mercredi 20 avril 2016

Les deux vies de Jacques Soustelle (1982)



Les deux vies de Jacques Soustelle

PIERRE DEVILLE

[Le Spectacle du Monde, n° 247, octobre 1982]

(...)

Cette curiosité des pays et des hommes lointains, Jacques Soustelle la ressent dès l'enfance. Son île au trésor est une bibliothèque, où il dévore les récits d'aventures et de voyages dans de gros livres reliés de rouge et d'or.

Jacques Soustelle naît le 3 février 1912 à Montpellier. Il appartient, par ses origines et son éducation, à ce milieu cévenol de religion réformée où l'on exalte encore la mémoire des montagnards camisards, intraitables dans la défense de leur foi.

Fils d'un ouvrier et d'une employée, il brûle les étapes. A dix-sept ans, il est reçu premier à l'Ecole normale supérieure. A vingt ans, il est premier au concours d'agrégation de philosophie. Deux records imbattus à ce jour.

- Quelle était, à cette époque, l'ambiance de l'Ecole normale ?

- Celle d'une complète liberté intellectuelle. Nous discutions entre nous sans aucun fanatisme d'aucune espèce. Jamais il ne nous serait venu à l'esprit de fulminer des anathèmes et de lancer des excommunications. »

- Georges Pompidou, qui fut votre condisciple rue d'Ulm, note, dans ses Souvenirs, que vous étiez « communisant ».

- J'étais à gauche, mais pas du tout tenté par le communisme. J'étais proche, au contraire, d'un groupe de garçons d'esprit plutôt libertaire, donc farouchement anti-stalinien. J'ai fréquenté, un peu plus tard, un milieu scientifique où il y avait pas mal de communistes. Nous nous réunissions chez Paul Langevin, et nous cherchions à établir des passerelles entre des disciplines très différentes. Inutile de vous dire que nous n'y sommes pas parvenus, faute d'adopter le credo marxiste. »

- La philosophie était alors la voie royale ; qu'est-ce qui vous a poussé sur le chemin peu exploré de l'ethnologie ?

- La mode des années 30 était au néokantisme et aux spéculations mathématico-philosophiques de l'école de Léo Brunschvicg. Ses jongleries brillantes mais abstraites ne me séduisaient guère, et je n'avais aucun goût pour les mathématiques, qui me le rendaient bien. J'étais surtout avide de réalités humaines, et le directeur de l'Ecole, Camille Bouglé, m'a orienté vers l'Institut d'ethnologie, où officiaient trois hommes d'une valeur exceptionnelle : Marcel Mauss, Lévy-Bruhl et Paul Rivet.

» Barbe de prophète, voix caverneuse, mémoire encyclopédique, Marcel Mauss n'était pas un théoricien. Il avait peu écrit, et enseignait par le magister de la parole, un peu comme les philosophes de l'antiquité. »

Chemin faisant, Jacques Soustelle s'initie à l'anthropologie, à la paléontologie, à la linguistique, et suit, à Sainte-Anne, des cours de pathologie mentale. Tant de curiosité finirait presque par le rendre suspect, et c'est d'un ton un peu grinçant que le président du concours d'agrégation lui lance : « Ah c'est vous, le sociologue ! » C'est en 1932 que Jacques Soustelle « découvre » le Mexique, qui sera son terrain d'études et une seconde patrie, parfois plus accueillante que la première. Deux années d'exploration lui permettent de réunir les éléments d'une thèse sur « La famille otomipane du Mexique central ». A vingt-cinq ans, Il fait autorité, au point d'être nommé directeur adjoint du Musée de l'Homme.

La sympathie de Jacques Soustelle pour le Front populaire, son hostilité aux accords de Munich, son rôle dans la création de l'Union des intellectuels contre le fascisme, le classent à gauche. Mais cet anti-munichois constate, dès la mobilisation générale de 1939, à quel point la France est mal armée, moralement et militairement :

- J'ai eu tout de suite le sentiment d'une immense pagaille, qui laissait présager le pire. En tant que sous-lieutenant, je recevais les hommes qui rejoignaient leur unité dans une caserne de Versailles. Les instructions étaient de dire à ces braves gens : « Rentrez chez vous, nous n'avons rien pour vous loger et vous nourrir. » Ça commençait bien ! »

Le gouvernement Daladier décidait la création d'un Commissariat à l'Information, dont la direction était confiée à Jean Giraudoux, plus doué pour la poésie que pour l'action psychologique. Les services du Commissariat étaient installés tant bien que mal à l'Hôtel Continental, dont les chambres servaient de bureaux, tandis que les secrétaires travaillaient dans les salles de bain.

- J'ai été désigné pour m'occuper du Mexique. Le directeur pour l'Amérique latine était le psychologue Georges Dubois, spécialiste du Brésil, qui était aveugle aux trois quarts, et se promenait dans les couloirs du « Continental » avec une torche électrique, pour essayer de retrouver la chambre qui lui avait été assignée comme bureau. Nous avons reçu en renfort le fils de Mistinguett, né de ses amours avec un médecin brésilien. »

Jacques Soustelle est à Mexico, où il vient de créer une antenne d'Information, quand éclate l'offensive allemande. Il refuse de regagner la France après l'armistice.

- A ce moment-là, raconte-t-il, le consul d'Angleterre m'a dit : « Il y a, à Londres, un général français qui veut continuer le combat. - Comment s'appelle-t-il ? - De Gaulle. - Inconnu au bataillon... » Je n'en avais jamais entendu parler... »

Jacques Soustelle se rend à Londres, où il est reçu par le général. Il est impressionné par sa stature et la volonté qui l'habite. L'homme de science entre en politique.

A Alger, en 1943, il prend la direction des services secrets de la France Libre. Fouché de la guerre secrète qui commence « intra muros », Il assiste De Gaulle dans cette opération subtile qui consiste à isoler, puis à évincer le général Giraud, lequel était soutenu par Churchill et Roosevelt.

Après la Libération, les partis politiques, qui ont retrouvé l'appétit, ont hâte de se libérer du libérateur. De Gaulle démissionne, persuadé que l'opinion publique exigera promptement son retour. Elle ne bouge pas. D'où ce verdict du général : — Les Français sont des veaux. On ne fait rien avec un peuple couché. »

De Gaulle contre-attaque en créant le RPF, dont il confie la direction à Jacques Soustelle, qui devient ainsi le premier des gaullistes. Après des débuts prometteurs, le RPF s'essouffle. L'unité du groupe parlementaire ne résiste pas au succès et à la popularité d'Antoine Pinay.

De Gaulle en tire les conséquences et dissout le RPF. Le retraité de Colombey sait désormais que seule une secousse grave peut le ramener au pouvoir.

Tandis que le général écrit ses Mémoires, deux fidèles mènent une guerre d'usure contre le régime : Michel Debré, qui prêche sur un ton incantatoire la guerre sainte contre la Quatrième République ; Jacques Soustelle, stratège et tribun, qui l'affaiblit à l'Assemblée nationale en faisant tomber les gouvernements.

Après la chute d'Antoine Pinay, Vincent Auriol, président de la République, prend le dirigeant gaulliste à son jeu en lui proposant de former le nouveau cabinet. Jacques Soustelle, tout en sachant qu'il n'a aucune chance d'aboutir, pense que l'occasion est bonne pour occuper les médias et témoigner devant le pays.

Mais, à peine le général De Gaulle a-t-il approuvé l'opération, qu'il en prend ombrage. Il fulmine : - Quel sous-secrétariat d'Etat m'offrira Monsieur le président du Conseil ? Les Beaux-Arts, ou l'Education physique ? »

- Tout s'était pourtant passé exactement comme il l'avait voulu, précise Jacques Soustelle. Dès la proposition de Vincent Auriol, je suis allé à Colombey, où j'ai passé la soirée et une partie de la nuit avec le général, à mettre au point un véritable scénario. Je n'ai pas fait un geste, ni prononcé une parole, qui n'aient été concertés d'avance avec lui. Quelle n'a pas été ma surprise en apprenant par d'autres sources, car le général ne m'en a jamais dit un mot, qu'il en avait conçu un vif ressentiment. Il ne m'avait pas pardonné d'avoir suivi ses instructions ! C'est exactement ce qui se passera plus tard avec Georges Pompidou. Il y avait chez De Gaulle je ne sais quel démon de la jalousie qui le portait à soupçonner les hommes qui lui étaient les plus dévoués. »

- Vous avez été un des premiers à rallier De Gaulle, et pourtant, il ne vous a pas décerné la Croix de la Libération !

- Peut-être parce que je ne l'ai jamais demandée... J'estimais que les fonctions que j'avais exercées pendant la guerre ne m'avaient pas exposé aux mêmes risques que ceux qui s'étaient battus en première ligne. Quelques jours avant de démissionner, en 1946, le général m'a demandé de contresigner, en tant que ministre, le décret qui décernait la Croix à Maurice Schumann et à Gaston Palewski. Manquant peut-être d'à-propos, je n'ai pas dit : Et moi !... »

La première ligne, en 1955, c'est l'Algérie, où Jacques Soustelle est nommé gouverneur général. L'insurrection a éclaté quatre mois plus tôt. Le président du Conseil Pierre Mendès France, et son ministre de l'Intérieur François Mitterrand, ont proclamé d'une même voix : « L'Algérie, c'est la France. »

Quand Jacques Soustelle arrive à Alger, le temps est affreux, et l'accueil glacial. Cet ancien intellectuel de gauche, désigné par Mendès avec la bénédiction du général De Gaulle, fait presque figure de bradeur.

Un an après, une foule immense veut le retenir quand il est rappelé à Paris par Guy Mollet. On crie : « Restez, restez ! » On chante : « Ce n'est qu'un aurevoir. »

Faut-il croire, comme l'écrit Pierre Viansson-Ponté, que « Jacques Soustelle est devenu un autre homme, dont les nerfs ont lâché », et que l'Algérie l'a conquis, comme elle l'avait fait avec le socialiste Naegelen et le fera avec le non moins socialiste Robert Lacoste ?

Par formation et par tempérament, Soustelle, que les gaullistes ont surnommé « Gros Matou », n'est pas homme à se laisser forcer la main par l'opinion publique. Il prend le temps de s'informer, d'observer, de peser le pour et le contre. Il reçoit même en secret Ferhat Abbas. C'est donc en toute connaissance de cause qu'il se prononce pour l'intégration, « seul moyen de gagner la bataille politique, après avoir remporté la bataille militaire ».

Jacques Soustelle est désormais le témoin, le champion de l'Algérie française. Le 13 mai 1958 est la secousse tant attendue par De Gaulle. Ceux qui ont fait le plus pour la provoquer seront payés d'ingratitude. « L'Algérie, c'est moi », tranche le général, signifiant par là qu'il n'est pas question d'en confier la responsabilité à Soustelle.

- Avait-il déjà décidé de donner l'indépendance à l'Algérie ?

- Il avait parfaitement compris que l'Algérie et l'Armée le ramèneraient au pouvoir, même s'il affectait d'en douter, en disant : « Vous vous trompez, on en reparlera dans cinquante ans ! » Il nous faisait du cinéma. Mais il a cru que son arrivée à Alger suffirait à débloquer la situation, et il a été ulcéré que son appel à la « paix des braves » n'ait pas été entendu par le FLN. Il y a une réaction qui fut une constante chez lui, tout au moins à partir d'un certain âge : si quelque chose ne marchait pas comme il le voulait, il s'en désintéressait. De Gaulle a vite considéré l'Algérie comme un boulet, qui l'empêchait de jouer un grand rôle dans le monde. C'était le rêve (vite frustré) d'un directoire à trois avec l'Amérique et l'Angleterre. Il n'avait pas compris que la France, réduite à l'hexagone, ne serait pas à la mesure de cette ambition. »

- Vous avez écrit, dans votre livre L'espérance trahie : « Tout se passe comme si le De Gaulle que nous avions connu était mort à Colombey-les-deux-Eglises entre 1951 et 1958. » Il n'avait pourtant pas attendu de revenir au pouvoir pour découvrir Machiavel ?

- Les années de retraite avaient eu une action corrosive sur son caractère. Elles avalent durci son orgueil, son égocentrisme, son mépris des hommes. Il nous disait souvent : « Ma vie n'a été qu'un tissu d'échecs. » C'était à demi sincère. Il y avait chez lui une tendance profonde au pessimisme, mêlé d'amertume. »

- Tout le monde, en 1982, se dit gaulliste ou gaullien. Est-ce que le gaullisme signifie encore quelque chose pour vous aujourd'hui ?

- Non. Il a été un moment de l'Histoire, entre 1940 et 1945. Si la France devait se trouver un jour dans une situation analogue, il faudrait rechausser les bottes du général de la Résistance. Je l'ai suivi à cette époque-là. Plus tard, j'ai dû choisir entre l'homme et les idées, que je n'avais jamais voulu distinguer. Comme dit la chanson : « Je ne regrette rien. » Dans les deux cas. »

Le ton de Jacques Soustelle est celui de la sérénité. Depuis 1978, l'ancien ministre s'est détaché de la vie politique, pour se consacrer entièrement à l'enseignement, à la recherche et à l'écriture. Cent fois sur le Mexique il remet son ouvrage : aujourd'hui encore, avec un nouveau livre sur les Maya.

Des étudiants viennent d'Amérique du Sud pour travailler sous sa direction à l'Ecole des hautes études, et à l'université de Lyon II.

Jacques Soustelle se fait aussi le pèlerin de la technologie française au Brésil, au Paraguay, au Mexique et en Argentine.

Son regret : que les ethnologues français soient si peu aidés et écoutés dans leur propre pays :

- Leur reprocherait-on d'étudier l'Histoire, au lieu de la diviniser ? De heurter les dogmes et les idées reçus ? Que ne les a-t-on consultés avant de s'engager dans une décolonisation le plus souvent négative et destructrice, qui donnait le pas à l'idéologie sur la connaissance, et a abouti à la création d'Etats sans consistance et sans réalité, où l'indépendance n'a pas apporté la liberté aux populations. Le « sens de l'Histoire » est un mythe. Il n'y a pas d'âge d'or dans le futur. L'humanité n'est pas, comme le croyait le Père Teilhard, « une vaste opération organique et dirigée ». Le progrès technique ne doit pas faire illusion : toutes les civilisations sont mortelles, et notre civilisation occidentale, qui donne des signes d'épuisement et de sclérose, est peut-être entrée dans les premières décennies de sa désintégration. »

Mais, à la tentation de l'indifférence ou du splendide isolement, Jacques Soustelle oppose la morale stoïcienne de Marc-Aurèle. Le philosophe s'interrogeait sur la vanité de la condition humaine : « Alexandre le Macédonien et son muletier, une fois morts, en ont été réduits au même point. » Mais l'empereur faisait face à ses responsabilités, et conduisait les Légions contre les Barbares.

mercredi 6 avril 2016

Interview à Cromos (1983)



L'ancien ministre français Jacques Soustelle, de droite, déclare : "LE TCHAD N'EXISTE PAS"

[Cromos (revue colombienne), n° 3427, 20 septembre 1983, traduit de l'espagnol par Aurélien Houssay]

Il a écrit des dizaines de livres, il a été deux fois ministre en France et il est passé à Carthagène pour assister à la Conférence des Médias patronnée par le révérend Moon.

Par Antonio Morales Riveira
Photos : Fabio Serrano

(...)

BEGIN POUR COMMENCER

— Monsieur Soustelle, comment percevez-vous le rôle de la France, politiquement et militairement, dans la guerre civile au Liban ?

— L'origine de la violence récente au Liban n'est autre que l'assassinat du président Bechir Gemayel. C'était un grand homme, un grand politicien, et il jouait résolument la carte de l'entente avec Israël qui est la seule solution pour maintenir et préserver la réalité historique du Liban. J'ai la certitude absolue, contrairement à ce que l'on dit souvent, qu'Israël n'a pas la moindre revendication sur le territoire du Liban. Je suis un ami de Menahem Begin depuis plus de 20 ans et je connais parfaitement sa pensée, qui est la même que celle de tous les hommes politiques du pays.

— Mais Shamir, le nouveau Premier ministre, n'est-il pas précisément xénophobe, militariste et expansionniste ?


— Il suit la même ligne que Begin, qui est celle du philosophe Jabotinsky, lequel fut un des créateurs de l'Etat d'Israël. Le vrai problème du Liban est la Syrie qui n'a jamais admis l'existence du Liban en tant que pays indépendant. J'ai lu il y a peu dans le "Middle East Time" un reportage avec une importante personnalité syrienne qui a affirmé que lorsque le Moyen-Orient était sous mandat français, la Syrie et le Liban formaient un seul Etat. C'est parfaitement contraire à la vérité. Il a toujours existé ce que nous appelions les Etats du Levant avec deux capitales, l'une au Liban et l'autre en Syrie.

BEAUCOUP DE LIENS

— Mais il subsiste encore, au fond de la conscience et de la diplomatie françaises, ce sentiment colonial vieux d'un demi-siècle. Ne considèrent-ils pas le Liban comme une colonie en rébellion ?


— Non pas comme une colonie mais comme un pays avec lequel nous avons beaucoup de liens. Il est regrettable que l'avenir du Liban soit très sombre à cause du fait qu'il n'y a aucune chance que les Syriens se retirent. Eux et leurs alliés de l'OLP sont installés dans la vallée de la Bekaa et ils ne veulent pas en partir. Je crois qu'Israël ne se risquera pas à une nouvelle guerre pour les expulser. Ni les Etats-Unis, qui ont plutôt profité de cette situation. De plus, dans le petit territoire que gère le gouvernement d'Amin Gemayel, il y a une lutte acharnée entre les chrétiens et les druzes musulmans, et entre les sunnites et les chiites. Il y a 16 groupes ethno-religieux avec des visions différentes du monde. Un équilibre s'était miraculeusement instauré avec la Constitution qui prévoyait que le président devait être un chrétien maronite, le président du Parlement un musulman sunnite, et ainsi de suite. Mais cela a volé en éclats, surtout avec l'arrivée des Palestiniens. Le pronostic est tout à fait sombre.

LE TCHAD N'EXISTE PAS

— Et en ce qui concerne la récente intervention des forces françaises au Tchad, en soutien au régime de Hissène Habré et contre Goukouni et Kadhafi, que pouvez-vous nous dire ?


— Cette guerre dure depuis sept ans. Je connais bien le Tchad car c'était un des principaux territoires durant la dernière guerre mondiale. La capitale se nommait alors Fort-Lamy et c'était un des endroits les plus importants, parce que c'est de là que partirent les troupes françaises libres du général Leclerc, qui envahirent ensuite la Libye italienne et atteignirent la Tunisie pour participer à la lutte contre l'armée nazie de Rommel. Le Tchad est un pays qui n'existe pas. Il existait lorsque les Français étaient là parce que l'administration pouvait maintenir une certaine unité entre les populations du Nord et du Sud, qui étaient ethniquement, linguistiquement, religieusement et culturellement opposées. Dans le Nord, il y a les "blancs", des nomades de type plus ou moins arabe, mahométans et guerriers. Dans le Sud, il y a les noirs avec de vieilles traditions centre-africaines ou bien chrétiennes. La capitale N'Djamena est au milieu et c'est un butin convoité par les différents camps. Hissène Habré et Goukouni étaient des amis proches. La cause de leur inimitié personnelle est la soif de pouvoir et l'esprit de domination.

— Mais ils veulent lutter contre la misère...

— Bien sûr, c'est un pays très pauvre, dont l'avenir est très incertain, mais qui peut compter sur une aide financière, une assistance technique, en particulier de la part de la France. Chaque fois que les choses tournent mal au Tchad et qu'ils poussent des cris angoissés, ils se tournent vers nous après nous avoir taxés de colonialistes.

— Mais l'aide est en grande partie militaire.


— Elle est de toute nature.

— Monsieur Soustelle. Vous qui avez eu un rôle important dans le processus de libération de l'Algérie, ne trouvez-vous pas qu'il y a des similitudes entre celui-ci et le processus tchadien, entre Ben Bella et Goukouni ? Dans l'application de formules extrêmes et colonialistes ?


— Je ne pense pas. La guerre d'Algérie était dirigée contre une puissance coloniale, et au Tchad il n'y a pas de puissance coloniale. Il y a une guerre tribale et une puissance étrangère qui intervient de manière intensive, la Libye. Il y a quelque chose d'ironique ; beaucoup de gens croient subitement découvrir que la Libye se mêle des affaires du Tchad. Cela remonte à loin. Au nord du Tchad, dans les déserts qui bordent la Libye, dans ce qu'on appelle la bande d'Aozou, une zone d'oasis, qui est occupée par les Libyens depuis trois ans et d'où partaient les troupes pour attaquer Faya-Largeau (qui a déjà été occupée) et de là elles escomptaient atteindre N'Djamena. Les parachutistes français sont positionnés sur cette ligne et nous allons voir ce qui va se passer. Je ne crois pas que Kadhafi puisse annexer le Tchad.

KADHAFI - DADA

— Comment jugez-vous la position du gouvernement socialiste de Mitterrand en ce qui concerne les intérêts français ?

— Les Français et les autres nations africaines liées à la France comme la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Ces pays craignent beaucoup Kadhafi. Ils savent que s'il s'empare du Tchad, de là il peut passer au Niger, un pays riche en uranium, et de là à la Côte d'Ivoire et plus loin encore. C'est un mégalomane qui envisage d'atteindre l'Afrique du Sud. Après tout, il a envoyé des troupes pour aider le célèbre boucher Amin Dada, à trois mille kilomètres de la Libye. En s'opposant à l'invasion du Tchad, la France défend les peuples africains.

— Rendons-nous de l'autre côté du globe, et plus précisément aux Caraïbes, quelle est la solution au conflit du Nicaragua selon vous : Contadora, intervention étrangère ou autre chose ?


— Je pense que les présidents du Groupe de Contadora font le bon choix. Il est souhaitable de parvenir à une solution pacifique et négociée. Mais je suis très sceptique. L'expérience démontre qu'il est inutile de négocier avec les communistes parce que leur principe est : ce que j'ai déjà est à moi et ce que je n'ai pas peut être négocié. Ils ont pris le contrôle du Nicaragua au moyen de coups montés et de mensonges, en créant un prétendu Conseil pluraliste, en dupant des honnêtes gens, comme la veuve de Chamorro, Edén Pastora ou Róbelo, des patriotes et des démocrates. Désormais ils ne veulent pas d'élections, ni quitter le pouvoir. En outre, personnellement, en tant qu'anthropologue, je suis très préoccupé par le sort qui a été réservé aux Indiens Miskito.

NE PAS S'ASSEOIR SUR LES BAIONNETTES

— Concernant la question du totalitarisme, chaque semaine des gens meurent à Santiago du Chili. Vous êtes opposé au totalitarisme, et étant un homme de droite, même s'il est de droite. Souhaitez-vous la démocratie pour le Chili ?

— Je condamne la répression violente qui est en cours. L'inconvénient avec les militaires, c'est que lorsqu'ils ont accompli leur mission, ils ne veulent plus s'en aller. Bismarck avait dit une fois qu'on pouvait tout faire avec les baïonnettes, sauf s'asseoir dessus. L'exemple de l'Argentine, du Chili et de l'Uruguay montre que parfois, quand il y a un péril de gauche (Allende au Chili, et les Tupamaros et Montoneros en Argentine et en Uruguay), les démocrates appellent alors les militaires, et ceux-ci remplissent leur tâche mais ne partent pas. C'est une faute. Ainsi en est-il de Pinochet qui a fait voter la Constitution qui le maintient au pouvoir jusqu'en 1989. Ce serait incroyable que le Chili, avec sa tradition de démocratie et sa civilisation, passe d'une dictature de gauche à une dictature de droite et de celle-ci à une autre de gauche.

— Mais Allende n'était pas un dictateur, il avait été élu par le peuple.


— La faute incombe aux démocrates-chrétiens. Allende n'avait pas la majorité et selon la Constitution (une erreur à mon avis), c'est le Congrès qui décide. Ce fut le vote des démocrates-chrétiens qui imposa Allende. Ce fut l'erreur de Frei.

ESSOUFFLEMENT CULTUREL

— Et en anthropologie, le travail continue. Vous poursuivez vos recherches en Amérique latine ?


— Je viens de sortir un livre sur les Mayas, qui a été pour moi l'occasion de synthétiser toutes les données connues, y compris les clarifications récentes de l'écriture maya, les obélisques célèbres. Je prépare actuellement un livre sur Teotihuacan, qui a été le premier lieu archéologique que j'ai rencontré il y a cinquante ans. Je vais toujours en pèlerinage à Teotihuacan chaque année. J'ai mené mes propres fouilles au nord-est du Mexique, il y a trois ans. Mais les recherches se sont arrêtées parce que le gouvernement français n'a pas donné un centime.

— Face à un anthropologue spécialisé et un fin connaisseur de l'histoire maya, on doit poser la question de rigueur. Qu'est-il arrivé aux Mayas ? Pourquoi ont-il disparu, ne laissant pratiquement aucune trace ?

— On a écrit des bibliothèques entières. Je pense qu'il y a eu un affaiblissement de la société maya. Sa disparition est un fait sociologique et non physique. Pas de catastrophes, ni de changements climatiques, ni d'épidémies. La population maya n'a vraiment diminué qu'après la Conquête. A partir de l'année 909 (la dernière date sur les stèles connues), il vécurent en dehors des villes et le niveau de leur culture baissa sensiblement. Cela est dû à ce qu'on appelle l'usure et l'essoufflement de la culture. La religion avait cessé d'unir le peuple et en même temps on assistait au phénomène du militarisme chez les autres groupes ethniques qui sont parvenus jusqu'au coeur de la région maya. Cela a brisé la colonne vertébrale de la culture maya.

— Que savez-vous de l'histoire ethnologique de la Colombie, sur San Agustín peut-être ?


— Pour moi, c'est une variante de la culture olmèque. Une culture axée sur le thème de l'homme-félin. Je m'intéresse à la Cité perdue de la Sierra de Santa Marta et mon attention a été attirée par les constructions destinées à l'agriculture, mais on ne mentionne pas de sculptures.

Il n'y a pas d'établissement humain sans pointes de flèches, sans couteaux, sans haches ou ustensiles pour se nourrir. C'est très curieux. Ce n'est mentionné nulle part. Je vais envoyer la documentation sur le sujet. Bien sûr, pour le moment je suis à Carthagène et en ce lieu, je me sens, comme on dit en français, "en vacances".