mercredi 8 juillet 2015

Missions culturelles au Mexique (1933)



MISSIONS CULTURELLES AU MEXIQUE
par Jacques SOUSTELLE,
Agrégé de l'Université (Paris).

[Le Travail Humain, tome I, n° 4, 1933, p. 452-458]

A partir du moment où le Mexique eut conquis son indépendance, un des plus graves problèmes qui se posèrent à la nouvelle nationalité fut précisément de se constituer en une véritable nationalité, englobant non seulement les quelques millions de créoles et de « gente de razón », mais toute la population du Mexique, c'est-à-dire les communautés indigènes. Or, l'Indien (et par « Indien » il faut entendre non seulement l'indigène de race pure, mais aussi le métis, dans tous les cas, très nombreux, où il a été absorbé par la communauté indienne), l'Indien a vécu jusqu'à nos jours et continue à vivre dans un isolement tel que sa qualité de citoyen mexicain demeure souvent théorique.

Isolement linguistique : le nombre d'idiomes ou dialectes parlés au Mexique est sans doute de plus de 200, et si l'on peut, philologiquement, réduire ce nombre à quelques familles, il n'en reste pas moins que, pratiquement, des indigènes parlant des dialectes très proches de la même famille ne se comprennent pas. L'émiettement linguistique est tel dans certaines parties de la République que d'un village à son voisin immédiat la compréhension n'est plus possible ; il n'y a d'homogénéité linguistique que locale, et étroitement locale. Quant à la connaissance de l'espagnol, « langue nationale » et véhiculaire, elle est encore extrêmement peu répandue. Les missionnaires catholiques, qui ont pénétré à peu près partout au temps de la colonie, apprenaient la langue de leurs ouailles et souvent ne leur enseignaient pas l'espagnol, voulant éviter un contact trop intime, qu'ils estimaient pernicieux du point de vue religieux et moral, entre les indigènes et leurs conquérants. Ces derniers, eux-mêmes, plutôt que de se lancer dans un travail d'éducation, ont bien souvent préféré apprendre les idiomes indigènes, surtout lorsque ceux-ci présentaient déjà l'avantage de s'étendre à des régions assez vastes ou politiquement importantes : ce fut le cas du Nahuatl pour le plateau central et de Maya pour le Yucatán. Il résulte de tout cela qu'après quatre siècles de conquête et de pénétration relativement grande, le problème de l'unification linguistique par l'espagnol se pose d'une façon aiguë. Pour citer un cas concret, et un des plus favorables, sur le plateau de Toluca, dans les environs de cette ville et à une centaine de kilomètres de Mexico, seuls les hommes mûrs connaissent l'espagnol, qu'ils ont appris le plus souvent au hasard des visites a la ville, des lites et des marches ; les femmes ne connaissent que la langue locale, et comme, à l'intérieur des familles, on n'emploie que cette dernière, les enfants ignorent également la langue nationale, de sorte qu'il n'y a même pas continuité dans le peu qui a été gagné.

Isolement aussi en ce qui touche aux connaissances générales qui font de l'habitant de tel ou tel village le citoyen de tout le pays. L'Indien connaît son village, les villages voisins, la capitale de l'Etat où il a dû aller pour quelque litige, et quelquefois Mexico. Les autres Etats, les villages éloignés, il ignore jusqu'à leurs noms ; et l'ignorance est plus grande encore lorsqu'il s'agit de l'histoire du pays, de sa constitution politique, de son organisation administrative. L'Indien n'est pas « incorporé » au pays qui est nominalement le sien.

A la base de ce double isolement demeure l'isolement économique. L'économie rurale mexicaine est d'un caractère familial et tout au plus étroitement local. Manquant complètement d'argent liquide, l'indigène fabrique à peu près tout ce dont il a besoin, et n'achète qu'a des artisans locaux. Comme produits de l'industrie nationale, il n'achète guère que la cotonnade, la « manta », qui lui sert à confectionner ses vêtements, quelquefois un outil ou de rares denrées alimentaires. La prodigieuse pauvreté de l'Indien le tient en dehors des échanges et de la vie économique du Mexique.

Le problème qui se pose, celui de « l'incorporation de l'Indien », n'est donc pas un simple problème d'éducation, au sens académique du mot, mais un problème de culture. Il faut vaincre la misère de l'Indien en lui apprenant à exploiter le milieu où il vit, en développant ses procédés d'agriculture, en perfectionnant ses industries locales, en l'aidant à rompre le cercle vicieux de son ignorance, cause de sa pauvreté, et de sa pauvreté, cause de son ignorance, en le plongeant dans le courant général de la production et de la consommation. Il faut effacer à son profit la distinction courante entre l' « Indito » et « la gente de razón ». L' « Indito », c'est celui qui parle mal ou ignore la langue nationale, qui demeure confiné dans l'étroit milieu local, qui se nourrit misérablement de « tortillas » de piment et de haricots noirs, qui demeure livré sans défense à la maladie ou se soigne avec des recettes magiques ; la « gente de razón », c'est le blanc, le métis ou l'Indien relativement aisé, qui parle de préférence espagnol, même s'il connaît encore l'idiome local, qui mange de la viande, achète des vêtements et des souliers produits par l'industrie moderne, et se lait soigner par le médecin. Les deux expressions, on le voit, ont un sens non pas racial, mais culturel.

L'éducation rurale doit donc, non pas enseigner des notions théoriques qui seraient vite oubliées, mais modifier profondément le milieu. Elle dispose de trois instruments : l'Ecole rurale, installée dans le village et s'adressant à la communauté locale ; les Ecoles Normales rurales, qui sont chargées de former les maîtres, et enfin les Missions culturelles.

Ces Missions ont un triple but :

1° Instruire les maîtres ruraux, leur faire comprendre quel est le véritable problème, leur donner des méthodes et des directives.

2° Modifier effectivement le milieu économico-social.

3° Etudier ce même milieu en ayant toujours en vue le but pratique de le changer et de l'améliorer. Il va sans dire que ce dernier point est d'une importance capitale, puisque toute action sur le milieu ne peut aboutir que si l'on en possède une connaissance préalable.

Il existe trois classes de missions : les Missions Ambulantes, les Missions Permanentes, la Mission Spéciale Urbaine.

Les premières, au nombre de 13, doivent pallier à la faiblesse des moyens dont on dispose en face de l'étendue du pays, en se déplaçant dans les régions où leur intervention est le plus nécessaire. Chacune de ces missions a un itinéraire déterminé et doit demeurer un certain temps dans chacune des localités désignées, où se rassemblent les maîtres ruraux des environs. Outre le chef de mission, sorti d'une école normale, le petit groupe comprend une « travailleuse sociale », un professeur de petites industries, un professeur d'agriculture, un professeur de culture physique, un professeur d'arts populaires, un professeur de musique et de chant. Dans chacune des localités visitées, la mission fonde un centre permanent de culture, où pourront se réunir ultérieurement les maîtres  ; ce centre ou « Institut » est doté d'une bibliothèque élémentaire pourvue d'un règlement de bibliothèque circulante, pour en permettre la diffusion dans le village, et de divers équipements matériels relatifs à la culture physique, à la menuiserie, etc... De cette façon, lorsque la mission elle-même se sera retirée, on peut espérer que les maîtres locaux, munis de l'outillage indispensable, sauront empêcher la population de retomber au niveau où elle se trouvait auparavant.

Pendant son séjour dans la localité même, la mission s'adresse naturellement à trois publics différents : aux maîtres réunis a cette occasion, à la population dans son ensemble et, enfin, aux enfants. Aux premiers, on essaie de donner des idées élémentaires de pédagogie, de les orienter vers le travail social au sein de leurs communautés respectives, de former une sorte d'état-major sur lequel on puisse compter lorsqu'on abandonnera de nouveau à lui-même le groupe indigène. Avec les enfants commence déjà le travail de transformation du milieu. On les habitue à la culture physique et à l'hygiène, on les forme en clubs sportifs : on essaie d'exciter leur émulation en leur exposant des dessins, des peintures, de petits travaux réussis exécutés par les enfants d'autres localités. Si le milieu s'y prête, on fera décorer par les enfants eux-mêmes la salle d'école, on leur fera organiser un petit théâtre ou des marionnettes. Ce que l'on cherche à produire, c'est un intérêt vivant chez l'enfant envers des réalisations dont il soit un des auteurs et un des responsables ; on veut secouer son apathie, l'éveiller. Et, par ce moyen, des matières d'enseignement peuvent s'introduire, mais mêlées à cette activité et non comme sujets de dissertations ou de leçons. Par exemple, en organisant des chœurs d'enfants, on leur fera sentir très naturellement le besoin de savoir l'espagnol pour pouvoir chanter dans cette langue ; ainsi l'enseignement de la langue nationale commencera au sein de ces petites communautés d'enfants que la Mission Culturelle aura vivifiées.

Mais c'est réellement avec la communauté adulte que commence le plus important et le plus lourd de la tâche : l'amélioration du milieu. C'est une bataille qui se joue à la fois sur tous les terrains : celui de la technique, celui de l'hygiène et de la médecine, celui de la vie sociale de la communauté. Les conditions sanitaires d'un grand nombre de populations indigènes sont extrêmement mauvaises ; sous-alimentation, alcoolisme, ignorance de l'hygiène, habitations insalubres, pratiques archaïques employées en cas de maladie, d'accouchement, etc... La travailleuse sociale doit visiter les foyers, y introduire des méthodes rationnelles, notamment en ce qui concerne les enfants. On s'efforce de diffuser la vaccination, d'améliorer la nourriture et l'habitation. Mais il est évident que toutes ces améliorations ne peuvent être atteintes qu'avec la base d'une amélioration matérielle dans les techniques agricoles et industrielles. Les spécialistes de la mission s'attaquent d'abord aux techniques déjà pratiquées par les Indiens afin de les développer ; à ceux qui l'ignorent, on apprendra l'usage de la charrue  ; on leur montrera à perfectionner leurs procédés pour obtenir des produits de meilleure qualité. Puis on introduit de nouvelles techniques : greffage, culture de fruits ou de vigne la où c'est possible, conservation des légumes et des fruits, fabrication de fromages, apiculture. Suivant la même méthode que pour les enfants, on apporte et on expose les produits les plus achevés d'autres régions pour inciter les indigènes à en taire autant. Si, comme c'est souvent le cas, il existait autrefois dans le pays une industrie qui a diminue d'importance, on cherche à la ranimer. On fait comprendre aux Indiens les avantages des coopératives de production et de consommation. En un mot, par tous les moyens, il s'agit de provoquer dans la région considérée un mouvement économique tel qu'il atteigne le double but de diminuer la pauvreté de l'indigène et de le faire sortir du cercle étroit où sa vie de tous les jours est enfermée.

Enfin la mission cherche à laisser derrière elle une communauté indienne plus vivante, plus gaie, organisée pour des divertissements sains, habituée aux fêtes sportives on musicales. Les indigènes ont un goût très vif pour la musique. et les orphéons formés par les missions obtiennent le plus souvent un grand succès. On pourrait dire que le passage d'une mission dans une région se marque dans les villages les plus reculés par ces deux signes : un terrain de sport (généralement équipé pour le basket-ball) et un kiosque à musique.

Il suffit d'avoir jeté un coup d'œil sur ce vaste programme pour comprendre avec quelle difficulté une mission ambulante, fixée pour peu de temps dans chaque endroit, peut le réaliser. En réalité, tout dépend de ceux qu'elle laisse derrière elle pour compléter son travail. Or, bien souvent, la routine l'emporte, les maîtres ne s'habituent pas aux nouvelles méthodes, l'action passagère de la mission n'a pas pénétré assez profondément dans l'indigène. D'où l'utilité des Missions Permanentes, qui peuvent exercer une influence plus durable.

Il existe jusqu'ici deux Missions Permanentes. Celle de l'Etat d'Hidalgo, installée d'abord à Actopan, puis à Ixmiquilpan (elle vient encore de changer de siège dernièrement), travaille depuis mars 1928 à élever les conditions de vie et la culture d'une des populations les plus misérables et dépourvues de la République, les Otomis, éternels disgraciés repoussés par tous les habitants successifs du Plateau vers les terres les moins fertiles, et victimes d'un alcoolisme profondément installé. L'action de la mission a porté, à Actopan et à Ixmiquilpan, sur une population adulte de 30.907 individus, et si le niveau de vie de ces indigènes paraît être demeuré malgré tout très bas, il est certain cependant qu'une amélioration véritable a été obtenue. Le village d'Actopan s'est modernisé et assaini, deux petites places-jardins, propres et coquettes, avec un kiosque à musique, égayent l'ingrate sécheresse de ce pauvre « pueblo » de Terre Froide. Dans ce même village existait également une Ecole Normale rurale, ce qui constituait un certain avantage pour la mission, l'école fournissant du personnel pour le travail social et contribuant à l'effort de diffusion de culture. On a appris aux indigènes à mieux utiliser l' « ixtle », fibre de l'agave qui croît en abondance dans toute la région. On les a aidés à mettre en valeur leurs « ejidos » (terres communales). Dans ce pays que la sécheresse ravage pendant neuf mois de l'année, on a installé des dispositifs d'irrigation. la lutte contre l'alcoolisme, absolument urgente pour ces populations, a été entreprise de plusieurs manières. D'abord par la propagande directe antialcoolique, et par l'enseignement de l'hygiène ; par l'amélioration de la nourriture consécutive au développement agricole : en effet, il est certain que les indigènes, en absorbent des quantités considérables de « pulque » (alcool d'agave), cherchent à compenser la sous-alimentation chronique dont ils sont victimes ; enfin en organisant des divertissements sportifs, des représentations théâtrales en plein air, etc., afin de soustraire l'Indien à l'ivrognerie habituelle des jours de loisir.

La composition de la mission a varié ou plutôt s'est complétée avec le temps. A l'équipe primitive qui comprenait une travailleuse sociale, un médecin, une infirmière, une accoucheuse, un agronome, sont venus s'ajouter un professeur de culture physique, un maître de petites industries, un professeur de musique, un charpentier, un maçon et un aide.

C'est en mai 1930 qu'a été fondée la seconde mission, celle de Paracho (Michoacán). Elle aussi a affaire à une des régions les plus isolées et les plus fermées de la République. Ce qui a été dit d'Actopan, et en général de la tâche des missions, s'applique naturellement à celle de Paracho.

Quant à la Mission Spéciale Urbaine, elle a pour fonction de parcourir les capitales des divers Etats fédéraux et d'y fonder des cours de perfectionnement pour les maîtres locaux. Elle ne s'adresse donc pas, contrairement aux autres, aux enfants ni aux communautés indigènes, mais seulement au personnel enseignant, où elle doit propager les principes et les méthodes de l'éducation rurale, telle que la conçoit le secrétariat. Elle doit, en un mot, contribuer à former des cadres sans lesquels toute modification profonde de l'état culturel des indigènes est impossible à accomplir. L'effort venu du centre, de Mexico, ne peut aboutir la des réalisations que par l'intermédiaire de travailleurs locaux préparés techniquement et moralement. A la fin de 1932, la Mission Urbaine avait déjà opéré dans les capitales suivantes : Morelia (Michoacán), Monterrey (Nuevo-León), Oaxaca (Oaxaca), Saltillo (Coahuila), Guadalajara (Jalisco), et avait instruit 1.959 maîtres.

Cette brève note ne peut donner qu'une idée forcément schématique de l'organisation des Missions Culturelles, de leurs tâches et de leurs résultats. Il s'agit là d'une immense expérience qui, pratiquement et eu égard à l'immensité de sa matière, commence à peine. Pour pouvoir juger l'arbre à ses fruits, il faut attendre. Mais s'il ne peut être question d'apprécier convenablement des résultats, il est possible d'apprécier la méthode, et l'on peut affirmer qu'étant donne le problème tel qu'il se présente dans le Mexique moderne, cette méthode s'adapte à son objet d'une manière très satisfaisante. Son seul point faible, s'il faut lui en trouver un, ou plutôt la plus dure résistance à vaincre, c'est que tout repose, comme on l'a bien reconnu, sur les possibilités d'amélioration matérielle de la vie indigène, et que, si la mission peut beaucoup dans ce domaine, elle ne peut pas tout. Elle peut apprendre à l'Indien à tirer le maximum de sa terre, à pratiquer de nouveaux procédés et de nouvelles industries, mais la faiblesse de ses ressources, l'exploitation économique dont il est si souvent victime, constituent un état de fait dont le maintien s'oppose radicalement à l'élévation culturelle de l'indigène et dont la disparition dépasse les moyens et la compétence des missions. Autrement dit, le succès de leur œuvre est lié à l'accomplissement de profondes modifications de la structure économico-sociale du pays, modifications dont l'espoir chez les uns et la crainte chez les autres ont provoqué les grandes vagues successives de révolution au cours des dernières années.

Deux points, peut-on ajouter, paraissent particulièrement importants dans la tâche des missions :

1° La connaissance des milieux indigènes, bien qu'elle paraisse constituer au premier abord une recherche de caractère théorique, est pourtant absolument indispensable. Il suffit d'avoir assisté, comme cela est arrivé à l'auteur de ces lignes, aux difficultés presque insurmontables auxquelles se heurte dans un village reculé le maître qui ignore la langue indigène, pour sentir et croire que même les améliorations immédiates des conditions de vie ne doivent pas passer avant cette étude scientifique de base.

2° La formation de cadres enseignants pourvus de techniques modernes et imbus de l'esprit nécessaire est évidemment le grand but et le grand espoir de tout le mouvement. La véritable tâche des missions est au fond de préparer leur propre disparition, avec l'aide des Ecoles Normales, en instruisant les maîtres d'aujourd'hui et de demain de manière à rendre quelque jour les missions elles-mêmes inutiles. Encore une fois, la matière sur laquelle il faut agir est immense, et peu de temps a été encore employé, mais il semble que la bonne voie ait été délibérément choisie, et il faut sans doute attendre beaucoup des nouvelles générations de maîtres. De toute façon, il est dès maintenant impossible de ne pas signaler tout l'intérêt scientifique et humain du travail qui s'accomplit. dans la « Republica de los Indios », pour sauver tout un peuple de la misère physique et mentale. Le problème de l'incorporation de l'Indien et l'évolution des Missions Culturelles constituent un de ces champs d'expérimentation à grande échelle que la science pédagogique ne doit pas perdre de vue.