dimanche 13 mars 2016

Recension du livre Les Aryens (1935)



Les Aryens. — Georges Poisson. Payot.

[Compte rendu de Jacques Soustelle, Commune, n° 24, août 1935, p. 1455-1456]

Le but de M. Poisson est de conduire avec lui son lecteur jusqu'au début des temps historiques. Le vaste tableau qu'il dessine en 250 pages très bourrées embrasse donc la Préhistoire et la Protohistoire de toute l'Europe centrale et septentrionale, sans parler de quelques fragments de l'Asie ou de l'Afrique. Il était naturellement difficile, étant donné un sujet d'une telle ampleur, d'en traiter tous les points avec une égale clarté, et surtout de les coordonner tous d'une façon satisfaisante. Une impression d'éparpillement, de dispersion, saisit malgré tout le lecteur.

Mais, le défaut fondamental de tout l'ouvrage, c'est l'équivoque essentielle du terme « Aryens ». M. Poisson présente tout son travail comme orienté contre la nouvelle « Science raciale » du IIIe Reich, contre l'idée de la suprématie germanique. Cela l'amène à attribuer à « la famille aryenne » dans son ensemble une « puissance organisatrice et civilisatrice » (p. 253) qui se serait imposée à d'autres peuples ; il transporte d'une race restreinte (les Germains) à l'ensemble des Aryens l'orgueilleux postulat de la valeur culturelle privilégiée. Mais surtout que faut-il entendre par « Aryens » ? Chacun sait que cela veut dire simplement : les peuples qui parlent des langues indo-européennes (langues latines, germaniques, celtiques, slaves, etc..) et l'auteur lui-même (p. 28) reconnaît que les caractéristiques des Aryens sont « purement linguistiques », qu' « il n'y a pas de race aryenne » et qu'enfin il n'y a pas non plus de civilisation aryenne. « Le seul point commun, écrit-il, ...consiste donc dans la parenté de leurs langages. » Cela posé, il est difficile de comprendre comment M. Poisson peut parler de « la civilisation aryenne » (p. 253), de « l'évolution indo-européenne » (p. 140), puisque ce sont là, il le reconnaît lui-même, des termes purement linguistiques et non culturels.

Sans se soucier de la contradiction interne qui vicie tout son travail, l'auteur, par une hypothèse toute gratuite, reconstitue ce qu'il appelle « la famille aryenne », qui serait le résultat de fusions entre les trois grandes races (Nordique, Alpine, Méditerranéenne), et décrit toute l'évolution de la culture matérielle en Europe comme celle de ces « Aryens », dont il a commencé par affirmer qu'ils n'étaient rien de plus qu'une famille de langues, désignée par un « terme commode » (p. 10). Certes il cherche à surmonter cette difficulté en taxant d' « anti-scientifique « (p. 23) l'attitude qui consiste à séparer les faits de langage des autres : en quoi il a théoriquement raison ; mais, tout ce qu'on peut dire, c'est que, concrètement, M. Poisson ne montre aucun lien réel entre les considérations linguistiques et les considérations anthropologiques ou préhistoriques. Certes il ne faut pas séparer langue, type humain et culture matérielle, mais l'auteur de cet ouvrage n'a rapproché ces divers facteurs que d'une façon tout extérieure et souvent arbitraire. Le livre serait bien meilleur sans son titre et ses prétentions, comme un Précis de préhistoire européenne.

C'est sans doute à une erreur matérielle qu'il faut attribuer une phrase étonnante de l'Avant-Propos (p. 7) : « ...des sciences... dont quelques-unes comme la Préhistoire ne font pas encore l'objet d'un enseignement officiel. » Il est impossible de croire, en effet, que M. Poisson ait oublié l'existence de M. Joleaud, de l'Abbé Breuil, de l'Institut de Paléontologie humaine, de l'Institut d'Ethnologie, et de bien d'autres professeurs ou centres d'enseignement de la Préhistoire.

J. S.