jeudi 31 décembre 2015

"Que l'on reprenne avec Israël des relations non pas privilégiées, mais normales" (17 octobre 1973)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 17e séance du 17 octobre 1973]

M. Jacques Soustelle. Monsieur le ministre, mes chers collègues, les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune ont, pour la plupart, tenu d'excellents propos. Je dis « la plupart », car je n'ai pas apprécié l'intervention d'un au moins d'entre eux.

M. Georges Marchais. Tant mieux pour nous !

M. Jacques Soustelle. Tant mieux pour moi également !

M. Georges Gosnat. Entre nous, il y a une différence !

M. Jacques Soustelle. En revanche, les applaudissements qui ont salué l'excellente intervention de M. Poperen montrent que certaines idées, des idées-forces dirai-je, sont communes à de nombreux membres de cette assemblée.

Néanmoins, certains orateurs ont eu tendance à placer sur le même pied, en quelque sorte, Israël et les Etats arabes. Or, une différence capitale distingue les deux groupes de belligérants.

Comme ils l'ont bien montré dans le passé, les Etats arabes peuvent parfaitement essuyer des défaites sans qu'elles portent une atteinte profonde à leur existence nationale ; ils disposent de l'espace et leur capacité de survie n'est pas entamée par l'amputation de tel ou tel morceau de leur territoire, placé provisoirement sous une administration étrangère. En revanche, l'Etat d'Israël n'a pas le choix : il doit vaincre ou disparaitre ; c'est, pour lui, une question de vie ou de mort.

Nous devons conserver cela en mémoire à tout instant en résistant à la tentation d'établir trop facilement un équilibre entre les victimes de l'agression et ses auteurs. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux et sur quelques bancs des républicains indépendants.)

Agression, en effet, car personne dans le monde, semble-t-il, sauf peut-être M. le ministre des affaires étrangères, n'a paru éprouver le moindre doute sur la responsabilité de cette guerre qui a éclaté le jour du Kippour. Elle a, d'ailleurs, été reconnue comme telle par les Etats arabes eux-mêmes et notamment par le ministre des affaires étrangères égyptien.

En 1967, les hostilités avaient commencé par le blocus du détroit de Tiran. Or le blocus est considéré, en droit international, comme casus belli, notamment — je me permets de le signaler — par le texte soviétique, déposé aux Nations Unies le 5 janvier 1952, sur la définition de l'agression : « Est considéré comme Etat agresseur celui qui établit un blocus des ports ou des côtes d'un autre Etat.

Tel était bien le cas précis en ce qui concerne le blocus du détroit de Tiran. Toujours est-il qu'à ce moment-là, pour la doctrine française, était agresseur celui qui tirait le premier ; et, formellement Israël avait tiré le premier.

Cette fois-ci Israël n'a pas tiré le premier. Il est évident que l'agression est venue d'Egypte et de Syrie. Mais la doctrine française a changé puisque, semble-t-il, on se demande seulement maintenant si quelqu'un « veut remettre les pieds chez soi ... », définition d'ailleurs bien difficile à préciser.

En somme, si je comprends bien, Israël a toujours tort et les Arabes ont toujours raison.

Mais la question cruciale est la suivante : quels sont les buts de guerre des Etats agresseurs et pourquoi ont-ils déclenché ce nouveau conflit ?

En 1948, lors de la naissance de l'Etat d'Israël, à la suite de la décision des Nations Unies, il n'y avait aucun doute : le but de guerre des six Etats arabes qui ont envahi les territoires dévolus par les Nations Unies à l'Etat d'Israël était l'anéantissement de cet Etat, avant même qu'il eût pris sa forme.

A cet égard, je rappelle pour mémoire les déclarations du secrétaire général de la Ligue arabe, Azzam Pacha, promettant un massacre « comparable aux massacres mongols » et dont on parlerait dans l'histoire.

En 1967, le but de guerre affirmé, déclaré sous toutes les formes, que ce soit par les hommes d'Etat arabes, par les radios du Caire et de Damas, par Ahmed Choukeiri, dont une déclaration particulièrement significative a été publiée par le journal Le Monde du 2 juin 1967, voire dans les chansons de cabaret, dont la plus populaire au Caire avait pour refrain « Egorge, égorge, égorge », ce but de guerre était l'anéantissement de l'Etat d'Israël et l'extermination de sa population. Si l'on en doutait si peu que ce soit, il suffirait de regarder les brochures distribuées aux soldats égyptiens par le gouvernement de Gamal Abdel Nasser, où des illustrations naïves et grossières, dans le tyle du Stürmer, représentaient les petits juifs, tremblants et loqueteux, jetés à la mer par les brillants soldats arabes.

Mais, nous dit-on aujourd'hui, cela aurait changé. Anouar es-Sadate est décrit comme un modéré, et les buts de guerre ne seraient plus du tout ceux de 1948 ou de 1967. Mais est-ce exact ?

Certes, on nous cite un discours de M. Anouar es-Sadate dans lequel il se déclare prêt à entrer en négociation ou à faire partie d'une conférence, mais en précisant aussitôt que la condition préalable était le retrait des Israéliens de tous les territoires où ils se trouvent présentement ; ainsi, la moitié de Jérusalem en ferait évidemment partie.

Poser une telle condition préalable revient à demander à l'Etat d'Israël de commettre un suicide ; or, pas plus un Etat qu'un individu n'est sensible à des objurgations de ce genre.

D'ailleurs, au moment même où il prononçait ce discours dit a conciliant », son collègue et complice, Hafez al-Assad, déclarait rigoureusement le contraire en disant notamment qu'il s'agissait d'une guerre de libération totale du territoire de la nation arabe.

Remontons un peu dans le passé.

Que constatons-nous, notamment en Egypte ?

L'Etat égyptien publie officiellement ce vieux faux antisémite, le Protocole des sages de Sion. Les livres de classe mis dans les mains des enfants égyptiens ne parlent que de haine et d'assassinat. A l'université Al-Azhar, lors d'une conférence réunissant, en 1968, un grande nombre d'ulémas, le docteur Mohammad Azzah Darwaza déclare : « Les musulmans et les Arabes ne peuvent consentir à ce que les Juifs rendent certaines parties de ce qu'ils ont usurpé et se confirment dans les territoires que l'Organisation des Nations Unies leur a alloués. C'est la patrie des musulmans et des Arabes, et l'O . N . U. n'a pas le droit de permettre aux Juifs d'en posséder la moindre parcelle ».

Dira-t-on que cette déclaration est un peu ancienne ? J'ai sous les yeux le texte d'un discours prononcé il y a un an au Caire, dans lequel M. Anouar es-Sadate déclarait notamment : « Avec l'aide d'Allah, nous reprendrons Jérusalem des mains de ceux dont le Coran a dit : « Ils seront humiliés et misérables ». Nous ne négocierons pas avec Israël. Je vous promets qu'au prochain anniversaire de la naissance du Prophète, nous célébrerons la libération de notre pays et aussi la défaite de l'arrogance et de la frénésie des Israéliens de telle sorte qu'ils redeviendront ce que le Coran dit d'eux : « condamnés à l'humiliation et à la misère ».

Pour en terminer avec les citations, je mentionnerai la revue du Mouvement palestinien, soutenu si fortement par la Syrie et par l'Egypte, qui déclare formellement : « L'objectif de cette guerre n'est pas d'imposer notre volonté à l'ennemi, mais de le détruire tain de prendre sa place ». Le mot arabe est « ifnaki », qui signifie « anéantissement », c'est-à-dire, en allemand, « Vernichtung », mot favori des théoriciens nazis de la destruction du peuple juif.

En fait — disons le clairement —, nous nous trouvons devant une nouvelle tentative de génocide, car le but de la guerre n'a jamais varié depuis le fameux grand mufti de Jérusalem, el Hadj Amine, jusqu'à es-Sadate, en passant par un autre Amine, celui de l'Ouganda, qui déclare qu'Hitler a eu tort en n'exterminant pas les juifs qui ont échappé aux camps de la mort.

Je me tourne vers mes collègues de la majorité — les questions de parti n'ont, je crois, pas grande importance dans cette affaire — et je leur dis : N'avez-vous pas proclamé aujourd'hui encore votre attachement à l'existence de l'Etat d'Israël ? Est-il possible en même temps de poursuivre une politique qui favorise l'agression des Etats arabes ?

Je me tourne maintenant vers mes collègues de la gauche démocratique, dont nous avons entendu la voix éloquente, juste avant que je ne monte à cette tribune et je leur dis : N'est-il pas vrai que l'Etat d'Israël est au Moyen-Orient le seul Etat démocratique où, en dépit de la guerre persistante, les processus parlementaires poursuivent leur action, où les élections ont lieu dans des conditions de parfaite loyauté, où le gouvernement est issu du parlement, lui-même issu du suffrage universel, où la Histadrout — confédération des syndicats — est un des éléments essentiels de l'économie du pays ? Vous savez bien aussi que les kibboutzim, après tout, relèvent du socialisme.

Alors, n'y a-t-il pas dans cette assemblée un consensus suffisamment large pour qu'enfin, par-dessus les limites des partis, nous nous unissions afin que la France fasse désormais une politique favorable à la paix et au maintien de l'existence de l'Etat d'Israël ? (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux, de l'union centriste et sur quelques bancs de l'union des démocrates pour la République.)

Depuis 1967 et jusqu'à présent, la politique de la France est apparue comme un alignement perpétuel sur la position voulue par les Etats arabes, notamment à l'Organisation des Nations Unies et dans le problème des ventes d'armements, qui continuent encore aujourd'hui et sur lesquelles je ne reviendrai pas.

Dira-t-on qu'il s'agit du pétrole, de l'approvisionnement de la France en carburant?

D'abord, je ne pense tout de même pas qu'une telle raison, si importante soit-elle, puisse suffire à déterminer la politique d'un grand pays. Car, ni la Grande-Bretagne ni l'Allemagne ni l'Italie, qui ont besoin autant que nous du pétrole, ne mènent une politique semblable à la nôtre au Proche-Orient.

Peut-être, après tout, cela prouve-t-il qu'on a eu tort d'abandonner le Sahara qui eut assuré notre indépendance énergétique. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux.)

Quoi qu'il en soit, monsieur le ministre, je suis convaincu, comme la plupart de nos collègues revenant de leur circonscription, que le peuple français ne veut pas se trouver dans la situation morale insoutenable d'être considéré comme le complice d'une tentative de génocide. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux, sur de nombreux bancs des républicains indépendants et sur divers bancs de l'union des démocrates pour la République.)

Qu'on ne nous fasse pas dire ce que nous ne disons pas ! Je ne prétends pas que le Gouvernement français renverse spectaculairement la politique qu'il mène depuis 1967, encore qu'il ait renversé spectaculairement à cette époque celle qu'il menait auparavant. Mais, au moins, que la diplomatie française reprenne la qualité essentielle de toute diplomatie, quelle qu'elle soit, à n'importe quelle époque : une certaine flexibilité.

Nous nous sommes enlisés dans une position telle qu'aujourd'hui, vous le savez bien, les tentatives que, de la meilleure foi du monde, nous voudrions faire pour apparaître comme des arbitres ne sont pas, comme on dit, crédibles, parce que, précisément, nous nous sommes engagés si avant dans un sens que nous ne pouvons pas être considérés par l'autre camp comme des arbitres possibles.

Alors, que faut-il faire ? A mon tour je dirai qu'un geste qui serait significatif, qui marquerait une rupture avec les errements du passé récent, serait de mettre l'embargo sur tous les armements destinés aux pays actuellement en guerre, directement ou indirectement, en abandonnant cette spécieuse distinction entre les pays du champ de bataille et ceux qui n'en sont pas, d'autant que, finalement, tous sont plus ou moins du champ de bataille !

Donnez, monsieur le ministre, à notre délégation aux Nations Unies des instructions pour qu'elle adopte une attitude plus impartiale, pour qu'elle cesse de s'aligner sur les positions les plus extrêmes, quelquefois d'une criante absurdité, des délégations arabes, comme, par exemple, lorsqu'elle s'est associée au vote condamnant Israël pour des crimes de guerre imaginaires !

Que l'on reprenne avec Israël des relations non pas privilégiées, mais normales, comme il sied entre Etats civilisés !

Faites un effort, je vous en prie, pour débloquer une situation dans laquelle notre pays ne peut pas exercer l'influence qui peut, qui doit être la sienne dans ce Moyen-Orient où il a longtemps joué un si grand rôle.

Telles sont, monsieur le ministre, les questions que je voulais vous poser. Je suis sûr que l'Assemblée entendra avec beaucoup d'attention vos réponses. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs démocrates sociaux, sur de nombreux bancs des républicains indépendants et sur divers bancs de l'union centriste et de l'union des démocrates pour la République.)