dimanche 29 novembre 2015

Les communistes et les intellectuels (1974)



Les communistes et les intellectuels

JACQUES SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 13 mai 1974]

Dans leur campagne pour le candidat d'union de la gauche, les communistes font volontiers appel aux intellectuels : universitaires, écrivains, artistes producteurs de radiodiffusion, acteurs. Ils collectionnent des signatures plus ou moins prestigieuses, à vrai dire, pour la plupart, peu connues.

Cette tactique ne date pas d'hier. A l'époque du Front populaire, j'ai pu voir comment le parti s'efforçait de pénétrer les milieux intellectuels, de les noyauter, d'y occuper des positions stratégiques : les sciences physiques, en particulier, ont été l'objet de toute leur attention, et ce n'est pas par hasard que le parti a tout fait pour embrigader Paul Langevin, sa famille, ses amis et ses élèves.

A cette fin, les communistes ont su faire jouer avec astuce deux ressorts que l'on retrouve chez beaucoup d'universitaires et de chercheurs : d'abord l'écœurement, entièrement justifié, devant la négligence, la mesquinerie et l'incompréhension dont les gouvernements français font preuve trop souvent à l'égard de la recherche scientifique et du développement intellectuel du pays : d'autre part, une certaine naïveté découlant de la bonne foi de professeurs, de savants, peu rompus aux subtilités et aux embûches de la "politique", au sens étroit du mot.

Je me souviens à ce propos d'un éminent universitaire qui, ému par les rumeurs répandues sur la disparition d'un groupe de mathématiciens de Kiev, envoyés en Sibérie sous Staline, s'agita au point d'être admis à visiter l'université en question : là, dans une salle de cours et devant un tableau noir couvert d’équations, on lui fit voir quelques personnages qui déclarèrent, à travers un interprète, qu'ils étaient bel et bien les mathématiciens de Kiev dont la presse bourgeoise avait décrit le calvaire. Tout aussitôt le professeur français revint à Paris pour chanter les louanges du régime stalinien si injustement calomnié.

La propagande communiste prend appui sur le mécontentement - justifié, je le répète - de beaucoup d'intellectuels. Elle fait miroiter à leurs yeux la considération, les crédits, l'aide officielle dont ils bénéficieraient sous un gouvernement dit "de gauche". Elle passe sous silence l'étiolement des libertés, et notamment de la liberté de pensée et d'expression, essentielle au savant comme à l'artiste, que le dogmatisme communiste, installé à la tête de l'Etat, asphyxie inexorablement comme un oiseau sous la cloche d'une pompe pneumatique.

Peu avant la guerre, une offensive intellectuelle de grand style s'efforça de rassembler "sous la bannière du marxisme" - pod znamenem marxisma, selon la formule russe - divers chercheurs spécialisés dans les sciences physiques ou humaines. Cette tentative ne fut qu'un demi-succès - donc un demi-échec - parce que le marxisme dogmatique se révéla vite incompatible avec l'élan de la recherche, qui ne saurait accepter d'être figée dans le cadre d'une scholastique oppressive.

Là-dessus éclata le coup de tonnerre du pacte Hitler-Staline. Ayant travaillé de près avec des hommes comme Paul Rivet, Paul Langevin, Victor Basch, je me souviens de leur révolte devant le cynisme de ce renversement des alliances, de cette collusion entre les régimes totalitaires de Moscou et de Berlin.

Aujourd'hui, les communistes, prudents, se gardent de hisser la bannière de leur doctrine. Ils accueillent volontiers les penseurs chrétiens comme les scientifiques agnostiques et n'essaient pas d'imposer le marxisme comme moule obligatoire de la pensée. Cela viendra en son temps s'ils parviennent au pouvoir. Pour l'instant, ils se bornent à jouer les démocrates en s'adressant à une catégorie de Français qui, traditionnellement, demeurent très attachés aux libertés de la République.

C'est là que réside, précisément, ce que j'ose qualifier d'escroquerie : car si, par malheur, le parti communiste s'emparait du pouvoir, et même si, dans le cadre de la Ve République, il parvenait, comme suite à l'élection présidentielle, à prendre possession des ministères tels que ceux de l'éducation nationale, des affaires culturelles, de la recherche scientifique, nul ne peut douter que le noyautage, le favoritisme, la chasse aux sorcières séviraient aussitôt et qu'on assisterait à la marxisation accélérée de l'enseignement (donc de la jeunesse), des organismes de recherche, de l'art officiel.

Or non seulement cela constituerait politiquement un grave danger, mais encore la pensée scientifique, la littérature et l'an en souffriraient lourdement. Qui dit dogmatisme dit stérilité. L'exemple soviétique montre qu’à l'exception des sciences susceptibles d'applications technologiques et militaires ou paramilitaires la recherche stagne, la littérature ne subsiste que sous le carcan du conformisme - voir le cas de Soljenitsyne, - la peinture est d'un pompiérisme caricatural qui ne s'est pas amélioré depuis l'époque de Staline.

C'est pourquoi je dis aux intellectuels français qui se sont laissé entraîner à soutenir le "candidat commun du programme commun" qu'ils jouent, en toute bonne foi, contre ce qui constitue l'essentiel de leur vocation.

(*) Député du Rhône (non inscrit), ancien ministre.