vendredi 12 juin 2015

Préface au Livre des harkis (1991)



Préface de M. Jacques Soustelle

[Le Livre des harkis de Bernard Coll et Taouès Titraoui, Bièvres, Jeune Pied-Noir, 1991, p. 8]

La présence fidèle et souvent héroïque de Musulmans algériens dans les armées et sous les drapeaux de la France ne date pas d'hier. Leur participation à la guerre de 1914-1918, puis à la deuxième guerre mondiale, ne peut être oubliée : on doit notamment rappeler que les départements français d'Algérie furent les seuls, la métropole ayant été totalement occupée en novembre 1942, à fournir par la mobilisation les effectifs de l'armée, issue d'Afrique du Nord, qui reprit à cette époque la lutte pour la libération. Il suffisait de voyager à travers l'Algérie pour voir dans les villages et les douars les anciens combattants musulmans arborer fièrement leurs croix de guerre et leurs médailles militaires.

Quand commença, à partir du fatal premier novembre 1954, l'offensive de la subversion contre l'Algérie française, très vite il apparut que la participation active de combattants musulmans était absolument nécessaire à la défense des populations face au terrorisme. Gouverneur général en 1955, je pris l'initiative de créer la « police rurale » des G.M.P.R., premier noyau de ce qu'on appela couramment les harkis.

Dès les premiers mois de 1955, je me souviens d'avoir pu parcourir les montagnes sauvages des Aurès et des Nementcha sans autre escorte que des guerriers Chaouïa, des gaillards qui n'avaient pas froid aux yeux, imposants avec leurs larges chapeaux et leurs fusils.

Ce mouvement d'adhésion à la France se poursuivit et s'amplifia au cours des années, puisamment soutenu par des personnalités de premier plan dont le modèle est resté à mes yeux le bachagha Saïd BOUALAM. Sous des appellations diverses, harkis, moghazenis, membres de groupes d'autodéfense, opposèrent leur courage et leur abnégation à l'agression terroriste. Au total le nombre de ces auxiliaires de l'armée française atteignait 200.000 en 1962, alors qu'à la même époque, selon Ahmed BEN BELLA, les wilayas F.L.N. exsangues étaient réduites à 10.000 combattants.

Autrement dit, les musulmans engagés pour la France représentaient vingt fois autant que les rebelles.

Il convient d'ajouter à ce nombre les milliers d'élus locaux, de fonctionnaires musulmans qui, dans leur action quotidienne, témoignaient de leur fidélité. Ici une observation s'impose : tous ces hommes courageux, Musulmans, étaient Français, « Français à part entière » comme le leur avait proclamé le chef du gouvernement d'alors le 4 juin 1958 au Forum d'Alger. A ces Français, les pouvoirs publics et spécialement les autorités militaires avaient prodigué les encouragements et aussi les promesses. On leur avait dit en substance : « Combattez pour la France, la France vous protégera ».

Aucun représentant du gouvernement, aucun officier, ne peut démentir ce que j'affirme ici.

Aussi, quand la capitulation connue sous le nom d'accords d'Evian a livré ces hommes, et j'y insiste - ces Français - à l'arbitraire et à la vengeance des insurgés qu'ils avaient combattus, sans aucune garantie ni protection d'aucune sorte, quand d'inhumaines instructions de Paris ont prescrit de désarmer les harkis et de leur refuser notre aide pour fuir leur atroce destin, ce qui s'est accompli alors revêt tous les caractères d'un affreux génocide où la responsabilité du gouvernement métropolitain est lourdement engagée.

On évalue à 150.000 le nombre des infortunés musulmans massacrés, souvent avec leurs femmes et leurs enfants, dans des conditions inouïes de cruauté. Encore faudrait-il tenir compte des « disparus » (plus de 10.000 selon les renseignements que l'on possède), des malheureux qui ont été réduits en esclavage, en particulier assujettis au déminage des zones frontalières, des notables civils ou religieux assassinés comme le Cheikh BEN TEKKOUK chef de la Zaouïa de la Mina, des militants M.N.A. restés fidèles à Messali Hadj.

Symboliquement, la rébellion F.L.N. avait débuté le premier novembre 1954 par le meurtre d'un musulman, le caïd SADOK tué avec l'instituteur MONNEROT dans les gorges de Tighanimine ; elle s'est achevée dans un fleuve de sang musulman.

Vingt-cinq ans après ce drame non seulement affreux mais honteux, les harkis et leurs familles n'ont pas encore reçu de l'Etat Français les compensations morales et matérielles qu'exigent la justice et l'humanité. Victimes d'un des épisodes les plus ténébreux de notre histoire, ils ont au moins le droit d'être traités comme des Français « non par le sang reçu mais par le sang versé ».

Jacques SOUSTELLE
de l'Académie Française
ancien Gouverneur général de l'Algérie
Paris, le 28 décembre 1987