lundi 2 mai 2016

Du Rhin au Congo (1946)



DU RHIN AU CONGO

par

Jacques SOUSTELLE

Député, Ancien Ministre des Colonies

[Entente, n° 52, mai 1946, p. 32-34]

HITLER, qui a proféré durant sa vie tant de mensonges, a eu l'occasion d'écrire un jour une vérité. Quelque part dans "Mein Kampf," il s'en prend à la France, et lui reproche de n'être plus tout à fait un Etat purement européen, mais, à cheval sur l'Europe et l'Afrique, et s'étendant jusqu'au Congo, d'ouvrir dangereusement le continent européen aux influences africaines. Ce faisant, conclut-il, la France trahit l'Europe, et elle doit en être châtiée par le glaive de feu du Reich national-socialiste.

Négligeons la philosophie délirante du Führer allemand. Son intuition, rendue plus pénétrante par la haine, a vu juste sur le fond. Il est parfaitement vrai que la France est devenue, et tend à devenir de plus en plus, un Etat "eurafricain". Ses rois l'avaient agglomérée, pièce à pièce, autour de Paris. La première république et Napoléon l'avaient étendue vainement sur l'Europe. La restauration, le second Empire et la troisième république lui ont donné son élan africain. Aujourd'hui, la France métropolitaine déborde au Sud de la Méditerranée, puisque les trois départements algériens ne diffèrent pas des Bouches-du-Rhône ou de l'Indre-et-Loire. Le Sénégal, ancienne colonie, française avant Nice, n'est plus distinct d'un département français. Et, du Sahara au Congo, s'échelonnant à divers degrés physiques et spirituels, économiques et politiques, les territoires africains de l'Union française relient, sans solution de continuité, Brazzaville à Alger, c'est-à-dire à Paris.

C'est donc un fait que la France s'étend aujourd'hui du Rhin au Congo. Que cet immense territoire, comparable à celui des masses continentales sur lesquelles s'appuient les grandes puissances d'aujourd'hui, soit fort inégalement et fort diversement peuplé, c'est vrai. Mais trouve-t-on les mêmes populations, le même langage, la même densité à Moscou et sur la Léna, à Léningrad et en Uzbekistan ? Les Lolo du Szé-Tchouen parlent-ils comme les Cantonais ? Même les Etats-Unis ont leurs Pueblo, et le Brésil moderne, frère de Rio-de-Janeiro ou de Saô-Paulo, recèle aussi les mystères de son Matto-Grosso. En bref, la France eurafricaine, pour peu qu'on veuille la voir telle qu'elle est, offre un exemple assez classique d'Etat composite, à nationalités multiples au sein d'un ensemble unique, encore "jeune" dans son développement et où, par conséquent, existe encore ce que les Nord-Américains appellent une "frontière". Pour cet Etat qui enjambe, comme le colosse de Rhodes, une mer étincelante et bleue, la France continentale et l'Algérie sont l'équivalent de la Nouvelle-Angleterre et de la Virginie pour les Etats-Unis en 1830. Le Soudan, le Gabon, le Congo, c'est le Far-West des Français. Qu'on le comprenne bien, et la France aura peut-être retrouvé une des choses qui lui manquent, non dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre de l'esprit : une grande tâche à accomplir, l'aimantation d'un horizon qui attire à lui les pionniers.

Dira-t-on que cette continuité, du Rhin au Congo, est fâcheusement brisée par deux lacunes : la Méditerranée et le Sahara ? L'objection géographique ne tient pas : un navire passe de Marseille à Alger en une journée, un avion en quelques heures. La Méditerranée n'est plus qu'une mer intérieure, une Caspienne, Le Sahara, on le traverse en voiture, et surtout en avion : quelques heures encore d'Alger à Gao. D'ores et déjà on peut, en deux étapes, joindre la Seine au Niger. Les avions rapides de demain permettront de quitter Paris à l'aube, de déjeuner à Alger, de dîner au Soudan. Les espaces ne doivent être mesurés, à chaque époque de l'histoire, qu'en fonction des moyens de communication en usage à cette époque. Si l'on y songe, la France eurafricaine d'aujourd'hui n'est pas réellement plus grande que la France européenne de 1789, car il fallait plus de temps à nos rois pour aller de Paris à Marseille en voiture à chevaux ou en coche d'eau qu'il n'en faut aujourd'hui au moindre voyageur pour voler de Paris à Brazzaville.

Ainsi l'expansion continue qui, au cours des siècles, a repoussé toujours plus loin de la primitive Ile-de-France les limites de l'Etat, y a enclos tantôt par accord, tantôt par mariage, tantôt par force Bretagne et Bourgogne, Languedoc et Corse, Comté de Nice, Principauté d'Alger, Royaume d'Agbomey, terres du roi Denis, montagnes de l'Ahaggar. Du Dauphiné, des lacs de Savoie aussi bien que du lac Tchad, cette évolution de la France vers elle-même a abouti à une réalité nouvelle, originale. Si nouvelle, si originale, que beaucoup ne la comprennent pas encore. Pourtant, comme si un instinct persistant à travers les siècles avait guidé les Français, ce long processus historique a placé la France dans la situation nécessaire à toute grande puissance moderne : grouper dans un même ensemble des territoires à climat tempéré et des territoires tropicaux ou sub-tropicaux. L'économie d'aujourd'hui ne peut se concevoir sans les matières premières des Tropiques. Malheur au pays qui ne se prolonge pas vers le Sud, vers le Midi nourricier. De ce point de vue, la France n'est pas plus mal placée que la Chine, l'U.R.S.S. ou les Etats-Unis, plutôt mieux placée que l'Angleterre, dont la flotte peut, il est vrai, pallier à son éloignement de l'Afrique. Ce grand bloc eurafricain français, déjà réel, n'est pourtant pas entré comme une représentation claire dans la conscience nationale. Le Parisien d'aujourd'hui pense à Brazzaville comme son ancêtre, il y a dix siècles, pouvait s'imaginer Toulouse. D'autre part, le faible développement économique de la portion africaine de l'ensemble, surtout au sud de l'Atlas, est un obstacle à l'intégration et au progrès des populations. Prise de conscience des destinées africaines de la France, équipement économique, industriel et agricole des territoires encore arriérés, tels sont les deux problèmes essentiels, l'un psychologique, l'autre matériel, qui doivent être résolus pour que, du Rhin au Congo, 80 millions de Français blancs, bruns ou noirs, chrétiens, musulmans ou animistes, ne soient pas seulement juxtaposés par le hasard de l'histoire, mais incorporés en un tout organique et vivant.