préface aux Fils du Soleil. La minorité mexicaine à travers la littérature des Etats-Unis (1980)



PREFACE

par Jacques SOUSTELLE

Professeur, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

[Les Fils du Soleil. La minorité mexicaine à travers la littérature des Etats-Unis de Marcienne Rocard, Paris, Maisonneuve & Larose, 1980, p. 7-10]

Qu'est-ce qu'un Chicano ? Le terme est encore peu connu en France. En fait, il n'y a guère qu'une quinzaine d'années qu'il est entré dans l'usage pour désigner la minorité d'origine mexicaine aux Etats-Unis. Autant l'on a écrit et parlé au sujet des Noirs américains, autant a-t-on jusqu'à présent ignoré, en Europe, les citoyens américains descendants d'Espagnols, d'Indiens et de métis mexicains qui forment en Californie, en Arizona, au Nouveau-Mexique et au Texas une minorité chaque jour plus nombreuse et plus consciente d'elle-même. Aussi l'ouvrage de Marcienne Rocard — thèse couronnée par un Doctorat amplement mérité — vient-il combler une lacune en révélant au public français, à travers la littérature, ce peuple bronzé et latino-indien que les hasards et les violences de l'histoire ont enraciné dans un milieu culturel et linguistique où il demeure irréductiblement différent.

« Un chicano, c'est un Mexicain-Américain qui a de lui-même une image non-Anglo », c'est-à-dire qu'il se refuse à se voir, à se comprendre, à travers le prisme de l'opinion répandue dans la majorité anglo-saxonne. Cette phrase de Rubén Salazar définit bien la prise de conscience qui fait du Mexicain-Américain (simple « Américain à trait d'union », hyphenated, comme le Polonais-Américain ou le Germano-Américain) un Chicano fier de son originalité ; le Chicano rejette les stéréotypes que la société dominante lui a imposés, et il veut retrouver, dans la profondeur du temps, les racines spirituelles de son être.

A la base de tout, il y a le traumatisme de 1848 : le Mexique a perdu la guerre, les Etats-Unis, forts de leur puissance économique et militaire, exaltés par la doctrine de la « destinée manifeste » qui justifie leur expansion sur le continent, s'emparent de la Californie, du Nevada, de l'Arizona, du Nouveau-Mexique. Le Texas, après avoir bénéficié d'une indépendance théorique, sera annexé lui aussi. Le traité léonin signé à Guadalupe Hidalgo, après le sacrifice héroïque mais vain des cadets du collège militaire (les Ninos Héroes) consacre l'abandon de la moitié du territoire mexicain. Certes, il promet des garanties aux Mexicains qui résident dans ces provinces et y demeureront : droits civils, maintien des propriétés, respect des coutumes, de la religion et de la langue. Ces garanties, en fait, subiront une érosion rapide. La minorité mexicano-américaine, appauvrie et marginalisée, sera vite acculée au dilemme que lui pose un choix douloureux entre la survie de son identité et une assimilation aliénante, l'une et l'autre irréalisables.

Si le choc brutal subi au milieu du siècle continue à faire sentir ses effets, c'est qu'il a traduit et en même temps aggravé le conflit de deux cultures. C'est l'incompatibilité profonde entre la civilisation indo-latine du Mexique et celle des Etats-Unis qui demeure à la racine du problème chicano. Marcienne Rocard montre, avec une grande richesse de documents, que ce contraste de deux cultures a pu faire naître, sous la plume des écrivains de langue anglaise, trois thèmes différents, parfois contradictoires. Pour les uns, imbus du mythe de la supériorité anglo-saxonne et quelque peu racistes, le Mexicain-Américain est un être inférieur, paresseux, immoral ; tout devient grief contre lui y compris la coutume de la sieste ou la ferveur catholique. D'autres, au contraire, reconstituent une image romantique de la Californie hispanique, ne veulent y voir que l'aristocratie des grandes haciendas, la beauté des femmes, la virilité triomphante du machismo. Enfin, plus près de nous, des auteurs tels que Steinbeck, Hemingway ou Saroyan dépeignent avec sympathie les milieux populaires du sud des Etats-Unis en mettant l'accent sur ce qui distingue le mode de vie, la conception de l'existence des Mexicains-Américains.

Pendant ce temps, une littérature folklorique en langue espagnole : pastorales, contes et surtout corridos, reflète à la fois les thèmes traditionnels mexicains et le heurt permanent qui oppose la minorité à la société dominante. Le corrido, forme de poésie populaire qui a connu au Mexique un regain de vitalité à l'époque de la Révolution de 1910 et des années suivantes, a joué souvent le rôle d'une « soupape de sûreté » : rôle nécessaire, car des vagues périodiques de discrimination raciale, la ségrégation scolaire, la partialité de la justice et de l'appareil répressif, la misère des barrios, à la fois refuges et pièges, rendaient chaque jour plus désespérante la situation des Mexicains-Américains.

A mesure que le temps passait, l'attachement de la minorité aux valeurs traditionnelles, au langage espagnol, à la religion catholique, s'affaiblissait dans les nouvelles générations : d'où conflits entre les pères et les fils. Mais ces derniers n'avaient guère à se réjouir de leur propre évolution : devenus des pochos, caricatures d'Anglo-Saxons, rejetés par leur peuple sans être admis par la société dominante, ils connaissaient l'amertume d'un tragique échec. Eux-mêmes, d'ailleurs, ne pouvaient pas se séparer à cent pour cent de leur culture : témoin le cas typique du jeune Mexicain-Américain qui se croit « affranchi » mais qui, finalement, choisira entre deux femmes celle qui correspond à l'idéal traditionnel de la famille mexicaine, et non point l'émancipée conforme aux mœurs anglo-saxonnes.

La guerre civile qui a ensanglanté le Mexique à partir de 1910 et n'a vraiment pris fin, après d'ultimes rebondissements, qu'avec la consolidation du régime par l'élection de Lázaro Cárdenas en 1934, s'est montrée riche en atrocités mais aussi en actes d'héroïsme et de grandeur d'âme. Du côté nord de la frontière, les hommes se sont exaltés aux exploits d'un Pancho Villa ou d'un Emiliano Zapata, les femmes ont vibré au dévouement de la soldadera idéale, Adelita, à la fois amante et guerrière. L'épopée révolutionnaire a entraîné une double conséquence : à mesure qu'elle se prolongeait, le Mexique devenait de plus en plus impopulaire aux Etats-Unis, mais fascinait de plus en plus la minorité mexicano-américaine.

Une fois apaisés les remous, on s'aperçut que cette minorité, « invisible mais invincible », était toujours là, élément permanent d'une réalité que vint compliquer — et que complique de nos jours — l'afflux des braceros, ces travailleurs saisonniers qui arrivent du Mexique, légalement quelquefois, illégalement souvent, pour gagner quelques dollars au prix d'un travail accablant.

Il n'est pas douteux que tous ces éléments ont contribué à la lente cristallisation d'un nouvel état d'esprit. Le Mexique post-révolutionnaire, avec l'éclosion de l'art pictural et de la littérature, et surtout, peut-être, avec le thème « indigéniste » orchestré avec talent par les ethnographes, les archéologues et les écrivains, ne pouvait manquer d'exercer une attraction croissante sur une masse toujours désorientée et perplexe à la frontière de deux mondes.

C'est seulement après la deuxième guerre mondiale que s'accélère et se précise le processus de prise de conscience. Les Chicanos commencent à se qualifier eux-mêmes ainsi, et une littérature en anglais, en espagnol, ou bilingue, fait écho à leurs problèmes et à leurs aspirations. A divers niveaux et sur différents registres, l'existence, la présence du Chicano s'affirme : tandis que José Luis Villarreal constate dans son roman « Pocho » l'échec de l'assimilation, Luis Valdez fonde en 1965 le Teatro Campesino en Californie. Des leaders émergent : César Chàvez, López Tijerina. Une maison d'édition est fondée à l'enseigne du Quinto Sol, le « Cinquième Soleil » de la cosmologie aztèque. Et c'est là le plus étonnant : ce peuple coupé de ses origines depuis plus d'un siècle, dont le sang hispano-indien n'a cependant à peu près aucun élément aztèque, qui n'a jamais parlé ni ne parle un mot de nahuatl, voilà qu'à la recherche de sa plus profonde identité il se tourne, non vers l'histoire, mais vers Aztlàn, mythique royaume du Soleil, archétype d'une civilisation aztèque idéalisée.

A première vue, cette démarche intellectuelle surprend : il semble qu'elle ne peut que compliquer le problème des Chicanos, puisque ce ne sont plus deux cultures auxquelles ils sont confrontés, mais trois. A bien y réfléchir, on voit qu'en faisant appel à un tiers — rêvé plus qu'observé — , à un médiateur planant dans l'empyrée d'un prestigieux et fabuleux passé, le peuple chicano surmonte le dilemme insoluble que lui imposait l'affrontement de deux cultures issues elles-mêmes d'une seule civilisation, celle de l'Europe. Il est allé retrouver des racines plus profondes et peut alors, au nom d'Aztlàn, renvoyer pour ainsi dire dos à dos les deux entités entre lesquelles il était jusqu'à présent déchiré.

« Motecuhzoma a plus à nous apprendre que Marx », déclarait Luis Valdez. Autrement dit, ce mythe d'Aztlàn permet au Chicano d'échapper au piège de la politisation, de se dérober à la « récupération » dont sont victimes tant de mouvements nationaux détournés de leurs propres fins. Aztlàn rend possible, également, de liquider le complexe d'infériorité lié à la condamnation du métissage : « la Raza », c'est précisément ce que José Vasconcelos exaltait dans les années vingt, la « race cosmique » née du sang des Européens et des Indiens, et symboliquement de l'union du conquistador Cortès et de l'Aztèque Malintzin.

Dès lors que le Chicano a la certitude de posséder dans son être l'influx vital que lui a légué, de génération en génération, le Peuple du Soleil ; dès lors qu'il sait que la Vierge de Guadalupe dont il vénère l'image n'est autre que l'Indienne Tonantzin ; dès lors que ses traits et sa couleur manifestent non une origine raciale inférieure mais une descendance authentique qui le relie à l'antiquité héroïque de Tenochtitlàn : voilà que commence à se dissiper le cauchemar sous le poids duquel il a vécu depuis tant d'années.

Peu importe, alors, que l'écrivain chicano s'exprime en un étrange dialecte où se mêlent anglais et espagnol. Peut-être renouera-t-il demain avec le nahuatl ? Ce qui compte, c'est l'identité et la dignité retrouvées.

Nul ne peut dire aujourd'hui comment va se poursuivre l'évolution de la minorité mexicaine-américaine. Elle est en passe, visiblement, de devenir très importante, sinon la plus importante aux Etats-Unis dans un proche avenir. Les dirigeants de la grande fédération nord-américaine devront de plus en plus compter avec elle. L'Europe qui ne la connaît pas encore a tout intérêt — politique et humain — à ouvrir les yeux face à cette réalité, que Marcienne Rocard a su nous révéler avec autant d'érudition que de talent.

Jacques Soustelle
22-10-1979.