samedi 22 août 2015

L'Espèce humaine (1936)



Le Tome VII de l'ENCYCLOPEDIE FRANÇAISE

L'ESPECE HUMAINE

[Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 6 juin 1936]

A s'en tenir à son titre, le tome VII de l'Encyclopédie n'aurait dû traiter que l'homme considéré comme un animal, comme une espèce zoologique dans le grouillement des espèces zoologiques. Pourtant, il suffit de feuilleter le volume pour y voir apparaître les aspects les plus divers de l'activité humaine : aspects techniques, sociaux, religieux, et même linguistiques. L'effort humain, sous ses formes élémentaires et « primitives », sans doute, mais avec ses réussites déjà étonnantes à tous les niveaux de culture, retient l'attention des ethnographes autant que la nature biologique des peuples qui l'accomplissent.

Il est bon que le public soit mis à même de constater l'extrême complication qui est aujourd'hui la loi des travaux ethnologiques. Bien des gens seraient encore étonnés s'ils savaient que dans un laboratoire d'anthropologie on ne collectionne et on n'étudie pas seulement des crânes, des squelettes ou des types humains, mais encore des objets de toute sorte depuis les armes jusqu'aux vêtements, des films de cérémonies, des textes en langues indigènes de tous les continents, des documents modernes et anciens. L'ethnologue d'aujourd'hui doit étudier une population d'abord sous son aspect physique, instruments de mesure à la main ; puis il lui faut troquer les compas contre l'appareil photographique ou la caméra, et surtout se servir de ses yeux, de ses oreilles, savoir regarder, écouter et vivre au milieu d'un peuple jusqu'à le comprendre ; il lui faut aussi s'assimiler le langage de ce peuple, le noter, rechercher les affinités qu'il peut présenter avec d'autres. Tous les problèmes se tiennent, aucun ne peut être examiné isolément.

Entre la loi d'airain de la spécialisation imposée par l'écrasante masse des travaux en cours, et le danger de la dispersion qui remplacerait la science par une érudition superficielle, l'ethnologie doit assurer son équilibre et son originalité. Mais le principe dont nous ne devons pas nous écarter est celui-ci : la science de l'homme ne peut être que totale. Celui qui s'y consacre est perdu s'il en vient à croire que le petit territoire de la connaissance qu'il défriche est le seul important. Il lui faut ouvrir sans cesse les fenêtres de son laboratoire et se renseigner sur ce que l'on fait ailleurs. Les sciences les plus diverses doivent être appelées à la rescousse ; le Dr Rivet rappelle que les plus vastes problèmes de peuplement du monde, et notamment ceux qui se posent à propos de l'installation de l'homme en Amérique, ne peuvent être résolus que si l'ethnologue fait appel au botaniste, au zoologiste, au médecin. Quand un peuple n'a pas d'annales écrites, l'histoire des plantes qu'il cultive et dont il vit nous éclaire sur son passé ; et aussi l'histoire de ses maladies. En résumé : l'unité concrète, organique, que constitue une population humaine sous tous ses aspects, ne doit être rompue sous aucun prétexte au profit d'un cloisonnement abstrait des disciplines scientifiques.

M. Lucien Febvre nous a rendu un service précieux en s'élevant, dans son avant-propos, contre ce mal omniprésent du « simplisme » : la pensée simpliste menace notre science plus qu'une autre, parce que l'homme ne se résout pas à ne pas juger au premier coup d'oeil les problèmes de son espèce. On consent bien à laisser un spécialiste se prononcer sur les moeurs des abeilles ou sur les particularités d'une variété de blé ; mais on veut, en deux mots, probablement magiques, en quelques affirmations péremptoires, expliquer le passé et diriger le présent des hommes. Un de ces mots magiques, c'est celui de « race », et l'on sait bien quels puissants sorciers le font retentir à cette heure avec plus d'emphase que jamais.

Une des conclusions que le vaste travail de M. Neuville sur les questions raciales impose clairement, c'est que les formes diverses de l'espèce humaine — celles que l'on appelle couramment des « races » — ne peuvent être assimilées ni à des espèces ni même à des variétés d'une espèce animale ou végétale. Les lois mendéliennes, dont on admet qu'elles régissent assez exactement l'hérédité des animaux ou des plantes, sont mises en échec lorsqu'on étudie les métissages. Le croisement des blancs et des noirs ne donne pas pour résultat des proportions calculables de mulâtres, de blancs et de noirs, mais un type nouveau qui tend à se consolider, à se stabiliser : une race nouvelle naît sous nos yeux, celle du nègre américain, un véritable « néo-noir ». Bien plus, lorsqu'on recherche dans le passé préhistorique et historique l'origine des races actuelles, même de celles qui sont prétendues « pures », on s'aperçoit que tous les groupes humains sont métis depuis des dizaines et des dizaines de milliers d'années. Ce qu'on appelle une race, n'est rien de plus qu'un groupe aux caractères apparemment fixes, mais résultant de combinaisons innombrables. Tous les hommes se sont rencontrés, ont lutté les uns contre les autres, ont vécu les uns près des autres et se sont mêlés incessamment depuis l'apparition de notre espèce sur la terre, au cours des prodigieux voyages que nous commençons à entrevoir.

Les premiers documents que nous ont laissés nos ancêtres, ces outils de pierre rugueux et sauvages du Chelléen, remontent peut-être à un million d'années. Et on doit poser cette question : pendant cette période immense de travaux et d'efforts, est-ce le facteur racial qui a été le moteur de l'histoire humaine ? Il est trop clair que non, puisque les hommes se sont mêlés toutes les fois qu'ils se sont trouvés face à face et que les premières grandes civilisations se sont élevées sur des substrats ethniques extraordinairement complexes.

Aussi serait-ce étrangement s'abuser que de réduire la science de l'homme à l'étude des races. L'homme est un animal, mais un animal créateur d'outils, de techniques, de structures sociales et d'idées. Il cherche à dominer son milieu naturel ; il produit. C'est pourquoi, sous la direction du Dr Rivet, les ethnographes, groupés pour présenter au public cette mise au point de leur science, ont essayé de montrer l'homme producteur et inventeur, l'homme en société, l'homme qui projette au-dessus de lui, en un monde surnaturel, les besoins et les règles de sa vie. Ce travail a été envisagé sous deux aspects : d'une part, dans le cadre des grandes divisions de l'activité humaine : technique, société, idéologie, d'autre part, dans les cadres naturels et géographiques où les principales familles de culture se sont développées : Afrique noire, monde arctique, Amérique du Nord, Océanie, etc. Peut-être dix volumes du même format seraient-ils nécessaires pour cette seule description. Aller à l'essentiel est chose difficile dans ces territoires encore neufs où nous ne savons même pas toujours ce qui est l'essentiel.

Est-il possible, dès maintenant, de dégager quelques conclusions de cet ensemble ? A mon sens, il y en a au moins deux qui sautent aux yeux. Et, d'abord, la prodigieuse capacité d'invention de tous les hommes, même des plus primitifs et des moins évolués.

La ténacité déployée par tous les peuples du globe pour vivre, et pour devenir maîtres de leurs conditions de vie, est pour nous un spectacle véritablement émouvant. Des inventions comme celles de l'arc, du boomerang, du canot à voile et à balancier, et les grandes découvertes du feu, de l'agriculture, de l'irrigation en terre aride, de la domestication des animaux, représentent dans le passé des coupures de l'histoire, des révolutions comparables à ce que signifie pour nous la découverte de la vapeur. Sans le maïs, l'Amérique précolombienne n'aurait été peuplée que de nomades épuisés par la perpétuelle recherche du gibier, alors que les conquérants espagnols furent plongés dans la stupeur en voyant se dresser devant eux les majestueuses civilisations du Mexique et du Pérou, avec leurs champs qui entouraient et faisaient vivre des villes grouillantes d'hommes.

Une autre conclusion aussi, c'est la diversité des civilisations, sous tous leurs aspects. En dépit de toutes les similitudes et de tous les emprunts, on peut dire qu'il n'existe pas un point du monde dont les habitants n'aient possédé ou ne possèdent une culture originale. Vouloir répartir tous les peuples le long d'une seule ligne d'évolution, c'est, dans l'état actuel de la science, une utopie. Aujourd'hui, l'évolution humaine nous paraît multilinéaire. Où et quand se rejoignent les chemins divergents des hommes ? Nous n'en savons rien. Là, encore, tout simplisme est interdit.

Elimination des faux problèmes et des mots de passe magiques, modestie devant la complexité déconcertante des peuples et de leurs créations, tels sont les thèmes qui apparaissent incessamment lorsqu'on cherche à résumer l'état présent de l'ethnologie. De là vient que cette science, plus peut-être que toute autre, est par excellence la science du travail collectif. La coopération de tous les spécialistes, l'activité distribuée en équipes, le continuel va-et-vient des informations, sont les conditions nécessaires de son développement. Toute cloison étanche doit être abattue entre les divers laboratoires, entre ceux-ci et la brousse où l'ethnographe « de plein air » conduit ses enquêtes. La première tentative de travail en groupe que constitue le volume « ethnologique » de l'Encyclopédie Française doit être poursuivie et approfondie ; cela d'autant plus que la science de l'homme ne doit pas seulement envisager des problèmes théoriques, mais encore apporter sa contribution à la résolution concrète des problèmes humains.

Jacques Soustelle,
Attaché au musée d'Ethnographie.