vendredi 12 février 2016

La « libération » du Guatemala (1954)



La « libération » du Guatemala

[Article de Jacques Soustelle dans L'Express, 26 juin 1954]

De grâce, qu'on cesse de nous prendre pour des imbéciles. Les avions « inconnus » qui ont bombardé le Guatemala ne sont pas plus mystérieux que ceux qui ont incendié Guernica. Il s'agit là, sans aucun doute, d'une intervention militaire organisée, équipée et armée par le trust « United Fruit », financée par lui, couverte par certains gouvernements d'Amérique Centrale, et d'abord, il faut le dire, par celui des Etats-Unis d'Amérique.

Avec ses 108,000 km2 et ses 3 millions d'habitants, le Guatemala — l'ancien « Quauhtemailan » des Aztèques — est un petit pays à l'économie primitive, sans moyens ni d'agression ni de défense. Sur cette terre tourmentée, entre volcans et lacs, entre savanes et jungles, sous un ciel éternellement printanier, au milieu d'une nature exubérante et éclatante de fleurs, l'essentiel de la population est composée d'Indiens de langue Maya. C'est au Guatemala, à Uaxactun, à Quiriga , que s'élevèrent quelques-unes des plus belles cités de cette civilisation mystérieuse. (...)

Depuis que le Guatemala a conquis son indépendance sur l'Espagne en 1821, il a pris pour emblème le merveilleux oiseau « quetzal » qui hante ses forêts : le « quetzal » ne supporte pas la captivité et meurt en cage. Hélas ! le pays n'a connu pour ainsi dire que des dictatures, dont les plus récentes ont été les plus sanglantes : Estrada Cabrera (1898-1920) et Jorge Ubico (1930-1944).

Depuis le début de ce siècle, le Guatemala était devenu ce que les Américains appellent ironiquement une « république bananière », « a Banana Republic ». Le mécanisme de ce système est simple : le dictateur opprime son pays et le livre en même temps, totalement, aux intérêts de puissants trusts étrangers, lesquels à leur tour le soutiennent. On observera que le Guatemala n'a jamais été considéré comme dangereux pour la démocratie ni mis au ban du « monde libre» quand ses prisons et ses bagnes regorgeaient. L'indulgence de Washington lui était alors acquise : c'est qu'il y avait la « United Fruit ».

La « Frutera », comme on dit là-bas, a été créée en 1899, à Boston. Elle compte parmi ses actionnaires et ses dirigeants les représentants les plus éminents du capitalisme de la Nouvelle-Angleterre. Elle possède — selon ses propres rapports en assemblée générale — plus de 250,000 hectares en Amérique centrale, une flotte de 68 navires (la White Fleet), les chemins de fer de l'Amérique centrale (I.R.C.A.), des ports et de aéroports, des stations de radio, des magasins de détail, des maisons et propriétés évaluées à 46 millions de dollars, du bétail pour 4 millions de dollars et, « last but not least », des politiciens et des militaires à ses ordres dans toute cette partie du continent.

Elle est entrée au Guatemala dès 1901 par un accord conclu avec Estrada Cabrera (...) Elle a très rapidement éliminé de la riche vallée du Motagua tous les paysans indépendants et jusqu'aux villages indigènes : là , tout est à la « United Fruit », terres, maisons et hommes. (...) Sa filiale, la C.A.C. (Compagnie agricole guatémaltèque), contrôle la côte Pacifique comme la « Frutera » contrôle la côte Atlantique. Les chemins de fer qui lui appartiennent fournissent les plus mauvais services aux tarifs les plus élevés du monde, sauf toutefois pour le transport des bananes, assuré à un tarif égal au 3 % du prix normal.

C'est un véritable empire que la « Frutera » s'est taillé au Guatemala, au Honduras et au Nicaragua. Grâce à des gouvernements dociles devant elle, elle a obtenu des concessions exorbitantes et les contrats qui font d'elle un Etat dans l'Etat. Un des derniers décrets d'Ubico avant sa chute, signé le 27 avril 1944, relève de toute responsabilité pénale les propriétaires de terres ou leurs représentants qui tuent sur leur domaine quiconque y a pénétré sans autorisation.

Face à des millions de dollars (66 millions de gain net en 1950), à des centaines de milliers d'hectares, à des ports et à des chemins de fer, au pouvoir de l'étranger, le gouvernement du Guatemala n'est rien. Il a voulu être quelque chose : d'où le drame.

D'après le dernier recensement, 75,8 % de la population marche sans souliers et 72 % ne sait ni lire ni écrire. Le salaire moyen de l'ouvrier agricole est évalué à 26 centavos par jour, et le Guatemala est un pays cher. La misère règne en maîtresse sur ce magnifique pays qui fut jadis un des foyers de civilisation du continent. C'est pour porter remède à cette misère, dont la profondeur ne peut même pas être imaginée par qui ne l'a pas connue, que les gouvernements Arévalo et Arbenz qui ont succédé à la dictature se sont efforcés de réaliser la réforme agraire. La loi de juin 1952 prévoit le morcellement des « latifundia » et d'abord, cela se conçoit, des terres laissées sans culture. C'est ainsi qu 'a été prononcée l'expropriation contre indemnité de 83,000 hectares que la « Frutera » détenait sans les cultiver, les réservant pour des plantations futures, alors que des milliers de paysans pouvaient, sur ces domaines, accéder à la propriété privée...

Les Mexicains ont eu la chance d'accomplir avant Lénine l'essentiel de leur tâche révolutionnaire : on n'a donc pas pu les accuser de communisme. Tel n'est pas le cas des Guatémaltèques. Il est pourtant évident qu'il ne s'agit, dans toute cette sanglante affaire, que des intérêts de la « United Fruit », décidée à empêcher par la force des armes l'application d'une loi qui vise à supprimer les conditions féodales abolies dans les pays démocratiques depuis plus d'un siècle. Le vainqueur de la guerre : le parti communiste...

Les communistes n'ont jamais été au Guatemala qu'une minorité infime et purement urbaine. En collant imprudemment l'étiquette communiste sur la réforme agraire et sur une action gouvernementale du type nationaliste (Arbenz ferait chez nous figure de radical jacobin), les Nord-Américains font au communisme un merveilleux cadeau. S'ils échouent, le parti communiste guatémaltèque, hier insignifiant, apparaîtra comme en vainqueur. S'ils triomphent pour l'instant, ils auront persuadé les paysans de l'Amérique centrale que le communisme, c'est ce qu'on fait pour leur bien. Cette leçon ne sera pas oubliée. Si le Kremlin a le sens de la gratitude, un télégramme de remerciement à la « United Fruit » me paraît s'imposer.

dimanche 7 février 2016

Recension de Boréal (1938)



BOREAL, par P. E. Victor. (Grasset.)

[Commune, n° 60, août 1938, p. 1508-1509]

Le mouvement de la « jeune ethnologie » est en train de donner naissance à une nouvelle lignée de livres de voyage. Ce n'est plus le voyage naïf et étonné de nos pères, les livres savoureux des années 80 où l'auteur énumérait ingénument ses surprises devant des couleurs de peau, des coutumes et des langages qui n'étaient point ceux de sa province ou de sa nation. Ce n'est plus, heureusement, le tour du monde rapide et blasé des écrivains cosmopolites de l'après-guerre, qui bouclaient la boucle en paquebot, sleeping et avion, déçus de voir les gares de Shanghaï ou de Mexico, les aérodromes de Chicago ou de Batavia, tout semblables à Saint-Lazare et au Bourget. L'ethnologue n'est ni étonné ni blasé ; curieux, mais pas seulement curieux. Il sympathise avec l'homme de tous les continents ; il est armé de connaissances et d'une méthode. Il sait que le monde n'est pas né d'hier et qu'on ne l'a pas attendu pour vivre. Il a le respect et l'amour des cultures infiniment diverses.

Victor aime les Eskimos comme d'autres d'entre nous aiment les Indiens, les Papous ou les Noirs. Il a vécu chez eux et avec eux toute une année, parle leur langue, connaît de l'intérieur, par l'expérience quotidienne, ce qu'est la vie d'un Eskimo. Par sa puissance d'invention, par sa lutte ingénieuse contre le climat le plus rigoureux du globe, par l'opiniâtreté invincible de son existence accrochée à l'énorme glaçon du Groenland, l'Eskimo est la preuve la plus éclatante du génie technique et ouvrier de l'humanité. L'homme, depuis des millénaires, occupe et modifie la terre ; l'Eskimo est comme le délégué humain chargé de soumettre le Nord. Qu'il y soit parvenu, avec des moyens si réduits, au point de vivre beaucoup mieux au Pôle que bien d'autres peuples sous des cieux réputés cléments, c'est une victoire qui d'une certaine façon doit honorer tous les hommes. Avec ses admirables bateaux, ses huttes de neige aux voûtes si bien calculées, ses lunettes à neige, ses lampes, ses outils d'ivoire et ses vêtements de peau, l'Eskimo est bien le frère primitif de l'ingénieur triomphant qui creuse le Simplon ou bâtit le Dnieprostroï.

Victor me permettra de lui reprocher peut-être le décousu des notes prises au jour le jour et transcrites telles quelles : leur fraîcheur spontanée risque de s'effacer, de se perdre dans le morcellement. Cela dit, le livre est fidèle et simple. Son moindre charme n'est pas de nous révéler, à côté de l'Eskimo, l'explorateur lui-même, dans ce rôle quelquefois si dur et si passionnant de compagnon et de témoin d'un peuple. Il faut aussi louer Victor d'avoir placé en épigraphe à ses chapitres de brefs rappels des événements de ce temps-là : car c'est pendant qu'un jeune savant français hivernait au Groenland et qu'une tribu eskimo remportait une victoire de plus sur le froid et la faim que commençait, dans l'Europe « civilisée », l'assassinat du peuple espagnol. Il est bon que ces choses soient rappelées tant que nous serons encore quelques-uns en Europe à préférer un outil à un canon et un « sauvage » du Groenland à un fasciste de Berlin ou de Rome.

JACQUES SOUSTELLE.