mercredi 6 avril 2016

Interview à Cromos (1983)



L'ancien ministre français Jacques Soustelle, de droite, déclare : "LE TCHAD N'EXISTE PAS"

[Cromos (revue colombienne), n° 3427, 20 septembre 1983, traduit de l'espagnol par Aurélien Houssay]

Il a écrit des dizaines de livres, il a été deux fois ministre en France et il est passé à Carthagène pour assister à la Conférence des Médias patronnée par le révérend Moon.

Par Antonio Morales Riveira
Photos : Fabio Serrano

(...)

BEGIN POUR COMMENCER

— Monsieur Soustelle, comment percevez-vous le rôle de la France, politiquement et militairement, dans la guerre civile au Liban ?

— L'origine de la violence récente au Liban n'est autre que l'assassinat du président Bechir Gemayel. C'était un grand homme, un grand politicien, et il jouait résolument la carte de l'entente avec Israël qui est la seule solution pour maintenir et préserver la réalité historique du Liban. J'ai la certitude absolue, contrairement à ce que l'on dit souvent, qu'Israël n'a pas la moindre revendication sur le territoire du Liban. Je suis un ami de Menahem Begin depuis plus de 20 ans et je connais parfaitement sa pensée, qui est la même que celle de tous les hommes politiques du pays.

— Mais Shamir, le nouveau Premier ministre, n'est-il pas précisément xénophobe, militariste et expansionniste ?


— Il suit la même ligne que Begin, qui est celle du philosophe Jabotinsky, lequel fut un des créateurs de l'Etat d'Israël. Le vrai problème du Liban est la Syrie qui n'a jamais admis l'existence du Liban en tant que pays indépendant. J'ai lu il y a peu dans le "Middle East Time" un reportage avec une importante personnalité syrienne qui a affirmé que lorsque le Moyen-Orient était sous mandat français, la Syrie et le Liban formaient un seul Etat. C'est parfaitement contraire à la vérité. Il a toujours existé ce que nous appelions les Etats du Levant avec deux capitales, l'une au Liban et l'autre en Syrie.

BEAUCOUP DE LIENS

— Mais il subsiste encore, au fond de la conscience et de la diplomatie françaises, ce sentiment colonial vieux d'un demi-siècle. Ne considèrent-ils pas le Liban comme une colonie en rébellion ?


— Non pas comme une colonie mais comme un pays avec lequel nous avons beaucoup de liens. Il est regrettable que l'avenir du Liban soit très sombre à cause du fait qu'il n'y a aucune chance que les Syriens se retirent. Eux et leurs alliés de l'OLP sont installés dans la vallée de la Bekaa et ils ne veulent pas en partir. Je crois qu'Israël ne se risquera pas à une nouvelle guerre pour les expulser. Ni les Etats-Unis, qui ont plutôt profité de cette situation. De plus, dans le petit territoire que gère le gouvernement d'Amin Gemayel, il y a une lutte acharnée entre les chrétiens et les druzes musulmans, et entre les sunnites et les chiites. Il y a 16 groupes ethno-religieux avec des visions différentes du monde. Un équilibre s'était miraculeusement instauré avec la Constitution qui prévoyait que le président devait être un chrétien maronite, le président du Parlement un musulman sunnite, et ainsi de suite. Mais cela a volé en éclats, surtout avec l'arrivée des Palestiniens. Le pronostic est tout à fait sombre.

LE TCHAD N'EXISTE PAS

— Et en ce qui concerne la récente intervention des forces françaises au Tchad, en soutien au régime de Hissène Habré et contre Goukouni et Kadhafi, que pouvez-vous nous dire ?


— Cette guerre dure depuis sept ans. Je connais bien le Tchad car c'était un des principaux territoires durant la dernière guerre mondiale. La capitale se nommait alors Fort-Lamy et c'était un des endroits les plus importants, parce que c'est de là que partirent les troupes françaises libres du général Leclerc, qui envahirent ensuite la Libye italienne et atteignirent la Tunisie pour participer à la lutte contre l'armée nazie de Rommel. Le Tchad est un pays qui n'existe pas. Il existait lorsque les Français étaient là parce que l'administration pouvait maintenir une certaine unité entre les populations du Nord et du Sud, qui étaient ethniquement, linguistiquement, religieusement et culturellement opposées. Dans le Nord, il y a les "blancs", des nomades de type plus ou moins arabe, mahométans et guerriers. Dans le Sud, il y a les noirs avec de vieilles traditions centre-africaines ou bien chrétiennes. La capitale N'Djamena est au milieu et c'est un butin convoité par les différents camps. Hissène Habré et Goukouni étaient des amis proches. La cause de leur inimitié personnelle est la soif de pouvoir et l'esprit de domination.

— Mais ils veulent lutter contre la misère...

— Bien sûr, c'est un pays très pauvre, dont l'avenir est très incertain, mais qui peut compter sur une aide financière, une assistance technique, en particulier de la part de la France. Chaque fois que les choses tournent mal au Tchad et qu'ils poussent des cris angoissés, ils se tournent vers nous après nous avoir taxés de colonialistes.

— Mais l'aide est en grande partie militaire.


— Elle est de toute nature.

— Monsieur Soustelle. Vous qui avez eu un rôle important dans le processus de libération de l'Algérie, ne trouvez-vous pas qu'il y a des similitudes entre celui-ci et le processus tchadien, entre Ben Bella et Goukouni ? Dans l'application de formules extrêmes et colonialistes ?


— Je ne pense pas. La guerre d'Algérie était dirigée contre une puissance coloniale, et au Tchad il n'y a pas de puissance coloniale. Il y a une guerre tribale et une puissance étrangère qui intervient de manière intensive, la Libye. Il y a quelque chose d'ironique ; beaucoup de gens croient subitement découvrir que la Libye se mêle des affaires du Tchad. Cela remonte à loin. Au nord du Tchad, dans les déserts qui bordent la Libye, dans ce qu'on appelle la bande d'Aozou, une zone d'oasis, qui est occupée par les Libyens depuis trois ans et d'où partaient les troupes pour attaquer Faya-Largeau (qui a déjà été occupée) et de là elles escomptaient atteindre N'Djamena. Les parachutistes français sont positionnés sur cette ligne et nous allons voir ce qui va se passer. Je ne crois pas que Kadhafi puisse annexer le Tchad.

KADHAFI - DADA

— Comment jugez-vous la position du gouvernement socialiste de Mitterrand en ce qui concerne les intérêts français ?

— Les Français et les autres nations africaines liées à la France comme la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Ces pays craignent beaucoup Kadhafi. Ils savent que s'il s'empare du Tchad, de là il peut passer au Niger, un pays riche en uranium, et de là à la Côte d'Ivoire et plus loin encore. C'est un mégalomane qui envisage d'atteindre l'Afrique du Sud. Après tout, il a envoyé des troupes pour aider le célèbre boucher Amin Dada, à trois mille kilomètres de la Libye. En s'opposant à l'invasion du Tchad, la France défend les peuples africains.

— Rendons-nous de l'autre côté du globe, et plus précisément aux Caraïbes, quelle est la solution au conflit du Nicaragua selon vous : Contadora, intervention étrangère ou autre chose ?


— Je pense que les présidents du Groupe de Contadora font le bon choix. Il est souhaitable de parvenir à une solution pacifique et négociée. Mais je suis très sceptique. L'expérience démontre qu'il est inutile de négocier avec les communistes parce que leur principe est : ce que j'ai déjà est à moi et ce que je n'ai pas peut être négocié. Ils ont pris le contrôle du Nicaragua au moyen de coups montés et de mensonges, en créant un prétendu Conseil pluraliste, en dupant des honnêtes gens, comme la veuve de Chamorro, Edén Pastora ou Róbelo, des patriotes et des démocrates. Désormais ils ne veulent pas d'élections, ni quitter le pouvoir. En outre, personnellement, en tant qu'anthropologue, je suis très préoccupé par le sort qui a été réservé aux Indiens Miskito.

NE PAS S'ASSEOIR SUR LES BAIONNETTES

— Concernant la question du totalitarisme, chaque semaine des gens meurent à Santiago du Chili. Vous êtes opposé au totalitarisme, et étant un homme de droite, même s'il est de droite. Souhaitez-vous la démocratie pour le Chili ?

— Je condamne la répression violente qui est en cours. L'inconvénient avec les militaires, c'est que lorsqu'ils ont accompli leur mission, ils ne veulent plus s'en aller. Bismarck avait dit une fois qu'on pouvait tout faire avec les baïonnettes, sauf s'asseoir dessus. L'exemple de l'Argentine, du Chili et de l'Uruguay montre que parfois, quand il y a un péril de gauche (Allende au Chili, et les Tupamaros et Montoneros en Argentine et en Uruguay), les démocrates appellent alors les militaires, et ceux-ci remplissent leur tâche mais ne partent pas. C'est une faute. Ainsi en est-il de Pinochet qui a fait voter la Constitution qui le maintient au pouvoir jusqu'en 1989. Ce serait incroyable que le Chili, avec sa tradition de démocratie et sa civilisation, passe d'une dictature de gauche à une dictature de droite et de celle-ci à une autre de gauche.

— Mais Allende n'était pas un dictateur, il avait été élu par le peuple.


— La faute incombe aux démocrates-chrétiens. Allende n'avait pas la majorité et selon la Constitution (une erreur à mon avis), c'est le Congrès qui décide. Ce fut le vote des démocrates-chrétiens qui imposa Allende. Ce fut l'erreur de Frei.

ESSOUFFLEMENT CULTUREL

— Et en anthropologie, le travail continue. Vous poursuivez vos recherches en Amérique latine ?


— Je viens de sortir un livre sur les Mayas, qui a été pour moi l'occasion de synthétiser toutes les données connues, y compris les clarifications récentes de l'écriture maya, les obélisques célèbres. Je prépare actuellement un livre sur Teotihuacan, qui a été le premier lieu archéologique que j'ai rencontré il y a cinquante ans. Je vais toujours en pèlerinage à Teotihuacan chaque année. J'ai mené mes propres fouilles au nord-est du Mexique, il y a trois ans. Mais les recherches se sont arrêtées parce que le gouvernement français n'a pas donné un centime.

— Face à un anthropologue spécialisé et un fin connaisseur de l'histoire maya, on doit poser la question de rigueur. Qu'est-il arrivé aux Mayas ? Pourquoi ont-il disparu, ne laissant pratiquement aucune trace ?

— On a écrit des bibliothèques entières. Je pense qu'il y a eu un affaiblissement de la société maya. Sa disparition est un fait sociologique et non physique. Pas de catastrophes, ni de changements climatiques, ni d'épidémies. La population maya n'a vraiment diminué qu'après la Conquête. A partir de l'année 909 (la dernière date sur les stèles connues), il vécurent en dehors des villes et le niveau de leur culture baissa sensiblement. Cela est dû à ce qu'on appelle l'usure et l'essoufflement de la culture. La religion avait cessé d'unir le peuple et en même temps on assistait au phénomène du militarisme chez les autres groupes ethniques qui sont parvenus jusqu'au coeur de la région maya. Cela a brisé la colonne vertébrale de la culture maya.

— Que savez-vous de l'histoire ethnologique de la Colombie, sur San Agustín peut-être ?


— Pour moi, c'est une variante de la culture olmèque. Une culture axée sur le thème de l'homme-félin. Je m'intéresse à la Cité perdue de la Sierra de Santa Marta et mon attention a été attirée par les constructions destinées à l'agriculture, mais on ne mentionne pas de sculptures.

Il n'y a pas d'établissement humain sans pointes de flèches, sans couteaux, sans haches ou ustensiles pour se nourrir. C'est très curieux. Ce n'est mentionné nulle part. Je vais envoyer la documentation sur le sujet. Bien sûr, pour le moment je suis à Carthagène et en ce lieu, je me sens, comme on dit en français, "en vacances".