jeudi 31 décembre 2015

"Que l'on reprenne avec Israël des relations non pas privilégiées, mais normales" (17 octobre 1973)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 17e séance du 17 octobre 1973]

M. Jacques Soustelle. Monsieur le ministre, mes chers collègues, les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune ont, pour la plupart, tenu d'excellents propos. Je dis « la plupart », car je n'ai pas apprécié l'intervention d'un au moins d'entre eux.

M. Georges Marchais. Tant mieux pour nous !

M. Jacques Soustelle. Tant mieux pour moi également !

M. Georges Gosnat. Entre nous, il y a une différence !

M. Jacques Soustelle. En revanche, les applaudissements qui ont salué l'excellente intervention de M. Poperen montrent que certaines idées, des idées-forces dirai-je, sont communes à de nombreux membres de cette assemblée.

Néanmoins, certains orateurs ont eu tendance à placer sur le même pied, en quelque sorte, Israël et les Etats arabes. Or, une différence capitale distingue les deux groupes de belligérants.

Comme ils l'ont bien montré dans le passé, les Etats arabes peuvent parfaitement essuyer des défaites sans qu'elles portent une atteinte profonde à leur existence nationale ; ils disposent de l'espace et leur capacité de survie n'est pas entamée par l'amputation de tel ou tel morceau de leur territoire, placé provisoirement sous une administration étrangère. En revanche, l'Etat d'Israël n'a pas le choix : il doit vaincre ou disparaitre ; c'est, pour lui, une question de vie ou de mort.

Nous devons conserver cela en mémoire à tout instant en résistant à la tentation d'établir trop facilement un équilibre entre les victimes de l'agression et ses auteurs. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux et sur quelques bancs des républicains indépendants.)

Agression, en effet, car personne dans le monde, semble-t-il, sauf peut-être M. le ministre des affaires étrangères, n'a paru éprouver le moindre doute sur la responsabilité de cette guerre qui a éclaté le jour du Kippour. Elle a, d'ailleurs, été reconnue comme telle par les Etats arabes eux-mêmes et notamment par le ministre des affaires étrangères égyptien.

En 1967, les hostilités avaient commencé par le blocus du détroit de Tiran. Or le blocus est considéré, en droit international, comme casus belli, notamment — je me permets de le signaler — par le texte soviétique, déposé aux Nations Unies le 5 janvier 1952, sur la définition de l'agression : « Est considéré comme Etat agresseur celui qui établit un blocus des ports ou des côtes d'un autre Etat.

Tel était bien le cas précis en ce qui concerne le blocus du détroit de Tiran. Toujours est-il qu'à ce moment-là, pour la doctrine française, était agresseur celui qui tirait le premier ; et, formellement Israël avait tiré le premier.

Cette fois-ci Israël n'a pas tiré le premier. Il est évident que l'agression est venue d'Egypte et de Syrie. Mais la doctrine française a changé puisque, semble-t-il, on se demande seulement maintenant si quelqu'un « veut remettre les pieds chez soi ... », définition d'ailleurs bien difficile à préciser.

En somme, si je comprends bien, Israël a toujours tort et les Arabes ont toujours raison.

Mais la question cruciale est la suivante : quels sont les buts de guerre des Etats agresseurs et pourquoi ont-ils déclenché ce nouveau conflit ?

En 1948, lors de la naissance de l'Etat d'Israël, à la suite de la décision des Nations Unies, il n'y avait aucun doute : le but de guerre des six Etats arabes qui ont envahi les territoires dévolus par les Nations Unies à l'Etat d'Israël était l'anéantissement de cet Etat, avant même qu'il eût pris sa forme.

A cet égard, je rappelle pour mémoire les déclarations du secrétaire général de la Ligue arabe, Azzam Pacha, promettant un massacre « comparable aux massacres mongols » et dont on parlerait dans l'histoire.

En 1967, le but de guerre affirmé, déclaré sous toutes les formes, que ce soit par les hommes d'Etat arabes, par les radios du Caire et de Damas, par Ahmed Choukeiri, dont une déclaration particulièrement significative a été publiée par le journal Le Monde du 2 juin 1967, voire dans les chansons de cabaret, dont la plus populaire au Caire avait pour refrain « Egorge, égorge, égorge », ce but de guerre était l'anéantissement de l'Etat d'Israël et l'extermination de sa population. Si l'on en doutait si peu que ce soit, il suffirait de regarder les brochures distribuées aux soldats égyptiens par le gouvernement de Gamal Abdel Nasser, où des illustrations naïves et grossières, dans le tyle du Stürmer, représentaient les petits juifs, tremblants et loqueteux, jetés à la mer par les brillants soldats arabes.

Mais, nous dit-on aujourd'hui, cela aurait changé. Anouar es-Sadate est décrit comme un modéré, et les buts de guerre ne seraient plus du tout ceux de 1948 ou de 1967. Mais est-ce exact ?

Certes, on nous cite un discours de M. Anouar es-Sadate dans lequel il se déclare prêt à entrer en négociation ou à faire partie d'une conférence, mais en précisant aussitôt que la condition préalable était le retrait des Israéliens de tous les territoires où ils se trouvent présentement ; ainsi, la moitié de Jérusalem en ferait évidemment partie.

Poser une telle condition préalable revient à demander à l'Etat d'Israël de commettre un suicide ; or, pas plus un Etat qu'un individu n'est sensible à des objurgations de ce genre.

D'ailleurs, au moment même où il prononçait ce discours dit a conciliant », son collègue et complice, Hafez al-Assad, déclarait rigoureusement le contraire en disant notamment qu'il s'agissait d'une guerre de libération totale du territoire de la nation arabe.

Remontons un peu dans le passé.

Que constatons-nous, notamment en Egypte ?

L'Etat égyptien publie officiellement ce vieux faux antisémite, le Protocole des sages de Sion. Les livres de classe mis dans les mains des enfants égyptiens ne parlent que de haine et d'assassinat. A l'université Al-Azhar, lors d'une conférence réunissant, en 1968, un grande nombre d'ulémas, le docteur Mohammad Azzah Darwaza déclare : « Les musulmans et les Arabes ne peuvent consentir à ce que les Juifs rendent certaines parties de ce qu'ils ont usurpé et se confirment dans les territoires que l'Organisation des Nations Unies leur a alloués. C'est la patrie des musulmans et des Arabes, et l'O . N . U. n'a pas le droit de permettre aux Juifs d'en posséder la moindre parcelle ».

Dira-t-on que cette déclaration est un peu ancienne ? J'ai sous les yeux le texte d'un discours prononcé il y a un an au Caire, dans lequel M. Anouar es-Sadate déclarait notamment : « Avec l'aide d'Allah, nous reprendrons Jérusalem des mains de ceux dont le Coran a dit : « Ils seront humiliés et misérables ». Nous ne négocierons pas avec Israël. Je vous promets qu'au prochain anniversaire de la naissance du Prophète, nous célébrerons la libération de notre pays et aussi la défaite de l'arrogance et de la frénésie des Israéliens de telle sorte qu'ils redeviendront ce que le Coran dit d'eux : « condamnés à l'humiliation et à la misère ».

Pour en terminer avec les citations, je mentionnerai la revue du Mouvement palestinien, soutenu si fortement par la Syrie et par l'Egypte, qui déclare formellement : « L'objectif de cette guerre n'est pas d'imposer notre volonté à l'ennemi, mais de le détruire tain de prendre sa place ». Le mot arabe est « ifnaki », qui signifie « anéantissement », c'est-à-dire, en allemand, « Vernichtung », mot favori des théoriciens nazis de la destruction du peuple juif.

En fait — disons le clairement —, nous nous trouvons devant une nouvelle tentative de génocide, car le but de la guerre n'a jamais varié depuis le fameux grand mufti de Jérusalem, el Hadj Amine, jusqu'à es-Sadate, en passant par un autre Amine, celui de l'Ouganda, qui déclare qu'Hitler a eu tort en n'exterminant pas les juifs qui ont échappé aux camps de la mort.

Je me tourne vers mes collègues de la majorité — les questions de parti n'ont, je crois, pas grande importance dans cette affaire — et je leur dis : N'avez-vous pas proclamé aujourd'hui encore votre attachement à l'existence de l'Etat d'Israël ? Est-il possible en même temps de poursuivre une politique qui favorise l'agression des Etats arabes ?

Je me tourne maintenant vers mes collègues de la gauche démocratique, dont nous avons entendu la voix éloquente, juste avant que je ne monte à cette tribune et je leur dis : N'est-il pas vrai que l'Etat d'Israël est au Moyen-Orient le seul Etat démocratique où, en dépit de la guerre persistante, les processus parlementaires poursuivent leur action, où les élections ont lieu dans des conditions de parfaite loyauté, où le gouvernement est issu du parlement, lui-même issu du suffrage universel, où la Histadrout — confédération des syndicats — est un des éléments essentiels de l'économie du pays ? Vous savez bien aussi que les kibboutzim, après tout, relèvent du socialisme.

Alors, n'y a-t-il pas dans cette assemblée un consensus suffisamment large pour qu'enfin, par-dessus les limites des partis, nous nous unissions afin que la France fasse désormais une politique favorable à la paix et au maintien de l'existence de l'Etat d'Israël ? (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux, de l'union centriste et sur quelques bancs de l'union des démocrates pour la République.)

Depuis 1967 et jusqu'à présent, la politique de la France est apparue comme un alignement perpétuel sur la position voulue par les Etats arabes, notamment à l'Organisation des Nations Unies et dans le problème des ventes d'armements, qui continuent encore aujourd'hui et sur lesquelles je ne reviendrai pas.

Dira-t-on qu'il s'agit du pétrole, de l'approvisionnement de la France en carburant?

D'abord, je ne pense tout de même pas qu'une telle raison, si importante soit-elle, puisse suffire à déterminer la politique d'un grand pays. Car, ni la Grande-Bretagne ni l'Allemagne ni l'Italie, qui ont besoin autant que nous du pétrole, ne mènent une politique semblable à la nôtre au Proche-Orient.

Peut-être, après tout, cela prouve-t-il qu'on a eu tort d'abandonner le Sahara qui eut assuré notre indépendance énergétique. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux.)

Quoi qu'il en soit, monsieur le ministre, je suis convaincu, comme la plupart de nos collègues revenant de leur circonscription, que le peuple français ne veut pas se trouver dans la situation morale insoutenable d'être considéré comme le complice d'une tentative de génocide. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux, sur de nombreux bancs des républicains indépendants et sur divers bancs de l'union des démocrates pour la République.)

Qu'on ne nous fasse pas dire ce que nous ne disons pas ! Je ne prétends pas que le Gouvernement français renverse spectaculairement la politique qu'il mène depuis 1967, encore qu'il ait renversé spectaculairement à cette époque celle qu'il menait auparavant. Mais, au moins, que la diplomatie française reprenne la qualité essentielle de toute diplomatie, quelle qu'elle soit, à n'importe quelle époque : une certaine flexibilité.

Nous nous sommes enlisés dans une position telle qu'aujourd'hui, vous le savez bien, les tentatives que, de la meilleure foi du monde, nous voudrions faire pour apparaître comme des arbitres ne sont pas, comme on dit, crédibles, parce que, précisément, nous nous sommes engagés si avant dans un sens que nous ne pouvons pas être considérés par l'autre camp comme des arbitres possibles.

Alors, que faut-il faire ? A mon tour je dirai qu'un geste qui serait significatif, qui marquerait une rupture avec les errements du passé récent, serait de mettre l'embargo sur tous les armements destinés aux pays actuellement en guerre, directement ou indirectement, en abandonnant cette spécieuse distinction entre les pays du champ de bataille et ceux qui n'en sont pas, d'autant que, finalement, tous sont plus ou moins du champ de bataille !

Donnez, monsieur le ministre, à notre délégation aux Nations Unies des instructions pour qu'elle adopte une attitude plus impartiale, pour qu'elle cesse de s'aligner sur les positions les plus extrêmes, quelquefois d'une criante absurdité, des délégations arabes, comme, par exemple, lorsqu'elle s'est associée au vote condamnant Israël pour des crimes de guerre imaginaires !

Que l'on reprenne avec Israël des relations non pas privilégiées, mais normales, comme il sied entre Etats civilisés !

Faites un effort, je vous en prie, pour débloquer une situation dans laquelle notre pays ne peut pas exercer l'influence qui peut, qui doit être la sienne dans ce Moyen-Orient où il a longtemps joué un si grand rôle.

Telles sont, monsieur le ministre, les questions que je voulais vous poser. Je suis sûr que l'Assemblée entendra avec beaucoup d'attention vos réponses. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux, sur de nombreux bancs des républicains indépendants et sur divers bancs de l'union centriste et de l'union des démocrates pour la République.)

dimanche 29 novembre 2015

Les communistes et les intellectuels (1974)



Les communistes et les intellectuels

JACQUES SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 13 mai 1974]

Dans leur campagne pour le candidat d'union de la gauche, les communistes font volontiers appel aux intellectuels : universitaires, écrivains, artistes producteurs de radiodiffusion, acteurs. Ils collectionnent des signatures plus ou moins prestigieuses, à vrai dire, pour la plupart, peu connues.

Cette tactique ne date pas d'hier. A l'époque du Front populaire, j'ai pu voir comment le parti s'efforçait de pénétrer les milieux intellectuels, de les noyauter, d'y occuper des positions stratégiques : les sciences physiques, en particulier, ont été l'objet de toute leur attention, et ce n'est pas par hasard que le parti a tout fait pour embrigader Paul Langevin, sa famille, ses amis et ses élèves.

A cette fin, les communistes ont su faire jouer avec astuce deux ressorts que l'on retrouve chez beaucoup d'universitaires et de chercheurs : d'abord l'écœurement, entièrement justifié, devant la négligence, la mesquinerie et l'incompréhension dont les gouvernements français font preuve trop souvent à l'égard de la recherche scientifique et du développement intellectuel du pays : d'autre part, une certaine naïveté découlant de la bonne foi de professeurs, de savants, peu rompus aux subtilités et aux embûches de la "politique", au sens étroit du mot.

Je me souviens à ce propos d'un éminent universitaire qui, ému par les rumeurs répandues sur la disparition d'un groupe de mathématiciens de Kiev, envoyés en Sibérie sous Staline, s'agita au point d'être admis à visiter l'université en question : là, dans une salle de cours et devant un tableau noir couvert d’équations, on lui fit voir quelques personnages qui déclarèrent, à travers un interprète, qu'ils étaient bel et bien les mathématiciens de Kiev dont la presse bourgeoise avait décrit le calvaire. Tout aussitôt le professeur français revint à Paris pour chanter les louanges du régime stalinien si injustement calomnié.

La propagande communiste prend appui sur le mécontentement - justifié, je le répète - de beaucoup d'intellectuels. Elle fait miroiter à leurs yeux la considération, les crédits, l'aide officielle dont ils bénéficieraient sous un gouvernement dit "de gauche". Elle passe sous silence l'étiolement des libertés, et notamment de la liberté de pensée et d'expression, essentielle au savant comme à l'artiste, que le dogmatisme communiste, installé à la tête de l'Etat, asphyxie inexorablement comme un oiseau sous la cloche d'une pompe pneumatique.

Peu avant la guerre, une offensive intellectuelle de grand style s'efforça de rassembler "sous la bannière du marxisme" - pod znamenem marxisma, selon la formule russe - divers chercheurs spécialisés dans les sciences physiques ou humaines. Cette tentative ne fut qu'un demi-succès - donc un demi-échec - parce que le marxisme dogmatique se révéla vite incompatible avec l'élan de la recherche, qui ne saurait accepter d'être figée dans le cadre d'une scholastique oppressive.

Là-dessus éclata le coup de tonnerre du pacte Hitler-Staline. Ayant travaillé de près avec des hommes comme Paul Rivet, Paul Langevin, Victor Basch, je me souviens de leur révolte devant le cynisme de ce renversement des alliances, de cette collusion entre les régimes totalitaires de Moscou et de Berlin.

Aujourd'hui, les communistes, prudents, se gardent de hisser la bannière de leur doctrine. Ils accueillent volontiers les penseurs chrétiens comme les scientifiques agnostiques et n'essaient pas d'imposer le marxisme comme moule obligatoire de la pensée. Cela viendra en son temps s'ils parviennent au pouvoir. Pour l'instant, ils se bornent à jouer les démocrates en s'adressant à une catégorie de Français qui, traditionnellement, demeurent très attachés aux libertés de la République.

C'est là que réside, précisément, ce que j'ose qualifier d'escroquerie : car si, par malheur, le parti communiste s'emparait du pouvoir, et même si, dans le cadre de la Ve République, il parvenait, comme suite à l'élection présidentielle, à prendre possession des ministères tels que ceux de l'éducation nationale, des affaires culturelles, de la recherche scientifique, nul ne peut douter que le noyautage, le favoritisme, la chasse aux sorcières séviraient aussitôt et qu'on assisterait à la marxisation accélérée de l'enseignement (donc de la jeunesse), des organismes de recherche, de l'art officiel.

Or non seulement cela constituerait politiquement un grave danger, mais encore la pensée scientifique, la littérature et l'an en souffriraient lourdement. Qui dit dogmatisme dit stérilité. L'exemple soviétique montre qu’à l'exception des sciences susceptibles d'applications technologiques et militaires ou paramilitaires la recherche stagne, la littérature ne subsiste que sous le carcan du conformisme - voir le cas de Soljenitsyne, - la peinture est d'un pompiérisme caricatural qui ne s'est pas amélioré depuis l'époque de Staline.

C'est pourquoi je dis aux intellectuels français qui se sont laissé entraîner à soutenir le "candidat commun du programme commun" qu'ils jouent, en toute bonne foi, contre ce qui constitue l'essentiel de leur vocation.

(*) Député du Rhône (non inscrit), ancien ministre.

samedi 31 octobre 2015

Pour une politique de fermeté (1939)



POUR UNE POLITIQUE DE FERMETE

[Le Temps, 15 mars 1939]

Une lettre de professeurs de l'Université de Paris au président de la République

Deux cent dix-sept professeurs de l'université de Paris, la plupart des maîtres les plus éminents et les plus vénérés de la pensée et de la science françaises, viennent d'adresser au chef de l'Etat l'expression de leur entière adhésion au manifeste des cent vingt-huit professeurs de l'université de Strasbourg.

Les soussignés, professeurs, maîtres de conférences, chargés de cours, d'enseignement, de recherche ou de travaux au Collège de France et à l'université de Paris :

Se tenant en dehors de toute considération de parti ;

Profondément inquiets de la poussée des forces qui, en bouleversant l'équilibre européen, risquent d'isoler la France sur le continent et menacent dès maintenant l'intégrité de son empire ;

Estimant que tout abandon nouveau ne peut avoir d'autre effet que de précipiter cette évolution et de la rendre irrésistible ;

Conscients de l'importance tragique pour les destinées du pays des décisions qui seront prises dans les mois à venir ;

Ont résolu de vous confier l'expression de leur inquiétude, et de vous demander respectueusement d'user de votre haute influence :

Pour que soient écartées non seulement toute cession de territoire — ce qui va de soi — mais encore toute mesure risquant de préparer notre expropriation ou de compromettre la sécurité de nos frontières et de nos communications ;

Pour que la France maintienne les traditions de liberté, de tolérance politique, religieuse et ethnique qui constituent, au même titre que le territoire, le patrimoine de la nation, font la force de son patriotisme et sont la source de son rayonnement universel ;

Pour qu'elle ne se désintéresse pas complètement des grandes questions européennes et ne renonce pas aux amitiés indispensables au maintien de sa situation dans le monde ;

En vous priant, monsieur le président de la République, de bien vouloir agréer l'expression de leur dévouement profondément respectueux.

SIGNATURES
UNIVERSITE DE PARIS

M. S. Charléty, membre de l'Institut, recteur honoraire de l'université de Paris.

Collège de France

MM. J. Hadamard (de l'Institut) ; Alfred Loisy, professeur honoraire ; E. Albertini (de l'Institut) ; Jules Bloch, H. Breuil (de l'Institut) ; Léon Brillouin, Coornaert, Delépine (de l'Institut et de l'Académie de médecine) ; Duclaux, Lucien Febvre, H. Focillon, Grenier, Frédéric Joliot (prix Nobel) ; Paul Langevin (de l'Institut) ; Isidore Lévy, Marcel Mauss, André Mazon, Nattan-Larrier, Pelliot (de l'Institut); Henri Piéron, Jean Przyluski, E. Tonnelat, Paul Valéry (de l'Académie française) ; docteur Henri Wallon, professeurs.

MM. Badoche, Willemont (laboratoires).

Faculté de médecine de Paris

Professeur Balthazard, doyen honoraire de l'Académie de médecine ; professeur Tiffeneau, doyen de l'Académie de médecine.

Les professeurs Achard, de l'Académie des sciences, secrétaire général de l'Académie de médecine ; A. Brindeau, de l'Académie de médecine ; Hartmann, de l'Académie de médecine ; Legueu, de l'Académie de médecine ; F. Sergent, de l'Académie de médecine, professeurs honoraires.

Les professeurs Brumpt, de l'Académie de médecine et de l'académie des sciences coloniales ; Maurice Ghevassu, de l'Académie de médecine ; Lenormand, de l'Académie de médecine ; Lévy-Solal, Marlon, de l'Académie de médecine ; Nobécourt, de l'Académie de médecine ; Tanon, Jean Verne, professeurs à la Faculté.

Les professeurs Auvray, de l'Académie de médecine ; A. Basset, Et. Bernard, Funck-Brentano, Emile Halphen, Guy-Laroche, Lelong, J. Lhermitte, Marcel Metzger, Pasteur-Valléry-Radot, de l'Académie de médecine ; Schwartz, de l'académie de chirurgie, professeurs agrégés à la Faculté.

M. René Lobstein, bibliothécaire.

SORBONNE
Faculté des lettres

MM. H. Chamard, Georges Dumas (de l'Institut et de la faculté de médecine) ; Lucien Gallois, Ch. Guignebert, E. Haumant, Henri Hauser, A. Jeanroy (de l'Institut) ; Lucien Lévy-Bruhl (de l'Institut) ; Lods (de l'Institut) ; Ferdinand Lot (de l'Institut) ; Pagès (de l'Institut) ; Hubert Pernot, Aimé Puech (de l'Institut) ; Seignobos, Victor Basoh, professeurs honoraires.

MM. Jacques Ancel, G. Ascoli, Camille Bloch, Marc Bloch, André Boulanger, Ch. Bruneau, Louis Cazamian, J.-M. Carré, Cholley, Gustave Cohen, Paul Collart, R. Guillard, Ed. Guyot, Halbwachs, Louis Halphen (de l'Institut) ; A. Jolivet, Ch. Lalo, Georges Lefebvre, Marouzeau, P.-M. Masson, Georges Mathieu, de Martonne, G. Michaut, G. Millardet, Piganiol, A. Renaudet, Abel Rey, Paul Vallette, Ed. Vermeil, professeurs.

MM. Larnaude, M. Pradines, Mirambel, P. Van Tieghem, chargée de cours.

M. Ch. Beaulieux, conservateur honoraire de la bibliothèque.

Faculté des sciences

MM. Abraham, Dubosoq, Rabaud, professeurs honoraires.

MM. Barrabé, Emile Borel (de l'Institut) ; A. Cotton (de l'Institut) ; Combes, M. Curie, Jules Drach (de l'Institut) ; G. Dupont, Fréchet, Javillier (de l'Institut) ; Mme Irène Joliot-Curie (prix Nobel) ; MM. Henri Laugler, Ch. Mauguin (de l'Institut) ; Pérès, Ch. Perea (de l'Institut) ; Jean Perrin (de l'Institut, prix Nobel) ; F. Perrin, Prenant, Mme Ramard-Luoas, MM. Valiron, Vavon, professeurs.

MM. Audubert, chargé de cours ; Monnier, Tessier, maîtres de conférences ; Georges Fournier, docteur R. Kahn, à Rosenblum, maîtres de recherches ; P. Auger, maître de conférences E.N.S. ; Lambert, astronome, chargé de cour.

Mlle L. Dehorne ; MM. Marlus Aubert, P. Drach ; Mme F. Cotelle ; MM. Max Lafon, Pierre Rey, R. Crosland, Jean Daudin, Guastala, J. Monod ; Mme Rumpf-Nordmann ; MM. B. Possompes, A. Velllet, chefs de travaux, chargés da recherches, agrégés préparateurs, etc.

Faculté de droit

MM. Gaston Jèze. Gaston May, Wahl, professeurs honoraires.

MM. Aftalion, René Cassin, Edouard Dolléans, E. James, J. Laferrière, Le Bras, H. Lévy-Bruhl, Noyelle, Oualid, Roger Picard, Sibert, Georges Scelle, professeurs.

Faculté de pharmacie

MM. Joseph Bougault, Louis Lutz, Sommelet, professeurs.

Ecole des hautes études

MM. Albert Bayet, F. Braudel, Chabanaud, A. Dausat, A. Desrousseaux, J.-G. Février, Alexandre Koyre ; Mlle M. Lalou ; MM. Lahy, André Martinel, Mossé ; Mme Sjvestedt-Jouval ; Mlle M.-L. Verriers, M. Paul Vignaux, directeurs d'études.

MM. Pain, F. Ruellan, maîtres de conférences.

MM. H. Bertrand, Bernard Lahy, chefs de travaux.

Docteur Mawas, directeur du laboratoire d'ophtalmologie.

M. Robert Dolfus, préparateur.

Ecole des langues orientales

M. Paul Boyer, administrateur honoraire de l'Ecole des langues orientales.

MM. Léon Barthélémy, M. Gaudefroy-Demonbynes (de l'Institut), professeurs honoraires.

MM. Léon Beaulieux, Marcel Cohen, M. Sauvageot, professeurs.

Muséum

MM. Ed. Bourdelle, André Guillaumin, J. Orcel, professeurs ; Jacques Soustelle, sous-directeur de laboratoire ; P. Lesné, sous-directeur honoraire ; Rode, assistant.

Ecole de médecine et de pharmacie de Reims
(rattachée à l'Université de Paris)

Docteur André Jacquinet, directeur honoraire de l'école.

Docteur Techoueyres, directeur de l'école, membre du conseil de l'Université.

Docteurs J. Billard, M. Jacquet, Henry Lardennois, Maurice Laudin, Raymond Lefèvré ; M. Maurice Leulier ; docteur René Marq ; M. H. Menet ; docteur A. Perrin ; M. H. Poinsot ; docteur Alfred Quinquaud ; M. G. Quirin, professeurs chargés de cours et chefs de travaux à l'école de médecine et de pharmacie de Reims.

Institut agronomique

MM. Paul Etard, bibliothécaire E.N.S. ; Alphonse Fritz, chargé de cours à l'Institut national agronomique colonial ; Raymond Marquis, professeur à l'Institut national agronomique.

mardi 6 octobre 2015

Déclaration à L'Echo d'Alger (15 juillet 1943)



[L'Echo d'Alger, 15 juillet 1943]

M. Jacques Soustelle :

« Arrivé depuis peu de Londres, je ne me serais jamais douté que je trouverais à Alger une telle ferveur patriotique, un tel élan enthousiaste vers le général de Gaulle. Tout ce que j'ai vu et entendu ce matin est bien réconfortant. »

mardi 29 septembre 2015

Les socialistes français voudront-ils s'inspirer de cet exposé ? (1974)



M. SOUSTELLE : les socialistes français voudront-ils s'inspirer de cet exposé ?

[Le Monde, 21 novembre 1974]

M. Jacques Soustelle, ancien ministre, député non inscrit du Rhône, nous a déclaré à propos de la conférence de M. Brandt :

"Il est réconfortant d'entendre le chef d'un grand parti socialiste d'Europe occidentale s'exprimer comme vient de le faire, à Paris, l'ancien chancelier Willy Brandt.

De son allocution, très dense et très franche, j'ai retenu d'abord un grave avertissement. L'Europe est au bord de la catastrophe, le temps de la croissance tenu pour indéfini est passé. Aucun homme d'Etat responsable ne peut, aujourd'hui, dire comment l'Occident pourra boucler, l'an prochain, le formidable déficit de la balance des paiements envers les producteurs de pétrole.

"L'inflation sévit, et les gouvernements ont peine à résister aux pressions de groupes d'intérêts.

"Je partage le point de vue de M. Brandt, quand il nous met en garde contre la tentation, pour chaque pays, d'essayer de se sauver seul.

"Je pense, comme lui, que le salut ne peut être recherché que dans l'union de l'Europe (qui suppose, selon lui, une entente franco-allemande) : le leader socialiste allemand s'est dit en accord avec le président Giscard d'Estaing, notamment en ce qui concerne l'élection du Parlement européen au suffrage universel et la renonciation au droit de veto.

"L'indépendance de l'Europe va-t-elle se faire contre les Etats-Unis ?

"M. Brandt a lancé une heureuse formule : "Coordination n'est pas subordination". Quant à la détente avec l'Est, la chute profonde des économies occidentales lui porterait un coup très rude.

"Willy Brandt s'est exprimé comme un européen lucide et réaliste. Il a fait des suggestions constructives. Son exposé devrait contribuer à dissiper le scepticisme paralysant qui s'oppose actuellement au projet de la construction européenne. Les socialistes français voudront-ils s'en inspirer ?"

samedi 22 août 2015

L'Espèce humaine (1936)



Le Tome VII de l'ENCYCLOPEDIE FRANÇAISE

L'ESPECE HUMAINE

[Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 6 juin 1936]

A s'en tenir à son titre, le tome VII de l'Encyclopédie n'aurait dû traiter que l'homme considéré comme un animal, comme une espèce zoologique dans le grouillement des espèces zoologiques. Pourtant, il suffit de feuilleter le volume pour y voir apparaître les aspects les plus divers de l'activité humaine : aspects techniques, sociaux, religieux, et même linguistiques. L'effort humain, sous ses formes élémentaires et « primitives », sans doute, mais avec ses réussites déjà étonnantes à tous les niveaux de culture, retient l'attention des ethnographes autant que la nature biologique des peuples qui l'accomplissent.

Il est bon que le public soit mis à même de constater l'extrême complication qui est aujourd'hui la loi des travaux ethnologiques. Bien des gens seraient encore étonnés s'ils savaient que dans un laboratoire d'anthropologie on ne collectionne et on n'étudie pas seulement des crânes, des squelettes ou des types humains, mais encore des objets de toute sorte depuis les armes jusqu'aux vêtements, des films de cérémonies, des textes en langues indigènes de tous les continents, des documents modernes et anciens. L'ethnologue d'aujourd'hui doit étudier une population d'abord sous son aspect physique, instruments de mesure à la main ; puis il lui faut troquer les compas contre l'appareil photographique ou la caméra, et surtout se servir de ses yeux, de ses oreilles, savoir regarder, écouter et vivre au milieu d'un peuple jusqu'à le comprendre ; il lui faut aussi s'assimiler le langage de ce peuple, le noter, rechercher les affinités qu'il peut présenter avec d'autres. Tous les problèmes se tiennent, aucun ne peut être examiné isolément.

Entre la loi d'airain de la spécialisation imposée par l'écrasante masse des travaux en cours, et le danger de la dispersion qui remplacerait la science par une érudition superficielle, l'ethnologie doit assurer son équilibre et son originalité. Mais le principe dont nous ne devons pas nous écarter est celui-ci : la science de l'homme ne peut être que totale. Celui qui s'y consacre est perdu s'il en vient à croire que le petit territoire de la connaissance qu'il défriche est le seul important. Il lui faut ouvrir sans cesse les fenêtres de son laboratoire et se renseigner sur ce que l'on fait ailleurs. Les sciences les plus diverses doivent être appelées à la rescousse ; le Dr Rivet rappelle que les plus vastes problèmes de peuplement du monde, et notamment ceux qui se posent à propos de l'installation de l'homme en Amérique, ne peuvent être résolus que si l'ethnologue fait appel au botaniste, au zoologiste, au médecin. Quand un peuple n'a pas d'annales écrites, l'histoire des plantes qu'il cultive et dont il vit nous éclaire sur son passé ; et aussi l'histoire de ses maladies. En résumé : l'unité concrète, organique, que constitue une population humaine sous tous ses aspects, ne doit être rompue sous aucun prétexte au profit d'un cloisonnement abstrait des disciplines scientifiques.

M. Lucien Febvre nous a rendu un service précieux en s'élevant, dans son avant-propos, contre ce mal omniprésent du « simplisme » : la pensée simpliste menace notre science plus qu'une autre, parce que l'homme ne se résout pas à ne pas juger au premier coup d'oeil les problèmes de son espèce. On consent bien à laisser un spécialiste se prononcer sur les moeurs des abeilles ou sur les particularités d'une variété de blé ; mais on veut, en deux mots, probablement magiques, en quelques affirmations péremptoires, expliquer le passé et diriger le présent des hommes. Un de ces mots magiques, c'est celui de « race », et l'on sait bien quels puissants sorciers le font retentir à cette heure avec plus d'emphase que jamais.

Une des conclusions que le vaste travail de M. Neuville sur les questions raciales impose clairement, c'est que les formes diverses de l'espèce humaine — celles que l'on appelle couramment des « races » — ne peuvent être assimilées ni à des espèces ni même à des variétés d'une espèce animale ou végétale. Les lois mendéliennes, dont on admet qu'elles régissent assez exactement l'hérédité des animaux ou des plantes, sont mises en échec lorsqu'on étudie les métissages. Le croisement des blancs et des noirs ne donne pas pour résultat des proportions calculables de mulâtres, de blancs et de noirs, mais un type nouveau qui tend à se consolider, à se stabiliser : une race nouvelle naît sous nos yeux, celle du nègre américain, un véritable « néo-noir ». Bien plus, lorsqu'on recherche dans le passé préhistorique et historique l'origine des races actuelles, même de celles qui sont prétendues « pures », on s'aperçoit que tous les groupes humains sont métis depuis des dizaines et des dizaines de milliers d'années. Ce qu'on appelle une race, n'est rien de plus qu'un groupe aux caractères apparemment fixes, mais résultant de combinaisons innombrables. Tous les hommes se sont rencontrés, ont lutté les uns contre les autres, ont vécu les uns près des autres et se sont mêlés incessamment depuis l'apparition de notre espèce sur la terre, au cours des prodigieux voyages que nous commençons à entrevoir.

Les premiers documents que nous ont laissés nos ancêtres, ces outils de pierre rugueux et sauvages du Chelléen, remontent peut-être à un million d'années. Et on doit poser cette question : pendant cette période immense de travaux et d'efforts, est-ce le facteur racial qui a été le moteur de l'histoire humaine ? Il est trop clair que non, puisque les hommes se sont mêlés toutes les fois qu'ils se sont trouvés face à face et que les premières grandes civilisations se sont élevées sur des substrats ethniques extraordinairement complexes.

Aussi serait-ce étrangement s'abuser que de réduire la science de l'homme à l'étude des races. L'homme est un animal, mais un animal créateur d'outils, de techniques, de structures sociales et d'idées. Il cherche à dominer son milieu naturel ; il produit. C'est pourquoi, sous la direction du Dr Rivet, les ethnographes, groupés pour présenter au public cette mise au point de leur science, ont essayé de montrer l'homme producteur et inventeur, l'homme en société, l'homme qui projette au-dessus de lui, en un monde surnaturel, les besoins et les règles de sa vie. Ce travail a été envisagé sous deux aspects : d'une part, dans le cadre des grandes divisions de l'activité humaine : technique, société, idéologie, d'autre part, dans les cadres naturels et géographiques où les principales familles de culture se sont développées : Afrique noire, monde arctique, Amérique du Nord, Océanie, etc. Peut-être dix volumes du même format seraient-ils nécessaires pour cette seule description. Aller à l'essentiel est chose difficile dans ces territoires encore neufs où nous ne savons même pas toujours ce qui est l'essentiel.

Est-il possible, dès maintenant, de dégager quelques conclusions de cet ensemble ? A mon sens, il y en a au moins deux qui sautent aux yeux. Et, d'abord, la prodigieuse capacité d'invention de tous les hommes, même des plus primitifs et des moins évolués.

La ténacité déployée par tous les peuples du globe pour vivre, et pour devenir maîtres de leurs conditions de vie, est pour nous un spectacle véritablement émouvant. Des inventions comme celles de l'arc, du boomerang, du canot à voile et à balancier, et les grandes découvertes du feu, de l'agriculture, de l'irrigation en terre aride, de la domestication des animaux, représentent dans le passé des coupures de l'histoire, des révolutions comparables à ce que signifie pour nous la découverte de la vapeur. Sans le maïs, l'Amérique précolombienne n'aurait été peuplée que de nomades épuisés par la perpétuelle recherche du gibier, alors que les conquérants espagnols furent plongés dans la stupeur en voyant se dresser devant eux les majestueuses civilisations du Mexique et du Pérou, avec leurs champs qui entouraient et faisaient vivre des villes grouillantes d'hommes.

Une autre conclusion aussi, c'est la diversité des civilisations, sous tous leurs aspects. En dépit de toutes les similitudes et de tous les emprunts, on peut dire qu'il n'existe pas un point du monde dont les habitants n'aient possédé ou ne possèdent une culture originale. Vouloir répartir tous les peuples le long d'une seule ligne d'évolution, c'est, dans l'état actuel de la science, une utopie. Aujourd'hui, l'évolution humaine nous paraît multilinéaire. Où et quand se rejoignent les chemins divergents des hommes ? Nous n'en savons rien. Là, encore, tout simplisme est interdit.

Elimination des faux problèmes et des mots de passe magiques, modestie devant la complexité déconcertante des peuples et de leurs créations, tels sont les thèmes qui apparaissent incessamment lorsqu'on cherche à résumer l'état présent de l'ethnologie. De là vient que cette science, plus peut-être que toute autre, est par excellence la science du travail collectif. La coopération de tous les spécialistes, l'activité distribuée en équipes, le continuel va-et-vient des informations, sont les conditions nécessaires de son développement. Toute cloison étanche doit être abattue entre les divers laboratoires, entre ceux-ci et la brousse où l'ethnographe « de plein air » conduit ses enquêtes. La première tentative de travail en groupe que constitue le volume « ethnologique » de l'Encyclopédie Française doit être poursuivie et approfondie ; cela d'autant plus que la science de l'homme ne doit pas seulement envisager des problèmes théoriques, mais encore apporter sa contribution à la résolution concrète des problèmes humains.

Jacques Soustelle,
Attaché au musée d'Ethnographie.

mercredi 8 juillet 2015

Missions culturelles au Mexique (1933)



MISSIONS CULTURELLES AU MEXIQUE
par Jacques SOUSTELLE,
Agrégé de l'Université (Paris).

[Le Travail Humain, tome I, n° 4, 1933, p. 452-458]

A partir du moment où le Mexique eut conquis son indépendance, un des plus graves problèmes qui se posèrent à la nouvelle nationalité fut précisément de se constituer en une véritable nationalité, englobant non seulement les quelques millions de créoles et de « gente de razón », mais toute la population du Mexique, c'est-à-dire les communautés indigènes. Or, l'Indien (et par « Indien » il faut entendre non seulement l'indigène de race pure, mais aussi le métis, dans tous les cas, très nombreux, où il a été absorbé par la communauté indienne), l'Indien a vécu jusqu'à nos jours et continue à vivre dans un isolement tel que sa qualité de citoyen mexicain demeure souvent théorique.

Isolement linguistique : le nombre d'idiomes ou dialectes parlés au Mexique est sans doute de plus de 200, et si l'on peut, philologiquement, réduire ce nombre à quelques familles, il n'en reste pas moins que, pratiquement, des indigènes parlant des dialectes très proches de la même famille ne se comprennent pas. L'émiettement linguistique est tel dans certaines parties de la République que d'un village à son voisin immédiat la compréhension n'est plus possible ; il n'y a d'homogénéité linguistique que locale, et étroitement locale. Quant à la connaissance de l'espagnol, « langue nationale » et véhiculaire, elle est encore extrêmement peu répandue. Les missionnaires catholiques, qui ont pénétré à peu près partout au temps de la colonie, apprenaient la langue de leurs ouailles et souvent ne leur enseignaient pas l'espagnol, voulant éviter un contact trop intime, qu'ils estimaient pernicieux du point de vue religieux et moral, entre les indigènes et leurs conquérants. Ces derniers, eux-mêmes, plutôt que de se lancer dans un travail d'éducation, ont bien souvent préféré apprendre les idiomes indigènes, surtout lorsque ceux-ci présentaient déjà l'avantage de s'étendre à des régions assez vastes ou politiquement importantes : ce fut le cas du Nahuatl pour le plateau central et de Maya pour le Yucatán. Il résulte de tout cela qu'après quatre siècles de conquête et de pénétration relativement grande, le problème de l'unification linguistique par l'espagnol se pose d'une façon aiguë. Pour citer un cas concret, et un des plus favorables, sur le plateau de Toluca, dans les environs de cette ville et à une centaine de kilomètres de Mexico, seuls les hommes mûrs connaissent l'espagnol, qu'ils ont appris le plus souvent au hasard des visites a la ville, des lites et des marches ; les femmes ne connaissent que la langue locale, et comme, à l'intérieur des familles, on n'emploie que cette dernière, les enfants ignorent également la langue nationale, de sorte qu'il n'y a même pas continuité dans le peu qui a été gagné.

Isolement aussi en ce qui touche aux connaissances générales qui font de l'habitant de tel ou tel village le citoyen de tout le pays. L'Indien connaît son village, les villages voisins, la capitale de l'Etat où il a dû aller pour quelque litige, et quelquefois Mexico. Les autres Etats, les villages éloignés, il ignore jusqu'à leurs noms ; et l'ignorance est plus grande encore lorsqu'il s'agit de l'histoire du pays, de sa constitution politique, de son organisation administrative. L'Indien n'est pas « incorporé » au pays qui est nominalement le sien.

A la base de ce double isolement demeure l'isolement économique. L'économie rurale mexicaine est d'un caractère familial et tout au plus étroitement local. Manquant complètement d'argent liquide, l'indigène fabrique à peu près tout ce dont il a besoin, et n'achète qu'a des artisans locaux. Comme produits de l'industrie nationale, il n'achète guère que la cotonnade, la « manta », qui lui sert à confectionner ses vêtements, quelquefois un outil ou de rares denrées alimentaires. La prodigieuse pauvreté de l'Indien le tient en dehors des échanges et de la vie économique du Mexique.

Le problème qui se pose, celui de « l'incorporation de l'Indien », n'est donc pas un simple problème d'éducation, au sens académique du mot, mais un problème de culture. Il faut vaincre la misère de l'Indien en lui apprenant à exploiter le milieu où il vit, en développant ses procédés d'agriculture, en perfectionnant ses industries locales, en l'aidant à rompre le cercle vicieux de son ignorance, cause de sa pauvreté, et de sa pauvreté, cause de son ignorance, en le plongeant dans le courant général de la production et de la consommation. Il faut effacer à son profit la distinction courante entre l' « Indito » et « la gente de razón ». L' « Indito », c'est celui qui parle mal ou ignore la langue nationale, qui demeure confiné dans l'étroit milieu local, qui se nourrit misérablement de « tortillas » de piment et de haricots noirs, qui demeure livré sans défense à la maladie ou se soigne avec des recettes magiques ; la « gente de razón », c'est le blanc, le métis ou l'Indien relativement aisé, qui parle de préférence espagnol, même s'il connaît encore l'idiome local, qui mange de la viande, achète des vêtements et des souliers produits par l'industrie moderne, et se lait soigner par le médecin. Les deux expressions, on le voit, ont un sens non pas racial, mais culturel.

L'éducation rurale doit donc, non pas enseigner des notions théoriques qui seraient vite oubliées, mais modifier profondément le milieu. Elle dispose de trois instruments : l'Ecole rurale, installée dans le village et s'adressant à la communauté locale ; les Ecoles Normales rurales, qui sont chargées de former les maîtres, et enfin les Missions culturelles.

Ces Missions ont un triple but :

1° Instruire les maîtres ruraux, leur faire comprendre quel est le véritable problème, leur donner des méthodes et des directives.

2° Modifier effectivement le milieu économico-social.

3° Etudier ce même milieu en ayant toujours en vue le but pratique de le changer et de l'améliorer. Il va sans dire que ce dernier point est d'une importance capitale, puisque toute action sur le milieu ne peut aboutir que si l'on en possède une connaissance préalable.

Il existe trois classes de missions : les Missions Ambulantes, les Missions Permanentes, la Mission Spéciale Urbaine.

Les premières, au nombre de 13, doivent pallier à la faiblesse des moyens dont on dispose en face de l'étendue du pays, en se déplaçant dans les régions où leur intervention est le plus nécessaire. Chacune de ces missions a un itinéraire déterminé et doit demeurer un certain temps dans chacune des localités désignées, où se rassemblent les maîtres ruraux des environs. Outre le chef de mission, sorti d'une école normale, le petit groupe comprend une « travailleuse sociale », un professeur de petites industries, un professeur d'agriculture, un professeur de culture physique, un professeur d'arts populaires, un professeur de musique et de chant. Dans chacune des localités visitées, la mission fonde un centre permanent de culture, où pourront se réunir ultérieurement les maîtres  ; ce centre ou « Institut » est doté d'une bibliothèque élémentaire pourvue d'un règlement de bibliothèque circulante, pour en permettre la diffusion dans le village, et de divers équipements matériels relatifs à la culture physique, à la menuiserie, etc... De cette façon, lorsque la mission elle-même se sera retirée, on peut espérer que les maîtres locaux, munis de l'outillage indispensable, sauront empêcher la population de retomber au niveau où elle se trouvait auparavant.

Pendant son séjour dans la localité même, la mission s'adresse naturellement à trois publics différents : aux maîtres réunis a cette occasion, à la population dans son ensemble et, enfin, aux enfants. Aux premiers, on essaie de donner des idées élémentaires de pédagogie, de les orienter vers le travail social au sein de leurs communautés respectives, de former une sorte d'état-major sur lequel on puisse compter lorsqu'on abandonnera de nouveau à lui-même le groupe indigène. Avec les enfants commence déjà le travail de transformation du milieu. On les habitue à la culture physique et à l'hygiène, on les forme en clubs sportifs : on essaie d'exciter leur émulation en leur exposant des dessins, des peintures, de petits travaux réussis exécutés par les enfants d'autres localités. Si le milieu s'y prête, on fera décorer par les enfants eux-mêmes la salle d'école, on leur fera organiser un petit théâtre ou des marionnettes. Ce que l'on cherche à produire, c'est un intérêt vivant chez l'enfant envers des réalisations dont il soit un des auteurs et un des responsables ; on veut secouer son apathie, l'éveiller. Et, par ce moyen, des matières d'enseignement peuvent s'introduire, mais mêlées à cette activité et non comme sujets de dissertations ou de leçons. Par exemple, en organisant des chœurs d'enfants, on leur fera sentir très naturellement le besoin de savoir l'espagnol pour pouvoir chanter dans cette langue ; ainsi l'enseignement de la langue nationale commencera au sein de ces petites communautés d'enfants que la Mission Culturelle aura vivifiées.

Mais c'est réellement avec la communauté adulte que commence le plus important et le plus lourd de la tâche : l'amélioration du milieu. C'est une bataille qui se joue à la fois sur tous les terrains : celui de la technique, celui de l'hygiène et de la médecine, celui de la vie sociale de la communauté. Les conditions sanitaires d'un grand nombre de populations indigènes sont extrêmement mauvaises ; sous-alimentation, alcoolisme, ignorance de l'hygiène, habitations insalubres, pratiques archaïques employées en cas de maladie, d'accouchement, etc... La travailleuse sociale doit visiter les foyers, y introduire des méthodes rationnelles, notamment en ce qui concerne les enfants. On s'efforce de diffuser la vaccination, d'améliorer la nourriture et l'habitation. Mais il est évident que toutes ces améliorations ne peuvent être atteintes qu'avec la base d'une amélioration matérielle dans les techniques agricoles et industrielles. Les spécialistes de la mission s'attaquent d'abord aux techniques déjà pratiquées par les Indiens afin de les développer ; à ceux qui l'ignorent, on apprendra l'usage de la charrue  ; on leur montrera à perfectionner leurs procédés pour obtenir des produits de meilleure qualité. Puis on introduit de nouvelles techniques : greffage, culture de fruits ou de vigne la où c'est possible, conservation des légumes et des fruits, fabrication de fromages, apiculture. Suivant la même méthode que pour les enfants, on apporte et on expose les produits les plus achevés d'autres régions pour inciter les indigènes à en taire autant. Si, comme c'est souvent le cas, il existait autrefois dans le pays une industrie qui a diminue d'importance, on cherche à la ranimer. On fait comprendre aux Indiens les avantages des coopératives de production et de consommation. En un mot, par tous les moyens, il s'agit de provoquer dans la région considérée un mouvement économique tel qu'il atteigne le double but de diminuer la pauvreté de l'indigène et de le faire sortir du cercle étroit où sa vie de tous les jours est enfermée.

Enfin la mission cherche à laisser derrière elle une communauté indienne plus vivante, plus gaie, organisée pour des divertissements sains, habituée aux fêtes sportives on musicales. Les indigènes ont un goût très vif pour la musique. et les orphéons formés par les missions obtiennent le plus souvent un grand succès. On pourrait dire que le passage d'une mission dans une région se marque dans les villages les plus reculés par ces deux signes : un terrain de sport (généralement équipé pour le basket-ball) et un kiosque à musique.

Il suffit d'avoir jeté un coup d'œil sur ce vaste programme pour comprendre avec quelle difficulté une mission ambulante, fixée pour peu de temps dans chaque endroit, peut le réaliser. En réalité, tout dépend de ceux qu'elle laisse derrière elle pour compléter son travail. Or, bien souvent, la routine l'emporte, les maîtres ne s'habituent pas aux nouvelles méthodes, l'action passagère de la mission n'a pas pénétré assez profondément dans l'indigène. D'où l'utilité des Missions Permanentes, qui peuvent exercer une influence plus durable.

Il existe jusqu'ici deux Missions Permanentes. Celle de l'Etat d'Hidalgo, installée d'abord à Actopan, puis à Ixmiquilpan (elle vient encore de changer de siège dernièrement), travaille depuis mars 1928 à élever les conditions de vie et la culture d'une des populations les plus misérables et dépourvues de la République, les Otomis, éternels disgraciés repoussés par tous les habitants successifs du Plateau vers les terres les moins fertiles, et victimes d'un alcoolisme profondément installé. L'action de la mission a porté, à Actopan et à Ixmiquilpan, sur une population adulte de 30.907 individus, et si le niveau de vie de ces indigènes paraît être demeuré malgré tout très bas, il est certain cependant qu'une amélioration véritable a été obtenue. Le village d'Actopan s'est modernisé et assaini, deux petites places-jardins, propres et coquettes, avec un kiosque à musique, égayent l'ingrate sécheresse de ce pauvre « pueblo » de Terre Froide. Dans ce même village existait également une Ecole Normale rurale, ce qui constituait un certain avantage pour la mission, l'école fournissant du personnel pour le travail social et contribuant à l'effort de diffusion de culture. On a appris aux indigènes à mieux utiliser l' « ixtle », fibre de l'agave qui croît en abondance dans toute la région. On les a aidés à mettre en valeur leurs « ejidos » (terres communales). Dans ce pays que la sécheresse ravage pendant neuf mois de l'année, on a installé des dispositifs d'irrigation. la lutte contre l'alcoolisme, absolument urgente pour ces populations, a été entreprise de plusieurs manières. D'abord par la propagande directe antialcoolique, et par l'enseignement de l'hygiène ; par l'amélioration de la nourriture consécutive au développement agricole : en effet, il est certain que les indigènes, en absorbent des quantités considérables de « pulque » (alcool d'agave), cherchent à compenser la sous-alimentation chronique dont ils sont victimes ; enfin en organisant des divertissements sportifs, des représentations théâtrales en plein air, etc., afin de soustraire l'Indien à l'ivrognerie habituelle des jours de loisir.

La composition de la mission a varié ou plutôt s'est complétée avec le temps. A l'équipe primitive qui comprenait une travailleuse sociale, un médecin, une infirmière, une accoucheuse, un agronome, sont venus s'ajouter un professeur de culture physique, un maître de petites industries, un professeur de musique, un charpentier, un maçon et un aide.

C'est en mai 1930 qu'a été fondée la seconde mission, celle de Paracho (Michoacán). Elle aussi a affaire à une des régions les plus isolées et les plus fermées de la République. Ce qui a été dit d'Actopan, et en général de la tâche des missions, s'applique naturellement à celle de Paracho.

Quant à la Mission Spéciale Urbaine, elle a pour fonction de parcourir les capitales des divers Etats fédéraux et d'y fonder des cours de perfectionnement pour les maîtres locaux. Elle ne s'adresse donc pas, contrairement aux autres, aux enfants ni aux communautés indigènes, mais seulement au personnel enseignant, où elle doit propager les principes et les méthodes de l'éducation rurale, telle que la conçoit le secrétariat. Elle doit, en un mot, contribuer à former des cadres sans lesquels toute modification profonde de l'état culturel des indigènes est impossible à accomplir. L'effort venu du centre, de Mexico, ne peut aboutir la des réalisations que par l'intermédiaire de travailleurs locaux préparés techniquement et moralement. A la fin de 1932, la Mission Urbaine avait déjà opéré dans les capitales suivantes : Morelia (Michoacán), Monterrey (Nuevo-León), Oaxaca (Oaxaca), Saltillo (Coahuila), Guadalajara (Jalisco), et avait instruit 1.959 maîtres.

Cette brève note ne peut donner qu'une idée forcément schématique de l'organisation des Missions Culturelles, de leurs tâches et de leurs résultats. Il s'agit là d'une immense expérience qui, pratiquement et eu égard à l'immensité de sa matière, commence à peine. Pour pouvoir juger l'arbre à ses fruits, il faut attendre. Mais s'il ne peut être question d'apprécier convenablement des résultats, il est possible d'apprécier la méthode, et l'on peut affirmer qu'étant donne le problème tel qu'il se présente dans le Mexique moderne, cette méthode s'adapte à son objet d'une manière très satisfaisante. Son seul point faible, s'il faut lui en trouver un, ou plutôt la plus dure résistance à vaincre, c'est que tout repose, comme on l'a bien reconnu, sur les possibilités d'amélioration matérielle de la vie indigène, et que, si la mission peut beaucoup dans ce domaine, elle ne peut pas tout. Elle peut apprendre à l'Indien à tirer le maximum de sa terre, à pratiquer de nouveaux procédés et de nouvelles industries, mais la faiblesse de ses ressources, l'exploitation économique dont il est si souvent victime, constituent un état de fait dont le maintien s'oppose radicalement à l'élévation culturelle de l'indigène et dont la disparition dépasse les moyens et la compétence des missions. Autrement dit, le succès de leur œuvre est lié à l'accomplissement de profondes modifications de la structure économico-sociale du pays, modifications dont l'espoir chez les uns et la crainte chez les autres ont provoqué les grandes vagues successives de révolution au cours des dernières années.

Deux points, peut-on ajouter, paraissent particulièrement importants dans la tâche des missions :

1° La connaissance des milieux indigènes, bien qu'elle paraisse constituer au premier abord une recherche de caractère théorique, est pourtant absolument indispensable. Il suffit d'avoir assisté, comme cela est arrivé à l'auteur de ces lignes, aux difficultés presque insurmontables auxquelles se heurte dans un village reculé le maître qui ignore la langue indigène, pour sentir et croire que même les améliorations immédiates des conditions de vie ne doivent pas passer avant cette étude scientifique de base.

2° La formation de cadres enseignants pourvus de techniques modernes et imbus de l'esprit nécessaire est évidemment le grand but et le grand espoir de tout le mouvement. La véritable tâche des missions est au fond de préparer leur propre disparition, avec l'aide des Ecoles Normales, en instruisant les maîtres d'aujourd'hui et de demain de manière à rendre quelque jour les missions elles-mêmes inutiles. Encore une fois, la matière sur laquelle il faut agir est immense, et peu de temps a été encore employé, mais il semble que la bonne voie ait été délibérément choisie, et il faut sans doute attendre beaucoup des nouvelles générations de maîtres. De toute façon, il est dès maintenant impossible de ne pas signaler tout l'intérêt scientifique et humain du travail qui s'accomplit. dans la « Republica de los Indios », pour sauver tout un peuple de la misère physique et mentale. Le problème de l'incorporation de l'Indien et l'évolution des Missions Culturelles constituent un de ces champs d'expérimentation à grande échelle que la science pédagogique ne doit pas perdre de vue.

vendredi 12 juin 2015

Préface au Livre des harkis (1991)



Préface de M. Jacques Soustelle

[Le Livre des harkis de Bernard Coll et Taouès Titraoui, Bièvres, Jeune Pied-Noir, 1991, p. 8]

La présence fidèle et souvent héroïque de Musulmans algériens dans les armées et sous les drapeaux de la France ne date pas d'hier. Leur participation à la guerre de 1914-1918, puis à la deuxième guerre mondiale, ne peut être oubliée : on doit notamment rappeler que les départements français d'Algérie furent les seuls, la métropole ayant été totalement occupée en novembre 1942, à fournir par la mobilisation les effectifs de l'armée, issue d'Afrique du Nord, qui reprit à cette époque la lutte pour la libération. Il suffisait de voyager à travers l'Algérie pour voir dans les villages et les douars les anciens combattants musulmans arborer fièrement leurs croix de guerre et leurs médailles militaires.

Quand commença, à partir du fatal premier novembre 1954, l'offensive de la subversion contre l'Algérie française, très vite il apparut que la participation active de combattants musulmans était absolument nécessaire à la défense des populations face au terrorisme. Gouverneur général en 1955, je pris l'initiative de créer la « police rurale » des G.M.P.R., premier noyau de ce qu'on appela couramment les harkis.

Dès les premiers mois de 1955, je me souviens d'avoir pu parcourir les montagnes sauvages des Aurès et des Nementcha sans autre escorte que des guerriers Chaouïa, des gaillards qui n'avaient pas froid aux yeux, imposants avec leurs larges chapeaux et leurs fusils.

Ce mouvement d'adhésion à la France se poursuivit et s'amplifia au cours des années, puisamment soutenu par des personnalités de premier plan dont le modèle est resté à mes yeux le bachagha Saïd BOUALAM. Sous des appellations diverses, harkis, moghazenis, membres de groupes d'autodéfense, opposèrent leur courage et leur abnégation à l'agression terroriste. Au total le nombre de ces auxiliaires de l'armée française atteignait 200.000 en 1962, alors qu'à la même époque, selon Ahmed BEN BELLA, les wilayas F.L.N. exsangues étaient réduites à 10.000 combattants.

Autrement dit, les musulmans engagés pour la France représentaient vingt fois autant que les rebelles.

Il convient d'ajouter à ce nombre les milliers d'élus locaux, de fonctionnaires musulmans qui, dans leur action quotidienne, témoignaient de leur fidélité. Ici une observation s'impose : tous ces hommes courageux, Musulmans, étaient Français, « Français à part entière » comme le leur avait proclamé le chef du gouvernement d'alors le 4 juin 1958 au Forum d'Alger. A ces Français, les pouvoirs publics et spécialement les autorités militaires avaient prodigué les encouragements et aussi les promesses. On leur avait dit en substance : « Combattez pour la France, la France vous protégera ».

Aucun représentant du gouvernement, aucun officier, ne peut démentir ce que j'affirme ici.

Aussi, quand la capitulation connue sous le nom d'accords d'Evian a livré ces hommes, et j'y insiste - ces Français - à l'arbitraire et à la vengeance des insurgés qu'ils avaient combattus, sans aucune garantie ni protection d'aucune sorte, quand d'inhumaines instructions de Paris ont prescrit de désarmer les harkis et de leur refuser notre aide pour fuir leur atroce destin, ce qui s'est accompli alors revêt tous les caractères d'un affreux génocide où la responsabilité du gouvernement métropolitain est lourdement engagée.

On évalue à 150.000 le nombre des infortunés musulmans massacrés, souvent avec leurs femmes et leurs enfants, dans des conditions inouïes de cruauté. Encore faudrait-il tenir compte des « disparus » (plus de 10.000 selon les renseignements que l'on possède), des malheureux qui ont été réduits en esclavage, en particulier assujettis au déminage des zones frontalières, des notables civils ou religieux assassinés comme le Cheikh BEN TEKKOUK chef de la Zaouïa de la Mina, des militants M.N.A. restés fidèles à Messali Hadj.

Symboliquement, la rébellion F.L.N. avait débuté le premier novembre 1954 par le meurtre d'un musulman, le caïd SADOK tué avec l'instituteur MONNEROT dans les gorges de Tighanimine ; elle s'est achevée dans un fleuve de sang musulman.

Vingt-cinq ans après ce drame non seulement affreux mais honteux, les harkis et leurs familles n'ont pas encore reçu de l'Etat Français les compensations morales et matérielles qu'exigent la justice et l'humanité. Victimes d'un des épisodes les plus ténébreux de notre histoire, ils ont au moins le droit d'être traités comme des Français « non par le sang reçu mais par le sang versé ».

Jacques SOUSTELLE
de l'Académie Française
ancien Gouverneur général de l'Algérie
Paris, le 28 décembre 1987

dimanche 31 mai 2015

Nous sommes en République (1981)



Nous sommes en République

JACQUES SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 9 janvier 1981]

En lisant la page du Monde (31 décembre 1980) intitulée "Drôle de République", je ne pouvais m'empêcher de penser à la phrase de Talleyrand : "Ce qui est exagéré ne compte pas."

Pour l'un des valeureux paladins qui se sont confié la mission de sauver la République, le régime sous lequel nous vivons n'est pas autre chose qu'un "fascisme"... à "visage libéral" il est vrai. Pour un autre, c'est une monarchie sans Charte. Pour un troisième, nous n'avons pas un roi, mais une ombre. Ainsi vont les cris discordants des oies du Capitole. L'outrance contradictoire de tels propos devrait suffire à les discréditer.

Membre du gouvernement qui a élaboré la Constitution de la Ve République, cosignataire du texte fondamental approuvé le 28 septembre 1958 par 21 millions de Français (sur un peu moins de 26 millions de suffrages exprimés), je me crois en mesure d'apporter à ce débat quelques éléments précis, en dehors de toute vaine rhétorique.

Et d'abord, quels étaient les principes de la Constitution adoptée en 1958 ? Tout simplement ceux que le général de Gaulle avait définis le 16 juin 1946 à Bayeux : séparation des pouvoirs, équilibre des pouvoirs, "arbitrage national" par un chef de l'Etat au-dessus des partis. Or ces principes ne sont pas autre chose que ceux du régime parlementaire classique : c'est d'ailleurs ce que Michel Debré, alors garde des sceaux et cheville ouvrière de la réforme des institutions, exposa devant le Conseil d'Etat le 27 août 1958.

Dans un tel système, comment le président de la République sera-t-il désigné ? La réponse est claire : "Par un collège qui englobe le Parlement mais beaucoup plus large." (de Gaulle), "Arbitre entre les partis membres du Parlement", il ne peut être élu par ce seul Parlement, mais "recourir au suffrage universel (serait) recourir à la Constitution présidentielle, qui a été écartée" (Debré). Et René Capitant de déclarer : "Le président de la République ne doit pas être l'élu du Parlement... Est-ce à dire qu'il faille prévoir son élection au suffrage universel ? Nullement. Nous écartons, au contraire, cette solution plébiscitaire dont notre histoire politique a révélé le danger."

On pourrait apporter vingt, cent citations du même ordre : la doctrine gaulliste, en ce qui concerne la source du pouvoir exécutif, c'était l'élection du président par un collège de quelques dizaines de milliers de parlementaires, élus locaux, notables. Et c'est cette doctrine qui a été incorporée à la Constitution établie par le gouvernement de Gaulle, approuvée par tous les ministres - y compris Guy Mollet, Antoine Pinay, Pierre Pflimlin, Berthoin - et votée par 80 % des citoyens. Sur cette base reposait l'équilibre des pouvoirs assuré par l'arbitrage du chef de l'Etat.

Or, en contradiction avec une position maintes fois confirmée par lui depuis seize ans, c'est le général de Gaulle qui a eu recours, en 1962, à cette "solution plébiscitaire" que ses compagnons et lui-même avaient toujours repoussée.

La réforme de 1962 fut obtenue par un référendum lancé dans le cadre de l'article 11, alors qu'il eût fallu, de toute évidence, se conformer à la procédure de révision prévue par l'article 89.

De même qu'une charge explosive placée au bon endroit suffit à provoquer la dislocation d'une vaste machine, de même la réforme du mode d'élection du président a introduit au cœur du délicat organisme institutionnel un facteur de trouble et de déséquilibre. Le régime conserve des traits parlementaires, puisque l'Assemblée peut renverser le gouvernement et que l'exécutif a le droit de dissolution. Mais, hybride, il confère au président une légitimité supérieure à tout autre puisqu'il est, seul, élu de la nation entière.

Il est plaisant, en vérité, d'entendre se lamenter face à un tel état de choses, et s'en prendre à l'actuel président ceux qui, nostalgiques, reprochent surtout à M. Giscard d'Estaing de ne pas être le général de Gaulle. Si la Constitution vraiment démocratique et libérale conçue en 1958 a été faussée, à qui la faute ? Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, ont reçu en héritage le cadeau de l'élection à l'américaine avec tout ce qui en découle : campagnes bruyantes et peu propices au débat sur les vrais problèmes, programmes et prises de position qui nuisent, dans la suite, à la fonction d'arbitrage du chef de l'Etat, et, en fait, affaiblissement de l'autorité qu'on a dit vouloir renforcer. Mais, je le répète, à qui la faute ?

Le Parlement, dit-on, est abaissé. Les constituants de 1958, dont j'étais, avaient assisté pendant douze ans à la liquéfaction de l'Etat et au déclin de la France, dont le régime d'assemblée portait la responsabilité. A ce régime, nul ne veut revenir, et il est peu honnête de reprendre, comme le fait M. de Saint-Robert, la rengaine sur "les nostalgies de la IVe République". Mais il est vrai que la Constitution, et peut-être encore davantage le règlement que l'Assemblée s'est imposé à elle-même, ligotent trop étroitement le pouvoir législatif. On est passé d'un extrême à l'autre. La priorité absolue automatiquement attribuée dans l'ordre du jour aux projets gouvernementaux limite abusivement l'initiative parlementaire ; un aménagement de cette règle (art. 48), nécessaire, ne serait pas difficile.

D'autres corrections pourraient être apportées dans le même sens à d'autres points de procédure. Je ne peux toutefois accueillir sans scepticisme la complainte de ceux qui s'attaquent aux modalités "tortueuses et restrictives" de la motion de censure. Il est bien clair que l'opposition vote allègrement les motions de censure dans la mesure même où elle sait que ces motions ne "passeront" pas ; quant aux députés de la majorité qui nourrissent à tort ou à raison des griefs contre le gouvernement, ils s'abstiennent cependant de voter la censure. Bref, tout le monde veut bien critiquer le gouvernement, mais se dérobe devant le danger d'une dissolution. Alors, qu'on ne dise pas trop que le Parlement est réduit à l'impuissance : car c'est lui-même qui se condamne à cette impuissance. La logique démocratique exigerait que l'Assemblée, si elle juge intolérable la politique menée par le gouvernement, renverse celui-ci. A ses risques et périls ? Oui, si à tout pouvoir doit correspondre une responsabilité, et à toute responsabilité un risque.

Il faudrait relire aujourd'hui les analyses de grands parlementaires de jadis, aussi différents que le furent par exemple Léon Blum et André Tardieu, ou même remonter à Aristide Briand et à sa condamnation des "mares stagnantes du suffrage universel". Le scrutin d'arrondissement malencontreusement adopté en 1958 par de Gaulle à la demande de Guy Mollet ronge insidieusement la base parlementaire du régime. Ses vices sont connus : députés enfermés dans les petits problèmes d'une circonscription, absence de vues générales, influence excessive des cabales et des clans. Pourquoi ne pas adopter, comme en Allemagne fédérale, un mode de scrutin qui fasse sa part à la représentation des opinions, même minoritaires ? Un exécutif fort n'a rien à redouter d'une Assemblée qui soit un fidèle miroir du pays. Ne serait-ce pas un moyen de porter remède à la paralysie qu'engendre la division de l'Assemblée en quatre blocs ?

La France pays de liberté

Comme il est de mode aujourd'hui, alors qu'on s'approche de l'échéance électorale, de fronder à tout propos (y compris à propos du Larzac et... des annuaires téléphoniques !), certains feignent de s'alarmer ; nos libertés, selon eux, seraient menacées, voire déjà confisquées par un régime qualifié tantôt de fasciste, tantôt de féodal, tantôt de monarchique. A en croire certains, notre pays offrirait quotidiennement le spectacle d'expulsions abusives, d'arrestations arbitraires, de violations flagrantes du droit ; et de dénoncer "tant qu'il en est temps encore" ces atteintes aux libertés démocratiques.

Oh ! Certes, je ne prétends pas qu'il n'y ait jamais en France, comme ailleurs, des actes d'arbitraire ou des détournements de pouvoir. Je ne ferme pas les yeux devant les abus d'administrations bureaucratiques trop sûres d'elles-mêmes et trop méprisantes envers le citoyen. Mais, tout de même..., n'oublions pas le sens des proportions. Dans un monde où sévissent un peu partout les dictatures, les polices omnipotentes, les goulags, le terrorisme, qui peut prétendre que la France ne soit pas au nombre de ces pays, devenus rares, où règne la liberté d'opinion et d'expression ?

La violence même des critiques qui se déploient sans retenue démontre que cette liberté est respectée.

Sommes-nous en République ? Je réponds : oui. Comme toute œuvre humaine, notre République est imparfaite ; elle est aussi perfectible. Elle reflète ce qu'il y a de bon, et de moins bon, dans notre caractère national. Mais nul ne peut, de bonne foi, nier que la France soit une démocratie. Le grand débat qui s'ouvre et qui va occuper les quatre premiers mois de l'année nouvelle ne devrait pas remettre en cause cette donnée fondamentale. C'est dans le cadre de cette République, restaurée à l'issue de la guerre mondiale et reconstruite il y a vingt-deux ans, que peuvent s'affronter les opinions légitimement diverses ; rien ne serait plus néfaste que de saper le régime républicain sous prétexte de défendre la démocratie.

(*) Ancien ministre.

dimanche 26 avril 2015

Message à Ramón González Peña (1938)



D'éminentes personnalités françaises témoignent de leur confiance en la justice républicaine

[L'Humanité, 30 octobre 1938]

Un groupe d'éminentes personnalités intellectuelles et politiques a adressé à M. Gonzales Pena, ministre de la justice du gouvernement espagnol, le message suivant :

Très émus de voir mise si inconsidérément en doute l'impartialité du tribunal de Barcelone, devant lequel comparaissent les dirigeants du P. O. U. M., les soussignés tiennent à exprimer M. le ministre de la justice la confiance que leur inspirent les méthodes adoptées par la République espagnole dans l'application de la loi.

Ils rendent hommage au souci d'équité qui a présidé, à l'instruction de cette affaire, les droits de la défense ayant été scrupuleusement respectés, et les accusés n'ayant cessé de jouir de toutes les garanties prescrites par les lois promulguées avant la guerre.

Les soussignés approuvent et admirent l'énergie déployée par le gouvernement espagnol dans la défense (à l'occasion de ce procès comme à toute autre occasion), non seulement de l'indépendance nationale et de la République, mais aussi de la démocratie dangereusement menacée dans le monde entier.

Les soussignés prient M. le ministre de la justice d'agréer et de faire agréer M. Negrin, chef du gouvernement d'Union nationale, comme tous les membres de ce gouvernement, l'expression de leur haute estime et de leur respectueuse sympathie.


Parmi les nombreuses signatures, on relève les noms de MM. :

Langevin, professeur au Collège de France ; Prof. Jean Perrin, membre de l'Institut, Prix Nobel ; Prof. Marcel Prenant ; Jacques Soustelle, sous-directeur du Musée de l'Homme ; Charles Parrain, professeur agrégé ; Jacques Duclos, vice-président de la Chambre ; Clamamus, sénateur de la Seine ; Jean Zyromski ; Philippe Lamour, avocat à la Cour ; Alexandre Zévaes, avocat à la Cour ; Marcel Williard, avocat à la Cour ; Jean Cassou, écrivain ; Louis-Martin Chauffier, écrivain ; Charles Vildrac, écrivain ; Jean-Richard Bloch, écrivain ; Georges Besson, écrivain ; G. Poupy ; Lipchitz, sculpteur ; Georges Bourdon, vice-président de la Ligue des Droits de l'Homme ; Jacques Chapelon ; Frans Maserel ; Léon Moussinac, écrivain ; Dr. A. Roubakine ; Professeur Dominois ; J. M. Lahy, professeur à l'Institut de Psychologie de l'Université de Paris ; Jeanne Fournier, docteur es-sciences, assistant à la Faculté des Sciences de Paris ; Georges Fournier, maître de recherches, chef de travaux à la Faculté des Sciences.

Télégramme au président Companys et à la Maison du Peuple de Madrid (1936)



LES EVENEMENTS D'ESPAGNE

[Revue Europe, n° 164, 15 août 1936, p. 573]

La Maison de la Culture, au nom de ses 45.000 adhérents, a adressé au président Companys et à la Maison du Peuple de Madrid le télégramme suivant :

Saluons fraternellement héroïques combattants pour la liberté de l'Espagne. Espérons fermement victoire finale du peuple espagnol contre criminelle tentative des aventuriers.

Vive l'Espagne populaire, gardienne de la culture et des traditions auxquelles un indestructible attachement nous lie.

Le télégramme est signé par :

Jean CASSOU, Tristan TZARA, Pierre J. JOUVE, Luc DURTAIN, René ARCOS, André GIDE, Elie FAURE, P. NIZAN, Ramon FERNANDEZ, Jacques LIPCHITZ, R. DESORMIERES, O. ZADKINE, OZENFANT, André LURCAT, GROMAIRE, A. LHOTE, Jean PAINLEVE, ARAGON, DABIT, Andrée VIOLLIS, J. GUEHENNO, A. CHAMSON, Pierre ABRAHAM, P. PICASSO, J. PREVERT, M. MARTIN DU GARD, Marie BELL, René BLECH, Robert DESNOS, Charles VILDRAC, Ilya EHRENBOURG, Pierre PARAF, Georges H. RIVIERE, André VARAGNAC, Jacques SOUSTELLE, Marcel HEREAND, Jean MARCHAT, Daniel LAZARUS, Peyanis SAFA, Jean LURCAT, GOERG, LEGER, JEANSON, J. RENOIR, Germaine DULAC, Robert VIDALIN, Tony GREGORY, L. LARIVE, S. ITKINE, CHABANNES, G. BESSON, ULMAN, Valentine HUGO, LAWRENS, Henri MATISSE, G. PILLEMENT, MOUSSINAC, J.-R. BLOCH, Georges SADOUL, A. WURMSER, MARTIN-CHAUFFIER, Claude AVELINE, Léopold CHAUVEAU, LENORMAND, Alejo CARPENTIER, Othon FRIESZ, PITOEF, André GERMAIN, Pierre UNIK, Jean CARTERET, L. GUILLOUX, L. PIERRE-OUINT, René MOULAERT, PETERS-ROSSET, G. BAULHAN, René DAUMALE, J. BRUNIUS, M. SIBON-ETCHEVERY, A. DELONS, ELKOUKEN, ALBERTO-GIACOMETTI, Roger CAILLOIS, BORES, Pierre ROBIN, DELAUNAY, SURVAGE, René PARAF, Claude MORGAN, Louis SECHAN, Augustin HAMON, Henriette HAMON.

Adresser les adhésions nouvelles à la Maison de la Culture, 12, rue de Navarin, Paris (9e).

dimanche 8 mars 2015

Le problème des Races (1936)



Le problème des Races

[Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 25 juillet 1936]

MM. Etienne Rabaud, G.-H. Rivière et le Dr Verneau, dans nos derniers numéros, ont répondu aux questions suivantes :

1° La théorie de Gobineau sur les avantages respectifs du mélange ou de la pureté des races vous paraît-elle exacte et capable d'inspirer d'une manière féconde la vie moderne, intellectuelle et matérielle des individus ou des Etats ?

2° L'existence des races pures, considérées comme des exemples isolés et autonomes, constitue-t-elle de nos jours une réalité biologique, ou correspond-elle seulement à des tendances affectives et intellectuelles qui se manifestent dans certains pays ?

3° Dans quel ordre d'idées ou de faits la notion de race peut-elle créer dans une collectivité quelconque une communauté de sentiment, de pensée ou d'action ?

4° Si l'on considère la population vivant sur notre territoire national et les éléments français de nos colonies, dont l'ensemble présente ce qu'on appelle dans le langage courant la race française — abstraction faite volontairement des groupements de notre race ou de même souche que nous vivant sur d'autres sols — estimez-vous que celle-ci soit dans une condition suffisante tant au point de vue physique que numérique? Croyez-vous que l'Etat ait rempli sa tâche à ce sujet ? Pensez-vous que des efforts doivent être faits pour améliorer physiquement et numériquement notre race ? Si oui, de quelle façon et par quels moyens pratiques ?


A. G.

Voici aujourd'hui la réponse de

M. Jacques Soustelle
Agrégé de l'Université
Attaché au Musée
d'Etnographie à Paris

Je crois préférable de répondre à la seconde question avant de traiter la première. Il est clair, en effet, que si nous ne pouvons pas savoir ce qu'est une race pure, les théories de Gobineau perdent leur base scientifique, ou prétendue telle.

« L'existence de races pures, considérées comme des ensembles isolés et autonomes, constitue-t-elle de nos jours une réalité biologique ? » On peut répondre hardiment que non. Je me contente de renvoyer sur ce point à l'ouvrage qui vient de paraître, Les Races humaines, de MM. Lester et Millot ; on y trouvera un bilan de ce que nous savons aujourd'hui. La notion de race est totalement imprécise. D'innombrables caractères (proportions du crâne et de la face, couleur de la peau, nature des cheveux, groupes sanguins, etc.), concourent à former des types abstraits auxquels nous donnons faute de mieux le nom de races. Mais nous ne savons rien sur la corrélation de ces caractères ni sur leur valeur systématique. Les espérances exagérées fondées, au siècle dernier, sur les mensurations, sont aujourd'hui bien mortes. Peut-être d'autres méthodes (comme par exemple la biotypologie, dont on commence à s'occuper activement en France), permettront-elles de serrer de plus près la notion de race. Pour l'instant, nous sommes loin d'une classification objective, irréprochable, des types humains. De plus, on a des raisons de croire que les prétendues « races » ne sont la plupart du temps que des groupes métis relativement stabilisés. La race pure est donc un mythe aux yeux de l'anthropologie actuelle.

A quoi correspond l'idée de race telle qu'on l'emploie vulgairement ? A la confusion constante entre race, langue et nationalité. Le terme « Aryen », autour duquel s'édifie une pseudo-science tapageuse, désigne, ou plutôt désignait, car c'est un mot aujourd'hui désuet, un groupe linguistique et non racial : l'indo-européen ou indo-germanique. De ce point de vue, sont « aryens » un Allemand, un Français, un Espagnol, même un noir africain, ou un Juif parlant une langue indo-européenne. Hors de cette acception, il n'y a qu'absurdités. De même, il y a une nationalité allemande et une nationalité française, mais il n'y a ni race allemande, ni race française. D'une façon générale, les nations européennes se sont constituées en groupant des populations racialement très différentes. Ce sont des phénomènes historiques et non biologiques.

J'en viens maintenant à la première question. Le gobinisme, fondé sur une notion grossièrement inexacte de l'anthropologie, est faussé dès son principe. L'étalage théâtral, auquel cette théorie a donné et donne encore lieu, de développements oratoires sur la supériorité ou l'infériorité de telle ou telle race et sur les conséquences néfastes du métissage, n'a d'autre intérêt que celui d'une rhétorique aussi creuse que parfois éblouissante. L'histoire montre que n'importe quel groupe social, quelle que soit sa composition ethnique, est capable d'édifier de hautes et belles civilisations lorsqu'il est placé dans les conditions nécessaires. Il y a eu de grandes civilisations européennes, asiatiques, africaines, américaines, construites au cours de l'histoire par des hommes de tous les types ethniques. Le degré de complication et de perfectionnement qu'atteint une civilisation dépend en dernier ressort de sa base économique et du développement de ses forces de production : c'est pourquoi la civilisation des Mayas producteurs de maïs et bâtisseurs de villes a brillé un peu plus, à ce qu'il semble, que celle des tribus nomades du nord de l'Europe avant l'ère chrétienne ; et cela en dépit du fait que les secondes se composaient d'individus blancs et blonds présentant tous les caractères de la race élue. Le blé, le riz, le maïs et quelques autres faits du même genre expliquent bien mieux les grands édifices culturels que toutes les considérations possibles sur la peau, les yeux, les cheveux, la taille, etc., des diverses populations du globe.

Quant au métissage, il semble avoir été la règle au cours de l'histoire. Pendant les migrations, les guerres, les conquêtes, toutes les populations du globe se sont mêlées les unes aux autres et la plupart des grandes cultures se sont édifiées sur un fondement ethnique très bigarré. Du point de vue biologique, l'idée encore répandue selon laquelle le métis est inférieur aux deux races d'où il provient, est absolument contredite par les faits. En Amérique latine, pour parler d'un domaine que je connais, des nations entières tirent leur meilleur personnel politique, artistique et scientifique des masses métissées hispano-indiennes, et ces métis ne sont inférieurs ni intellectuellement, ni physiquement, aux Indiens ou aux Espagnols. D'ailleurs, l'état physique d'un peuple dépend de mille conditions, en particulier de son niveau de vie, et il serait puéril de prétendre l'expliquer en toute circonstance par le seul jeu des facteurs ethniques.

Qu'une idée scientifiquement inexacte soit « capable d'inspirer la vie... des individus ou des Etats », c'est certain. « D'une manière féconde », c'est une autre affaire. Nous arrivons ainsi à la troisième question. La notion de race, confondue inextricablement avec celles de nationalité, de langue et de supériorité culturelle, peut en effet concourir à créer dans une collectivité un mouvement commun, je ne dirai pas de pensée, mais de sentiments et d'action. Ici il ne s'agit pas de science mais d'idéologie politique. Une notion de race pour ainsi dire frauduleuse, noyau affectif autour duquel se cristallisent toutes les passions nationales d'un peuple, peut servir d'alibi, de déguisement idéologique à une réalité sociale que l'on prend soin de ne pas dévoiler. Tandis qu'une lutte concrète d'intérêts se déroule sur la terre, l'attention des spectateurs — et des acteurs — est détournée vers le grandiose combat des races qui sévit dans les nuages. Aussi peut-on dire que toutes les théories racistes ne sont jamais que des masques à l'usage de ceux qui n'osent se montrer à visage découvert. Un autre fait à remarquer, c'est que de pareilles doctrines ne peuvent se répandre avec succès que lorsque les antagonismes qu'elles veulent cacher sont devenus trop aigus pour être dissimulés d'une autre manière. C'est dire que leur apparition est en elle-même un assez grave symptôme non seulement pour la pensée, mais pour la vie même du groupe social où elle se produit.

La notion de race peut donc être une cause, dans le domaine psychologique collectif, mais elle est d'abord un effet ; sous son apparence faussement scientifique, elle n'est qu'une conséquence de troubles profonds agitant une société. L'exaltation de la notion de race constitue un élément de diagnostic pour le sociologue, comme une éruption cutanée en constitue un aux yeux du médecin. Du point de vue strict de l'anthropologue, l'introduction du racisme comme doctrine officielle ruine toute espèce de travail scientifique en remplaçant le développement concret de l'histoire humaine par le récit mythique des luttes, des défaillances et des victoires d'une race considérée a priori comme supérieure.

Quatrième question. — Il doit d'abord être entendu que les mots « race française » sont ici employés tout à fait à tort. Cela dit, il faudrait des volumes pour traiter ce sujet, qui dépasse largement ma compétence. Que l'Etat « ait rempli sa tâche » dans ce domaine, je ne le crois pas. Une modification profonde et une amélioration effective des conditions de vie de notre peuple sont évidemment nécessaires au succès de toute politique des sports ou de la natalité. Mais je laisse à d'autres, mieux préparés que moi, le soin de répondre à cette partie de l'enquête.

(A suivre.)

lundi 2 mars 2015

Intervention à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (25 avril 1975)



[Intervention à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, 8e séance du 25 avril 1975]

M. SOUSTELLE (France). — Je demande la parole pour expliquer mon vote.

M. LE PRESIDENT. — La parole est à M. Soustelle.

M. SOUSTELLE. — Monsieur le Président, mes chers collègues, je reconnais volontiers à la motion telle qu'elle nous a été soumise certains mérites, en particulier celui de proclamer un espoir que des incidents contraires aux principes démocratiques cesseront. Cependant, je n'ai pas voté l'ensemble, estimant fâcheux que l'amendement de MM. Amrehn, Vedovato et Karasek ait été repoussé.

En effet, contrairement à ce qui a été dit, cet amendement ne présentait pas le caractère d'une condamnation. Il était formulé en termes raisonnables et mesurés et je m'étonne qu'on ne puisse pas exprimer à cette tribune des alarmes au sujet de nouvelles malheureusement très nombreuses et très claires quant à ce qui se passe au Portugal.

En ce qui me concerne, j'avais déposé un sous-amendement qui s'inspirait directement de la résolution présentée le 28 janvier 1975, document 3578, sous la signature de notre actuel Président et de neuf autres membres de l'Assemblée, tous socialistes, représentant plusieurs pays et qui exprimaient leur souci au sujet de la restriction aux libertés découlant du projet de loi établissant par voie légale le syndicat unique au Portugal. C'est ce point qui me paraît particulièrement regrettable. Je me réfère au rapport même de M. Gessner pour citer les paroles du principal adversaire de ce que l'on appelle au Portugal l'unicidad, l'unité du syndicat, dominé par les communistes. Je parle de M. Salgedo Zena, membre du parti socialiste portugais, qui a déclaré notamment :

« Si l'on institue aujourd'hui un syndicat unique, on imposera demain un parti unique. »

Dans ces conditions, je m'étonne que les membres socialistes de notre Assemblée n'aient pas cru devoir soutenir leurs collègues portugais dans la résistance qu'ils opposent à certaines manœuvres antidémocratiques, et c'est ce qui explique que j'ai voté contre l'ensemble de la résolution qui nous était soumise.

M. LE PRESIDENT (Traduction). — Je vous remercie. Cette motion d'ordre est donc résolue.

samedi 28 février 2015

Diminishing apartheid (1983)



L'apartheid en déclin

Par Jacques Soustelle, membre de l'Académie française.

Copyright : Le Quotidien de Paris / Soustelle

[South African Digest, 25 novembre 1983, traduit de l'anglais par Aurélien Houssay]

Lorsque les circonstances de l'histoire jettent différentes nations dans la même partie du monde, chacune avec sa culture, ses coutumes, sa langue et même sa couleur propres, de graves problèmes d'aliénation culturelle, de racisme ou d'intolérance religieuse sont inévitables. Comme le nombre de têtes de l'Hydre mythologique, ce monstre ne cesse d'apparaître pour déchirer les pays et les peuples. La tragédie du Liban est un exemple des énormes problèmes qui se produisent lorsque des groupes minoritaires hétérogènes doivent vivre ensemble.

Les problèmes deviennent presque insurmontables lorsque des puissances extérieures soufflent sur les braises pour exploiter à leur avantage ces "frustes passions" de la haine raciale ou du fanatisme — comme l'a dit le général de Gaulle en Algérie en 1947, avant que la décolonisation ne devienne à la mode. Qu'est-ce que serait l'OLP (dont le leader, Yasser Arafat, a récemment annoncé le "message positif" qu'il avait reçu de Youri Andropov) sans le soutien, les armes et l'argent russes ?

L'ensemble de la question se heurte ici à l'hypocrisie et à des prétextes fallacieux. L'URSS est le pays le plus raciste du monde, le seul pays dans lequel la propagande antisémite, similaire au célèbre Stürmer, est publiée officiellement. Mais cela n'empêche pas les Russes et leurs amis communistes comme le MRAP (le mouvement antiraciste français censé promouvoir l'amitié entre les nations) de se présenter comme anti-racistes et de condamner l'Afrique du Sud.

Ces mêmes personnes exigent que les immigrés d'Afrique du Nord aient le droit à leur foi, à leur langue et à leur développement ethnique propres. En afrikaans, cela s'appelle l'apartheid. Vraiment, tout cela est extrêmement déroutant. Un courage et une persévérance exceptionnels, caractéristiques de la nation boer, qui firent autrefois du président Paul Kruger une figure populaire en France, ont été exigés du gouvernement d'Afrique du Sud, son Premier ministre, M. PW Botha, et "l'autre" Botha, Pik, son ministre des Affaires étrangères et de l'Information. Ils ont été attaqués par Moscou et, hélas, dans une certaine mesure, même par Paris. Ils ont été attaqués par des organisations terroristes étroitement associées au KGB, stigmatisés comme sacrilèges par le Parti conservateur du Dr. Treurnicht, abandonnés par le Parti progressiste qui devait normalement soutenir leur action. Mais ils continuent.

Référendum

Le 2 novembre, un événement historique aura lieu en Afrique du Sud. Pas un coup d'Etat sanglant comme en Haute-Volta ou au Ghana, pas une guerre civile comme au Tchad, mais un référendum — le premier en Afrique du Sud où l'électorat blanc va s'exprimer sur la nouvelle constitution proposée par le gouvernement et approuvée par le Parlement.

Il est impossible ici de donner en détail le texte compliqué de la Constitution, qui est le produit d'un long processus de rédaction et l'objet de beaucoup de débats parlementaires. Mais cette constitution est la base du partage du pouvoir entre les Blancs (5 millions), les Indiens (850 000) et les Métis (2 700 000), sous la direction d'un président "à la française". Avec beaucoup de choses qui ont changé (par exemple, le système de quotas qui limite le nombre d'étudiants noirs dans les universités, la reconnaissance des droits de résidence de milliers d'immigrés suite à l'arrêt Rikhoto de la Cour suprême), des piliers entiers de l'édifice de l'apartheid sont en train de s'écrouler — légalement et sans effusion de sang.

Quid des 17 millions de Noirs ? M. PW Botha donne deux réponses possibles à cette question. Tout d'abord, les Etats nationaux qui deviennent indépendants l'un après l'autre, comme quatre d'entre eux l'ont déjà fait. Je sais qu'il y a des gens soi-disant éclairés qui préfèrent dire que ces Etats sont ridicules, petits et pauvres, mais en réalité, le Transkei a certains des meilleurs pâturages et certaines des terres les plus fertiles du pays et le Bophuthatswana est l'un des plus grands producteurs de platine au monde. Chacun de ces Etats a son gouvernement, son service public et sa police propres. Mais l'ONU refuse de les reconnaître, tout en reconnaissant sans hésitation n'importe quelle île, comme Grenade. La République d'Afrique du Sud aide ces Etats, comme nous aidons nos anciennes colonies. Et quand cette évolution portera ses fruits, elles formeront, avec la République, une "confédération" de l'Afrique australe. Il faut souligner que tous les Etats de cette partie du monde, Etats marxistes comme le Mozambique inclus, sont économiquement dépendants de leur puissant voisin.

En second lieu, le gouvernement Botha reconnaît l'existence et les droits des Noirs qui n'ont pas de liens avec l'un de ces Etats et qui vivent en grand nombre dans des zones comme Soweto (qui, soit dit en passant, a l'un des hôpitaux les plus modernes d'Afrique, où les patients sont soignés presque gratuitement). Une nouvelle loi leur donne le droit d'élire leurs propres autorités, un processus de développement déjà en cours et qui a vocation à s'étendre à d'autres districts.

La base de ce système est la reconnaissance de l'identité nationale de chacun des groupes nationaux. Les Blancs, constitués par les Afrikaners et les anglophones, sont venus en Afrique du Sud avant les Bantous (les Noirs) qui ont migré d'Afrique centrale. Cela fait près de trois siècles que les huguenots français, comme les Marais, Du Toit et Le Roux, ont fui après la révocation de l'édit de Nantes dans la partie du Cap aujourd'hui connue comme Franschoek. Et M. PW Botha avait tout à fait raison quand il déclarait en avril que les Blancs d'Afrique du Sud représentaient une nation bien établie avec des racines profondes.

Dans ce pays — une mosaïque de groupes minoritaires nationaux et culturels — la nouvelle constitution offre une porte ouverte à de nouvelles réponses en matière de coexistence pacifique. Sans surprise, les communistes, pionniers de l'impérialisme russe, veulent saboter cet effort intelligent et noble. Mais ce qui est surprenant, c'est que les soi-disant chrétiens et "libéraux", qui ont pris l'habitude de condamner systématiquement tout ce qui vient de Pretoria, semblent préférer le conflit stérile et meurtrier.

Si l'électorat dit "oui" le 2 novembre, l'Afrique du Sud entrera dans une nouvelle ère, pleine de promesses pour tous ses peuples et pour l'ensemble du continent.