dimanche 8 mars 2015

Le problème des Races (1936)



Le problème des Races

[Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 25 juillet 1936]

MM. Etienne Rabaud, G.-H. Rivière et le Dr Verneau, dans nos derniers numéros, ont répondu aux questions suivantes :

1° La théorie de Gobineau sur les avantages respectifs du mélange ou de la pureté des races vous paraît-elle exacte et capable d'inspirer d'une manière féconde la vie moderne, intellectuelle et matérielle des individus ou des Etats ?

2° L'existence des races pures, considérées comme des exemples isolés et autonomes, constitue-t-elle de nos jours une réalité biologique, ou correspond-elle seulement à des tendances affectives et intellectuelles qui se manifestent dans certains pays ?

3° Dans quel ordre d'idées ou de faits la notion de race peut-elle créer dans une collectivité quelconque une communauté de sentiment, de pensée ou d'action ?

4° Si l'on considère la population vivant sur notre territoire national et les éléments français de nos colonies, dont l'ensemble présente ce qu'on appelle dans le langage courant la race française — abstraction faite volontairement des groupements de notre race ou de même souche que nous vivant sur d'autres sols — estimez-vous que celle-ci soit dans une condition suffisante tant au point de vue physique que numérique? Croyez-vous que l'Etat ait rempli sa tâche à ce sujet ? Pensez-vous que des efforts doivent être faits pour améliorer physiquement et numériquement notre race ? Si oui, de quelle façon et par quels moyens pratiques ?


A. G.

Voici aujourd'hui la réponse de

M. Jacques Soustelle
Agrégé de l'Université
Attaché au Musée
d'Etnographie à Paris

Je crois préférable de répondre à la seconde question avant de traiter la première. Il est clair, en effet, que si nous ne pouvons pas savoir ce qu'est une race pure, les théories de Gobineau perdent leur base scientifique, ou prétendue telle.

« L'existence de races pures, considérées comme des ensembles isolés et autonomes, constitue-t-elle de nos jours une réalité biologique ? » On peut répondre hardiment que non. Je me contente de renvoyer sur ce point à l'ouvrage qui vient de paraître, Les Races humaines, de MM. Lester et Millot ; on y trouvera un bilan de ce que nous savons aujourd'hui. La notion de race est totalement imprécise. D'innombrables caractères (proportions du crâne et de la face, couleur de la peau, nature des cheveux, groupes sanguins, etc.), concourent à former des types abstraits auxquels nous donnons faute de mieux le nom de races. Mais nous ne savons rien sur la corrélation de ces caractères ni sur leur valeur systématique. Les espérances exagérées fondées, au siècle dernier, sur les mensurations, sont aujourd'hui bien mortes. Peut-être d'autres méthodes (comme par exemple la biotypologie, dont on commence à s'occuper activement en France), permettront-elles de serrer de plus près la notion de race. Pour l'instant, nous sommes loin d'une classification objective, irréprochable, des types humains. De plus, on a des raisons de croire que les prétendues « races » ne sont la plupart du temps que des groupes métis relativement stabilisés. La race pure est donc un mythe aux yeux de l'anthropologie actuelle.

A quoi correspond l'idée de race telle qu'on l'emploie vulgairement ? A la confusion constante entre race, langue et nationalité. Le terme « Aryen », autour duquel s'édifie une pseudo-science tapageuse, désigne, ou plutôt désignait, car c'est un mot aujourd'hui désuet, un groupe linguistique et non racial : l'indo-européen ou indo-germanique. De ce point de vue, sont « aryens » un Allemand, un Français, un Espagnol, même un noir africain, ou un Juif parlant une langue indo-européenne. Hors de cette acception, il n'y a qu'absurdités. De même, il y a une nationalité allemande et une nationalité française, mais il n'y a ni race allemande, ni race française. D'une façon générale, les nations européennes se sont constituées en groupant des populations racialement très différentes. Ce sont des phénomènes historiques et non biologiques.

J'en viens maintenant à la première question. Le gobinisme, fondé sur une notion grossièrement inexacte de l'anthropologie, est faussé dès son principe. L'étalage théâtral, auquel cette théorie a donné et donne encore lieu, de développements oratoires sur la supériorité ou l'infériorité de telle ou telle race et sur les conséquences néfastes du métissage, n'a d'autre intérêt que celui d'une rhétorique aussi creuse que parfois éblouissante. L'histoire montre que n'importe quel groupe social, quelle que soit sa composition ethnique, est capable d'édifier de hautes et belles civilisations lorsqu'il est placé dans les conditions nécessaires. Il y a eu de grandes civilisations européennes, asiatiques, africaines, américaines, construites au cours de l'histoire par des hommes de tous les types ethniques. Le degré de complication et de perfectionnement qu'atteint une civilisation dépend en dernier ressort de sa base économique et du développement de ses forces de production : c'est pourquoi la civilisation des Mayas producteurs de maïs et bâtisseurs de villes a brillé un peu plus, à ce qu'il semble, que celle des tribus nomades du nord de l'Europe avant l'ère chrétienne ; et cela en dépit du fait que les secondes se composaient d'individus blancs et blonds présentant tous les caractères de la race élue. Le blé, le riz, le maïs et quelques autres faits du même genre expliquent bien mieux les grands édifices culturels que toutes les considérations possibles sur la peau, les yeux, les cheveux, la taille, etc., des diverses populations du globe.

Quant au métissage, il semble avoir été la règle au cours de l'histoire. Pendant les migrations, les guerres, les conquêtes, toutes les populations du globe se sont mêlées les unes aux autres et la plupart des grandes cultures se sont édifiées sur un fondement ethnique très bigarré. Du point de vue biologique, l'idée encore répandue selon laquelle le métis est inférieur aux deux races d'où il provient, est absolument contredite par les faits. En Amérique latine, pour parler d'un domaine que je connais, des nations entières tirent leur meilleur personnel politique, artistique et scientifique des masses métissées hispano-indiennes, et ces métis ne sont inférieurs ni intellectuellement, ni physiquement, aux Indiens ou aux Espagnols. D'ailleurs, l'état physique d'un peuple dépend de mille conditions, en particulier de son niveau de vie, et il serait puéril de prétendre l'expliquer en toute circonstance par le seul jeu des facteurs ethniques.

Qu'une idée scientifiquement inexacte soit « capable d'inspirer la vie... des individus ou des Etats », c'est certain. « D'une manière féconde », c'est une autre affaire. Nous arrivons ainsi à la troisième question. La notion de race, confondue inextricablement avec celles de nationalité, de langue et de supériorité culturelle, peut en effet concourir à créer dans une collectivité un mouvement commun, je ne dirai pas de pensée, mais de sentiments et d'action. Ici il ne s'agit pas de science mais d'idéologie politique. Une notion de race pour ainsi dire frauduleuse, noyau affectif autour duquel se cristallisent toutes les passions nationales d'un peuple, peut servir d'alibi, de déguisement idéologique à une réalité sociale que l'on prend soin de ne pas dévoiler. Tandis qu'une lutte concrète d'intérêts se déroule sur la terre, l'attention des spectateurs — et des acteurs — est détournée vers le grandiose combat des races qui sévit dans les nuages. Aussi peut-on dire que toutes les théories racistes ne sont jamais que des masques à l'usage de ceux qui n'osent se montrer à visage découvert. Un autre fait à remarquer, c'est que de pareilles doctrines ne peuvent se répandre avec succès que lorsque les antagonismes qu'elles veulent cacher sont devenus trop aigus pour être dissimulés d'une autre manière. C'est dire que leur apparition est en elle-même un assez grave symptôme non seulement pour la pensée, mais pour la vie même du groupe social où elle se produit.

La notion de race peut donc être une cause, dans le domaine psychologique collectif, mais elle est d'abord un effet ; sous son apparence faussement scientifique, elle n'est qu'une conséquence de troubles profonds agitant une société. L'exaltation de la notion de race constitue un élément de diagnostic pour le sociologue, comme une éruption cutanée en constitue un aux yeux du médecin. Du point de vue strict de l'anthropologue, l'introduction du racisme comme doctrine officielle ruine toute espèce de travail scientifique en remplaçant le développement concret de l'histoire humaine par le récit mythique des luttes, des défaillances et des victoires d'une race considérée a priori comme supérieure.

Quatrième question. — Il doit d'abord être entendu que les mots « race française » sont ici employés tout à fait à tort. Cela dit, il faudrait des volumes pour traiter ce sujet, qui dépasse largement ma compétence. Que l'Etat « ait rempli sa tâche » dans ce domaine, je ne le crois pas. Une modification profonde et une amélioration effective des conditions de vie de notre peuple sont évidemment nécessaires au succès de toute politique des sports ou de la natalité. Mais je laisse à d'autres, mieux préparés que moi, le soin de répondre à cette partie de l'enquête.

(A suivre.)