mercredi 20 avril 2016

Les deux vies de Jacques Soustelle (1982)



Les deux vies de Jacques Soustelle

PIERRE DEVILLE

[Le Spectacle du Monde, n° 247, octobre 1982]

(...)

Cette curiosité des pays et des hommes lointains, Jacques Soustelle la ressent dès l'enfance. Son île au trésor est une bibliothèque, où il dévore les récits d'aventures et de voyages dans de gros livres reliés de rouge et d'or.

Jacques Soustelle naît le 3 février 1912 à Montpellier. Il appartient, par ses origines et son éducation, à ce milieu cévenol de religion réformée où l'on exalte encore la mémoire des montagnards camisards, intraitables dans la défense de leur foi.

Fils d'un ouvrier et d'une employée, il brûle les étapes. A dix-sept ans, il est reçu premier à l'Ecole normale supérieure. A vingt ans, il est premier au concours d'agrégation de philosophie. Deux records imbattus à ce jour.

- Quelle était, à cette époque, l'ambiance de l'Ecole normale ?

- Celle d'une complète liberté intellectuelle. Nous discutions entre nous sans aucun fanatisme d'aucune espèce. Jamais il ne nous serait venu à l'esprit de fulminer des anathèmes et de lancer des excommunications. »

- Georges Pompidou, qui fut votre condisciple rue d'Ulm, note, dans ses Souvenirs, que vous étiez « communisant ».

- J'étais à gauche, mais pas du tout tenté par le communisme. J'étais proche, au contraire, d'un groupe de garçons d'esprit plutôt libertaire, donc farouchement anti-stalinien. J'ai fréquenté, un peu plus tard, un milieu scientifique où il y avait pas mal de communistes. Nous nous réunissions chez Paul Langevin, et nous cherchions à établir des passerelles entre des disciplines très différentes. Inutile de vous dire que nous n'y sommes pas parvenus, faute d'adopter le credo marxiste. »

- La philosophie était alors la voie royale ; qu'est-ce qui vous a poussé sur le chemin peu exploré de l'ethnologie ?

- La mode des années 30 était au néokantisme et aux spéculations mathématico-philosophiques de l'école de Léo Brunschvicg. Ses jongleries brillantes mais abstraites ne me séduisaient guère, et je n'avais aucun goût pour les mathématiques, qui me le rendaient bien. J'étais surtout avide de réalités humaines, et le directeur de l'Ecole, Camille Bouglé, m'a orienté vers l'Institut d'ethnologie, où officiaient trois hommes d'une valeur exceptionnelle : Marcel Mauss, Lévy-Bruhl et Paul Rivet.

» Barbe de prophète, voix caverneuse, mémoire encyclopédique, Marcel Mauss n'était pas un théoricien. Il avait peu écrit, et enseignait par le magister de la parole, un peu comme les philosophes de l'antiquité. »

Chemin faisant, Jacques Soustelle s'initie à l'anthropologie, à la paléontologie, à la linguistique, et suit, à Sainte-Anne, des cours de pathologie mentale. Tant de curiosité finirait presque par le rendre suspect, et c'est d'un ton un peu grinçant que le président du concours d'agrégation lui lance : « Ah c'est vous, le sociologue ! » C'est en 1932 que Jacques Soustelle « découvre » le Mexique, qui sera son terrain d'études et une seconde patrie, parfois plus accueillante que la première. Deux années d'exploration lui permettent de réunir les éléments d'une thèse sur « La famille otomipane du Mexique central ». A vingt-cinq ans, Il fait autorité, au point d'être nommé directeur adjoint du Musée de l'Homme.

La sympathie de Jacques Soustelle pour le Front populaire, son hostilité aux accords de Munich, son rôle dans la création de l'Union des intellectuels contre le fascisme, le classent à gauche. Mais cet anti-munichois constate, dès la mobilisation générale de 1939, à quel point la France est mal armée, moralement et militairement :

- J'ai eu tout de suite le sentiment d'une immense pagaille, qui laissait présager le pire. En tant que sous-lieutenant, je recevais les hommes qui rejoignaient leur unité dans une caserne de Versailles. Les instructions étaient de dire à ces braves gens : « Rentrez chez vous, nous n'avons rien pour vous loger et vous nourrir. » Ça commençait bien ! »

Le gouvernement Daladier décidait la création d'un Commissariat à l'Information, dont la direction était confiée à Jean Giraudoux, plus doué pour la poésie que pour l'action psychologique. Les services du Commissariat étaient installés tant bien que mal à l'Hôtel Continental, dont les chambres servaient de bureaux, tandis que les secrétaires travaillaient dans les salles de bain.

- J'ai été désigné pour m'occuper du Mexique. Le directeur pour l'Amérique latine était le psychologue Georges Dubois, spécialiste du Brésil, qui était aveugle aux trois quarts, et se promenait dans les couloirs du « Continental » avec une torche électrique, pour essayer de retrouver la chambre qui lui avait été assignée comme bureau. Nous avons reçu en renfort le fils de Mistinguett, né de ses amours avec un médecin brésilien. »

Jacques Soustelle est à Mexico, où il vient de créer une antenne d'Information, quand éclate l'offensive allemande. Il refuse de regagner la France après l'armistice.

- A ce moment-là, raconte-t-il, le consul d'Angleterre m'a dit : « Il y a, à Londres, un général français qui veut continuer le combat. - Comment s'appelle-t-il ? - De Gaulle. - Inconnu au bataillon... » Je n'en avais jamais entendu parler... »

Jacques Soustelle se rend à Londres, où il est reçu par le général. Il est impressionné par sa stature et la volonté qui l'habite. L'homme de science entre en politique.

A Alger, en 1943, il prend la direction des services secrets de la France Libre. Fouché de la guerre secrète qui commence « intra muros », Il assiste De Gaulle dans cette opération subtile qui consiste à isoler, puis à évincer le général Giraud, lequel était soutenu par Churchill et Roosevelt.

Après la Libération, les partis politiques, qui ont retrouvé l'appétit, ont hâte de se libérer du libérateur. De Gaulle démissionne, persuadé que l'opinion publique exigera promptement son retour. Elle ne bouge pas. D'où ce verdict du général : — Les Français sont des veaux. On ne fait rien avec un peuple couché. »

De Gaulle contre-attaque en créant le RPF, dont il confie la direction à Jacques Soustelle, qui devient ainsi le premier des gaullistes. Après des débuts prometteurs, le RPF s'essouffle. L'unité du groupe parlementaire ne résiste pas au succès et à la popularité d'Antoine Pinay.

De Gaulle en tire les conséquences et dissout le RPF. Le retraité de Colombey sait désormais que seule une secousse grave peut le ramener au pouvoir.

Tandis que le général écrit ses Mémoires, deux fidèles mènent une guerre d'usure contre le régime : Michel Debré, qui prêche sur un ton incantatoire la guerre sainte contre la Quatrième République ; Jacques Soustelle, stratège et tribun, qui l'affaiblit à l'Assemblée nationale en faisant tomber les gouvernements.

Après la chute d'Antoine Pinay, Vincent Auriol, président de la République, prend le dirigeant gaulliste à son jeu en lui proposant de former le nouveau cabinet. Jacques Soustelle, tout en sachant qu'il n'a aucune chance d'aboutir, pense que l'occasion est bonne pour occuper les médias et témoigner devant le pays.

Mais, à peine le général De Gaulle a-t-il approuvé l'opération, qu'il en prend ombrage. Il fulmine : - Quel sous-secrétariat d'Etat m'offrira Monsieur le président du Conseil ? Les Beaux-Arts, ou l'Education physique ? »

- Tout s'était pourtant passé exactement comme il l'avait voulu, précise Jacques Soustelle. Dès la proposition de Vincent Auriol, je suis allé à Colombey, où j'ai passé la soirée et une partie de la nuit avec le général, à mettre au point un véritable scénario. Je n'ai pas fait un geste, ni prononcé une parole, qui n'aient été concertés d'avance avec lui. Quelle n'a pas été ma surprise en apprenant par d'autres sources, car le général ne m'en a jamais dit un mot, qu'il en avait conçu un vif ressentiment. Il ne m'avait pas pardonné d'avoir suivi ses instructions ! C'est exactement ce qui se passera plus tard avec Georges Pompidou. Il y avait chez De Gaulle je ne sais quel démon de la jalousie qui le portait à soupçonner les hommes qui lui étaient les plus dévoués. »

- Vous avez été un des premiers à rallier De Gaulle, et pourtant, il ne vous a pas décerné la Croix de la Libération !

- Peut-être parce que je ne l'ai jamais demandée... J'estimais que les fonctions que j'avais exercées pendant la guerre ne m'avaient pas exposé aux mêmes risques que ceux qui s'étaient battus en première ligne. Quelques jours avant de démissionner, en 1946, le général m'a demandé de contresigner, en tant que ministre, le décret qui décernait la Croix à Maurice Schumann et à Gaston Palewski. Manquant peut-être d'à-propos, je n'ai pas dit : Et moi !... »

La première ligne, en 1955, c'est l'Algérie, où Jacques Soustelle est nommé gouverneur général. L'insurrection a éclaté quatre mois plus tôt. Le président du Conseil Pierre Mendès France, et son ministre de l'Intérieur François Mitterrand, ont proclamé d'une même voix : « L'Algérie, c'est la France. »

Quand Jacques Soustelle arrive à Alger, le temps est affreux, et l'accueil glacial. Cet ancien intellectuel de gauche, désigné par Mendès avec la bénédiction du général De Gaulle, fait presque figure de bradeur.

Un an après, une foule immense veut le retenir quand il est rappelé à Paris par Guy Mollet. On crie : « Restez, restez ! » On chante : « Ce n'est qu'un aurevoir. »

Faut-il croire, comme l'écrit Pierre Viansson-Ponté, que « Jacques Soustelle est devenu un autre homme, dont les nerfs ont lâché », et que l'Algérie l'a conquis, comme elle l'avait fait avec le socialiste Naegelen et le fera avec le non moins socialiste Robert Lacoste ?

Par formation et par tempérament, Soustelle, que les gaullistes ont surnommé « Gros Matou », n'est pas homme à se laisser forcer la main par l'opinion publique. Il prend le temps de s'informer, d'observer, de peser le pour et le contre. Il reçoit même en secret Ferhat Abbas. C'est donc en toute connaissance de cause qu'il se prononce pour l'intégration, « seul moyen de gagner la bataille politique, après avoir remporté la bataille militaire ».

Jacques Soustelle est désormais le témoin, le champion de l'Algérie française. Le 13 mai 1958 est la secousse tant attendue par De Gaulle. Ceux qui ont fait le plus pour la provoquer seront payés d'ingratitude. « L'Algérie, c'est moi », tranche le général, signifiant par là qu'il n'est pas question d'en confier la responsabilité à Soustelle.

- Avait-il déjà décidé de donner l'indépendance à l'Algérie ?

- Il avait parfaitement compris que l'Algérie et l'Armée le ramèneraient au pouvoir, même s'il affectait d'en douter, en disant : « Vous vous trompez, on en reparlera dans cinquante ans ! » Il nous faisait du cinéma. Mais il a cru que son arrivée à Alger suffirait à débloquer la situation, et il a été ulcéré que son appel à la « paix des braves » n'ait pas été entendu par le FLN. Il y a une réaction qui fut une constante chez lui, tout au moins à partir d'un certain âge : si quelque chose ne marchait pas comme il le voulait, il s'en désintéressait. De Gaulle a vite considéré l'Algérie comme un boulet, qui l'empêchait de jouer un grand rôle dans le monde. C'était le rêve (vite frustré) d'un directoire à trois avec l'Amérique et l'Angleterre. Il n'avait pas compris que la France, réduite à l'hexagone, ne serait pas à la mesure de cette ambition. »

- Vous avez écrit, dans votre livre L'espérance trahie : « Tout se passe comme si le De Gaulle que nous avions connu était mort à Colombey-les-deux-Eglises entre 1951 et 1958. » Il n'avait pourtant pas attendu de revenir au pouvoir pour découvrir Machiavel ?

- Les années de retraite avaient eu une action corrosive sur son caractère. Elles avalent durci son orgueil, son égocentrisme, son mépris des hommes. Il nous disait souvent : « Ma vie n'a été qu'un tissu d'échecs. » C'était à demi sincère. Il y avait chez lui une tendance profonde au pessimisme, mêlé d'amertume. »

- Tout le monde, en 1982, se dit gaulliste ou gaullien. Est-ce que le gaullisme signifie encore quelque chose pour vous aujourd'hui ?

- Non. Il a été un moment de l'Histoire, entre 1940 et 1945. Si la France devait se trouver un jour dans une situation analogue, il faudrait rechausser les bottes du général de la Résistance. Je l'ai suivi à cette époque-là. Plus tard, j'ai dû choisir entre l'homme et les idées, que je n'avais jamais voulu distinguer. Comme dit la chanson : « Je ne regrette rien. » Dans les deux cas. »

Le ton de Jacques Soustelle est celui de la sérénité. Depuis 1978, l'ancien ministre s'est détaché de la vie politique, pour se consacrer entièrement à l'enseignement, à la recherche et à l'écriture. Cent fois sur le Mexique il remet son ouvrage : aujourd'hui encore, avec un nouveau livre sur les Maya.

Des étudiants viennent d'Amérique du Sud pour travailler sous sa direction à l'Ecole des hautes études, et à l'université de Lyon II.

Jacques Soustelle se fait aussi le pèlerin de la technologie française au Brésil, au Paraguay, au Mexique et en Argentine.

Son regret : que les ethnologues français soient si peu aidés et écoutés dans leur propre pays :

- Leur reprocherait-on d'étudier l'Histoire, au lieu de la diviniser ? De heurter les dogmes et les idées reçus ? Que ne les a-t-on consultés avant de s'engager dans une décolonisation le plus souvent négative et destructrice, qui donnait le pas à l'idéologie sur la connaissance, et a abouti à la création d'Etats sans consistance et sans réalité, où l'indépendance n'a pas apporté la liberté aux populations. Le « sens de l'Histoire » est un mythe. Il n'y a pas d'âge d'or dans le futur. L'humanité n'est pas, comme le croyait le Père Teilhard, « une vaste opération organique et dirigée ». Le progrès technique ne doit pas faire illusion : toutes les civilisations sont mortelles, et notre civilisation occidentale, qui donne des signes d'épuisement et de sclérose, est peut-être entrée dans les premières décennies de sa désintégration. »

Mais, à la tentation de l'indifférence ou du splendide isolement, Jacques Soustelle oppose la morale stoïcienne de Marc-Aurèle. Le philosophe s'interrogeait sur la vanité de la condition humaine : « Alexandre le Macédonien et son muletier, une fois morts, en ont été réduits au même point. » Mais l'empereur faisait face à ses responsabilités, et conduisait les Légions contre les Barbares.