vendredi 30 décembre 2016

L'O.N.U. et l'imbroglio namibien (1981)



JACQUES SOUSTELLE

L'O.N.U. ET L'IMBROGLIO NAMIBIEN

[Revue des Deux Mondes, juin 1981, p. 528-535]

Pas un jour ne passe, pour ainsi dire, sans que la presse ne mentionne la Namibie (ex-Sud-Ouest africain), les tortueuses négociations qui ont pour objet ce pays, les vociférations des uns, les protestations des autres. Si embrouillée, si imprécise apparaît cette affaire, qu'il serait utile, semble-t-il, d'en rappeler objectivement les principaux éléments.

Qu'est-ce que la Namibie ? En 1919, la Société des Nations confie à l'Union sud-africaine, alors dominion de l'Empire britannique, un mandat sur le territoire du Sud-Ouest africain, ex-colonie de l'Allemagne vaincue. Vaste pays plus grand que la France, en partie désertique, mais riche en minerais et en diamants, le territoire est peuplé, sporadiquement, de tribus très archaïques, les Khoisans ou Bochimans, de Noirs bantous arrivés plus récemment du centre de l'Afrique, de colons allemands auxquels viennent s'ajouter après la guerre des Anglais et des Boers : au total, onze ethnies dont une réellement autochtone, sept centre-africaines et trois blanches. Administrée depuis Pretoria à travers la capitale locale Windhoek, le pays se développe peu à peu sans problème majeur. Survient la Deuxième Guerre mondiale ; à l'issue du conflit, les vainqueurs créent l'Organisation des nations unies. Et, bien que l'un des chefs qui ont mené la lutte victorieuse contre l'Allemagne hitlérienne, le maréchal Smuts, soit à la tête du gouvernement sud-africain, la lutte entre l'O.N.U. et Pretoria commence. Dès 1946, Smuts rejette les prétentions de l'O.N.U. L'Afrique du Sud devenue République indépendante continue à administrer le Sud-Ouest africain. (...)

C'est qu'en effet l'O.N.U. a décidé en 1974 de reconnaître la S.W.A.P.O. comme « unique représentant authentique du peuple de Namibie », et en 1977 de lui accorder le statut d' « observateur permanent ».

On scruterait en vain la Charte des Nations unies pour essayer d'y trouver un article ou un alinéa qui autorise l'Organisation à décréter que tel ou tel parti est le seul représentant authentique d'un peuple. Jamais un tel pouvoir n'a été conféré à l'O.N.U. Il faut reconnaître qu'en prenant une telle décision l'O.N.U., non seulement s'est arrogé une compétence qui ne lui appartient pas, mais encore a justifié par avance toutes les complicités prêtées à l'entreprise de Nujoma et de son groupe terroriste. On relèvera notamment, parmi ces complicités, celle du Conseil œcuménique des Eglises ou World Council of Churches, qui subventionne largement, en utilisant l'argent de chrétiens abusés, un mouvement armé de subversion marxiste.

On touche ici au nœud du problème namibien. Ce qui, en effet, a bloqué jusqu'à présent toute solution pacifique, c'est la malencontreuse obstination de l'O.N.U. à ne vouloir connaître que la S.W.A.P.O. et Sam Nujoma. Cette obstination a eu pour conséquence désastreuse l'effondrement des négociations positives qui avaient commencé en 1978.

Dès 1977, le « groupe de contact » dit « des Cinq » — Canada, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Allemagne fédérale — avait pris l'initiative de conversations entre l'O.N.U. et le gouvernement sud-africain. En avril 1978, à Pretoria, les représentants des Cinq (la France avait délégué M. Olivier Stirn) exposèrent à leurs interlocuteurs sud-africains un projet destiné à conduire la Namibie à un statut d'indépendance internationalement reconnue. Des élections selon le principe « one mon, one vote », donc sans discrimination raciale, devaient avoir lieu sous le contrôle de l'O.N.U. dans un délai de sept mois après un cessez-le-feu.

Ce plan fut approuvé par la République sud-africaine le 25 avril 1978.

Restait à obtenir l'accord de la S.W.A.P.O. L'organisation terroriste rejeta le projet des Cinq. En juillet, le Conseil de sécurité de l'O.N.U. adopta la résolution n° 435, qui reprenait le plan pour l'essentiel. Mais Nujoma tergiversa encore deux mois avant de concéder un accord ambigu assorti de conditions et d'échappatoires. Surtout il n'y eut pas de décision quant à la fin des hostilités, pas de cessez-le-feu.

De ce fait, les élections supervisées par l'O.N.U. ne pouvaient avoir lieu avant la fin de 1978. Il fallut donc se borner à organiser des élections au suffrage universel et égalitaire (« one mon, one vote ») que de nombreux observateurs étrangers s'accordèrent à déclarer « libres et honnêtes », pour former un Parlement namibien de cinquante membres. Le parti multiracial D.T.A., Democratie Turnhalle Alliance, remporta une large majorité. Son leader, M. Dirk Mudge, devint le chef d'un conseil des ministres à forte participation noire qui gouverne actuellement le pays. La Namibie jouit de l'autonomie interne, la défense et les relations extérieures relevant de l'administrateur nommé par Pretoria. Mais il restait convenu que la reconnaissance internationale de l'indépendance découlerait d'une nouvelle élection contrôlée par l'O.N.U., toujours selon le projet des Cinq.

Il convient de signaler que l'une des premières mesures prises par le nouveau régime fut d'abolir toute discrimination raciale. L'apartheid a disparu de Namibie. Cependant les négociations se poursuivaient. Au début de 1979, un groupe de travail de l'O.N.U. visita l'Afrique du Sud et obtint du gouvernement Botha son accord pour un cessez-le-feu fixé au 20 février. Malheureusement, ces délégués se rendirent ensuite à Luanda où ils rencontrèrent Nujoma ; comme conséquence de ce contact, le secrétaire général de l'O.N.U., Kurt Waldheim, admit le 26 février que la S.W.A.P.O. pourrait avant les élections occuper des « bases » en Namibie... où elle n'a jamais pu s'implanter. Que penser d'élections qui se dérouleraient sous la menace constante d'attentats terroristes ? L'extraordinaire complaisance de l'O.N.U., et particulièrement de son secrétariat général, pour Nujoma, avait une fois de plus bloqué le processus de paix. Les Cinq se remirent donc à cette tapisserie de Pénélope. De leurs réflexions surgit l'idée d'une « zone démilitarisée » sur 50 km de profondeur de part et d'autre de la frontière entre la Namibie et l'Angola d'où partent les coups de main de la S.W.A.P.O. Un simple regard sur la carte, sur le tracé de la « bande de Caprivi », sur les caractéristiques physiques du terrain, suffisait pour apprécier les énormes difficultés pratiques que suscitaient la délimitation de cette zone et surtout son contrôle efficace. Autant il était facile d'obtenir des autorités sud-africaines et namibiennes que les forces de l'ordre fussent concentrées en des lieux contrôlés, autant s'avérait-il pratiquement impossible d'obtenir une assurance sérieuse de la part des terroristes, qui voyaient au contraire dans ce projet l'occasion de pénétrer sans obstacle en Namibie et d'arracher le vote des populations au bout d'un canon de fusil.

Le gouvernement de Pretoria, en dépit des craintes légitimes qu'il éprouvait, donna son accord en octobre 1980 au projet de zone démilitarisée. Mais l'application loyale de la résolution 435 se heurtait toujours et de plus en plus à ce que M. Waldheim lui-même définissait en ces termes : « une méfiance mutuelle aiguë (acute mutual distrust) ». C'est pour surmonter cet obstacle qu'une conférence fut organisée à Genève, du 7 au 14 janvier 1981, sous la présidence de M. Urquhart, secrétaire général adjoint de l'O.N.U. A l'origine, seuls étaient invités à y prendre part le gouvernement sud-africain et la S.W.A.P.O. Les partis démocratiques de Namibie, représentés au Parlement par leurs élus, étaient ignorés. A force de protestations, ils obtinrent de participer à la conférence ; M. Dirk Mudge conduisait la délégation namibienne. Les délégués de la S.W.A.P.O. adoptèrent une attitude de négation et de défi. D'emblée se posa le problème majeur : celui de la démocratie en Namibie. Nous ne voulons pas, déclara Dirk Mudge, que l'élection soit « one man, one vote, once », autrement dit la dernière élection libre. Oui ou non, la S.W.A.P.O. s'engageait-elle à respecter le pluralisme des partis, la liberté d'entreprise, l'indépendance du pouvoir judiciaire ? Sur tous ces points d'importance fondamentale, les délégués de Nujoma refusèrent de prendre aucun engagement. Nujoma lui-même devait déclarer plus tard : « Nous n'acceptons rien d'autre que le pouvoir absolu du peuple namibien sous la direction de la S.W.A.P.O. »

La conférence était donc vouée à l'échec. Ce qui est surprenant, c'est que le secrétariat général de l'O.N.U. s'efforça d'imputer cet échec à la République sud-africaine et aux partis démocratiques de Namibie, version partiale et tendancieuse qui fut malheureusement souvent reprise et diffusée dans le monde.

On se trouvait donc une fois de plus dans l'impasse. Un grave incident diplomatique vint encore ajouter à la confusion. L'Assemblée générale des Nations unies ayant décidé de se saisir du problème namibien, la session s'ouvrit le 2 mars 1981. En violation de la Charte des Nations unies, notamment de son article 100, et des articles 29 et 71 du règlement de l'Assemblée, le président de celle-ci, le baron ouest-allemand Rüdriger von Weckmar, refusa la parole à la délégation de l'Afrique du Sud et la fit expulser de la salle des séances. Ainsi le débat se déroula en l'absence de l'Etat membre directement intéressé, que l'on sommait en même temps d'apporter une contribution positive au règlement pacifique de la question namibienne.

Cette même obstruction entêtée vient de se manifester au Conseil de sécurité : la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis avaient proposé au Conseil d'entendre le Révérend Peter Kalangula, représentant du parti démocratique namibien D.T.A., au même titre que le représentant de la S.W.A.P.O. Or, tandis que le délégué de l'organisation subversive était admis sans discussion, le Conseil, par 9 voix contre 6, refusait d'écouter M. Kalangula.

Certes, les négociateurs occidentaux ne se découragent pas. Le président Reagan a envoyé le secrétaire d'Etat désigné aux Affaires africaines, M. Chester Crocker, à Pretoria. Les Occidentaux (moins les Etats-Unis) se sont rencontrés à Londres. Le projet a été émis de tenir une « conférence constitutionnelle » qui fixerait d'avance des garanties aux minorités en Namibie, idée qui, à peine esquissée, a été aussitôt rejetée catégoriquement par Nujoma lors de la réunion des « non-alignés » à Alger.

On en est maintenant à discuter, à l'O.N.U., de sanctions économiques « obligatoires » qui devraient être infligées à la République sud-africaine pour la « punir » de ne pas livrer la Namibie à Nujoma et à ses inspirateurs soviétiques. Or la perspective de sanctions contre l'Afrique du Sud, si elle est de nature à inquiéter Pretoria qui cependant peut compter sur une économie prospère et flexible, provoque une véritable panique dans tous les Etats d'Afrique australe, du Botswana au Swaziland et du Lesotho au Zimbabwe. Les dirigeants de ces Etats, dont l'économie est étroitement imbriquée — même celle du Mozambique « marxiste » — à l'Afrique du Sud, savent bien que leurs peuples seraient les premiers à subir la pénurie et le chômage si des sanctions entraient en vigueur. Quant aux Etats européens qui seraient tentés de commettre l'imprudence de se lancer dans une telle aventure, ils devraient réfléchir aux conséquences désastreuses, pour eux-mêmes, d'une rupture avec le pays qui, n'occupant que 3,75 % de la superficie du continent africain et ne possédant que 6 % de sa population, représente 45 % de sa production industrielle, 64 % de son énergie électrique, 41 % de son maïs, 72 % de son uranium, 95 % de son charbon, etc., nourrit une grande partie de l'Afrique et importe d'Europe des marchandises et des biens d'équipement pour de nombreux milliards. L'arme des sanctions pourrait bien se révéler être un boomerang.

Dans l'atmosphère passionnelle qui a été créée autour du problème namibien, on en vient à oublier l'essentiel, c'est-à-dire la Namibie elle-même, ses peuples, son avenir démocratique. Aussi assiste-t-on à des assauts renouvelés, dont la question namibienne n'est plus que le prétexte, contre l'Afrique du Sud. C'est ainsi que le secrétariat général de l'O.N.U. et le Conseil œcuménique des Eglises ont organisé à Zurich, capitale financière de la Suisse, un « séminaire » qui s'est consacré à dénoncer les Européens, particulièrement les Suisses et les Ouest-Allemands accusés d'investir lourdement en Afrique du Sud. Détail cocasse : le gouvernement helvétique n'avait même pas été informé de cette manifestation !

Il faudrait pourtant sortir de ce marécage. Ce qui compte, c'est que les peuples de Namibie, quelle que soit leur origine ethnique, se voient garantir le respect des droits et l'égalité de traitement pour tous, et le maintien d'un régime de démocratie pluraliste. Il est évident que le retour à la paix civile passe par une renonciation de l'O.N.U. à sa partialité obstinée en faveur de la seule S.W.A.P.O. ; autrement dit, il est nécessaire que l'O.N.U. revienne à ses sources, à ses règlements internes, à sa Charte. En se prêtant systématiquement aux entreprises de déstabilisation, elle risque de se discréditer encore plus vite et plus profondément que la Société des Nations entre les deux guerres mondiales.

JACQUES SOUSTELLE

samedi 26 novembre 2016

Le vent du changement souffle en Afrique du Sud (1985)



JACQUES SOUSTELLE

LE VENT DU CHANGEMENT SOUFFLE EN AFRIQUE DU SUD

[Revue des Deux Mondes, mars 1985, p. 518-530]

Sous le soleil éclatant de l'été austral, une foule détendue, souriante, tantôt flâne sur les pelouses, tantôt plonge et nage dans une immense piscine. Un bassin plus petit est réservé aux enfants qui poussent des cris joyeux. Tout ce monde se coudoie, partage les vestiaires, l'eau, l'espace ; et il y a là des Blancs, des Noirs, des métis, des Indiens. Personne apparemment n'est gêné ou ne fait d'objection à cette absence de discrimination raciale. Or ce spectacle est celui qu'offre la plage de Sea Point, à Cape Town, en Afrique du Sud : je l'ai contemplé il y a quelques jours... au « pays de l'apartheid ».

J'ai assisté à une séance du Conseil présidentiel, cet organe original de la nouvelle Constitution multiraciale. Un orateur « de couleur » faisait, en afrikaans, un discours véhément. Son propos était écouté avec calme par ses collègues de toute opinion, sous la présidence du docteur Koornhof, ancien ministre. Son nom ? Cet opposant s'appelle Marais, comme ses ancêtres français arrivés en Afrique australe en 1688, huguenots chassés par la révocation de l'édit de Nantes. Non loin de là, le Parlement discute avec fougue les réformes à réaliser au plus tôt pour annuler les lois discriminatoires, et le ministre F.W. de Klerk déclare que le gouvernement est unanime pour cette abrogation. Tout cela se passe en pleine clarté, dans un pays que la propagande hostile présente mensongèrement comme non démocratique. La confrontation des opinions est franche, ouverte, souvent excessive. Un représentant du parti conservateur ne va-t-il pas jusqu'à fustiger le gouvernement, accusé de tomber au niveau d'une « république bananière » et de laisser libre cours « à l'immoralité, à la pornographie, au crime, à la drogue » ? Le moins qu'on puisse dire, c'est que la liberté d'expression est illimitée.

Changeons de scène : dans un hôtel renommé de Johannesburg, les bars et les restaurants regorgent d'un public souvent élégant — et ce public représente un échantillonnage de toutes les ethnies. Une famille juive célèbre un bar-mitzva, de grands Afrikaners blonds et des clients de diverses nuances boivent leurs cocktails ou prennent leur repas. Quelle surprise pour le lecteur de la presse française, pour le téléspectateur exposé au perpétuel matraquage de nos media : est-ce bien là cette Afrique du Sud raciste dont on nous rebat les oreilles ?

Une visite à Soweto permet de serrer de plus près les problèmes sud-africains. Depuis l'an dernier, les cités noires de banlieue élisent leurs autorités, leurs maires, leurs conseillers municipaux. J'avais connu Soweto il y a quelques années : ce n'était certes pas le bidonville ni le ghetto que certains journalistes sans scrupule décrivaient ; bien des travailleurs immigrés, en France, auraient été heureux de posséder les maisons, petites mais convenables, avec leurs jardins, de cette ville où abondaient les églises, les beer-halls, les cinémas, sans parler du magnifique et très moderne hôpital. Mais, aujourd'hui, se manifeste dans une large fraction de Soweto un phénomène nouveau, l'ascension d'une classe moyenne, d'une bourgeoisie africaine. Cela est particulièrement clair dans le quartier connu sous le nom de Diepmeadow. Là, des rues entières sont bordées de maisons coquettes, confortables, voire luxueuses. Avec le maire, je visite une de ces maisons : trois chambres, un séjour, deux salles de bains, un jardin, le tout sur 300 m2 et valant 40 000 rands, soit 200 000 francs. Des commerçants, des entrepreneurs, des avocats, des médecins — noirs — vivent dans cette zone résidentielle. Et, certes, l'on ne dissimule pas que d'autres zones, dans cette immense ville, sont encore pauvres et tristes, peuplées en grande partie par des immigrés dont certains sont entrés illégalement dans le pays. Car — autre sujet de surprise pour l'Européen nourri de littérature anti-sud-africaine —, les autochtones de tous les pays voisins fuyant la disette, le chômage, la violence, affluent en Afrique du Sud. Une source sérieuse m'indique qu'il y a sur le territoire de la République au moins 1 million et demi de Noirs étrangers dont une forte proportion d'illégaux.

A propos des « bidonvilles » — plaie de mainte nation, développée ou non, en Europe comme en Afrique — il n'est pas sans intérêt de signaler qu'en peu d'années un effort énorme a été accompli pour les détruire et les remplacer par des logements décents. Il est profondément regrettable que des agitateurs fanatiques aient essayé, et quelquefois obtenu, de dresser contre leur propre intérêt les populations concernées en suscitant des craintes irrationnelles pour les opposer à un tel transfert. D'où des incidents qui ont dégénéré quelquefois, à Crossroads notamment, dans la banlieue du Cap, en affrontements violents : ce qui a permis à certains correspondants de presse de stigmatiser d'une plume alerte à la fois les bidonvilles condamnés et les cités nouvelles, les premiers parce que sordides, les secondes parce que « aseptisées » et « inhumaines ». Ainsi l'Afrique du Sud, quoi qu'elle fasse, a toujours tort.

A-t-elle au contraire toujours raison ? Je ne le prétends pas, la perfection n'étant pas de ce monde. Ce qu'il faut constater, c'est que ce pays a vécu depuis deux ans surtout, et plus encore dans la dernière année, un changement plus rapide et plus profond que tout ce qu'il avait connu auparavant : et que ce changement, au total, est positif.

L'Afrique du Sud est ce que l'Histoire a fait d'elle : Histoire mouvementée, souvent tragique et sanglante, fertile en combats, en durs affrontements. La grande migration des Boers vers le Nord pour échapper à l'impérialisme britannique, les guerres tribales, la ruée belliqueuse des Zoulous, la fondation puis la chute de la République du Transvaal et de l'Etat libre d'Orange, la participation glorieuse aux deux conflits mondiaux à nos côtés (ce que les Français semblent bien avoir oublié), puis la revanche pacifique des Afrikaners, la République indépendante : quel extraordinaire roman que ces trois siècles ! Une nation est née de ces épreuves, avec sa religion héritée en partie des huguenots français, sa langue afrikaans, sa culture propre et son attachement opiniâtre à son sol, nation africaine, « tribu blanche » qui n'est ni plus ni moins étrangère à cette partie du continent que les tribus bantoues.

Contrairement à ce que croient beaucoup de gens mal informés, la discrimination raciale n'a pas été inventée par les Afrikaners. Elle existait sous le régime colonial, là comme ailleurs en Afrique, ou comme aux Etats-Unis jusqu'à une époque récente. Je me souviens d'avoir encore vu en Louisiane ou dans l'Alabama les inscriptions : « Pour les Blancs », « Pour les Noirs », dans les lieux publics. Elles ont disparu là-bas, comme j'ai pu constater qu'elles avaient disparu, par exemple, à l'aéroport de Johannesburg.

Les gouvernements successifs de la République se sont trouvés devant une situation de fait mise en place par l'histoire du pays. Celui que préside Pieter W. Botha s'est attaqué avec détermination au problème de la coexistence entre des peuples profondément divers. Il ne s'agit pas de verser des larmes de crocodile sur le sort des populations défavorisées ni de pousser des clameurs démagogiques, mais de formuler et d'appliquer les mesures concrètes, pratiques, qui doivent permettre de substituer à la rigidité de l'apartheid une coopération active et fructueuse entre les diverses communautés, sans qu'aucune d'elles puisse en opprimer une autre, et dans le respect de l'identité et de la culture de chacune d'entre elles.

La notion de « développement séparé » présente deux faces : une face négative, d'interdiction, de ségrégation — et c'est cela que les réformes en cours sont en train de faire disparaître, mais aussi une face positive, car on oublie trop souvent qu'en Afrique du Sud c'est la communauté blanche qui prend à sa charge tout ce que les communautés noires ne peuvent consacrer à leur progrès économique et social. Ce fardeau est lourd. On entend bien des contribuables blancs déplorer le poids des impôts dont le produit est affecté, par exemple, à l'éducation des Noirs, ou au développement des communautés tribales. L'expansion scolaire et universitaire est considérable ; son coût est élevé. En écoutant certains porte-parole de l'opposition blanche « de gauche », je n'ai pu m'empêcher de sentir que, pour eux, la lutte contre l'apartheid signifie, dans une large mesure, le désir d'aboutir à une situation où les citoyens noirs, nantis d'une égalité théorique, cesseraient de bénéficier des aspects positifs du « développement séparé » et, par conséquent, de peser sur la communauté blanche. Les historiens qui connaissent bien ce qu'a été l'émancipation des colonies espagnoles en Amérique savent que les Indiens, loin de voir leur sort s'améliorer à partir de l'indépendance, se sont trouvés plus abandonnés et moins défendus qu'auparavant. Les régimes « libéraux » ont été funestes aux autochtones. Il faut donc éviter que la liquidation de l'apartheid se traduise, non par un progrès, mais par une régression économique et surtout sociale.

L'exemple de pays tels que le Zimbabwe de Robert Mugabé et la Tanzanie de Julius Nyerere est de nature à faire réfléchir. Le fiasco des expériences dites « socialistes » en Afrique est éclatant. En faisant approuver à une forte majorité (66 %) par l'électorat blanc, en novembre dernier, la réforme constitutionnelle, le président Pieter Botha a rendu possible un processus évolutif que l'ancien système « à la mode de Westminster » empêchait de mettre en œuvre. Dans le discours qu'il a prononcé le 25 janvier dernier à l'ouverture de la session du nouveau Parlement multiracial, il n'a pas hésité à reconnaître que subsistent des frustrations, des tensions ; il a confirmé la ferme résolution de son gouvernement de s'attaquer aux problèmes encore à résoudre, notamment à ceux que pose la présence, sur le territoire de la République, d'importantes agglomérations de Noirs « détribalisés ». Soulignant une idée qui lui est chère, à savoir que la République est partie intégrante du continent africain et du monde, il a précisé en même temps que le gouvernement ne laisserait pas le monde extérieur décider pour lui ni lui imposer ses décisions. Il s'est élevé contre « l'attitude erratique et irrationnelle de l'O.N.U. ». Aucune pression d'où qu'elle vienne, a-t-il répété, ne déterminerait sa politique.

Ces avertissements étaient d'autant plus opportuns qu'on a vu se déployer en quelques semaines toute une série de manœuvres destinées à forcer la main au gouvernement sud-africain. Il y eut d'abord l'attribution du prix Nobel de la paix à l'évêque anglican (noir) Desmond Tutu, orateur démagogique lié aux militants subversifs de l'African National Congress (A.N.C.) et distributeur des fonds du World Council of Churches aux mouvements terroristes. Puis le sénateur Edward « Ted » Kennedy arriva en Afrique du Sud pour une tournée publicitaire de huit jours visiblement destinée à préparer sa campagne pour l'élection présidentielle américaine de 1988 en séduisant les électeurs noirs aux Etats-Unis. Alors se produisit un étonnant renversement : les déclarations fracassantes et catégoriques du sénateur américain firent subitement l'unanimité... contre lui. (...)

D'autres voix se sont élevées pour rappeler que l'économie, comme la nature, a horreur du vide, et que seraient nombreux les investisseurs européens ou japonais qui ne seraient que trop heureux de se substituer à des Américains défaillants. Il est certain en tout cas que, d'une façon générale, les interdits et les embargos demeurent inefficaces. La Rhodésie indépendante de Ian Smith et de Muzorewa, boycottée par le monde entier, a maintenu une économie florissante : il a fallu le régime marxiste de Mugabé pour qu'elle s'effondrât.

Si ce début de l'année 1985, coïncidant avec la première session parlementaire du nouveau système constitutionnel, destinée à durer jusqu'au mois de juin, a été marqué par l'offensive ratée du sénateur Kennedy, il a permis aussi de préciser plus clairement les orientations et les positions idéologiques et tactiques des principaux acteurs.

Le gouvernement de Pieter Botha et son parti national sont engagés sur un chemin périlleux, un sentier de crête bordé à droite et à gauche par de profonds précipices.

A droite, le parti conservateur est né d'une dissidence du parti national, scission provoquée par le refus que le docteur André Treurnicht, alors membre du gouvernement, et une fraction du P.N. ont opposé à la réforme constitutionnelle. Pour les conservateurs, et pour les opposants encore plus farouches que dirige M. Terre-Blanche, tout « partage du pouvoir » (power-sharing) est le mal suprême. Ils voient dans l'accession des métis et des Indiens au Parlement et au gouvernement, dans les mesures déjà appliquées en faveur des Noirs et celles qu'annonce le Président, une entreprise démoniaque destinée à saper non seulement la suprématie mais l'existence même de la communauté blanche. Aussi le ton des attaques de cette opposition de droite, notamment au Transvaal, est-il d'une extrême violence. Originaire lui-même de la province du Cap, Pieter Botha a fort à faire pour défendre ses positions contre ses anciens amis devenus adversaires dans les provinces du Nord.

L'opposition de gauche s'exprime, sur le plan parlementaire, par le parti progressiste (P.F.P.) de M. Van Zyl Slabbert et, sur le plan de l'opinion, par la presse de langue anglaise. L'immense majorité des journaux du Cap et de Johannesburg est hostile au gouvernement et cela dans les moindres détails de la vie quotidienne comme dans le domaine des idées et de la politique générale. Le ton est critique, acrimonieux. Qu'il s'agisse de l'économie, de l'inflation, du prix des denrées, de celui de l'essence, ou de l'apartheid et des rapports internationaux, les grands quotidiens anglophones grignotent ou mordent à belles dents. Il n'est pas difficile de comprendre qu'en réalité certains journalistes, certains milieux d'affaires, ne se consolent pas d'avoir à reconnaître la suprématie politique de la communauté de langue afrikaans. Il est également évident que pour ces éléments d'opposition la lutte contre l'apartheid n'est qu'un prétexte commode alors que le sort des Noirs est en fait le moindre de leurs soucis. Les réformes déjà introduites et à venir ne peuvent que les gêner en leur ôtant un bon terrain d'attaque. Ce qui est fâcheux, c'est que les correspondants étrangers et les agences, peu enclins à apprendre l'afrikaans, prennent trop souvent cette presse systématiquement critique pour le miroir Adèle de la réalité politique, et diffusent partout sa vision partisane, notamment dans le monde anglo-saxon.

On doit noter toutefois que l'opposition parlementaire du P.F.P. donne actuellement des signes favorables au consensus que recherche le Président. L'affrontement doctrinal, absolu parce qu'idéologique, pourrait faire place à une politique plus pragmatique, « au coup par coup ». Telle n'est pas l'attitude de l'opposition extra-parlementaire de l'U.D.F. (Front démocratique uni), organisation multiraciale que dirige le pasteur Allan Boesak (prononcer Boussac), très lié au Conseil œcuménique des Eglises et à l'illégal A.N.C. ainsi qu'à l'évêque Tutu. Aux limites de la lutte politique légale et de la subversion, dans une sorte de no man's land politico-religieux, l'U.D.F. sert de porte-parole aux terroristes de l'A.N.C. Comme l'a démontré le rapport Denton présenté au Sénat des Etats-Unis en 1982, la direction noire de l'A.N.C. que représente Oliver Tambo n'est qu'une façade derrière laquelle se dissimulent les agents du K.G.B.

Est-il possible d'ouvrir un dialogue entre le gouvernement sud-africain et l'A.N.C. ? L'organisation terroriste a été affaiblie par l'entente entre Pretoria et Maputo ; le gouvernement mozambicain a expulsé le colonel lituanien Slovo, chef du K.G.B. en Afrique australe. Pieter Botha a offert de libérer les chefs terroristes  emprisonnés à la seule condition qu'ils déclarent explicitement renoncer à la violence. La plupart des intéressés — 18 aux dernières nouvelles — ont accepté la main tendue. Le plus connu, Nelson Mandela, a refusé, tout en prétendant contre l'évidence qu'il ne préconisait pas la lutte armée. Mais, au moment même où il rejetait l'offre de paix du gouvernement, son alter ego Oliver Tambo déclarait, à Harare, que l'A.N.C. combattrait « les prétendues réformes constitutionnelles » et cela « par la lutte armée ».

On se trouve donc dans une impasse en raison de l'intransigeance de l'A.N.C, dictée par ses commanditaires et inspirateurs soviétiques, lesquels ont évidemment intérêt à prolonger indéfiniment en Afrique une situation de « ni guerre ni paix » et à poursuivre la lutte jusqu'au dernier Noir si nécessaire.

Cependant le dialogue Botha-A.N.C. n'est peut-être pas définitivement exclu. L'offre de libération subsiste. Une évolution demeure possible. Dans l'immédiat, la session parlementaire devrait, semble-t-il, démanteler les lois raciales les plus discriminatoires et, par là, vider de leur contenu ou de leurs prétextes les attaques intérieures ou extérieures.

A ce propos, il est une question que l'on entend souvent poser au Cap comme à Pretoria à l'Européen de bonne foi : « Jusqu'où faudra-t-il que nous allions pour que le monde cesse de nous insulter et de nous menacer ? Abolir l'aspect négatif de l'apartheid suffira-t-il ? Ou bien devrons-nous procéder à l'auto-ethnocide, nous suicider en tant que communauté humaine ? » Prenons garde de ne pas susciter en Afrique du Sud une réaction irritée face à des critiques démesurées et systématiques. Les agitateurs marxistes (ou christiano-marxistes) en Europe et aux Etats-Unis fournissent au parti conservateur ses meilleurs arguments, à savoir : « Pourquoi procéder à des réformes difficiles et coûteuses, puisque personne ne nous en sait gré ? » C'est là que l'hostilité bornée de l'O.N.U. — hélas ! devenue la règle de certains gouvernements occidentaux, dont celui de la France — s'avère particulièrement néfaste.

Quoi qu'il en soit, une nouvelle étape doit s'ouvrir sous peu grâce à la mise en place, annoncée par M. Chris Heunis, ministre du Développement constitutionnel, d'un forum largement ouvert sans aucune exclusive à tous les groupes ethniques, pour débattre des prochaines réformes. Taxé de dangereux par la droite, de dérisoire par la gauche, ce nouveau pas en avant paraît susceptible de faire progresser des solutions admissibles par tous.

Fondée sur la recherche du consensus, la politique sud-africaine actuelle implique que coopèrent pacifiquement, non seulement les communautés diverses implantées sur le territoire de la République, mais aussi les Etats indépendants issus de cette République et les Etats voisins en Afrique australe.

En ce qui concerne les Etats indépendants qui furent naguère des entités semi-autonomes, le cas du Bophuthatswana est à remarquer. Indépendant depuis 1977, cet Etat — grand à peu près comme la Suisse — donne sous la direction de son président Lucas Mangopé l'exemple d'un développement rapide dans un régime démocratique. On ne peut qu'être heureusement surpris par l'activité qui y règne : construction d'une magnifique université et du Parlement dans la capitale, Mmabatho, essor du tourisme, richesse minière.

Le Bophuthatswana est le premier producteur de platine en dehors de l'U.R.S.S., le second dans le monde. Le revenu par tête d'habitant le situe parmi les deux ou trois premiers pays d'Afrique. C'est un long chemin qu'ont parcouru depuis un siècle les 76 tribus Tswana, décimées entre 1818 et 1837 par les raids des belliqueux Zoulous, sauvées par leur alliance avec les Boers, soumises au régime colonial britannique, enfin regroupées en République indépendante (le nom de l'Etat signifie : rassemblement des Tswana).

Les vicissitudes de la décolonisation ont abouti à ce paradoxe que les Tswana du Bechuanaland ex-britannique, aujourd'hui Botswana, bénéficient de la reconnaissance et de l'aide des Nations unies alors qu'ils ne sont qu'une infime minorité de la nation sur un vaste territoire désertique, alors que la majorité résidant au Bophuthatswana est traitée en pestiférée — parce que son indépendance lui a été octroyée par Pretoria. Il est difficile d'aller plus loin dans l'absurdité et le parti pris (1).

La création de la Banque de développement de l'Afrique australe par les cinq pays intéressés (République sud-africaine, Bophuthatswana, Transkei, Ciskei, Venda) apporte une base économique solide à ces Etats dont il est absolument faux de prétendre, comme le font l'évêque Tutu et ses séides, qu'ils sont plus pauvres et plus démunis que les autres territoires. C'est le contraire qui est vrai : la richesse minière des uns, l'abondance de l'eau et des terres fertiles des autres, démentent ces allégations. De même convient-il d'apprécier à sa juste valeur un autre argument, cheval de bataille des adversaires de l'Afrique du Sud : le fait que certains territoires, surtout ceux du Bophuthatswana, soient fragmentés en sections séparées par des espaces appartenant encore à la République. L'Etat tswana apparaît comme un archipel composé de sept îles : l'Histoire l'a voulu ainsi. Mais le processus dit de « consolidation » est entamé. C'est ainsi que la cité historique de Mafeking, où l'on célébrera en mars 1985 le centenaire du siège le plus acharné de la guerre anglo-boer, est devenue dès 1980 partie intégrante de l'Etat noir grâce à un référendum de la population blanche. Elle a repris son nom indigène de Mafikeng (« lieu de pierres ») et prolonge dans un style très « Europe coloniale » la ville tswana de Mmabatho. Invité par le président Lucas Mangopé, j'ai pu mesurer l'ampleur et la rapidité des progrès accomplis depuis ma dernière visite en 1980. Du haut de l'estrade qui domine le grand amphithéâtre de l'université ultra-moderne de Mmabatho (où vient de se tenir un important congrès d'anthropologie) j'ai pu m'exclamer : « Ni à la Sorbonne, ni au Collège de France, ni au musée de l'Homme nous ne possédons une salle de cours aussi commode, aussi prestigieuse. »

L'ambition de la République sud-africaine n'est pas seulement de développer et de regrouper dans une zone de coopération les Etats noirs qui lui ont appartenu, mais encore de créer entre elle-même et les pays voisins, quel que soit leur régime intérieur, un espace pacifique, une aire de progrès. D'où les fameux accords de Nkomati entre Pretoria et Maputo. La presse internationale a été remplie ces temps derniers de rapports alarmants sur la dégradation supposée de ces accords. On se plaint, à Maputo, que les guérilleros antimarxistes du Renamo, ennemis irréductibles du Frelimo de M. Samora Machel, poursuivent leur action de déstabilisation, et certains soupçonnent le gouvernement de Pretoria de leur prêter son soutien. Ainsi ne respecterait-il pas son côté des accords, alors que le gouvernement du Mozambique a mis fin aux activités subversives de l'A.N.C. prenant comme base son territoire. Une réunion sud-africano-mozambicaine qui vient de se tenir à Pretoria semble avoir apaisé ces alarmes. La vérité est que le gouvernement Machel ne contrôle que très imparfaitement son pays, où ne sévit pas seulement l'insécurité mais aussi la famine. Le Renamo bénéficie, semble-t-il, de soutiens qui ne proviennent pas d'Afrique du Sud. L'intérêt évident de celle-ci, comme me l'a confirmé le dynamique ministre des Affaires étrangères « Pik » Botha, est que règne la paix au Mozambique. Il n'est pas moins évident que Pretoria ne saurait se substituer aux autorités mozambicaines si celles-ci ne parviennent pas à maîtriser leur propre situation intérieure.

De l'autre côté du continent, l'imbroglio angolo-namibien persiste sans solution visible dans l'immédiat, en raison du refus obstiné que le gouvernement de Luanda oppose à la demande sud-africaine de retrait des forces d'occupation cubaines. La présence en Angola de 30 000 mercenaires de Fidel Castro et de plusieurs milliers de « conseillers » est-allemands et soviétiques demeure l'obstacle numéro un à la paix. J'ai acquis pour ma part la conviction que le gouvernement de Pretoria souhaite très vivement sortir au plus tôt de l'impasse et concéder l'indépendance à la Namibie, à condition naturellement que cette indépendance ne soit pas le masque vite déchiré d'une dictature marxiste et belliqueuse de l'organisation terroriste S.W.A.P.O. protégée par les Cubains.

J'ajoute que, selon toute vraisemblance, le courageux et opiniâtre leader de l'U.N.I.T.A., le docteur Jonas Savimbi, continuera dans les mois prochains son avance vers Luanda, et que sa pression sur le gouvernement du président Dos Santos ne fera que s'accentuer cette année. Assistera-t-on à un effondrement du système marxiste cubano-soviétique en Angola ? Les compagnies pétrolières américaines telles que la Gulf Oil continueront-elles à subventionner les troupes communistes de Castro au rythme d'un million de dollars par jour ? L'establishment pro-russe en Angola semble proche de sa fin. Sans doute cela explique-t-il le regain d'activité soviétique que l'on constate actuellement au Botswana et dans les îles ex-portugaises de Sao Tomé e Principe. Il pourrait s'agir d'un repli stratégique de l'impérialisme soviétique.

Tel est, avec ses lumières et ses ombres, le panorama de l'Afrique du Sud en ce début de 1985. C'est le grand vent du changement qui souffle sur cette extrémité du continent.

Face à cette réalité, les gouvernements occidentaux, celui de la France en particulier, ont le choix entre deux attitudes : ou bien, à la remorque de la majorité soviéto-subversive de l'O.N.U., continuer à se voiler la face, à rabâcher des injonctions et des excommunications, à entraver le processus de réconciliation et de paix tout en recherchant sans oser l'avouer les occasions de bonnes affaires avec un pays que, par ailleurs, on ne cesse de calomnier — ou bien encourager l'effort réformateur entrepris à Pretoria, appuyer le désengagement des forces étrangères en Angola, contribuer au développement de l'ensemble austral, reconnaître enfin les Etats qu'un stupide parti pris exclut de la communauté internationale.

Se trouvera-t-il quelque jour en France un gouvernement capable de rompre hardiment avec les routines du passé et d'associer loyalement ses efforts, pour la paix et le progrès, à ceux de la première puissance du continent ?

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) Je ne reviens pas sur ce scandale de la non-reconnaissance des Etats noirs par l'O.N.U., tel que je l'ai dénoncé dans la Revue des Deux Mondes de mars 1984.

samedi 22 octobre 2016

Trois raisons pour voter Mitterrand (1965)



Trois raisons pour voter Mitterrand

JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 20 décembre 1965]

On peut avancer vingt raisons diverses, et non dénuées de valeur, pour qu'un électeur, ayant voté au premier tour pour Jean Lecanuet ou pour Tixier-Vignancour, apporte sa voix à François Mitterrand le 19 décembre. Mais il en est trois qui, à mon sens, doivent emporter la conviction.

La première, c'est - la campagne l'a bien montré - qu'il existe entre les trois candidats d'opposition des différences de degré ou de nuance quant à leurs programmes et à leurs options, mais non une différence de nature. Sur les priorités qu'exigent la relance économique et le progrès social, sur l'Europe à construire, sur nos alliances, sur l'amnistie, leurs convergences sont bien plus marquées que leurs dissensions. Voter pour Mitterrand après avoir voté, par exemple, pour Lecanuet, c'est courir un risque calculé mais acceptable. Voter pour le président sortant, c'est se déjuger totalement à quinze jours de distance, c'est dire "oui" à tout ce qu'on avait refusé, c'est fermer la porte de l'avenir après l'avoir entrouverte. Comment un citoyen conscient de sa responsabilité pourrait-il envisager une telle palinodie ?

En deuxième lieu, il n'est pas un homme de bon sens qui puisse croire un instant que le régime, s'il est consolidé par le scrutin du deuxième tour, infléchira sa politique et en atténuera certains traits pour tenir compte du suffrage universel. Bien au contraire : après l'école buissonnière, ce sera le retour à la férule. Réélu, fût-ce avec 50,5 %, le président renforcera le caractère autoritaire et ombrageux de son pouvoir et imprimera un rythme plus rapide à ses aventures extérieures. Tout ce qui grouille à son ombre se hâtera de mettre à profit le sursis obtenu. Autocratie et arbitraire au-dedans, démolition accélérée des institutions européennes et de nos alliances au-dehors, voilà ce qui nous attend si le deuxième tour dément les résultats du premier.

Enfin, des deux candidats en présence, quel est celui dont on peut attendre le respect et l'application loyale de la Constitution, charte suprême d'une démocratie ? Cette Constitution, le président sortant l'a vingt fois transgressée. Il en est arrivé, en dépit du texte fondamental, à concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, y compris le judiciaire, à réduire le gouvernement à un agrégat de commis et le Parlement à une chambre d'enregistrement.

François Mitterrand, à l'inverse, parce qu'il s'y est engagé et parce que c'est son intérêt le plus évident, nous donne l'assurance qu'il rendra la parole au pays, qu'il dissoudra l'Assemblée et fera procéder à de nouvelles élections, qu'il désignera un premier ministre représentant la majorité qui se sera manifestée et que, remplissant pleinement son rôle d'arbitre, il restituera aux autres pouvoirs constitutionnels les attributions normales dont ils ont été dépouillés. La République, qui n'est plus actuellement qu'une façade dissimulant un régime autoritaire, redeviendra le bien commun des citoyens.

Mais, pleurnichent certains, il y a des communistes parmi les électeurs de Mitterrand ! C'est vrai. Il y en a aussi parmi les électeurs de Charles de Gaulle ; on peut même être certain que ce dernier ne les refuserait pas s'il y en avait davantage ! Les seconds sont-ils donc des anges et les premiers des démons ? Soyons sérieux.

Ceux qui redoutent que les voix communistes ne pèsent trop lourd dans l'électorat de Mitterrand n'ont qu'une chose à faire : voter pour le candidat de l'opposition afin d'abaisser le pourcentage des voix communistes dans son total.

En outre, qui ne voit à quelle duperie s'apprêtent à succomber les électeurs modérés qui, en votant pour de Gaulle, lui permettraient de poursuivre une politique dont les dirigeants communistes, les vrais, ceux de Moscou, ne cessent d'exalter le "réalisme" et les "aspects positifs" ?

S'abstenir ? Voter blanc ? C'est apporter au régime le soutien d'une complicité muette. Entre une candidature qui n'offre rien au pays, sinon la reconduction indéfinie des mêmes hommes et des mêmes abus, le rabâchage sempiternel de la même propagande, le maintien ou plutôt l'aggravation du pouvoir personnel, et une candidature qui donne, à tout le moins, sa chance à la France et à la République, comment hésiter ?

Quoi qu'il arrive, le dégel est commencé et se poursuivra inéluctablement. Mais que de convulsions et de secousses, que de dommages irréparables n'évitera-t-on pas à notre pays si, le 19 décembre, faisant bloc avec le seul "challenger" demeuré en lice, l'opposition transforme le dégel en débâcle !

dimanche 25 septembre 2016

Les écrivains contre les deux ans (1935)



LES ECRIVAINS CONTRE LES DEUX ANS

[Commune, n° 20, avril 1935, p. 902-903]

La loi de trois ans, votée en 1913, n'a pas évité à la France, en 1914, une guerre dépassant en horreur les pires fléaux.

La loi de deux ans, qui vient d'être votée, a eu comme réplique immédiate le rétablissement du service militaire en Allemagne.

La course aux armements se précipite. Un nouvelle guerre menace, qui, dans les conditions actuelles, amènerait une barbarie indigne et un massacre de toute culture.

Les écrivains et artistes soussignés protestent énergiquement contre les deux ans et la politique de préparation à la guerre du gouvernement français.

ARAGON, Claude AVELINE, Jean BABY, Henri BARBUSSE, Marianne BEAUGRAND-BLOCH, professeur, Georges BENICHOU, Claude BLANC, René BLECH, Jean-Richard BLOCH, Pierre BOCHOT, Armand CHARPENTIER, Léopold CHAUVEAU, René CREVEL, Paul ELUARD, Georges FRIEDMANN, GRANDJEAN, Jean GUEHENNO, Eugène HUMBERT, Fernand JEAN, Eugène LAGOT, Ignace LEGRAND, Henri LEFEBVRE, Gilbert LUSKY, André MALRAUX, Pierre DE MASSOT, René MAUBLANC, Léon MOUSSINAC, Thomas MUREÇAY, Pierre NEZELOF, Paul NIZAN, LOUIS-PAUL, Georges PILLEMENT, Henri POLLES, Georges PORTAL, Vladimir POZNER, Tristan REMY, Georges SADOUL, Gérard SERVEZE, Pierre SOUGEZ, Albert SOULILLOU, Jacques SOUSTELLE, G. TILLIE, Elsa TRIOLET, Pierre UNIK, Henriette VALET, Maurice WULLENS, André WURMSER.

Les écrivains et artistes désireux de se joindre à la protestation ci-dessus sont priés d'envoyer leur signature à la Maison de la Culture, 12, rue de Navarin, Paris (9e).

jeudi 18 août 2016

Comment le Front Populaire mexicain a terrassé le fascisme (1936)



Inquiétudes Mexicaines II.

COMMENT LE FRONT POPULAIRE MEXICAIN A TERRASSE LE FASCISME

[Regards, n° 108, IVe année, 6 février 1936]

La chute de Callès fut une demi-chute, qui n'entraîna pas immédiatement tout le personnel « calliste », la plus grande partie de celui-ci s'étant hâté de le désavouer. Le célèbre Garrido Canabal pratiquait, dans l'Etat de Tabasco, ce qu'il appelait « socialisme » et qui consistait à enlever aux grands planteurs de bananes leurs domaines... pour les donner à son beau-frère, à ses compadres ou se les donner à lui-même. Une Commission (d'ailleurs composée, il faut le dire, de réactionnaires avérés), s'étant rendue dans son fief pour essayer de l'en déloger à la faveur des élections, Garrido eut recours à la manière forte. Les délégués furent reçus à coups de mitrailleuses Thompson, dont l'une était maniée par un sénateur et l'autre par Garrido lui-même. Après ce coup, il fallut tout de même jeter du lest, et il fila à Saint-Domingue avec sa fortune rondelette que lui avait valu son « socialisme ».

— Mais, dans l'ensemble, qu'est-ce que le Mexique gagne au départ de Calles ?

Telle est la question que je pose à Hernan Laborde, leader du Parti Communiste Mexicain.

— Il ne faut pas sous-estimer l'importance de cette de la dictature calliste, dit Laborde. Sans doute, la plupart des hommes de l'ancien régime sont restés en place, à des postes de commande. Mais, maintenant, nous pouvons lutter ouvertement contre eux ; la féroce répression calliste est finie. Surtout, la fascisation du pays marque un temps d'arrêt. Enfin, Calles signifiait l'alliance des affairistes mexicains et nord-américains pour exploiter le Mexique sous la direction des Etats-Unis. Le général Cardenas veut sincèrement l'indépendance économique du pays et c'est pourquoi le Front Populaire le soutient, c'est pourquoi notre Parti le défendra contre le callisme.

Mais quels sont donc ces fascistes mexicains ? Nous allons les voir à l'oeuvre.

ANNIVERSAIRE SANGLANT

Fondée sous le régime calliste, l'A.R.M. (Association Révolutionnaire Mexicaniste) collaborait vers la seconde moitié de 1934 avec la police pour briser les premières tentatives du Front Unique. Avec sa devise : « Le Mexique aux Mexicains », elle faisait campagne contre les Juifs (!), insignifiante minorité de petits revendeurs, sans jamais dire un mot contre les exploiteurs impérialistes Yankees. Dirigés par un politicien obscur, le général Rodriguez, les fascistes de l'A.R.M., avec leur blouse jaune or, leur large chapeau, leur insigne reproduisant une masse et un bouclier aztéques, devinrent rapidement assez célèbres, une célébrité de mauvais aloi. Le crie : Mueran los Camisas Doradas ! « A mort les Chemises dorées ! » terminait rituellement tous les meetings ouvriers. Le fascisme ne mordait pas sur le peuple, se tenait dans la coulisse avec ses troupes de nervis ou de pauvres ignorants et attendait son heure.

Il cru l'avoir trouvée le 20 novembre 1935. Quelle occasion magnifique, en effet ! Pour le 25e anniversaire de la Révolution, allaient défiler sur la Place Centrale de Mexico, devant le palais présidentiel, les syndicats ouvriers et les délégations du Front Populaire. Ils allaient défiler en confiance, attendant le discours officiel qui allait saluer en eux les continuateurs de l'oeuvre inaugurée par Madero en 1910. N'était-ce pas tentant de se ruer sur cette masse, de provoquer une bagarre et d'accuser ensuite les « extrêmistes » d'en être les responsables ? On ferait ainsi d'une pierre deux coups, on forcerait peut-être Cardenas à rompre avec ses alliés de gauche.

Devant la façade du bel édifice colonial, les taxis du Front Unique des Chauffeurs sont rangés bien sagement en ligne. La tête levée, la foule écoute le Secrétaire du Président exalter les initiateurs de la Révolution. Tout à coup, à l'autre bout de l'immense place, des cavaliers apparaissent, puis un cortège à pied : la cavalerie et l'infanterie des « Dorés ». En une seconde, la foule a reconnu les briseurs de grève professionnels, un cri s'élève :

— Dissolution ! Dissolution !

Les troupes fascistes continuent à avancer.

En toute hâte, plusieurs leaders ouvriers s'adressent au Secrétaire, en lui demandant de détourner le cortège des Dorados, mais le fonctionnaire répond :

— Tout le monde à le droit de défiler aujourd'hui.

De défiler... mais c'est que les Dorados ne viennent pas pour défiler. Il piquent droit vers la ligne des taxis. En quelques secondes le choc est devenu inévitable. La Place n'est plus qu'un tourbillon confus de batailles corps à corps. Avec leur extraordinaire combativité, les ouvriers mexicains se sont ressaisis tout de suite. Les chauffeurs bondissent au volant de leurs taxis, foncent sur les cavaliers qui s'écoulent lourdement sur le pavé. Les Dorados font siffler en l'air leur lasso, saisissent aux épaules des ouvriers et les traînent sur le sol.

Un autobus passait sur un des côtés de la Place lorsque la bagarre commençait. A peine le chauffeur eût-il entendu le tumulte, qu'il mettait l'accélérateur et, oubliant l'itinéraire prévu, entrait à toute allure dans la bataille, tandis que les voyageurs se mettaient flegmatiquement sous les banquettes pour attendre la fin des événements.

Les deux paysans assassinés étaient morts à un des coins de la place ; on les emmena sur des civières, la tête couverte de leur grand chapeau de paille. Au-dessus des taches brunes qu'ils avaient laissées sur le pavé, on écrivit : « Sang de deux paysans assassinés par les Chemises Dorées. »

Quelques jours plus tard, les funérailles des deux victimes se déroulèrent dans le calme, avec cette tristesse virile des cortèges funèbres sous le grand soleil du Plateau Central. Les cercueils passèrent à l'endroit même où les fascistes avaient foncé sur la foule, comme une expiation.

MERVEILLES DE LA PRESSE

Cet événement sanglant fut pour la presse de Mexico une bonne occasion d'étaler une vertueuse indignation... contre les ouvriers ! Toute la bagarre était présentée comme un coup de force des « rouges ». Si l'on songe que, dans l'intérieur, des millions de Mexicains ne connaissent la politique que par les journaux et, surtout, par la Prensa, journal réactionnaire et clérical, on mesure le mal que peut causer une campagne de ce genre. On se déchaînait surtout contre les communistes « payés par Moscou » et contre les syndicats de la C.G.O.C.M. (Confédération Générale des Ouvriers et Paysans Mexicains), dont le leader, Lombardo Toledano, a pris une part importante à la formation du Front Populaire.

Et le refrain, dissimulé ou patent :

— Il faut que le Président rompe avec les rouges !

On fait comprendre à Cardenas qu'il se compromet gravement avec ceux que la Prensa appelle « les anarchistes ». Ainsi, le Président se trouve être l'enjeu même de la lutte entre le Front Populaire et la réaction. On cherche à lui faire peur, à l'ébranler. Ce n'est certainement pas par hasard que les journaux américains publient fréquemment des articles sensationnels où le Président est dépeint comme gagné au « bolchevisme ». Alors, on s'inquiète à Washington, et on le fait savoir. De cette façon, la droite mexicaine se sert patriotiquement de la pression étrangère pour garder Cardenas en otage.

LE RETOUR DU DICTATEUR

14 décembre 1935. Un malaise bien connu s'étend sur la Cité de Mexico, rend les conversations réticentes, semble planer sur le tumulte de la circulation enfiévrée du Centrre. Les journaux viennent de sortir avec d'énormes manchettes :

RETOUR DU GENERAL PLUTARCO ELIAS CALLES

L'ex-dictateur est arrivé en avion, au port aérien de Balbuena. Prévenus au dernier moment, quelques anciens callistes, ayant repris espoir, étaient venus l'attendre. On l'a vu débarquer de l'appareil, vieilli, inquiet, les yeux mobiles sous les lourdes paupières. Ce n'était pas là l'attitude de qui rentre en vainqueur, sûr de lui, et la même question flottait dans tous les esprits :

— Pourquoi revient-il ? Sur quoi, sur qui compte-t-il ?

Alors, on a compris, et les callistes les plus determinés ne se sont sans doute guère réjouis. Car de l'avion descendait, après le Jefe Maximo, un homme au teint brun de métis, gras, bouffi, agitant des mains potelées : Luis Morones.

Il n'y a peut-être pas dans tout le Mexique d'homme plus discrédité que Luis Morones. Fondateur de la C.R.O.M. (Confédération Générale des Ouvriers Mexicains) ; lié dès le début de sa carrière syndicale à l'American Federation of Labor des Etats-Unis, c'est lui qui a littéralement vendu au plus offrant le mouvement syndical du Mexique. Devenu ministre et millionnaire, il stupéfait par ses orgies les politiciens en place, qui, pourtant, en avaient vu d'autres. Tandis que sous sa direction les syndicats dégénéraient en de simples dépendances du Gouvernement, sa fortune devenait énorme. Il noyautait les associations ouvrières avec des hommes à lui, ruinait par des grèves les journaux qui osaient le dénoncer. Par l'intermédiaire des syndicats réformistes américains, il exécutait les volontés du capital yankee ; il exécutait aussi les personnalités gênantes ; l'assassinat « mystérieux » du sénateur Field Jurado fit quelque bruit. On étouffa l'affaire parce que l'on craignait d'y trouver la main de Morones.

Toutefois, ces dernières années avaient vu le déclin de se puissance. La C.R.O.M. se vidait peu à peu de ses effectifs et le mouvement s'est accéléré depuis la chute de Calles au point que les syndicats de la C.G.O.C.M. et de la C.S.U.M. (correspondant à notre C.G.T.U.) avaient absorbé presque tous les ouvriers organisés. Et c'est cet homme qui avait persuadé Calles de revenir, sans doute pour se sauver lui-même ! Sa présence aux côtés du Jefe Maximo signifiait le coup de force immédiat, le putsch militaire.

Cependant, le général Calles, Morones et leurs amis, filaient en auto vers la splendide maison d'Anzures, propriété du Chef Suprême. Là se déroula une sorte de baise-main politique, au cours duquel toutes les personnalités profondément engagées dans le régime calliste vinrent saluer leur chef. On remarquait notamment l'ancien Chef du District Fédéral, Aaron Saenz, célèbre pour les mirifiques affaires qu'il sut mener à bien en « embellissant » la capitale. Au moment où les photographes des journaux priaient ces Messieurs de poser devant l'objectif, Calles prononça sans le savoir un mot historique :

— Un moment, Messieurs, dit-il ; attendez que vienne Luis.

Luis, c'était Morones.

En fait, tout le monde en cet instant attendait Luis, car on comprenait bien que de lui dépendait la direction des opérations.

LA REPONSE DE CARDENAS

— La plus grave erreur qu'ait jamais commise le général Calles est d'étre rentré au Mexique, et surtout accompagné de Morones, déclarait dès le lendemain Portes Gil, Président du Parti National Révolutionnaire. Et à partir de ce moment les événements allaient se dérouler avec rapidité.

Deux généraux, le chef de la garnison de Mexico et le directeur du Collège Militaire, étaient immédiatement remplacés par des officiers fidèles à Cardenas. Ainsi le coup de force de l'armée devenait moins facile. dans la capitale tout au moins. Restait à prévenir un soulèvement calliste dans les Etats.

14 décembre. — Le Sénat rassemblé expulse cinq de ses membres, entre autres Manuel Riva Palacio qui se maintenait par la terreur dans son Etat.

16 décembre. — Le Sénat dépose les Gouverneurs des Etats de Guanajuato, Duraugo, Sonora et Sinaloa, tous des créatures de Calles et prêts à se soulever en armes contre les pouvoirs fédéraux. Tous sont déférés au Procureur Général de la Nation, accusés de complot et de sédition.

Le même jour, l'Imprimerie Nationale expulse tous les membres de la C.R.O.M. Le bruit commence a courir que Morones envoie des armes à Orizaba, importante ville industrielle où la C.R.O.M. est demeurée très influente.

17 décembre. — Plusieurs personnalités démissionnent du P.N.R. pour fonder un
parti calliste dénommé Parti Constitutionnel Révolutionnaire. Pendant que cette scission se produisait, le Président recevait les délégués des maîtres ruraux et déclarait appuyer leur revendication concernant l'armement des instituteurs, combattue par tout un secteur de la presse sous prétexe qu' « il ne convient pas à un éducateur d'être armé » !

20 décembre. — Vers 4 heures du matin, deux hommes sortant d'une maison en apparence inhabitée de Zacahuisco, faubourg de Mexico, sont arrêtés par la police. Dans les valises qu'ils portent on trouve des mitrailleuses Thompson, des chargeurs, des balles. On fouille la maison, pour y découvrir un véritable arsenal ; la maison est une des nombreuses propriétés de Morones. Quant aux armes, elles allaient à Orizaba.

L'année se terminait sur l'échec au moins momentané du putsch calliste. Rompant avec la tradition sanglante de la politique mexicaine, le Président abandonnait les poursuites contre « Luis », mais celui-ci restait sur le carreau, et l'on commençait à exhumer de vieilles histoires comme l'assassinat de F. Jurado, ou le massacre de Huitzilac ordonné par Calles. Des milliers de télégrammes d'adhésion parvenaient chaque jour au Palais National.

Quiconque a parcouru la campagne mexicaine ne peut douter de la popularité actuelle de Cardenas. Chose curieuse, les gens paraissent peu rassurés malgré la réaction énergique qui a succédé au retour de Calles.

— Es muy confianzudo, dit-on du Président : il est trop confiant. Et on remarque qu'il s'est entouré de personnalités douteuses, d'ambitieux qui sont prêts peut-être à lui donner un coup dans le dos.

Effectivement le danger n'a été que différé. Seul le Front Populaire en se renforçant, en se faisant représenter au pouvoir, peut le conjurer définitivement. Mais qu'est-ce donc que le Front Populaire au Mexique ?

(A suivre.)
Jacques SOUSTELLE.

lundi 15 août 2016

Inquiétudes mexicaines (1936)



INQUIETUDES MEXICAINES

par Jacques SOUSTELLE

[Regards, n° 106, IVe année, 23 janvier 1936]

C'est à La Havane que cela a commencé.

— Vous allez au Mexique, dit le chauffeur nègre, merveilleusement bavard, qui nous emmenait à la Tropical. Eh bien ! vous savez qu'ils ont encore une révolution là-bas ?

— Comment, encore une ?

— Voici le journal.

En troisième page du Diario de la Marina, un titre assez modeste, par là-même rassurant : Combat entre rebelles et troupes fédérales dans Sonora. De l'article lui-même, il ressortait qu'un petit soulèvement catholique avait éclaté dans le Nord. Après tout, Sonora, c'est bien loin de Mexico. On pouvait souffler.

— Oh, ce n'est rien du tout, dis-je au negrito.

A Cuba, évidemment, quand il y a des rebelles, on s'en aperçoit tout de suite et cela risque de prendre des proportions sérieuses. Mais au Mexique il y a de la place. Beaucoup de place.

REBELLES

Tellement de place que beaucoup de gens l'emploient à se promener en armes et en attitude hostile au gouvemement. Il y en a même vraiment beaucoup, pour le quart d'heure. Dans l'Etat de Puebla, le chef surnommé « El Tallarin », avec sa bande, parcourt les montagnes, passant à l'Etat voisin de Morelos lorsqu'il est poursuivi. Dans Jalisco et Michoacan, il y en a davantage, c'est même le foyer le plus important. Et aussi dans le Nord, bien que pour l'instant ils paraissent un peu calmés. Fait plus caractéristique et plus inquiétant, on parle de rebelles, ou de bandits (deux termes que sépare la plus délicate des nuances), même là où on n'en voit pas.

Trois semaines après le dialogue de La Havane que j'ai cité, nous traversions à cheval la Sierra Gorda de l'Etat de Querétaro. Longues journées sous le soleil, à travers les montagnes désertes, au milieu des rochers couverts de cactus géants. Le soir, dans un petit rancho isolé, on regarde l'obscurité envahir l'étendue ; la fraicheur vient, nous nous serrons dans nos sarapes. Tout à coup, un des montagnards :

— On dit que Pablo Velazquez est passé ici cette nuit.

— Quel Pablo Velasquez ?

— Un rebelle. Les fédéraux l'ont cherché, l'autre semaine. Lui, il était caché derrière les rochers du ravin : ils sont passés à côté de lui sans le voir. Personne ne sait où il est, où il va, Senor. Un jour, il a volé un cheval à Zimapan, et le lendemain à l'aube il était à Cadereyta. (Pour saisir le sel de la chose, il faut savoir que ces deux villages sont séparés par plus de 150 kilomètres de montagnes, de ravins, de fleuves sans ponts, de précipices). Il est entré dans le village tranquillement, il est allé chez un compadre à lui, et il lui a demandé de la bière. Quand les fédéraux sont arrivés, la fusillade a éclaté, Pablo Velasquez a disparu...

Ils disent aussi :

— Ah ! Pablo Velasquez... personne ne connaît la Sierra comme lui. Personne ne l'atteint à cheval. Il a un cheval qui saute par dessus les rochers et les barrancas, des sauts de cinq ou six mètres, Si Senor...

On regarde, dans la nuit maintenant complète, au dehors des murs fragiles du rancho. S'il était là ?

Pourtant. interrogez les gens de près, parcourez vous-même la Sierra dans tous les sens, personne n'a vu Pablo Velazquez. On dit... on a entendu dire... Qui sait ?

LA GUERRE A L'ECOLE

Ces rebelles, ces bandits, contre quoi se sont-ils soulevés ? A qui, à quoi font-ils la guerre ?

A l'école. Ils font la guerre à l'éducation rurale, aux maîtres ruraux. Ce sont de pieux bandits ; en un mot, ce qu'on appelle au Mexique, des cristeros. Les bandits du Christ. Le Christ n'avait que deux brigands à côté de lui au Golgotha, il en a bien davantage au Mexique, qui se vantent de le servir. Derrière eux, les prêtres clandestins, les intrigues du haut clergé et notamment, de Monseigneur Orozco y Jimenez, dont le nom est mêlé à toutes les guerres religieuses des dernières années. Chose étrange, éloignés de tout, dans les sierras sauvages, les cristeros disposent d'armes, de munitions, d'argent. Sans doute possible, tout cela vient de Mexico. On a arrêté plusieurs personnes dont un général, soupçonnées de fournir armes et aide de toute espèce aux bandits ; mais il paraît difficile de prouver avec certitude leur complicité.

Sur place, les rebelles catholiques reçoivent un autre appui, très souvent, trop souvent, celui des autorités locales, des « caciques ». Le maître d'école est le trouble-fête, l'empêcheur d'exploiter le paysan, celui qui vient apprendre à lire dans le catéchisme agraire et dans le Code du Travail. Aussi est-il bien significatif que, lorsque les bandits entrent dans un village, ils se dirigent tout droit vers l'école, sans que, neuf fois sur dix, la police municipale tire un coup de feu ; la police municipale a disparu comme par enchantement, elle laisse les cristeros incendier, tuer, torturer à leur guise.

Car ils incendient, tuent, torturent. Chacun possède sa méthode préférée. Dans Puebla, le Tallarin fusille les instituteurs. Dans Jalisco, les chefs catholiques brûlent les écoles, coupent les oreilles aux maîtres et violent chrétiennement les institutrices. Elles sont venues à Mexico, la tête entourée de bandes, et 17.000 maîtres ont protesté avec elles devant le Président de la République. En attendant, on s'émeut fort aux Etats-Unis, paraît-il, de la « persécution anti-religieuse » (sic). Les catholiques envoient au gouvernement memorandum sur memorandum, pétition sur pétition. Les philanthropes qui s'inquiètent pour quelques messes de moins au Mexique consacreront-ils un instant de pieuse indignation aux viols, aux assassinats, aux incendies, aux mutilations ?

L'EDUCATION SOCIALISTE ET L'OFFENSIVE CATHOLIQUE

Au point de départ de toute cette agitation est le projet d'éducation socialiste. A vrai dire, personne ne sait encore exactement en quoi consistera cette éducation et encore moins ce qu'elle aura de socialiste. Le Parti National Révolutionnaire au pouvoir vient encore de proclamer ces derniers jours, par la voix de son Président Emilio Portes Gil, son aversion pour le marxisme, doctrine « exotique » et, inadaptée au Mexique. Le socialisme que l'on paraît vouloir enseigner semble consister surtout en un vague coopérativisme ; essentiellement réformiste. Il implique une adhésion sans réserves à la politique du P. N. R. Tel quel pourtant, il suffit à rendre plus vive l'inquiétude des caciques terriens qu'une population paysanne plus éclairée et plus consciente de ses droits légaux menacerait dangereusement menu ; son côté anti-religieux très marqué soulève la colère du clergé avoué ou clandestin, et des masses incultes que celui-ci fanatise.

En face de ces puissances de conservation égoïste et bornée, le maître rural, sans protection, avec un salaire misérable sur lequel il doit encore prélever des contributions « volontaires » pour le P.N.R. et même parfois les sommes nécessaires à l'achat matériel scolaire, est livré sans défense aux tortionnaires et aux assassins cristeros. Dans certains endroits, la population excitée sous main refuse d'envoyer les enfants à l'école ; dans d'autres, c'est la lutte ouverte. Quand ce n'est pas le président municipal lui-même qui met en prison instituteurs et même inspecteurs sans autre forme de procès, comme cela s'est produit, il y a un mois, dans le Nord de l'Etat de Hidalgo, où je me trouvais.

Le clergé, allié comme toujours aux caciques propriétaires de domaines ruraux, a donc pris l'offensive. Et dans certains endroits il semble bénéficier d'une étrange tolérance, venue de bien haut. Dans un Etat du centre, j'ai vu chaque village avec son curé en dépit des lois de limitation, se pavanant en soutane sur la place au milieu d'une cour de dévotes, recevant des cadeaux, fruits, légumes, animaux, etc... Toute la journée se succèdent les offices, les sermons, les cérémonies ; la campagne est envahie de tracts de propagande religieuse ; on est assourdi du matin au soir par les cloches, tout comme dans le Mexique d'autrefois. Le bruit court qu'un général très influent, membre du ministère actuel, permet cette résurrection du passé pré-révolutionnaire, afin de se faire des alliés. Des alliés pour quoi ?

GRANDEUR ET DECADENCE D'UNE DICTATURE

J'avais quitté le Mexique, en 1934, laissant derrière moi un pays soumis à la plus étrange des dictature, celle du général Plutarco Elias Calles. Contrairement à la tradition mexicaine (et latino-américaine), Calles n'avait pas cherché à se maintenir ouvertement au pouvoir comme Président de la République. Non, il laissait se dérouler un décor de vie institutionnelle, des Président occuper le fauteuil si convoité du Palais National. Lui demeurait derrière la brillante scène ; il était le général Calles, « Jefe Maximo de la Revolucion », Chef Suprême. Il vivait dans ses splendides propriétés rurales, ou des commissions venaient le consulter ; le dimanche, il tenait sa cour à l'ordinaire dans la petite ville de plaisance de Cuernavaca, à deux heures de Mexico. Dans un jardin, sous un parasol, il promulguait ses oracles. Quelquefois, au cours d'un voyage, il définissait la « ligne du P. N. R. en un discours radiodiffusé et reproduit ; en première page par toute la presse. Personne ne bronchait. A vrai dire, on se souvenait de ceux qui, auparavant, avaient bronché, et qui n'avaient pas eu à s'en louer : Gomez fusillé, Ortiz Rubia mis à la porte du Palais National, bien d'autres.

Le Jefe Maximo était un homme d'affaires, un des plus riches du Mexique et de l'Amérique (à elle seule sa propriété de El Mante fournit tout le sucre que le Mexique exporte aux Etats-Unis) ; son régime était celui des affairistes et se soutenait par le partage à l'amiable de mirifiques affaires : travaux publics, exploitations agricoles, etc... ; tout cela se déroulait dans une atmosphère nationaliste et pseudo-révolutionnaire. On venait de lancer le Plan Sexennal, qui tendait à l'industrialisation du pays, et dans une large mesure à sa fascisation, par des mesures qui mettaient les syndicats dans la dépendance du P.N.R. Le Mexique semblait se durcir, se cimenter en une rigide armature sociale sous la main du Général Calles.

Or, en juin de cette année, Calles tombait. Il tombait, de la manière la plus brutale, la plus rapide : le Président de la République, Cardenas, élu par ses soins et ceux du P.N.R., le désavouait publiquement, et le Jefe Maximo s'en allait à Hawaï comme un enfant qu'on envoie se coucher. A vrai dire, personne (sauf sans doute dans de très hautes sphères politiques) n'a encore compris ce départ honteux de l'homme le plus puissant du Mexique. La désaffection croissante des milieux ouvriers à l'égard de Calles (il y eut au défilé du 1er mai des cris de « A bas les socialistes millionnaires »), les exactions et les crimes de certains « caciques » et gouverneurs protégés par lui, notamment de Garrido Canabal, dictateur de Tabasco, tout cela peut avoir agi en faveur de ce bouleversement. Toutefois on ne comprend ni les déclarations anti-ouvrières de Calles, qui détachèrent de lui en un jour tous les syndicats (imprudence invraisemblable chez le démagogue le plus averti de l'Amérique Centrale), ni l'attitude du P. N. R. qui « laissa bomber » le Chef Suprême du matin an soir. Le Président du Parti, Portes Gil, doit en savoir très long sur ce sujet. Mais ce politique profond et astucieux, grand homme sous Calles et grand homme aujourd'hui, personnage de premier plan de tous les régimes, est de ceux qui parlent peu et ne laissent rien paraître.

Ce n'est pas sans un certain dégoût que l'on voit aujourd'hui des hommes et des groupements politiques et, syndicaux, qui doivent toute leur fortune et leur influence au Jefe Maximo, rivaliser aujourd'hui d'insulte et de feinte indignation envers leur protecteur tombé. Lorsqu'à l'apogée de la puissance de Calles, les communistes l'attaquaient ouvertement en risquant le bagne des îles Maries, ils acquéraient par là-même le droit de parler avec franchise aujourd'hui. A part eux, presque tout le personnel du régime écroulé est passé immédiatement de la servilité à l'ingratitude, comme il est d'usage à la chute des dictatures latino-américaines. Ceux qui, depuis des années gardaient le silence sur les manoeuvres louches et les exactions dont ils avaient été les témoins ou les complices, se bousculent aujourd'hui dans leur hâte de remplir les revues et les journaux de leurs révélations sur le Chef Suprême : « Le véritable Calles », « Comment Calles a écrasé le soulèvement de Gomez », etc... tels sont les titres d'innombrables articles, d'études historiques, de livres.

J. Soustelle
(A suivre.)

mardi 12 juillet 2016

A Cuba : intervention ou révolution ? (1933)



A CUBA : INTERVENTION OU REVOLUTION ?

[Article de Jacques Soustelle (sous le pseudonyme de Jean Duriez), Masses, n° 4, avril 1933, p. 12-14]

I. Au moment où j'écris (février 1933) la presse des Etats-Unis et de l'Amérique Centrale ne laisse pas passer une journée sans accumuler de nouveaux détails sur la situation à Cuba. Situation tendue, semble-t-il, au point de ne pouvoir se prolonger au-delà de quelques semaines. En novembre 32 je me trouvais dans l'île, et je pus assister, le 3 de ce mois, aux élections pour le poste de gouverneur de la province de la Havane. Une simple promenade dans la ville vous édifiait sur la valeur de ces élections. Partout, presque aussi nombreux que les civils, circulaient des policiers en uniforme bleu, gaillards athlétiques, presque tous nègres, et armés de matraques et de revolvers. Moins nombreux, mais aux points stratégiques, des soldats. Le candidat officiel fut élu : on s'en serait douté.

Cependant c'est surtout à partir de 1933 que la lutte entre les « oppositionnistes » et le gouvernement dictatorial du Général Machado, est devenue une vraie guerre, sauvage et implacable de part et d'autre (la sauvagerie ayant été inaugurée, bien entendu, par la police). Un peu partout des bombes explosent, des voitures blindées passent à toute allure, faisant feu sur la police et sur les soutiens du gouvernement. La torture et l'assassinat, qui depuis 1925 sont monnaie courante dans les traitements de la police à l'égard des opposants, redoublent. On exhume la « Ley Fuga », qui permet aux représentants de l'ordre de tirer sur tout prisonnier cherchant à fuir, prétexte commode, en réalité, pour des exécutions sommaires : on trouve, dans les rues, des cadavres criblés de balles, mais les mains et les pieds ligotés. Voici d'ailleurs un petit calendrier des faits les plus importants.

6 janvier. Les étudiants oppositionnistes déclarent qu'ils répondront par la force aux agressions de la police.

9. La censure, en vigueur depuis plusieurs années, et qui vient de passer aux mains des autorités militaires, est étendue aux journaux et publications de langue anglaise, très nombreux dans l'île.

10. Le leader nationaliste Mendieta, avec trois autres chefs de l'opposition, se réfugie à l'ambassade mexicaine pour sauver sa liberté et sans doute sa vie.

11. Renforcement de la censure.

14. Confiscation de nombreux journaux américains.

16. La police assassine l'étudiant Gonzalez Gutierrez, et on annonce la création d'un nouveau corps de milice qui entrera en fonctions le 20. Malheureusement, la police a eu la main lourde : Gonzalez est de nationalité espagnole. Violentes protestations de son ambassade.

19. Les directeurs de journaux américains paraissant à La Havane ont protesté auprès de leur gouvernement. Les E.-U. font pression sur la dictature, qui consent à relâcher un peu (très peu) la censure sur les publications de langue anglaise.

Cependant éclatent des bombes un peu partout, surtout à partir du 26, et en février plus personne ne croit que Machado puisse se maintenir. Révolution ? Intervention armée ou « pacifique » des Etats-Unis ? Une seule solution ou les deux ? Voilà quelle est la situation à Cuba , situation qui constitue vraiment un paroxysme. Mais elle a ses racines dans un plus lointain passé.

II. Lorsqu'en 98 les Etats-Unis entrèrent aux côtés de Cuba, dans la guerre d'indépendance contre l'Espagne, ce n 'était pas par philanthropie. On s'en aperçut dès 99, lorsque l'île, abandonnée par l'Espagne, fut occupée militairement par les Américains qui « maintenaient l'ordre » et, suivant leur usage aux Antilles, curaient les mares et tuaient les moustiques. On s'en aperçut encore davantage lorsque le Congrès de Washington, le 26 février 1901 (cinq jours après le vote définitif de la Constitution Cubaine), vota le fameux « Amendement Platt », chaîne solide, à la fois (machiavéliquement) souple et indestructible, qui permettait en toute occasion de mater le chien cubain — bien attaché dans sa petite niche devant le palais de l'oncle Sam. Cet amendement disposait en substance :

1° « Le gouvernement de Cuba ne conclura jamais avec aucun pouvoir étranger aucun traité ou pacte qui amoindrisse ou tende à amoindrir l'indépendance de Cuba. »

2° « Le dit gouvernement ne contractera aucune dette publique dont l'intérêt et l'amortissement définitif ne puissent être payés par les recettes ordinaires, une fois couverts les frais courants du gouvernement. »

3° « Le Gouvernement de Cuba consent à ce que les Etats-Unis exercent le droit d'intervenir pour préserver l'indépendance et l'existence d' un gouvernement adéquat à la protection de la vie, de la propriété et de la liberté individuelle des citoyens... »

4° « Pour permettre aux U. S. A. de maintenir l'indépendance de Cuba et de protéger le peuple cubain, de même que pour assurer sa propre défense, le gouvernement de Cuba vendra ou louera aux U. S. A. les terrains nécessaires pour établir des stations de charbon ou des bases navales en certains points déterminés, dont il sera convenu avec le Président des Etats-Unis. »

5° « Le Gouvernement de Cuba insérera les dispositions antérieures dans un Traité Permanent avec les U. S. A. »

L'amendement Platt (accepté par la Constituante Cubaine), donnait donc aux Etats-Unis les droits suivants :

I . Se réserver la proie cubaine pour eux seuls (article 1).

II. S'installer militairement dans l'île même (art. 1).

III. Y intervenir à la faveur de n'importe quelle difficulté politique ou financière (articles 2 et 3).

Deux phénomènes allaient donc se produire, en interférant sans cesse l'un avec l'autre (comme dans toute l'Amérique centrale), ce qui rend si difficile de comprendre et d'apprécier la situation cubaine.

a) Le pays se transformant. d e colonie en nation autonome, par suite des efforts de sa bourgeoisie naissante, cette bourgeoisie devait tendre à exploiter le pays et ses travailleurs au degré maximum — EN SE SERVANT DE L'AIDE ECONOMIQUE OU MILITAIRE DES ETATS-UNIS pour fomenter ses entreprises ou pour ralentir l'évolution de son prolétariat.

b) Les intérêts de la bourgeoisie cubaine et de la bourgeoisie des U. S. A., momentanément (et d'une façon assez trompeuse) alliées, ne pouvaient coïncider constamment dans la suite. On voit alors la bourgeoisie cubaine PRENDRE CONSCIENCE DE SA NATIONALITE non seulement contre son ancienne métropole l'Espagne, mais CONTRE LES U. S. A. (ce qui n'avait pas lieu au moment de l'amendement Platt). D'où la naissance d'un « NATIONALISME REVOLUTIONNAIRE » aussi opposé aux U. S. A. que ses propres partisans, peu d'années avant, tendaient à la « Coopération ».

Une première phase, dans les relations des deux bourgeoisies, se déroule entre 1901 et 1920. Phase de coopération, phase constructive et conquérante pour la neuve ploutocratie cubaine.

Les U. S. A. interviennent, en gros, deux fois (sans compter des essais d'ingérence moins réussis). En 1906, le premier président Estrada Palma ayant voulu se faire réélire avec l'aide de son parti, le parti conservateur, une révolution éclata :

Estrada se retira, et jusqu'en 1908, Taft, puis Magoon, gouvernèrent la république. La seconde intervention, en 1916, soutint le président Menocal (conservateur) qui se faisait réélire au moyen d'une scandaleuse falsification des votes. Dans les deux cas, sans prendre parti dans la lutte électorale, le Gouvernement américain n'avait d'autre but que d'étouffer les luttes armées, mangeuses de capital, — en un mot, maintenir coûte que coûte « l'ordre » dans sa colonie. Son intervention avait en somme un caractère beaucoup plus économique et social que politique : consolider la bourgeoisie (américaine et cubaine) même en dépit des luttes personnelles et des factions de la bourgeoisie (cubaine). C'est ainsi que j'explique le fait curieux que JAMAIS les hommes ou les partis vaincus par l'intervention des U. S. A. ne leur en tinrent rigueur. ns avaient compris que cette intervention était une selle à tous chevaux, et que la Maison-Blanche se moquait également des conservateurs et des libéraux pourvu que tout marchât sans à-coups dans la caricature de République. Aussi, dès après 1916, les libéraux vaincus, tout comme les conservateurs vainqueurs, se tournent-ils avec espoir vers les U. S. A. qui pourront peut-être, si le gouvernement « bronche », leur donner l'avantage « la prochaine fois ». Ainsi se développe dans tous les partis sans exception un « interventionnisme » servile, qui, je le montrerai, n'est pas encore mort.

C'est surtout sous la double présidence de Menocal (1913-1920) que les phénomènes sociaux et économiques accélèrent leur allure : on assiste à une véritable CONSOLIDATION DU CAPITALISME à Cuba. L'axe de tous ces phénomènes est LE SUCRE (en second lieu, mais bien en arrière, vient le tabac).

Toute l'île se couvre d'une mer vert tendre ; les cannes. Des capitaux énormes s'investissent : on met de l'argent dans l'exploitation du sucre, encore de l'argent, toujours plus d'argent ; la fièvre passée, on s'apercevra que les Nord-Américains possèdent 60 0/0 de l'industrie sucrière, et 16,72 0/0 de la terre.

Et le Trust « Cuba Cane » protégé par le Président conservateur, a pour directeur un politicien libéral : l'Union sacrée dans la douceur du sucre.

Le sucre monte :

1914. Prix de la livre : 1 centavo 093.

1917. Prix de la livre : 6,075 (Cuba étant alliée des Etats-Unis dans la guerre mondiale, leur vendait patriotiquement à 5,50) .

1919. Prix de la livre : 15,00.

Mai 1920. Prix de la livre : 22,50.

Des sommes fabuleuses, une inondation d'or, font craquer les caisses privées et le Trésor public. Le capitalisme AMERICANO-CUBAIN est au faite de la « prosperity » et de la gloire.

La deuxième phase commence dès juin 1920, avec la fermeture du marché mondial du sucre, que viendra aggraver la politique protectionniste des U. S. A. : un droit de deux centavos par livre, exigé par les sucriers du continent contre ceux de Cuba, étrangle l'exportation. Le sucre baisse :

Juin 1920 : 18,50.

Juillet 1920 : 16,50.

Août 1920 : 11.

Octobre 1920 : 7.

Novembre 1920 : 5,25.

Décembre 1920 : 3,75.

Le sucre ne « rend » plus, et voilà que l'île entière est à peu près incapable de produire autre chose que du sucre 1 Les banques sautent. On décrète un moratoire (H octobre 1920).

Et du coup l'intervention change de face ; il ne s'agit plus, pour les capitalistes du Nord, d'aider les bons amis cubains : il s'agit de ne pas perdre le milliard de dollars investi dans l'île. La « Chase National Bank », la « National City Bank of New-York » la « First National Bank of Boston » n'entendent pas voir leurs créances gelées. Et, de 1920 à 1925, s'écoule une période trouble et cahotée, pendant laquelle le représentant des U. S. A. Crowder, véritable chef de l'île à côté du Président Zayas, essaie de comprimer le budget du gouvernement, de réduire le « coulage » et les pots-de-vin. Il n'y parvient d'ailleurs pas. D'autre part, il fait contracter par Zayas de nouveaux emprunts (plus de 50 millions de dollars) qui affermissent encore la mainmise de la banque américaine sur l'île.

En 1925 est élu Machado, général de la guerre d'indépendance.

Cette fois (troisième phase), le président-dictateur doit jouer le rôle du champion et du fondé de pouvoir des Etats-Unis. Le temps n'est plus où la bourgeoisie cubaine et celle de l'Amérique du Nord coopéraient ; le Président devra représenter à Cuba les intérêts de la seconde, contre le nationalisme croissant de la première. Sous Machado, Cuba est de plus en plus colonisée par ses voisins, tout en les haïssant de plus en plus. Dès son arrivée à la présidence, le Général a contracté de nouveaux emprunts massifs. Il est également chargé de réprimer toute velléité des travailleurs à réclamer de meilleurs salaires, qui nuiraient au rendement des industries américaines installées en sol cubain. Voilà quel a été, jusqu'à ces derniers temps, le sens et la raison d'être de la dictature de Machado.

III. Les oppositionnistes dont le nombre, depuis quelques mois, s'accroit énormément, sont bien loin de former une unité sans fissures. Pour l'instant, l'essentiel est de renverser Machado, et en cela toute l'opposition est d'accord ; mais il est hors de doute qu'en cas de victoire cet accord ne durerait pas longtemps.

A la « droite » des oppositionnistes se trouve Menocal, ancien président, et chef de « l'aile inactive » du parti conservateur, c'est-à-dire de celle qui ne collabore pas avec Machado. D'abord en termes passables avec la dictature, il a dû « changer d'air » et se trouve maintenant à Miami (Floride), la ville américaine la plus proche de Cuba. Ses deux fils font des disparitions mystérieuses, préparant, dit-on, une expédition armée qui doit débarquer à Cuba en partant du Mexique ; on ajoute même que des troupes ménocalistes sont concentrées dans le Yucatan, bien que l'ex-président nie énergiquement et accuse même Machado de lancer de pareils bruits. En attendant, il est à Miami le centre d'une colonie de réfugiés cubains, anciens politiciens, étudiants, etc., qui a ses ramifications dans tous les U. S. A. et le Mexique.

A sa gauche, l'Union Nationaliste du colonel Mendieta. Ses membres se donnent à eux-mêmes le nom de « nationaux-révolutionnaires » ; ils sont sympathiques au terrorisme, qu'ils pratiquent d'ailleurs, éventuellement. Je ne conseille pas à un Américain d'essayer de lier amitié avec un membre de ladite Union. Beaucoup de petits commerçants, d'employés dont le traitement est en retard depuis une dizaine de mois, sont dans les rangs nationalistes.

Plus à gauche, les organisations d'étudiants. Les hostilités, commencées dès que Machado donna libre cours à ses ambitions de dictateur (1927 : réforme de la Constitution lui permettant d'être réélu), atteignirent leur point critique en 1930 (décembre).

L'Université fut fermée, et ne s'est pas rouverte. Beaucoup d'étudiants et de professeurs se sont expatriés, en Europe, aux U. S. A., au Mexique, D'autres sont demeurés à Cuba, déclassés, sans moyens d'existence, farouchement espionnés et traqués, animés d'une haine de plus en plus grande contre le régime. Les rangs estudiantiles offrent le spectacle du chaos idéologique, car on y passe par toutes les nuances possibles depuis le démocracisme bourgeois jusqu'au marxisme — fait naturel dans un pays dont l'évolution a été freinée par l'impérialisme étranger, et dont la bourgeoisie n'a accompli qu'imparfaitement et par à-coups sa tâche historique, alors que déjà des problèmes peuvent se poser du. point de vue socialiste. Il est certain, en tout cas, que plus d'un leader étudiant, sous l'épreuve, est venu à méditer Marx et Lénine (dont les oeuvres, en dépit de la dictature, se vendent à La Havane, plus qu'à Paris). De toute manière, les étudiants sont actuellement les ennemis les plus implacables du régime, ceux qui ont fait sauter le chef de la police, Calvo y Herrera, et qui cherchent à en faire autant à Machado (lequel vit le plus souvent possible en pleine mer, sur son yacht, et ne circule qu'en auto blindée) ; c'est contre eux que se déploient toutes les forces machadistes, la torture, la « Ley Fuga » ; des centaines pourrissent dans les forteresses de la Cabana et du Castillo del Principe.

Ce sont eux encore qui constituent l'essentiel de la mystérieuse organisation terroriste connue sous le nom d'A. B. C. Le terrorisme, sous la forme d'assassinats, d'explosions de bombes, etc., a commencé vers 1930, et n'a fait que redoubler après août 1931, où un essai téméraire de révolution fut noyé dans le sang par Machado. Bien plutôt qu'un plan, ce terrorisme est lui-même une réaction de terreur et de fièvre, dans cette atmosphère de sang qui enveloppe maintenant Cuba.

Et que deviennent dans tout cela les travailleurs ? Hélas, pas grand chose. La bourgeoisie américano-cubaine, lors de sa première phase d'installation, eut la chance de trouver un matériel humain docile, habitué aux conditions matérielles extrêmement basses de la vie coloniale. Aucune conscience de classe, et souvent des haines de race (étant donné qu'une grande partie des travailleurs sont noirs). Pendant le « boom » du sucre, les ouvriers et « peones » des plantations et des usines de transformation touchaient encore des salaires relativement élevés ; mais dès 1920, sous l'administration Zayas-Crowner, a lieu une réduction massive des salaires ouvriers ; quant aux « peones », ils travaillent pour la nourriture et le logement. Depuis, le chômage a pris une extension énorme. Des salaires de trois dollars sont tombés à 50 centavos. Beaucoup d'usines ne paient plus que 30 ou 20 centavos par jour, et encore ne donnent pas du travail tous les jours. Les travailleurs du tabac, la seconde industrie de l'île, ne sont pas plus favorisés, les fabriques de cigares ayant trouvé plus avantageux d'émigrer à New-Jersey.

Aux rares essais d'organisation ouvrière, Machado a répondu par la répression la plus brutale. Voici quelques faits significatifs :

En 1925, essai de grève ferroviaire à Camagüey. La grève est brisée par l'armée, plus de trente chefs ouvriers tués. En 1928, deux leaders ouvriers, Bruzon et Yalob, disparaissent mystérieusement. Quelques semaines plus tard, un des requins si nombreux autour de l'île ayant été pêché, on lui ouvrit le ventre selon l'usage et on y trouva un bras droit que la femme de Bruzon identifia comme celui de son mari. De 1928 à 1932, plus de 100 chefs ouvriers ont été incarcérés, la plupart au secret. Les syndicats ont été dissous, les grèves déclarées illégales. Par contre, avec l'appui du gouvernement, se sont constituées des organisations ouvrières destinées à tromper les travailleurs et à paralyser toute action. Cos organisations de traîtrise ont tenu leur Congrès le 15 janvier à Cienfuegos ; le 15 janvier, en pleine censure ! Ce seul fait prouve la collusion. Clandestin, le Parti Communiste est plutôt une poignée de convaincus qu'un parti ; il n'a encore aucune sérieuse influence sur les masses. A un moment où elle pourrait, avec tant de poids, jeter son épée dans la balance, la classe ouvrière n'est absolument pas préparée.

Enfin, louvoyant entre toutes ces forces, ou plutôt entre les forces « de droite » (de Machado à Mendieta inclus), il y a eu comme toujours, et il y a encore, quelques bonnes âmes prêchant la « réconciliation » pour le bien de la patrie. Touchant dans son aveuglement et son incompréhension est le plus saillant d'entre eux, Marquez Sterling, ancien ambassadeur cubain à Mexico, qui essaya de rapprocher les oppositionnistes et le gouvernement après la révolte manquée d'août 1931. Cette révolte avait donné à réfléchir aux soutiens de Machado : peut-être valait-il mieux jeter du lest. Au cours des conférences à Washington entre les représentants des deux fronts, on faillit s'arranger sur les points suivants : Machado s'en irait avec les honneurs de la guerre ; on ferait de nouvelles élections. Mais une condition préalable était de relâcher les chefs oppositionnistes prisonniers. Le président remit cette mesure de mois en mois, et d'ailleurs ne tenait pas à s'en aller. Les négociations demeurèrent mortes-nées. La situation ne peut se résoudre que par la violence.

IV. Mais quelle est la solution susceptible de l'emporter ? Les prophéties sont vite balayées par le vent. Cependant, chacun prophétise, aux U. S. A., sur le sort de l'île. Pour Machado, à vrai dire, il n'existe plus d'autre question que celle de la sauce à laquelle Il sera mangé, Et il doit le savoir, malgré les fanfaronnades de sa presse. Pourquoi ? LES ETATS-UNIS NE LE SOUTIENNENT PLUS. Ils ne le soutiennent plus parce que Machado s'est révélé incapable de faire payer Cuba Clos moratoires s'échelonnent de trois mois en trois mois) ; qu'il est non moins incapable de maintenir l'ordre dans l'île ; que plus il demeurera au pouvoir, et plus une action décisive des « rouges » est possible. Il a cessé de servir, Il est même dangereux. Touchés au coeur — je veux dire au ventre — les capitalistes américains « intéressés » à Cuba insinuent que dès le 4 mars 1933 Roosevelt prendre les mesures suivantes :

a) Abolition du tarif de deux centavos par livre de sucre, sans quoi (on a fini par le comprendre), tous les crédits américains à l'industrie sucrière sont définitivement gelés.

b) Intervention (armée ?) pour « rétablir l'ordre », mais certainement pas en faveur de Machado. Alors, en faveur de qui ?

Peut-être de Menocal. Dès le 13 janvier, de Miami, l'ex-président a lancé aux U. S. A. un appel à l'Intervention. Probablement aspire-t-il à recommencer, directement ou non, sa carrière ; il oublie que l'époque n e s'y prête pas et que tout successeur de Machado, s'il est appuyé par les U. S. A. et travaille pour eux, devra être un second. Machado.

Deux cas peuvent se présenter : ou que l'intervention se produise avant la révolution, ou la révolution avant l'intervention.

Dans le premier cas, si l'on suppose l'installation par les Américains d'un gouvernement ménocaliste, il peut se produire une dissidence armée des nationalistes contre l'étranger et son représentant, semblable à celle de Sandino au Nicaragua : présage de longues années de guerre civile sans grande portée sociale. Quant au gouvernement ménocaliste lui-même, il se trouverait dans l'impossibilité radicale, en dépit du passager adoucissement des tarifs favorable à l'Industrie sucrière, de dénouer une crise économique extrêmement profonde et d'alléger le poids énorme de la dette étrangère.

Dans le second cas, étant donné l'exaltation des anti-machadistes (nationalistes et A. B. C.), le feu prendrait instantanément aux quatre coins de l'île. Bien que les étudiants aient parfois (lettres adressées le 6 janvier à l'ambassade des U. S. A.) paru croire qu'une intervention des Etats-Unis pourrait être en leur faveur, il est plus probable que le bloc « nationalistes-étudiants-A. B. C. » aurait tout à redouter du voisin du Nord.

Aussi, ai-je entendu un nationaliste cubain appeler de tous ses voeux la guerre américano-japonaise, qui permettrait aux Cubains de traiter leurs affaires eux-mêmes (il ajoutait : « et les Américains, perdant Hawaï, d'inonder le marché mondial de conserves d'ananas »). L'idée centrale des nationalistes (j'ai pu m'en convaincre au cours de conversations privées) est d'EXPLOITER LE CAPITAL ETRANGER et d'établir pendant les premiers temps une sorte de dictature confiée à des personnalités respectées (comme Mendieta). Ensuite, l'on ferait de nouvelles élections, après avoir réformé la Constitution sur les deux points suivants : interdire la réélection des présidents, permettre la formation d'un nouveau parti, le parti national révolutionnaire (la Constitution actuelle, réformée par Machado, interdisant d'organiser d'autre parti que les trois anciens). Rien de social, on le voit, dans les aspirations de ce nationalisme bourgeois.

Mais il est certain que ni les étudiants, ni l'A. B. C. ne « marcheraient » tous derrière ce programme. Des revendications sociales plus précises paraissent nécessaires à beaucoup d'entre eux. Mais que fera la classe ouvrière ? Se forgera-t-il, dans la flamme des événements, un parti capable de transformer la révolution bourgeoise nationaliste en révolution prolétarienne ? Ou les travailleurs se laisseront-ils tromper, se laisseront-ils entraîner à croire qu'ils ont lutté pour eux-mêmes, alors qu'ils n'auront lutté que pour les autres ? Soutenir la révolution nationaliste, d'abord, la transformer à son profit, ensuite, tel devrait être le programme du prolétariat. Mais les capacités de ce prolétariat et son degré d'évolution politique — de même que les possibilités d'intervention brutale susceptibles d'écraser tout effort, restent deux lourdes énigmes.

JEAN DURIEZ.

NOTA . — Avant d'envoyer ces pages à « Masses », je voudrais faire profiter ses lecteurs de quelques nouvelles plus fraîches — qui, d'ailleurs, ne changent rien d'essentiel à la situation. Tandis qu'ici et là, dans Cuba, éclatent des rébellions, et que des mouvements armés se préparent, le plus important se passe aux U. S. A., autour de Roosevelt. Sera-t-il pour ou contre l'intervention ? Pour l'intervention diplomatique ou armée ? Les rumeurs les plus variées courent sur les intentions du président ; on essaie de connaitre l'avis des membres de son cabinet, et même de leurs femmes. Il y a des chances pour que le nouveau gouvernement fasse d'abord un effort pour rendre moins aiguë la situation cubaine, en abaissant les tarifs, et qu'il penche pour une intervention discrète et diplomatique, de crainte des répercussions en Amérique centrale, où la haine du « gringo » ne fait que croître. Mais les événements peuvent déborder toute volonté de prudence.

A noter aussi que, depuis quelque temps, sentant leur heure proche, une multitude de chefs nationalistes émigrés commencent à faire parler d'eux, se laissent interviewer, donnent leur avis sur l'intervention des U. S. A. ou décrivent à mots peu couverts la force de leurs armements et de leurs préparatifs guerriers contre Machado, n'est évident qu'au premier succès, sinon même avant la bataille, l'éparpillement des forces anti-machadistes sera encore plus grand que je ne l'ai décrit.

(Fin février. )