jeudi 23 octobre 2014

"Je vous demande s'il ne serait pas temps de penser davantage à faire une politique française" (8 novembre 1977)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 3e séance du 8 novembre 1977]

M. Jacques Soustelle. Monsieur le ministre des affaires étrangères, bien que je désapprouve certains aspects de la politique que mène le ministère des affaires étrangères, je voterai le projet de budget que vous nous présentez parce que j'estime que votre département ministériel, chargé de représenter dignement la France dans le monde, s'est vu trop chichement ménager les crédits et les moyens depuis quelques années et qu'il mérite d'en obtenir davantage.

Le temps qui m'est imparti est trop bref pour me permettre de vous dire des choses agréables. (Sourires.) Veuillez donc considérer, monsieur le ministre, que les éloges sont sous-entendus. Je me bornerai à passer en revue certains aspects de votre politique, en me livrant à quelques observations critiques et hétérodoxes.

D'abord, le Polisario. Il détient quinze otages ; six, nous a-t-on dit, sont sains et saufs. Qu'en est-il des autres ?

Nous sommes plongés dans l'angoisse ; nous partageons celle des familles et des amis de ces hommes et de cette femme. L'opinion française est traumatisée dans sa profondeur, lorsqu'elle réalise que la qualité de citoyen français n'est pas une garantie de sécurité.

Nous nous réjouissons des propos clairs et énergiques de M. le Président de la République, propos qui lui ont d'ailleurs valu un défilé monstre dans Alger, aux cris de : « Giscard assassin ! », et d'étre brûlé en effigie. Manifestation « spontanée », bien entendu ; personne n'en doute !

Vous-même, monsieur le ministre, avez prononcé cet après-midi des paroles qui vont dans le même sens que celles du Président de la République.

Ce défilé, ces manifestations antifrançaises sont une preuve supplémentaire, s'il en était besoin, que le Polisario n'est pas autre chose qu'un régime fantoche, aux mains du gouvernement algérien.

On peut se demander comment on en est arrivé là.

Un homme de talent, M. Fabre-Luce, écrivait ce matin dans un journal : « Nous avons cru faire une politique de sagesse. Est-ce que nous n'avons pas fait la politique de l'autruche ? »

En fait, nous manifestons, depuis des années, envers les terroristes de tout poil, une complaisance qui finit par se retourner contre nous. Paris est devenu, de notoriété publique, une plaque tournante pour tous les terroristes de la terre. Il suffit, à cet égard, de rappeler les macabres exploits d'un Carlos, par exemple.

Aujourd'hui, le Polisario, qui est une sorte de « bande à Baader » du Sahara, a tout de même obtenu, dans une certaine mesure, ce qu'il voulait il faut le reconnaître avec regret — c'est-à-dire non point d'être reconnu politiquement par la France, mais qu'en tout cas notre pays discute avec lui, qu'un haut fonctionnaire français soit vu et photographié avec de prétendus ministres sahraouis.

Verrons-nous demain un bureau sahraoui à Paris comme il y a un bureau de l'O. L. P. ? Il semblerait qu'un processus dans ce sens risque de s'engager.

Plus triste encore est le fait qu'une partie du monde politique français semble prendre fait et cause pour ces preneurs d'otages. J'ai été frappé d'entendre cet après-midi un de nos collègues, membre du parti communiste, adopter cette position, comme l'ont fait ce matin les journaux L'Humanité et le Matin, de sorte que si la gauche française est actuellement plutôt désunie, elle se retrouve unie précisément sur ce point, ce qui parait regrettable et inadmissible à de nombreux Français.

J'examinerai maintenant la politique française au Moyen-Orient.

Vous avez affirmé cet après-midi, monsieur le ministre, que l'existence d'Israël n'était plus contestée par personne. Je regrette de devoir vous répondre que c'est une illusion que vous avez exprimée à cette tribune.

En effet, la charte de l'O. L. P. n'a pas été modifiée le moins du monde. Elle a, au contraire, été confirmée le 27 août dernier.

Elle comporte toujours le principe de l'abolition de l'Etat d'Israël, à l'article 19 : elle dispose, à l'article 6, que seuls les Juifs admis en Palestine avant 1917 pourraient devenir éventuellement citoyens palestiniens ; elle affirme, à l'article 20, que les Juifs ne forment pas une nation et, à l'article 9, que la lutte armée est la seule voie à suivre. Et l'O. L. P. repousse toujours formellement la résolution 242.

M. Kaddoumi, que vous avez reçu personnellement deux ou trois fois en un mois, monsieur le ministre, ce qui était vraiment lui faire beaucoup d'honneur, a déclaré dans une interview à l'hebdomadaire Newsweek : «  La première étape nous amènera sur les lignes de 1967, la deuxième sur les lignes de 1948, la troisième sera celle de l'Etat démocratique de Palestine.  »

J'ai sous les yeux un certain nombre de citations que je ne vous infligerai pas parce que le temps me manque et que vous les connaissez aussi bien que moi.

Aussi bien Yasser Arafat, que Abou Iyyad, que Zuhaïr Muhsin, tous membres éminents de l'O. L. P., ont toujours proclamé que leur but était et demeurait la disparition de l'Etat d'Israël.

Dans ces conditions, que signifient les espoirs qu'on semble mettre à tout instant dans un changement d'opinion, de cœur, ou d'attitude de l'O. L. P. ? Que signifient les « frontières sûres, reconnues et garanties » ?

Le retour à ce qu'on appelle les « frontières de 1967 », abusivement puisqu'il ne s'agit que de lignes de cessez-le-feu, conduirait évidemment à la coupure en deux de Jérusalem ; le parlement et les ministères israéliens seraient sous le feu non pas seulement des canons, mais aussi des armes de poing.

Admettriez-vous, monsieur le ministre, qu'une frontière passe de l'autre côté de la Seine ou que l'Elysée soit sous la menace de grenades à main ? C'est cependant ce qu'on demande aux Israéliens d'admettre. On parle constamment de leur intransigeance.

Mais s'ils admettaient que leur territoire soit de nouveau cisaillé comme il l'était auparavant, ce serait pour eux le suicide. Or il est compréhensible qu'un peuple ne veuille pas se suicider. Ce que je reproche à la position de la France vis-à-vis d'Israël, ce n'est pas de ne pas être pro-israélienne ; ce n'est pas d'être pro-arabe ; c'est d'être unilatérale et non équilibrée.

En dix ans, il y a eu à Paris au moins deux cents visites d'hommes d'Etat arabes, et je ne le regrette pas. Mais il n'y a pas eu une seule visite d'homme ou de femme — je pense à Golda Meir — d'Etat israélien.

Depuis déjà pas mal de temps, on se demande d'ailleurs si la visite prévue du Premier ministre israélien aura lieu. Je crois qu'il serait souhaitable que se manifeste dans nos relations avec Israël une certaine détente, une atmosphère un peu plus cordiale.

De même, s'agissant de nos relations commerciales avec cet Etat, il est assez étrange qu'Israël, qui a un déficit commercial avec toute la Communauté économique européenne, n'en ait pas avec la France. C'est la preuve que nos relations commerciales sont en somme figées.

Enfin, est-il admissible qu'en dépit de la volonté clairement affirmée du Parlement, des institutions officielles françaises, notamment, continuent à admettre le boycott arabe, qui est évidemment illégal du point de vue du droit international ?

Je voudrais maintenant parler brièvement de l'Afrique australe, et d'abord de la Rhodésie.

On a signalé ces temps derniers des mouvements inquiétants : transports d'armes soviétiques d'Angola en Zambie pour le compte de M. Joshua N'Komo par des Cubains, bien sûr, ces Cubains qui, selon l'interview accordé au Monde le 5 novembre 1977 par M. Paolo Jorge Teixeira, le ministre des affaires étrangères de l'Angola « resteront en Angola tout le temps nécessaire ».

Vous avez choisi, monsieur le ministre, de parler avec M. Mougabé, et vous avez répondu, dans le Journal officiel du 25 octobre dernier, à une question que je vous avais posée à ce sujet. Votre premier argument était ce que vous appelez le « caractère illégal » du régime de Salisbury qui, selon vous, justifie entièrement les contacts pris avec l'organisation terroriste de M. Mougabé.

L'illégalité du régime de Salisbury est, sans doute, un fait du point de vue du droit constitutionnel britannique ; mais je ne sache pas que ce soit absolument notre vocation de juger dans cette affaire. Pourtant, admettons-le. En quoi l'illégalité formelle du régime de Salisbury par rapport au système constitutionnel britannique rend-elle légales les activités terroristes de l'organisation de M. Mougabé ? Il y a là un non sequitur, comme on dit en logique.

Vous m'avez répondu en second lieu que le Gouvernement fournirait à M. Mougabé une aide humanitaire sous forme de médicaments et de véhicules. Alors, je n'hésite pas à dire que je trouve cette affirmation très grave. Et, d'abord, nous sommes en droit, nous parlementaires, de vous demander à combien se monte cette aide et sur quel chapitre du budget elle sera prélevée.

Mais est-il concevable que l'argent français, celui des contribuables, serve à aider, même indirectement et sous un prétexte humanitaire, une organisation dont les activités sont bien connues : assassinats de missionnaires, viols, incendies, entre autres ? En outre, il est évident que, dans la mesure où M. Mougabé est dispensé de faire certaines dépenses en médicaments ou en véhicules, il peut consacrer ses moyens à acheter des armes ; il reçoit en fait de notre part une aide indirecte sur le plan militaire.

Une politique de soutien aux mouvements subversifs ne va pas dans le sens de la paix. Il ne faut pas traiter les bandits comme des honnêtes gens, ni les honnêtes gens comme des malfaiteurs.

Continuant le tour de l'Afrique australe, j'en viens à la Namibie.

A propos de ce pays, une divergence de vue, que j'ai souvent exprimée, nous sépare, s'agissant de la Swapo, organisation qui est paramilitaire et terroriste et non politique. En tout cas, je souhaiterais qu'on reconnaisse qu'en Namibie l'apartheid a été précisément supprimé par le Gouvernement sud-africain. Au moins pourrait-on porter cela à son crédit.

Il y a aussi la question du Transkei et, d'une façon générale, la politique des « bantoustans », que vous avez qualifiée de « stupide » dans votre déclaration du 15 août 1977 à Lusaka. Je ne partage pas ce jugement sévère. Je crois, en effet, que faire découler en quelque sorte la politique des « bantoustans » de l'apartheid est une erreur. Car le premier fait que l'on constate dans un bantoustan, lorsqu'il accède à l'indépendance — et nous l'avons bien vu au Transkeï il y a un an — c'est précisément la disparition de l'apartheid.

On refuse donc de reconnaître cet Etat et bientôt celui des Tswana qui connaîtra sen indépendance au mois de décembre.

D'ailleurs, il faut convenir quels politique des  « homelands », celle des « bantoustans », découle du fameux discours sur « le vent du changement » de Harold Mac Millan en 1980. Ce sont les Britanniques qui ont commencé cette politique en créant des Etats à base ethnique tels que le Bostwana et le Lesotho.

Or nous avons reconnu ces deux Etats sans la moindre difficulté. Et nous ne reconnaissons cependant pas le Transkeï qui, à certain égard, a beaucoup plus de substance, de réalité économique et ethnique que le Lesotho ou le Bostwana. N'est-ce pas là ce qu'on appelle quelquefois le « double standard » ?

De même en est-il lorsqu'on relève d'une façon sourcilleuse toutes les atteintes aux droits de l'homme qui peuvent se produire en Afrique du Sud, mais qu'on ne le fait pas, par exemple, pour l'Ouganda, la Guinée, ou encore la Guinée équatoriale dont on parle si peu bien que le régime de Macias N'Guema l'ait plongée dans un bain de sang.

Cinq Etats d'Afrique sur quarante-huit ont la liberté de la presse. Faut-il concentrer nos attaques contre Prétoria ? Où veut-on en venir avec l'Afrique du Sud ? Telle est la question que je poserai en m'acheminant vers ma conclusion.

Tout le monde sait qu'il y a en Afrique du Sud, dans les milieux dirigeants du pays et jusque dans les postes les plus élevés du Gouvernement, une élite réformiste qui a entamé et qui entend poursuivre de profondes réformes pour mettre fin au régime de discrimination raciale. Ce sont ceux que l'on appelle en afrikaans les Verligte, les «  éclairés ».

Or, que faisons-nous ? En nous associant aux pressions qui sont exercées de l'extérieur et aux propos sévères, pour ne pas dire insultants, qui sont tenus contre le gouvernement sud-africain, nous contribuons au durcissement des positions, des extrémistes notamment, et au découragement des réformateurs.

Ce n'est certainement pas par des procédés aussi discutables que l'embargo sur des achats, d'ailleurs déjà payés en grande partie, que l'on rendra plus facile la tâche de ceux qui, au sein même de l'Afrique du Sud, veulent réformer ce régime de la discrimination raciale que personne ici, moi pas plus qu'un autre, n'admet.

A vrai dire, j'avoue avoir été un peu surpris car, depuis un assez grand nombre d'années que je suis mêlé à la vie publique, c'est la première fois qu'on laisse entendre que des sous-marins pourraient être utilisés contre la guérilla urbaine. Dans ces conditions, on ne voit pas très bien à quoi rime l'embargo sur des navires, sous-marins ou de surface, que l'Afrique du Sud a, depuis longtemps déjà, achetés à la France.

Mais lorsqu'on parle de l'Afrique du Sud, il est au moins deux faits qu'il ne faut jamais oublier.

Le premier est que ce territoire est un des plus riches du monde en matières premières et en minerais souvent rares.

Le second est sa position stratégique sur la route du pétrole. Il suffit de jeter un regard sur une carte de d'Afrique pour comprendre ce que cela signifie. Les prises de position de l'expansionnisme soviétique dans l'océan Indien apparaissent de plus en plus claires.

Nous devons donc nous demander quel est alors l'intérêt de la France. Faut-il nous complaire dans les illusions qui risquent de nous conduire à un « Munich africain » ? Devons-nous tout sacrifier sur l'« autel de la détente », comme l'a dit le premier ministre sénégalais Abdou Diouf, alors qu'il apparaît de plus en plus évident que, ni à Helsinki ni à Belgrade, nous n'avons fait autre chose qu'un marché de dupes ?

Je comprends fort bien que le président des Etats-Unis veuille, par exemple, reconquérir, si cela lui est nécessaire, le vote de la population d'origine africaine ou, par des concessions aux Soviétiques, faciliter l'aboutissement des pourparlers Salt. C'est son problème, ce n'est pas le nôtre.

Notre politique ne doit pas être alignée sur Moscou, sur Washington ou sur l'O. N. U. Je ne vous demande pas, monsieur le ministre, de faire une politique pro-israélienne ou pro-Afrique du Sud ; je vous demande s'il ne serait pas temps de penser davantage à faire une politique française, résolument indépendante et tenant compte, avant tout, des intérêts de notre nation. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, du rassemblement pour la République et du groupe républicain.)

Lettre au Nouvel Observateur (12 octobre 1989)



Ne pas tout confondre

[Le Nouvel Observateur, n° 1301, 12-18 octobre 1989]

Mis en cause par Henry Rousso (« N.O. » du 21 septembre), je proteste fermement contre l'amalgame entre « ultra-nationalistes », « OAS », « combat pour l'Algérie française » et, bien sûr, Vichy, de sorte que je risque de me trouver mêlé, aux yeux de vos lecteurs, à la nostalgie maréchaliste ! Il serait temps, me semble-t-il, que l'on cesse de tout confondre à tort et à travers et d'assimiler automatiquement à fascisme ou vichysme l'attitude de ceux qui ont résisté à l'abandon de l'Algérie au FLN comme ils avaient résisté à la collaboration avec Hitler.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie Française

vendredi 17 octobre 2014

Tribune libre dans Combat (30 mai 1967)



[Tribune libre de Jacques Soustelle dans Combat, 30 mai 1967]

De même que Hitler, loin de dissimuler ses intentions les avait étalées dans Mein Kampf, de même le sous-Hitler panarabe du Caire n'a jamais caché ses rêves fous d'hégémonie : son livre « La Philosophie de la Révolution », d'autres écrits et déclarations, dévoilent sans réticence sa volonté de réunir sous sa domination l'ensemble des pays arabo-musulmans et — première étape indispensable — d'anéantir, d'écraser Israël. Et de même que les Occidentaux ont affecté, de 1933 à 1939 de ne pas prendre au sérieux les élucubrations du Führer, de même aujourd'hui feint-on de traiter Nasser comme s'il était un homme d'Etat parmi d'autres et non comme ce qu'il est, c'est-à-dire, un dangereux boute-feu et le chef d'une entreprise de brigandage international. Aveuglément et apaisement vont de pair. La crise actuelle, qui menace de plonger le monde dans la guerre, n'est que la suite logique d'une longue série d'erreurs, dont les plus notables furent celles de l'Angleterre quand elle créa la Ligue Arabe, celle d'Eisenhower et Dulles quand ils obligèrent la France, la Grande-Bretagne et Israël à mettre fin à la campagne victorieuse de Suez, et celle du général de Gaulle quand il décida de livrer l'Algérie au F.L.N. qu'inspirait et armait l'Egypte nassérienne. Ainsi, les grandes puissances ont-elles, depuis plus de dix ans, renforcé de leurs propres mains le danger de guerre que l'impérialisme panarabe et le fanatisme mulsulman portent en eux-mêmes comme la nuée porte l'orage... Nasser n'est pas autre chose que l'agent, l'expression et le fer de lance des forces inhumaines qui ont déjà provoqué en Europe le massacre le plus gigantesque de l'histoire. (...)