dimanche 7 février 2016

Recension de Boréal (1938)



BOREAL, par P. E. Victor. (Grasset.)

[Commune, n° 60, août 1938, p. 1508-1509]

Le mouvement de la « jeune ethnologie » est en train de donner naissance à une nouvelle lignée de livres de voyage. Ce n'est plus le voyage naïf et étonné de nos pères, les livres savoureux des années 80 où l'auteur énumérait ingénument ses surprises devant des couleurs de peau, des coutumes et des langages qui n'étaient point ceux de sa province ou de sa nation. Ce n'est plus, heureusement, le tour du monde rapide et blasé des écrivains cosmopolites de l'après-guerre, qui bouclaient la boucle en paquebot, sleeping et avion, déçus de voir les gares de Shanghaï ou de Mexico, les aérodromes de Chicago ou de Batavia, tout semblables à Saint-Lazare et au Bourget. L'ethnologue n'est ni étonné ni blasé ; curieux, mais pas seulement curieux. Il sympathise avec l'homme de tous les continents ; il est armé de connaissances et d'une méthode. Il sait que le monde n'est pas né d'hier et qu'on ne l'a pas attendu pour vivre. Il a le respect et l'amour des cultures infiniment diverses.

Victor aime les Eskimos comme d'autres d'entre nous aiment les Indiens, les Papous ou les Noirs. Il a vécu chez eux et avec eux toute une année, parle leur langue, connaît de l'intérieur, par l'expérience quotidienne, ce qu'est la vie d'un Eskimo. Par sa puissance d'invention, par sa lutte ingénieuse contre le climat le plus rigoureux du globe, par l'opiniâtreté invincible de son existence accrochée à l'énorme glaçon du Groenland, l'Eskimo est la preuve la plus éclatante du génie technique et ouvrier de l'humanité. L'homme, depuis des millénaires, occupe et modifie la terre ; l'Eskimo est comme le délégué humain chargé de soumettre le Nord. Qu'il y soit parvenu, avec des moyens si réduits, au point de vivre beaucoup mieux au Pôle que bien d'autres peuples sous des cieux réputés cléments, c'est une victoire qui d'une certaine façon doit honorer tous les hommes. Avec ses admirables bateaux, ses huttes de neige aux voûtes si bien calculées, ses lunettes à neige, ses lampes, ses outils d'ivoire et ses vêtements de peau, l'Eskimo est bien le frère primitif de l'ingénieur triomphant qui creuse le Simplon ou bâtit le Dnieprostroï.

Victor me permettra de lui reprocher peut-être le décousu des notes prises au jour le jour et transcrites telles quelles : leur fraîcheur spontanée risque de s'effacer, de se perdre dans le morcellement. Cela dit, le livre est fidèle et simple. Son moindre charme n'est pas de nous révéler, à côté de l'Eskimo, l'explorateur lui-même, dans ce rôle quelquefois si dur et si passionnant de compagnon et de témoin d'un peuple. Il faut aussi louer Victor d'avoir placé en épigraphe à ses chapitres de brefs rappels des événements de ce temps-là : car c'est pendant qu'un jeune savant français hivernait au Groenland et qu'une tribu eskimo remportait une victoire de plus sur le froid et la faim que commençait, dans l'Europe « civilisée », l'assassinat du peuple espagnol. Il est bon que ces choses soient rappelées tant que nous serons encore quelques-uns en Europe à préférer un outil à un canon et un « sauvage » du Groenland à un fasciste de Berlin ou de Rome.

JACQUES SOUSTELLE.